Hamlet/Traduction Guizot, 1864/Acte III

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Hamlet
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 193-227).
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ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

(Un appartement dans le château.)
LE ROI, LA REINE, POLONIUS, OPHÉLIA, ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN entrent.

le roi.—Et vous ne pouvez pas, en faisant dériver la conversation, savoir de lui pourquoi il montre ce désordre, déchirant si cruellement tous ses jours de repos par une turbulente et dangereuse démence ?

rosencrantz.—Il avoue bien qu’il se sent lui-même dérouté ; mais pour quel motif, il ne veut en aucune façon le dire.

guildenstern.—Et nous ne le trouvons pas disposé à se laisser sonder ; mais avec une folie rusée, il nous échappe, quand nous voudrions l’amener à quelque aveu sur son véritable état.

la reine.—Vous a-t-il bien recus ?

rosencrantz.—Tout à fait en galant homme.

guildenstern.—Mais avec beaucoup d’effort dans sa manière.

rosencrantz.—Avare de paroles, mais quant à nos questions seulement ; très-libre dans ses répliques.

la reine.—L’avez-vous provoqué à quelque passe-temps ?

rosencrantz.—Madame, il s’est justement trouvé que nous avons rencontré sur notre chemin certains comédiens ; nous lui avons parlé d’eux, et nous avons cru voir en lui une espèce de joie d’entendre cette nouvelle. Ils sont quelque part dans le palais ; et, à ce que je crois, ils ont déjà l’ordre de jouer ce soir devant lui.

polonius.—Cela est très-vrai, et il m’a prié d’engager Vos Majestés à entendre et à voir cette affaire.

le roi.—De tout mon cœur, et j’ai beaucoup de contentement à apprendre qu’il soit porté à cela. Mes chers messieurs, aiguisez encore en lui ce goût et poussez plus avant ses projets vers de tels plaisirs.

rosencrantz.—Ainsi ferons-nous, mon seigneur.

(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

le roi.—Douce Gertrude, laissez-nous aussi ; car nous avons, sans nous découvrir, mandé Hamlet ici, afin qu’il y puisse, comme par hasard, se trouver en face d’Ophélia. Son père et moi, espions sans reproche, nous nous placerons de manière que, voyant sans être vus, nous puissions juger avec certitude de leur rencontre, et conclure d’après lui-même, selon qu’il se sera comporté, si c’est le renversement de son amour, ou non, qui le fait ainsi souffrir.

la reine.—Je vais vous obéir. Et quant à vous, Ophélia, je souhaite que vos rares beautés soient l’heureuse cause de l’égarement de Hamlet ; car je pourrai ainsi espérer que vos vertus, au grand honneur de tous deux, le remettront dans la bonne voie.

ophélia.—Madame, je souhaite que cela se puisse.

(La reine sort.)

polonius.—Ophélia, promenez-vous ici… Gracieux maître, s’il vous plaît, nous irons nous placer. (À Ophélia.) Lisez dans ce livre ; cette apparence d’une telle occupation pourra colorer votre solitude… Nous sommes souvent blâmables en ceci… la chose n’est que trop démontrée… avec le visage de la dévotion et une démarche pieuse, nous faisons le diable lui-même blanc et doux comme sucre, de la tête aux pieds.

le roi, (à part).—Oh ! cela est trop vrai ! De quelle cuisante lanière ce langage fouette ma conscience ! La joue de la prostituée, savamment plâtrée d’une fausse beauté, n’est pas plus laide sous la matière dont elle s’aide, que ne l’est mon action sous mes paroles peintes et repeintes ! Ô pesant fardeau !

polonius.—Je l’entends venir, retirons-nous, mon seigneur. (Le roi et Polonius sortent.) (Hamlet entre).

