Guy Mannering/52

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 383-390).


CHAPITRE LII.

LA LIBERTÉ SOUS CAUTION.


Shérif, je vous donne ma parole que demain, à l’heure du dîner, il se représentera pour répondre à vous ou à tout autre, sur toutes les accusations portées contre lui.
Shakspeare. Henri IV.


Après les différentes scènes (car on peut bien leur donner ce nom) que nous avons rapportées dans les précédents chapitres, tous les habitants de Woodbourne se réunirent pour déjeuner. Dandie seul était absent ; il avait consulté son goût pour les mets, et aussi peut-être pour la société, en acceptant une tasse de thé avec mistress Allan, accompagnée de deux bols de punch, et renforcée de plusieurs tranches de bœuf. Une sorte d’instinct lui disait qu’il pourrait manger et parler deux fois plus avec cette dame et avec Barnes qu’avec les maîtres dans le salon : et en effet le repas fut plus gai que celui de la société réunie à la table du colonel. Un air de contrainte universelle y régnait. Julia osait à peine élever la voix pour demander à M. Bertram s’il voulait une seconde tasse de thé ; Bertram se sentait embarrassé par la présence de Mannering. Lucy, au plus fort de la joie d’avoir retrouvé son frère, commençait à penser à sa querelle avec Hazlewood. Le colonel ressentait la contrainte naturelle à un homme fier qui sait que la moindre de ses actions est observée et commentée par les autres. L’avocat, tout en étendant le beurre sur son pain, conservait un air de gravité inaccoutumé, qui provenait peut-être de ses sérieuses occupations du matin. Quant à Dominie, il était dans l’extase ; il regardait tantôt Bertram, tantôt Lucy ; il soupirait, grimaçait, avait mille distractions inexplicables. Il versa toute la crème dans l’immense tasse qui lui servait d’ordinaire pour déjeuner (ce qui n’était nullement malheureux pour lui) ; il jeta le fond de sa tasse de thé dans le sucrier, croyant sans doute le jeter dans la jatte destinée à cet usage ; enfin il répandit la théière bouillante sur l’épagneul favori du colonel, le vieux Platon, qui reçut cette aspersion avec un hurlement qui faisait peu d’honneur à sa philosophie.

L’impassibilité du colonel ne put tenir à cette dernière gaucherie. « Sur mon honneur, monsieur Sampson, vous oubliez la différence qui existe entre Platon et Xénocrate ! — Le premier était chef des Académiciens, et le second des Stoïciens, répondit Dominie un peu piqué de la supposition. — Sans doute, mon cher monsieur ; mais c’est Xénocrate et non Platon qui pensait que la douleur n’est pas un mal. — J’aurais cru, dit M. Pleydell, que le respectable quadrupède qui vient de sortir de l’appartement sur trois jambes, était de la secte des Cyniques. — Excellente répartie ! Mais voici la réponse de M. Mac-Morlan. »

Elle n’était pas telle qu’on l’aurait souhaitée. Mistress Mac-Morlan présentait ses compliments respectueux ; elle annonçait que son mari avait été forcé de se rendre à Portanferry par suite des désordres qui avaient eu lieu dans cette ville la nuit précédente, et qu’il y était retenu par l’instruction qu’il était obligé de faire à ce sujet.

