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Hamilton - En Corée (traduit par Bazalgette), 1904/Chapitre XIII

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Traduction par Léon Bazalgette.
Félix Juven (p. 221-234).


CHAPITRE XIII


LES PORTS À TRAITÉ : WON-SAN, FUSAN, MOK-PO. — NATURE DES EXPORTATIONS
ET DES IMPORTATIONS. — INDUSTRIES LOCALES.


La plus ancienne colonie en Corée est le port de Won-san, situé sûr la côte est de l’empire, à mi-chemin entre Fusan et Vladivostok.

La situation pittoresque, le port spacieux de cette ville animée et populeuse en font l’agréable terme dé tout voyage à travers le paysage admirable des Montagnes de Diamant. Rien ne vient troubler vraiment la calme jouissance de la vie parmi les falaises couvertes de pins et les hauts promontoires qui entourent la vaste baie. Le fait de sortir de la solitude des vallées sauvages et des âpres cimes, qui n’abritent que les monastères de Bouddha, pour entrer dans l’atmosphère vivante et gaie d’un port à traité, ne détruit pas les impressions éprouvées dans les hautes régions des Douze mille Pics.

La ville est entourée de falaises boisées, qui surplombent la bordure argentée du rivage. La vue s’étend sur un port de quarante milles carrés de superficie, avec les montagnes qui encerclent l’horizon de toutes parts, et la mer de saphir parsemée d’ilots rocheux et verdoyants. C’est un havre où les flottes du monde entier pourraient mouiller en parfaite sûreté, dans un isolement parfait. Le port est absolument merveilleux ; et l’on comprend l’émotion qu’a pu faire naître le désir nourri par la Russie de s’en emparer. Les splendides avantages qu’il possède en font un objet d’envie pour les puissances. Si, en plus de Vladivostok et de Port-Arthur, la Russie le possédait, sa flotte aurait l’empire de ces mers du nord. À part cela, c’est un endroit paisible qui ne suggère pas l’agitation politique dont il est le motif.

Won-san, le port à traité, est situé dans la partie sud-ouest de la rade. La pointe septentrionale de la rade s’appelle Port-Lazareff ; la partie sud-est est la baie de Broughton, nom qui est ordinairement donné au golfe tout entier. Le capitaine W.-R. Broughton, navigateur anglais, y entra le 4 octobre 1497, avec sa corvette de 16 canons, Providence. Port-Lazareff est à environ seize milles de Won-san, de l’autre côté de la baie vers l’ouest, à l’embouchure de la rivière Dun. C’est là le point que les Russes, croyait-on, avaient l’intention de choisir comme terminus du chemin de fer transsibérien. Il y a deux entrées de la baie de Broughton et l’une donne directement accès à Port-Lazareff. Les navires de guerre russes profitent de cet avantage en fréquentant la rade, car cela leur permet d’entrer sans révéler leur présence aux autorités de la côte. Une fois, me promenant dans ces parages, j’ai surpris des gens qui faisaient partie de l’équipage de deux navires de guerre russes, occupés à lever le plan des collines et à faire des sondages ; le consul japonais et le commissaire des Douanes ne soupçonnaient aucunement leur présence.

La baie est protégée par les montagnes, et ses avantages naturels, à cet égard, lui donnent une valeur spéciale comme base d’opérations navales. Le chenal qui mène au port est large, profond et libre d’obstacles. Les îles nombreuses situées autour de l’embouchure permettraient d’en fortifier solidement les approches. En plus de la facilité d’accès, il y a une profondeur moyenne d’environ neuf brasses et le fond du port ne s’envase pas. La mer est libre de glaces en hiver, malgré le froid très rude de cette région. L’eau de source qu’on y trouve est inépuisable ; et, dans la saison, il y â les plaisirs très variés qu’apportent la chasse et la pêche. Mais ce sont là des qualités accessoires. Si ce port était fortifié et converti en station navale de premier ordre, il serait égal à Vladivostok et supérieur à toutes les autres stations, de l’Extrême-Orient.

Entre Hong-Kong et Dalny, le port de commerce de Port-Arthur, que la Russie a fait beaucoup d’efforts pour développer, depuis le temps où il appartenait à la Chine, aucun mouillage n’existe qui pourrait être, aussi facilement et à si peu de frais, adapté aux besoins d’une station pour une puissance navale de premier ordre. Aujourd’hui la rade de Won-san n’est fréquentée que par les escadres qu’entretiennent en ces parages la Russie et le Japon. Quoiqu’il y ait sur cette côte une importante colonie japonaise, le Japon n’a détaché jusqu’ici aucune canonnière pour le service de garde du port. À Fusan et à Chemulpo, c’est une règle rigoureusement observée par le Japon d’affecter des navires à la garde du port, car il ne perd aucune occasion de prouver à sa voisine en particulier, et au monde en général, l’importance de ses intérêts en Corée.