hamlet.—Être ou n’être pas, voilà la question… Qu’y a-t-il de plus noble pour l’âme ? supporter les coups de fronde et les flèches de la fortune outrageuse ? ou s’armer en guerre contre un océan de misères et, de haute lutte, y couper court ?… Mourir… dormir… plus rien… et dire que, par un sommeil, nous mettons fin aux serrements de cœur et à ces mille attaques naturelles qui sont l’héritage de la chair ! C’est un dénoûment qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir… dormir… dormir ! rêver peut-être ? Ah ! là est l’écueil : car dans ce sommeil de la mort, ce qui peut nous venir de rêves, quand nous nous sommes soustraits à tout ce tumulte humain, cela doit nous arrêter. Voilà la réflexion qui nous vaut cette calamité d’une si longue vie ! Car qui supporterait les flagellations et les humiliations du présent, l’injustice de l’oppresseur, l’affront de l’homme orgueilleux, les angoisses de l’amour méprisé, les délais de la justice, l’insolence du pouvoir, et les violences que le mérite patient subit de la main des indignes ? —quand il pourrait lui-même se donner son congé avec un simple poignard ! — Qui voudrait porter ce fardeau, geindre et suer sous une vie accablante, n’était que la crainte de quelque chose après la mort, la contrée non découverte dont la frontière n’est repassée par aucun voyageur, embarrasse la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons, plutôt que de fuir vers ceux que nous ne connaissons pas ? Ainsi la conscience fait de nous autant de lâches ; ainsi la couleur native de la résolution est toute blêmie par le pâle reflet de la pensée, et telle ou telle entreprise d’un grand élan et d’une grande portée, à cet aspect, se détourne de son cours et manque à mériter le nom d’action… Doucement, maintenant ! Voici la belle Ophélia. Nymphe, dans tes oraisons, puissent tous mes péchés être rappelés !

ophélia.—Mon bon seigneur, comment se porte Votre Honneur depuis tant de jours ?

hamlet.—Je vous remercie humblement. Bien, bien, bien.

ophélia.—Mon seigneur, j’ai de vous des souvenirs que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre ; je vous prie, recevez-les maintenant.

hamlet.—Non, ce n’est pas moi ; je ne vous ai jamais rien donné.

ophélia.—Mon honoré seigneur, vous savez bien que si ; et même avec ces dons allaient des paroles faites d’une si suave haleine qu’elles rendaient les choses plus précieuses ; leur parfum est perdu, reprenez-les ; car pour une âme noble, le plus riche bienfait devient pauvre lorsque le bienfaiteur se montre malveillant. Les voici, mon seigneur.

hamlet.—Ah ! ah ! êtes-vous honnête ?

ophélia.—Mon seigneur ?

hamlet.—Êtes-vous belle ?

ophélia.—Que veut dire Votre Seigneurie ?

hamlet.—Que si vous êtes honnête et belle, il faut bien prendre garde que votre beauté n’ait aucun commerce avec votre honnêteté.

ophélia.—Mais la beauté, mon seigneur, peut-elle être en meilleure compagnie qu’avec l’honnêteté ?

hamlet.—Oui, vraiment ; car le pouvoir de la beauté aura transformé l’honnêteté, de ce qu’elle est, en une sale entremetteuse plus tôt que la force de l’honnêteté n’aura transfiguré la beauté à son image. C’était, il y a quelque temps, un paradoxe, mais le temps présent le prouve. Je vous ai aimée jadis.

ophélia.—En vérité, mon seigneur, vous me l’avez fait croire.

hamlet.—Vous n’auriez pas du me croire ; car la vertu a beau greffer notre vieille souche, nous nous sentirons toujours de notre origine. Je ne vous aimais pas.

ophélia.—Je n’en ai été que plus déçue.

hamlet.—Va-t’en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu te faire mère et nourrice de pécheurs ? Je suis moi-même passablement honnête, et pourtant je pourrais m’accuser de choses telles qu’il vaudrait mieux que ma mère ne m’eût pas mis au monde ; je suis très-orgueilleux, vindicatif, ambitieux ; j’ai en cortège autour de moi plus de péchés que je n’ai de pensées pour les loger, d’imagination pour leur donner une forme, ou de temps pour les commettre. Qu’est-ce que des gens comme moi ont à faire de traînasser entre la terre et le ciel [1] ? Nous sommes tous de fieffés coquins, ne crois aucun de nous. Va-t’en droit ton chemin jusqu’à un cloître. Où est votre père ?