« Que ferons-nous, monsieur Pleydell ? lui dit Mannering. — J’aurais désiré que Mac-Morlan pût venir : c’est un homme intelligent, et il aurait travaillé d’après mes avis. Enfin, nous tâcherons de nous passer de lui. Il faut que nous rendions notre ami M. Bertram suî juris[1]. Il n’est pour le moment qu’un prisonnier échappé ; il est sous le coup de la loi : il faut le replacer rectus in curia[2]. C’est là le principal objet. À cet effet, colonel, Je me rendrai avec vous dans votre voiture à Hazlewood-House. La distance n’est pas grande. Nous offrirons notre caution, et j’espère que je convaincrai monsieur… je lui demande bien pardon…, sir Robert Hazlewood de l’impossibilité de la refuser. — De tout mon cœur, » dit le colonel. Il sonna, et donna l’ordre de préparer sa voiture. « Que ferons-nous ensuite ? — Nous irons trouver Mac-Morlan, et nous tâcherons de recueillir de nouvelles preuves. — De nouvelles preuves ! La chose est claire comme le jour. M. Sampson, miss Bertram, vous-même reconnaissez unanimement le jeune homme comme le portrait vivant de son père ; et lui-même se rappelle en détail toutes les circonstances antérieures à l’époque où il quitta ce pays. Que peut-on demander de plus pour la conviction ? — Pour la conviction morale, rien peut-être ; mais la preuve légale est plus difficile à établir. Les souvenirs de M. Bertram ne sont que des souvenirs à lui ; ils ne peuvent donc être invoqués en sa faveur. Miss Bertram, le docte Sampson, et moi-même, nous ne pourrons attester que ce qu’attestera quiconque a vu le vieux Ellangowan, c’est-à-dire la ressemblance que ce jeune homme a avec lui ; mais tout cela n’établira pas sa qualité de fils de Godefroi Bertram, non plus que ses droits au domaine d’Ellangowan. — Et que faudra-t-il donc ? — Des preuves incontestables. Nous avons ces Bohémiens ; mais, par malheur, ils sont infâmes aux yeux de la loi, à peine capables de porter témoignage ; celui de Meg Merrilies aurait encore moins de poids que les autres, à cause de l’impudence avec laquelle elle a nié avoir aucune connaissance de ce qui s’est passé dans les interrogatoires qu’elle a subis. — Que nous reste-t-il donc à faire ? — Nous verrons s’il est possible de recueillir des preuves en Hollande, auprès des personnes chez qui notre ami a été élevé. Mais la crainte d’être compromises par suite du meurtre du douanier, les empêchera peut-être de parler ; et d’ailleurs, comme étrangers, comme contrebandiers, quelle valeur pourrait avoir leur témoignage ? En un mot, je vois des difficultés. — Avec votre permission, très docte et honorable monsieur, dit Dominie, j’espère que celui qui a rendu Henri Bertram à ses amis ne laissera pas son ouvrage imparfait. — Je l’espère comme vous, monsieur Sampson ; mais c’est à nous de trouver les moyens, et je vois avec inquiétude que nous y aurons plus de peine que je ne l’avais pensé d’abord : mais un faible cœur ne gagna jamais la faveur d’une belle dame. Et, à propos (dit-il à miss Mannering tandis que Bertram et sa sœur causaient ensemble), voilà de quoi rétablir auprès de vous la réputation de la Hollande. Quels jolis garçons ne doivent pas sortir de Leyde et d’Utrecht, je vous demande, quand un si beau jeune homme, et si bien fait, sort du misérable collège de Middlebourg ! — C’est la vérité ! » dit Sampson jaloux des éloges donnés par M. Pleydell au collège hollandais ; « c’est la vérité, monsieur Pleydell ! mais je vous ai dit que c’est moi qui ai jeté les fondements de son éducation. — Vraiment, mon cher Dominie, voilà pourquoi il a si bonne grâce, sans aucun doute. Mais voici la voiture, colonel… Adieu, jeunes gens. Miss Julia, gardez bien votre cœur jusqu’à mon retour. Qu’il ne soit rien fait au préjudice de mes droits pendant que je suis non valens agere[3]. »