CAMPEMENT D’OUVRIERS CHINOIS EMPLOYÉS AUX MINES

Won-san fut ouvert au commerce japonais en 1880, et le 5 novembre 1883, à la colonisation étrangère en général. Bien que son développement postérieur soit dû entièrement à l’industrie et à l’incontestable intelligence commerciale des Japonais, les importations étrangères de ces dernières années ont contribué à créer la position qu’il occupe actuellement dans le mouvement commercial du pays. L’expansion économique du port a été provoquée toutefois par le mouvement d’affaires qui a résulté de l’immigration japonaise, et par l’accroissement de sa population qui a doublé. Les tissus pour vêtements, les cotons, le grass-cloth et la soie tiennent la première place dans les demandes locales. Les statistiques annuelles établissent les progrès constants de ce port, et l’influence prépondérante qu’exercent les Japonais sur son mouvement d’affaires fait que le commerce étranger se restreint aux articles qui ne peuvent pas être importés du Japon. Le chiffre d’affaires a doublé en six ans ; mais l’augmentation des importations n’est pas en faveur des marchandises anglaises. L’application à Vladivostok des tarifs de la Russie d’Europe est la raison de l’accroissement général des importations étrangères à Won-san en 1901. L’année suivante, les importations dépassèrent encore les exportations ; les chiffres furent : importation, 191.535 livres sterling ; exportation, 102.205 livres sterling. L’administration municipale du port est calquée sur le modèle japonais. Les rues sont larges, bien empierrées, avec une bordure d’arbres irrégulièrement plantés. Après les ruelles sales et étroites de la ville coréenne, à travers lesquelles il faut chercher son chemin, pour parvenir à la colonie, l’aspect en est réconfortant et attirant.

Won-san, la ville indigène qui a donné son nom au port, est à deux milles du centre de la colonie et se compose d’un pittoresque assemblage de maisons couvertes de chaume et de tuiles, entassées le long des ruelles étroites et malsaines. La grande route de Séoul à la frontière, l’une des six grandes routes du pays, passe au centre de la ville. Les groupes de maisonnettes qui se pressent de chaque côté de la route, indiquent que les seuls emplacements avantageux sont ceux qui donnent sur cette large voie.

À travers les intervalles des maisons, des échappées de vue laissent apercevoir la baie. L’odeur de la mer se perd parmi les exhalaisons du poisson qui sèche et des détritus qui pourrissent, puanteur qui flotte lourdement dans l’atmosphère, imprégnant toute chose et répandue partout, sauf sur les sommets ventilés qui ceinturent la baie. Une population de 15.000 âmes se presse dans ces boutiques couvertes de chaume et ces cabanes en ruines.

La ville indigène s’arrête brusquement à un mille environ de la Colonie. Des champs de légumes bordent la route. Le ruban de baie contigu à la ville est couvert d’amas de poissons séchant au soleil, de monceaux de filets de pêche, de barques de pêche et de jonques en mauvais état. Il disparaît, un peu plus loin, en contournant les falaises, aux sommets parfumés de pins et de sapins. Des vallées tortueuses, où on aperçoit de riants villages qui se détachent sur un fond de pics majestueux et de chaînes de collines, des pointes et des promontoires boisés sur lesquels sont situées les maisons des missionnaires, contribuent, avec la vaste étendue de la baie et la vue de la pleine mer au delà, à former un paysage d’un pittoresque et d’un attrait suprêmes. Il y a environ trois mille Japonais résidant à Won-san, quelques marchands chinois, une petite colonie étrangère, comprenant le commissaire des Douanes et Mme Wakefield, et le personnel des Douanes. Les autres sont des missionnaires sans grande importance.

Le climat de Won-san est sec et salubre. La chaleur est tempérée par la brise de mer, et les nuits sont fraîches. La température moyenne en été est de soixante-treize degrés, et en hiver de vingt-neuf degrés (Fahrenheit) ; la quantité de pluie est de quarante-quatre pouces, un peu supérieure à celle de la cote occidentale. L’épaisseur de la neige tombée est de quatre pieds, et elle couvre les montagnes d’octobre à mai. Ce port est toutefois un peu plus frais : que Chemulpo en été et un peu plus chaud en hiver, car la sécheresse de l’atmosphère tempère beaucoup le froid. Les ciels d’automne se prolongent splendides pendant tout l’hiver.