ophélia.—À la maison, mon seigneur.

hamlet.—Qu’on ferme la porte sur lui, afin qu’il ne puisse pas jouer le rôle d’un sot ailleurs qu’en sa propre maison. Adieu !

ophélia.—Oh ! secourez-le, cieux cléments !

hamlet.—Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette malédiction sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie. Va-t’en dans un cloître ; adieu ! Ou si tu veux à toute force te marier, épouse un sot ; car les hommes sages savent bien quels monstres vous faites d’eux. Au cloître, allons, et au plus vite ! Adieu.

ophélia.—Ô puissances célestes, guérissez-le !

hamlet.—J’ai aussi entendu parler de vos peintures, bien à ma suffisance. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites vous-mêmes un autre. Vous dansez, vous trottez, vous chuchotez, vous débaptisez les créatures de Dieu, et vous mettez votre frivolité sur le compte de votre ignorance. Allez, je ne veux plus de cela ; c’est cela qui m’a rendu fou. Je vous le dis, nous ne ferons plus de mariage ; ceux qui sont mariés déjà vivront ainsi, tous, excepté un ; les autres resteront comme ils sont. Au cloître ! Allez.

(Hamlet sort.)

ophélia.—Oh ! quel noble esprit est là en ruines ! Courtisan, soldat, savant, le regard, la langue, l’épée ! L’attente et la fleur de ce beau royaume, le miroir de la mode et le moule des bonnes formes, le seul observé de tous les observateurs, tout à fait, tout à fait à bas ! Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, maintenant je vois cette noble et tout à fait souveraine raison, telle que les plus douces cloches quand elles se fêlent, rendre des sons faux et durs ! cette forme incomparable et ces traits de jeunesse épanouie flétris par de tels transports ! Oh ! le malheur est sur moi ! Avoir vu ce que j’ai vu et voir ce que je vois !

(Le roi et Polonius rentrent.)

le roi.—L’amour ? non, ses affections ne suivent pas cette route ; et ce qu’il disait, quoique manquant un peu de suite, ne ressemblait pas à de la folie. Il y a dans son âme quelque chose sur quoi sa mélancolie s’est établie à couver, et je soupçonne fort que l’éclosion et le produit seront quelque danger. Pour le prévenir, je viens, par une résolution vive, de régler tout ainsi : il partira en hâte pour l’Angleterre, et ira réclamer nos tributs négligés. Peut-être les mers, la différence des pays et la variété des objets, pourront-elles chasser ce je ne sais quoi qui est l’idée fixe de son cœur et où se heurte sans cesse son cerveau qui le jette ainsi hors de l’usage de lui-même. Qu’en pensez-vous ?

polonius.—Cela fera bon effet ; mais néanmoins je crois que l’origine et le commencement de son chagrin proviennent d’un amour maltraité.—Eh bien ! Ophélia, vous n’avez pas besoin de nous dire ce que le seigneur Hamlet a dit ; nous avons tout entendu.—Mon seigneur, agissez comme il vous plaît ; mais, si vous le trouvez bon, faites qu’après la représentation, la reine sa mère, toute seule avec lui, le presse de dévoiler son chagrin. Qu’elle le traite rondement ; et moi, si tel est votre bon plaisir, je me placerai dans le vent de toute leur conversation. Si elle ne le pénètre pas, envoyez-le en Angleterre, ou confinez-le dans le lieu que votre sagesse croira le meilleur.

le roi.—C’est ce que nous ferons la folie d’un homme de haut rang ne peut rester sans surveillance.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

(Une salle dans.le château.)
HAMLET entre avec quelques comédiens.