Ils furent reçus à Hazlewood-House d’une manière plus froide et plus cérémonieuse qu’à l’ordinaire ; car le baronnet témoignait toujours beaucoup de considération au colonel Mannering, et M. Pleydell, né d’une bonne famille et jouissant de l’estime universelle, était un ancien ami. Mais en ce moment les manières de sir Robert étaient sèches et embarrassées. « Il consentirait volontiers à recevoir la caution, dit-il, quoique le délit eût été commis, accompli et consommé sur la personne du jeune Hazlewood d’Hazlewood ; mais le jeune homme avait pris un faux nom, de fausses qualités, et il était de ces gens qui ne peuvent être libérés, relâchés, rendus à la société ; en conséquence… — J’espère, sir Robert, dit le colonel, que vous ne doutez pas de ma parole, quand je vous assure qu’il a servi sous mes ordres en qualité de cadet dans l’Inde ? — En aucune façon, sous aucun rapport ; mais vous dites en qualité de cadet, et il dit, déclare et affirme qu’il est capitaine et commande une compagnie dans votre régiment. — Il a eu de l’avancement depuis que j’ai quitté le service. — Mais vous en auriez entendu parler. — Non. Je suis revenu des Indes pour des affaires de famille, et depuis ce temps je ne me suis nullement occupé de ce qui se passait au régiment. D’un autre côté, le nom de Brown est si commun, que j’aurais pu voir sa promotion dans la gazette sans y faire attention : mais d’ici à deux jours au plus nous aurons des lettres de ses officiers supérieurs. — Mais on m’a dit, on m’a informé, monsieur Pleydell, qu’il n’entend pas conserver son nom de Brown, qu’il va prendre celui de Bertram, pour réclamer le domaine d’Ellangowan. — Et qui a dit cela ? — N’importe qui ! s’écria le colonel ; cela donne-t-il le droit de le retenir en prison ? — Mais, colonel, dit l’avocat, je suis sûr que s’il était reconnu pour un imposteur, vous ne voudriez pas plus que moi lui continuer votre protection. En ami, sir Robert, dites-nous qui vous a donné ces renseignements. — Mais, monsieur Pleydell, une personne particulièrement intéressée à examiner, éclaircir et approfondir cette affaire. Vous m’excuserez si je ne vous en dis pas davantage. — Oh ! bien certainement. Cette personne vous disait donc ?… — Elle me disait que le plan dont je vous parle a été arrêté entre des Bohémiens, des contrebandiers, et autres gens sans aveu ; et que ce jeune homme, qui est fils naturel ou bâtard du dernier Ellangowan, est un imposteur qu’ils mettent en avant, à cause de sa grande ressemblance avec son père. — Et a-t-on jamais connu un fils naturel à sir Bertram ? — Certainement ! Je l’ai positivement connu moi-même ; il l’avait placé comme mousse ou matelot à bord d’un sloop de guerre, ou d’un yacht de la douane, dont un de ses cousins était capitaine. — Très bien, sir Robert ! » dit avec une sorte d’empressement l’avocat, qui voyait le colonel prêt à perdre patience, « vous m’apprenez des choses tout-à-fait neuves. Je vais les vérifier, et si elles se trouvent exactes, je vous réponds que ni le colonel ni moi ne continuerons de nous intéresser à ce jeune homme. En attendant, comme nous nous obligeons tous deux à le représenter pour répondre à toutes les plaintes portées outre lui, vous agiriez très illégalement et compromettriez votre responsabilité en refusant notre caution : réfléchissez-y. — Mais, monsieur Pleydell, vous vous entendez mieux que moi dans ces matières, et puisque vous promettez d’abandonner ce jeune homme… — S’il est reconnu pour un imposteur ! — Cela va de soi-même, sous cette condition j’accepterai votre caution, quoique ce matin un de mes voisins, homme, je puis le dire, obligeant, serviable et civil, qui a aussi beaucoup d’expérience des affaires, m’ait donné l’avis, le conseil de ne pas le faire. C’est lui qui m’a appris que ce jeune homme avait rompu son ban. Mais où trouverons-nous quelqu’un pour rédiger l’acte que vous devez signer ? »

Le conseiller sonna. « Envoyez-moi, dit-il, mon clerc Driver. Je puis, sans vous offenser, sir Robert, ajouta-t-il, dicter moi-même le cautionnement ? »

L’acte fut dressé et signé, et le juge de paix leur ayant délivré un warrant en bonne forme pour la mise en liberté de Bertram, autrement dit Brown, ils se retirèrent.

Entrés dans la voiture, Pleydell et Mannering se jetèrent chacun dans un coin, et gardèrent quelque temps le silence. Le colonel prit la parole le premier :

« Ainsi vous comptez abandonner ce pauvre jeune homme à la première attaque ? — Qui, moi ? je n’abandonnerais pas un cheveu de sa tête, quand je devrais, pour le sauver, aller plaider jusque devant la Cour souveraine. Qu’eussions-nous gagné à entamer une discussion et à découvrir nos projets à ce vieil âne ? Il vaut bien mieux qu’il puisse dire à son ami Glossin que nous sommes indifférents ou tièdes sur cette affaire. D’ailleurs je voulais reconnaître les dispositions de l’ennemi. — Très bien ; je vois que le barreau a ses stratagèmes aussi bien que la guerre. Et comment trouvez-vous leur plan de campagne ? — Ingénieux ; mais il ne réussira pas. Ils prennent trop de précautions : c’est une faute ordinaire. »

Tendant qu’ils causaient ainsi, la voiture roulait rapidement sur la route de Woodbourne. Rien ne leur arriva dans ce trajet qui puisse intéresser le lecteur ; seulement ils rencontrèrent le jeune Hazlewood à qui le colonel apprit l’extraordinaire aventure de Bertram : Charles reçut cette heureuse nouvelle avec le plus vif plaisir, et prit les devants afin d’aller féliciter miss Bertram sur un événement si heureux et si inattendu.