OUVRIERS INDIGÈNES TRAVAILLANT À LA FABRICATION DE LA BRIQUE

Un grand nombre des plus beaux endroits de la région sont empreints d’un haut intérêt historique. C’est de ce pays que les rois de l’antique Ko-ryo tiraient leur origine ; et il a donné naissance également à la maison régnante de Cho-syôn. C’est, en effet, au monastère de Sok-wan, à vingt-deux milles de là, que A Tai-cho, le premier roi de la dynastie actuelle, fut élevé et qu’il vécut. Ce monastère lui-même, avec ses temples, fut élevé par le roi pour marquer la place où, il y a 509 ans, il reçut cet ordre surnaturel de régner, en vertu duquel ses descendants occupent aujourd’hui le trône. Au milieu de cette solitude admirable, A Tai-cho passa ses premières années dans la méditation, l’étude et l’apprentissage de sa future royauté. Quelques-uns des arbres qui se dressent majestueusement dans la crevasse des montagnes où est situé le monastère, furent, dit-on, plantés de ses mains. Dans un édifice à l’écart, où personne n’a le droit d’entrer, sauf le moine qui a la garde des reliques, on a conservé jusqu’à ce jour ses insignes et ses vêtements royaux.

Won-san est situé à l’extrémité sud de la province de Ham-kyong. Son commerce le plus considérable est avec les deux provinces voisines de Pyong-an et de Kang-won, qui forment la moitié septentrionale du royaume. La population des trois provinces est, selon les estimations, de trois à cinq millions d’habitants. Les montagnes prédominent dans ces régions. L’œil est confondu par l’enchevêtrement des collines boisées et des pics dénudés qui se mêlent et se heurtent de tous côtés, jusqu’à ne plus laisser voir qu’un chaos de montagnes et de chaînes coupées de mille petites vallées. C’est l’aspect que présentent surtout les provinces de Ham-kyong et de Kang-won ; dans celle de Pyong-an, les vallées sont plus larges, et les collines s’abaissent et descendent vers la rivière Ta-dong, et vers de larges espaces utilisés par l’agriculture. Il y a beaucoup de gibier dans les montagnes aux environs de Won-san, et dans l’intérieur. On prend des martres, des hermines et des loutres dans la partie nord de la province de Ham-kyong ; les tigres, les léopards, les ours, les loups et les renards sont rares en fait, bien qu’ils abondent en imagination. Les sangliers, les cerfs et les lièvres sont assez communs ; les faisans sont moins nombreux qu’autrefois. La bécassine paraît en août, le canard en septembre, les oies et les oiseaux sauvages en hiver, sur les marais et les lagunes. La mer est aussi poissonneuse que la terre est giboyeuse. Les baleines, les requins, les phoques, les saumons et d’innombrables espèces moindres, attendent d’être capturés ; de sorte que cette région est un vrai paradis pour le fervent de la chasse et de la pêche.

Une baie semée d’îles verdoyantes et enserrée par de hautes falaises donne accès au port à traité de Fusan. Un chemin étroit, bordant le rivage et escaladant les falaises, mène au Vieux Fusan, une très ancienne ville entourée de murailles, située à l’extrémité d’une langue de terre de dix milles, qui forme l’une des deux pointes de la baie. Le nouveau Fusan ressemble à tous les autres ports à traité. Je me souviens bien, toutefois, que les odeurs de la ville japonaise sont pires infiniment que celles qu’exhalent les égouts et les ruelles embourbées de la vieille ville. Le Vieux Fusan se dresse solitaire à l’entrée de la baie, regardant la mer du haut de ses murailles croulantes, rêvant dans l’isolement et la ruine aux gloires enfuies. Le nouveau Fusan est très bruyant, très sale, et très déplaisant. Les boutiquiers japonais ne se donnent pas la peine de songer aux étrangers ; un hôtel misérable fait des difficultés pour recevoir ces derniers. C’est un endroit absolument japonais, prospère, plein d’activité, où l’on travaille dur. C’est de là que partent les vapeurs à l’aménagement pitoyable, qui font le service entre les ports de Corée et le Japon, et qui parfois s’aventurent jusqu’à Takou, Port-Arthur et Vladivostok. De tous côtés apparaissent les signes de l’industrie et du commerce, inséparables de toute société japonaise. Un vaste projet d’amendement du port, en rapport avec le chemin de fer Séoul-Fusan, est en voie de réalisation. Les autorités japonaises se sont déjà occupées de la construction de chaussées, de l’installation de la lumière électrique, de la création de grands réservoirs. Il y a un consul général à Fusan, qui a sous sa juridiction quatorze mille environ de ses compatriotes. La population flottante, dont la seule occupation est la pêche, en compose la moitié. Les pêcheries importantes situées le long de la côte et dans l’archipel voisin donnent chaque année dix millions de harengs et un demi-million de morues. Par son mouvement et son activité, cet endroit justifie tout à fait sa prétention d’être le plus important des ports à traité de la Corée, en dépit du dédain des marchands anglais. La population japonaise réelle de la colonie de Fusan était, en 1901, de sept mille quatorze individus, représentant une augmentation de plus d’un millier sur l’année précédente, dont le chiffre était de six mille quatre. La population s’est encore accrue depuis et actuellement elle n’est pas loin d’atteindre neuf mille.