hamlet.—Dites ce discours, je vous prie, comme je l’ai prononcé devant vous, en le laissant légèrement courir sur la langue ; mais si vous le déclamez à pleine bouche, comme font beaucoup de nos acteurs, j’aurais tout aussi bien pour agréable que mes vers fussent dits par le crieur de la ville. N’allez pas non plus trop scier l’air en long et en large avec votre main, de cette façon ; mais usez de tout sobrement, car dans le torrent même et la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de votre passion, vous devez prendre sur vous et garder une tempérance qui puisse lui donner une douceur coulante. Oh ! cela me choque dans l’âme d’entendre un robuste gaillard, grossi d’une perruque, déchiqueter une passion, la mettre en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les oreilles du parterre, qui, le plus souvent, n’est à la hauteur que d’une absurde pantomime muette, ou de beaucoup de bruit. Je voudrais qu’un tel gaillard fût fouetté, pour charger ainsi les Termagants [2] ; c’est se faire plus Hérode qu’Hérode lui-même. Je vous en prie, évitez cela.

premier comédien.—J’assure Votre Altesse…

hamlet.—Ne soyez pas non plus trop apprivoisé, mais que votre propre discernement soit votre guide ; réglez l’action sur les paroles, et les paroles sur l’action, avec une attention particulière à n’outre-passer jamais la convenance de la nature ; car toute chose ainsi outrée s’écarte de la donnée même du théâtre, dont le but, dès le premier jour comme aujourd’hui, a été et est encore de présenter, pour ainsi parler, un miroir à la nature ; de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque incarnation du temps sa forme et son empreinte [3]. Tout cela donc, si vous outrez ou si vous restez en deçà, quoique cela puisse faire rire l’ignorant, ne peut que faire peine à l’homme judicieux, dont la censure, fût-il seul, doit, dans votre opinion, avoir plus de poids qu’une pleine salle d’autres spectateurs. Oh ! il y a des comédiens que j’ai vus jouer, —et je les ai entendu vanter par d’autres personnes, et vanter grandement, pour ne pas dire grossement, —qui, n’ayant ni voix de chrétiens, ni démarche de chrétiens, ni de païens, ni d’hommes, se carraient et beuglaient au point de m’avoir donné à penser que quelques-uns des manouvriers de la nature avaient fait des hommes et ne les avaient pas bien faits, tant ces gens-là imitaient abominablement l’humanité !

premier comédien.—J’espère que nous avons passablement réformé cela chez nous.

hamlet.—Ah ! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent vos clowns n’en disent pas plus qu’on n’en a écrit dans-leur rôle ; car il y en a qui se mettent à rire eux-mêmes, pour mettre en train de rire un certain nombre de spectateurs imbéciles. Cependant, à ce moment-là même, il y a peut-être quelque situation essentielle de la pièce qui exige l’attention. Cela est détestable, et montre la plus pitoyable prétention de la part du sot qui use de ce moyen. Allez, préparez-vous. (Les comédiens sortent.)(Polonius, Rosencrantz et Guildenstern entrent.) Où en sommes-nous, mon seigneur ? Le roi veut-il entendre ce chef-d’œuvre ?

polonius.—Oui, et la reine aussi, et cela tout de suite.

hamlet.—Dites aux acteurs de faire hâte. (Polonius sort.) Voulez-vous tous deux aller aussi les presser ?

tous deux.—Oui, mon seigneur.

(Horatio entre.)mm(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

hamlet.—Qu’est-ce ? Ah ! Horatio !

horatio.—Me voici, mon doux seigneur, à votre service.

hamlet.—Horatio, tu es de tout point l’homme le plus juste que jamais ma pratique du monde m’ait fait rencontrer.

horatio.—Oh ! mon cher seigneur !