Retournons maintenant auprès de la société qui était restée à Woodhourne. Après le départ de Mannering, la conversation tomba naturellement sur la famille d’Ellangowan, ses domaines, son antique pouvoir. « C’est donc au château de mon père que j’abordai, il y a quelques jours, presque commue un vagabond ! ces tours à demi ruinées, ces voûtes sombres éveillaient en moi mille pensées, mille souvenirs que je ne pouvais m’expliquer. Je les visiterai maintenant avec d’autres sentiments, avec de meilleures espérances. — N’y allez pas à présent, lui dit sa sœur ; la demeure de nos ancêtres est devenue celle d’un misérable aussi perfide que redoutable, dont les ruses et la bassesse ont consommé la ruine et brisé le cœur de notre infortuné père. — Vous augmentez, lui répliqua son frère, mon impatience de rencontrer ce misérable. Je crois l’avoir vu… — Mais il faut considérer, dit Julia, que vous êtes maintenant sous la garde de Lucy et sous la mienne, et que nous sommes responsables de toutes vos actions. Pensez aussi que ce n’est pas pour rien que depuis douze heures je suis la dame des pensées d’un avocat. Je vous assure que ce serait folie d’aller maintenant à Ellangowan, Tout ce que je puis vous accorder, c’est que nous allions tous ensemble nous promener jusqu’au bout de l’avenue. Peut-être voudrons-nous bien vous accompagner jusque sur une hauteur d’où vous aurez l’ineffable plaisir de contempler de loin ces sombres tours qui, par une sympathie secrète, ont si vivement ému votre imagination. »

La proposition fut acceptée avec empressement. Les demoiselles, ayant mis leurs manteaux, se dirigèrent vers l’avenue, sous l’escorte du capitaine Bertram. C’était par une belle matinée d’hiver, et la bise, quoique un peu froide, leur rendit cette promenade fort agréable. Une secrète et plus intime analogie de sentiments régnait entre les deux demoiselles, et Bertram, tantôt écoutant d’intéressants récits sur sa famille, tantôt racontant ses aventures dans les Indes, leur causait un plaisir qu’il partageait lui-même. Lucy était fière de son frère, de l’élévation et de la noblesse de ses sentiments, des dangers qu’il avait courus, du courage avec lequel il les avait surmontés. Julia, en repassant dans son souvenir les paroles de son père, ne pouvait s’empêcher d’espérer que cet esprit d’indépendance qui lui avait déplu chez Brown sans nom et sans famille, ne lui paraîtrait plus que du courage, de l’élévation, de la noblesse, dans l’héritier de l’antique maison d’Ellangowan.

Ils arrivèrent enfin à une petite éminence appelée Gibbie’s knowe, située sur les confins du domaine d’Ellangowan ; il en a été plus d’une fois question dans le cours de cette histoire. De là on découvrait, d’un côté, une agréable variété de collines et de vallons parsemés de bois dont les branches dépouillées formaient, dans le fond du paysage, des masses d’un rouge foncé ; d’un autre côté, la vue était coupée par les lignes régulières des plantations, où les pins d’Écosse déployaient toutes les nuances de leur sombre verdure ; à deux ou trois milles de distance, on apercevait la baie d’Ellangowan, et ses vagues doucement soulevées par un vent d’ouest. Les tours du château ruiné, s’élevant au-dessus de tous les objets environnants, se détachaient plus vivement colorées par le soleil du matin.

— Voilà, dit Lucy à Bertram en dirigeant la main de ce côté, voilà la demeure de nos ancêtres. Le ciel m’est témoin, mon frère, que je n’ambitionne pas pour vous le pouvoir que les anciens maîtres de ces ruines ont, dit-on, possédé si long-temps, et dont ils ont quelquefois fait un mauvais usage. Mais puissé-je vous voir recueillir assez des débris de leur fortune pour prendre une situation indépendante, et devenir assez puissant pour étendre la main vers les vieux et infortunés serviteurs de notre famille, que la mort de notre père… — Vous avez raison, ma chère Lucy, répondit le jeune héritier d’Ellangowan ; et j’espère avec l’assistance du ciel, qui nous a jusqu’à présent si bien conduits, avec le secours de ces bons amis, que la générosité de leur cœur intéresse en ma faveur ; j’espère que mes tristes aventures pourront bien avoir cette heureuse issue. Mais je ne puis regarder sans émotion ces vieilles tours à demi ruinées. Si le perfide coquin qui en est maintenant possesseur a l’audace d’en déplacer une seule pierre… »

Il fut interrompu par Dinmont, qui s’avançait vers eux à grands pas, et qu’ils n’aperçurent qu’au moment où il était près de les joindre. « Capitaine, capitaine, on vous demande ! celle que vous savez bien vous demande ! »

Au même instant, Meg Merrilies, comme si elle fût sortie de dessous terre, se présenta devant eux. » Je vous ai cherché à la maison ; je n’ai trouvé que lui (montrant Dinmont) : mais vous avez raison, et c’est moi qui ai tort. C’est ici que je devais vous rencontrer, en ce lieu même où mes yeux virent votre père pour la dernière fois. Rappelez-vous votre promesse, et suivez-moi. »


  1. Maître de sa personne. a. m.
  2. À l’abri des recherches de la justice. a. m.
  3. Incapable d’agir. a. m.