FUSAN : UNE RUE DU QUARTIER NEUF

L’activité des Japonais dans les ports ouverts de Corée ne correspond nullement à l’importance du port. Que celui-ci ait été établi il y a dix ans, il y a vingt ans, ou seulement depuis un an, leur énergie commerciale se manifeste avec la même vigueur. Lorsqu’on connaît les établissements de Won-san, Fusan et Chemulpo, une visite au port de Mok-po, qui fut ouvert dans l’automne de l’année 1897, n’apprend pas grand’chose de nouveau ni d’important. Mok-po est très petit. Pour ceux que le sujet intéresse, il offre un exemple excellent du sang-froid et de la résolution avec lesquels les Japonais fondent une colonie. On n’entre à Mok-po qu’à travers un réseau d’îles et de chenaux parsemés de rocs, dont le principal est large de six cents mètres. Le port est à l’embouchure de la rivière Ru-yong-san, le principal cours d’eau de la province, qui a quatre-vingt-six milles de long. Il peut contenir quarante vaisseaux de fort tonnage. Le meilleur passage est le détroit de Lyne, mais le golfe de Washington fournit un accès facile, quand on vient du Sud. Le port a un peu moins de deux milles de largeur, avec une profondeur de onze brasses à marée basse, qui atteint dix-neuf brasses à marée haute.

CHEMULPO. — VUE DE LA VILLE ET DE LA BAIE

Mok-po est situé à l’extrémité sud-ouest de la province de Chyol-la, surnommée le grenier de la Corée. Le port emprunte son nom à une grande île, qui lui fait face, au Nord, et qui ferme l’entrée de la rivière. Il est pittoresque et assez remarquable pour rompre la monotonie du pays environnant. Primitif d’aspect, il n’est encore que la promesse de ce qu’il deviendra plus tard, à mesure que le commerce s’y développera : une importante colonie. Les édifices du consulat japonais et des Douanes sont actuellement les plus imposants de la ville ; Le consulat anglais s’élève sur une roche escarpée, nue et sauvage, entourée de marécages bourbeux qui n’ajoutent rien à la beauté du lieu. Une digue solide, à l’abri de laquelle des étendues de terrain marécageux ont été fertilisées, indique de quelle façon les Japonais procèdent pour améliorer leurs concessions.

Un commerce fait d’éléments variés se centralise à Mok-po, dépassant le chiffre de cent mille livres sterling. Les importations étrangères entrent dans ce total pour quatre-vingt mille livres. Il est peut-être inutile de faire remarquer que pas un navire anglais n’a pénétré dans le port depuis six ans qu’il existe. Des vapeurs allemands et américains ont néanmoins amené des marchandises à Mok-po ; les vapeurs japonais y touchent régulièrement. Le commerce est celui d’un marché indigène, aux demandes duquel le Japon peut suffire ; naturellement il ne mérite pas l’attention de l’exportateur anglais. Les tissus en pièces, les cigarettes japonaises et américaines, les allumettes, le fil, les articles dont les classes pauvres ont besoin, et qui seront beaucoup plus demandés à l’avenir, à cause de l’accroissement rapide de la population indigène, en sont les produits principaux.

Il est possible que ce port, méprisé par le commerçant anglais, comme tous les autres ports de Corée, soit un jour à la tête de tous les centres commerciaux de l’empire. Aujourd’hui déjà il attire des marchandises du Japon, d’Amérique et d’Allemagne. On cultive en Corée les céréales en grande quantité ; les nattes de paille, le grass-cloth, le papier et les éventails sont les autres articles indigènes. On a découvert à peu de distance du port une veine de charbon bitumineux. Deux industries — la fabrication du papier et le tissage du grass-cloth — pourraient se développer, si un homme entreprenant et intelligent y introduisait des produits chimiques et des instruments à bon marché. Dans l’industrie du papier seule, il y aurait de gros profits à réaliser pour la maison qui consacrerait du temps, de l’énergie et de la patience à la création d’une entreprise d’alcalis. Cette industrie s’exerce déjà dans quelques villages et donne d’excellents résultats.