hamlet.—Non, ne crois pas que je flatte ; car quel avantage puis-je espérer de toi qui n’as d’autre revenu que ton bon courage, pour te nourrir et t’habiller ? Pourquoi le pauvre serait-il flatté ? Non ! Que la langue doucereuse aille lécher la pompe stupide ! que les charnières moelleuses du genou se courbent là où le profit récompense la servilité… M’entends-tu bien ? depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix et a pu distinguer parmi les hommes, elle t’a pour elle-même marqué du sceau de son élection ; car tu as été, en souffrant tout, comme un homme qui ne souffre rien, un homme qui, des rebuffades de la fortune à ses faveurs, a tout pris avec des remercîments égaux ; et bénis sont ceux-là dont le sang et le jugement ont été si bien combinés, qu’ils ne sont pas des pipeaux faits pour les doigts de la fortune et prêts à chanter par le trou qui lui plaît ! Donnez-moi l’homme qui n’est point l’esclave de la passion, et je le porterai dans le fond de mon cœur, oui, dans le cœur de mon cœur, comme je fais de toi… Mais en voilà un peu trop à ce sujet. On joue ce soir une pièce devant le roi, une des scènes se rapproche fort des circonstances que je t’ai racontées sur la mort de mon père. Je te prie, quand tu verras cet acte en train, aussitôt, avec la plus intime pénétration de ton âme, observe mon oncle. Si son crime caché ne se débusque pas de lui-même, à une certaine tirade, c’est un esprit infernal que nous avons vu, et mes imaginations sont aussi noires que l’enclume de Vulcain. Surveille-le attentivement. Quant à moi, je riverai mes yeux sur son visage, et ensuite, nous réunirons nos deux jugements pour prononcer sur ce qu’il aura laissé voir.

horatio.—Bien, mon seigneur. S’il nous dérobe rien, pendant que la pièce sera jouée, et s’il échappe aux recherches, je prends ce vol-là à mon compte.

hamlet.—Ils viennent pour la pièce ; il faut que je flâne trouvez une place.

(Marche danoise ; fanfare. Le roi, la reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz, Guildenstern et autres entrent.)

le roi.—Comment se porte notre cousin Hamlet ?

hamlet.—À merveille, sur ma foi ! vivant des reliefs du caméléon, je mange de l’air, et je m’engraisse de promesses. Vous ne pourriez pas mettre vos chapons à ce régime.

le roi.—Je n’ai rien à voir dans cette réponse, Hamlet ; je ne suis pour rien dans ces paroles.

hamlet.—Ni moi non plus, désormais[4]. (À Polonius.) Mon seigneur, vous avez joué la comédie autrefois à l’Université, dites-vous ?

polonius.—Oui, mon seigneur, je l’ai jouée, et je passais pour bon acteur.

hamlet.—Et qu’avez-vous joué ?

polonius.-J’ai joué Jules César. Je fus tué au Capitole, Brutus me tua.

hamlet.—Il joua un rôle de brute, en tuant en pareil lieu un veau d’une si capitale importance[5]. Les comédiens sont-ils prêts ?

rosencrantz.—Oui, mon seigneur, ils n’attendent que votre permission.

la reine.—Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.

hamlet.—Non, ma bonne mère, voici un aimant qui a plus de force d’attraction.

polonius, au roi.—Oh ! oh ! remarquez-vous ceci ?

hamlet, s’asseyant aux pieds d’Ophélia.—Madame, me coucherai-je entre vos genoux ?

ophélia.—Non, mon seigneur.

hamlet.—Je veux dire la tête sur vos genoux.

ophélia.—Oui, mon seigneur.

hamlet.—Pensez-vous donc que j’aie eu dans l’esprit un propos de manant ?

ophélia.—Je ne pense rien, mon seigneur.

hamlet.—Ce n’est pas une vilaine pensée que celle de s’étendre parmi des jambes de jeunes filles.

ophélia.—Comment, mon seigneur ?

hamlet.—Rien.

ophélia.—Vous êtes gai, mon seigneur.

hamlet.—Qui, moi ?

ophélia.—Oui, mon seigneur.

hamlet.—Oh ! je ne suis que votre bouffon. Qu’est-ce que l’homme peut faire de mieux que de s’égayer ? car, voyez comme ma mère a l’air joyeux… et il n’y a pas deux heures que mon père est mort.

ophélia.—Mais non, mon seigneur, il y a deux mois.

hamlet.—Si longtemps ? eh bien, que le diable porte le noir ! Pour moi, je veux avoir un assortiment de martre zibeline [6]. Oh, ciel ! mort depuis deux mois et pas encore oublié ? Alors il y a de l’espoir pour que la mémoire d’un grand homme survive à sa vie la moitié d’une année ; mais, par Notre-Dame, il faut alors qu’il bâtisse des églises ; autrement, il aura à souffrir du mal de non-souvenance, avec le pauvre dada de bois, dont l’épitaphe est connue :

« Car oh ! car oh ! le dada de bois,
« Le dada de bois est oublié [7] ! »
(Les trompettes sonnent ; suit une pantomime : un roi et une reine entrent d’un air fort amoureux. La reine l’embrasse, et il embrasse la reine, elle se met à genoux devant lui, et par gestes lui proteste de son amour. Il la relève, et penche la tête sur son épaule. Il se couche sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle se retire. Alors survient un autre personnage, qui lui enlève sa couronne, la baise, puis verse du poison dans l’oreille du roi, et s’en va. La reine revient, elle trouve le roi mort, et fait des gestes de désespoir. L’empoisonneur arrive avec deux ou trois acteurs muets, et semble se lamenter avec elle. On emporte le corps. L’empoisonneur offre à la reine des présents de mariage ; elle paraît un moment les repousser et les refuser ; mais à la fin, elle accepte le gage de son amour. Les comédiens sortent.)

ophélia.—Que veut dire cela, mon seigneur ?

hamlet.—Ma foi ! c’est l’embûche de la méchanceté ; cela veut dire : crime.

ophélia.—Sans doute cette pantomime indique le sujet de la pièce.

(Le Prologue entre.)

hamlet.—Nous allons le savoir de ce garçon-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret, ils nous diront tout.

ophélia.—Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime ?

hamlet.—Oui, et toute autre pantomime que vous voudrez lui mimer. N’ayez pas honte, vous, de faire le spectacle, et lui, il n’aura pas honte de vous faire le commentaire.

ophélia.—Vous êtes un vaurien, vous êtes un vaurien. Je veux écouter la pièce.

le prologue.—
Pour nous et pour notre tragédie, nous agenouillant ici devant votre clémence, nous implorons de vous audience et patience [8].

hamlet.—Est-ce là un prologue, ou la devise d’une bague ?

ophélia.—C’est bref, mon seigneur.

hamlet.—Comme l’amour d’une femme.

(Un roi et une reine entrent.)
le roi de la comédie.—
Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour entier du bassin salé de Neptune et du sol arrondi de Tellus, et trente fois douze lunes, de leur splendeur empruntée, ont marqué autour du monde douze fois trente étapes du temps, depuis que l’amour a uni nos cœurs, et l’hymen nos mains, par la réciprocité des liens les plus sacrés.

la reine de la comédie.—
Ah ! puissent le soleil et la lune nous faire encore compter leurs voyages en aussi grand nombre, avant que c’en soit fait de l’amour ! mais, malheureuse que je suis ! vous êtes si malade depuis quelque temps, si loin de l’allégresse et de votre ancienne façon d’être, que je suis défiante à votre sujet. Cependant, quoique je me défie, cela ne doit en rien, mon seigneur, vous décourager : car les craintes et les tendresses des femmes vont par égales quantités, pareillement nulles, ou pareillement extrêmes. Maintenant, ce qu’est mon amour, l’expérience vous l’a fait connaître, et la mesure de mon amour est celle de ma crainte aussi. Là où l’amour est grand, les plus petits soupçons sont une crainte ; là où les petites craintes deviennent grandes, là croissent les grandes amours.
le roi de la comédie.—
Oui, vraiment, mon amour, je dois te dire adieu, et bientôt sans doute ; mes forces actives renoncent à accomplir leurs fonctions ; et toi, tu resteras en arrière, à vivre en ce monde si beau, honorée chérie ; et peut-être un autre aussi tendre sera-t-il, par toi, comme époux…
la reine de la comédie.—
Ah supprimez le reste ! Un tel amour, dans mon sein, ne pourrait être qu’une trahison. Un second époux, ah ! que je sois maudite en lui ! Nulle n’épousa le second sans avoir tué le premier.

hamlet (à part).—Voilà l’absinthe ! voilà l’absinthe !

la reine de la comédie.—
Les motifs qui amènent un second mariage sont de basses raisons de gain, non des raisons d’amour. Je tue une seconde fois mon époux mort, quand un second époux m’embrasse dans mon lit.
le roi de la comédie.—
Je vous crois, vous pensez ce que vous dites maintenant. Mais ce que nous décidons, il nous arrive souvent de l’enfreindre. Un dessein n’est rien de plus qu’un esclave de notre mémoire et, violemment né, est pauvre en validité. Aujourd’hui, comme un fruit vert, il tient à l’arbre : mais il tombe même sans secousse, quand il est mûr. De toute nécessité, nous oublions de nous payer à nous-mêmes la dette où nous sommes seuls nos propres créanciers. Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous-mêmes, devient hors de propos quand la passion est finie. La violence des peines ou des joies, en les détruisant elles-mêmes, détruit aussi les ordonnances qu’elles s’étaient signifiées. Là où la joie s’ébat le plus, là où se lamente le plus la peine, la peine s’égaye et la joie s’attriste au plus léger accident. Ce monde n’est pas pour toujours, et il n’est pas étrange que nos amours mêmes changent avec nos fortunes. Car cette question nous reste encore à décider : Est-ce l’amour qui mène la fortune, ou bien la fortune l’amour ? Que le grand homme soit à bas, voyez-vous, son favori s’envole. Que le pauvre monte, il fait de ses ennemis autant d’amis, et jusqu’à ce jour l’amour s’est dirigé d’après la fortune car celui qui n’a pas besoin ne manque jamais d’un ami, et celui qui, par nécessité, met à l’épreuve une de ces amitiés creuses, la fait aussitôt tourner en inimitié. Mais pour revenir en règle conclure là où j’ai commencé, nos volontés et nos destinées se contrarient tellement dans leur course, que nos plans sont toujours renversés. Nôtres sont nos pensées, mais leur issue n’est pas nôtre. Pense donc que tu ne veux jamais t’unir à un second époux : tes pensées pourront mourir, quand ton premier seigneur sera mort.
la reine de la comédie.—
Alors, que la terre ne me donne plus la nourriture, ni le ciel la lumière ! Que les jeux et le repos me soient jour et nuit fermés ! Puissent en désespoir se changer ma foi et mon espérance ! Puisse au fond d’une prison et aux plaisirs d’un anachorète se borner ma carrière ! Puissent tous les revers qui décontenancent le visage de la joie rencontrer mes meilleurs souhaits et les détruire ! Et que, dans ce monde et dans l’autre, je sois poursuivie par le plus durable tourment, si, veuve une fois, je redeviens jamais femme !

hamlet, à Ophélia.—Maintenant, si elle manquait à son serment…

le roi de la comédie.—
Voilà de profonds serments. Douce amie, laisse-moi seul ici pour un peu de temps. Mes esprits s’appesantissent, et je voudrais tromper par le sommeil l’ennui traînant du jour.
(Il s’endort.)
la reine de la comédie.—
Que le sommeil berce ton cerveau, et que jamais le malheur ne vienne se glisser entre nous deux.
(Elle sort.)

hamlet.—Madame, comment vous plaît cette pièce ?

la reine.—La reine fait trop de protestations, ce me semble.

hamlet.—Oh ! mais elle tiendra sa parole.

le roi.—Connaissez-vous le sujet de la pièce ? N’y a-t-il rien qui puisse blesser ?

hamlet.—Non, non ils ne font que rire ils empoisonnent pour rire il n’y a rien au monde de blessant.

le roi.—Comment appelez-vous la pièce ?

hamlet.—La Souricière. Et pourquoi cela, direz-vous ? Par métaphore. Cette pièce est la représentation d’un meurtre commis à Vienne. Le duc s’appelle Gonzague, et sa femme Baptista. Vous verrez tout à l’heure. C’est un chef-d’œuvre de scélératesse ; mais qu’importe ? Votre Majesté, et nous, qui avons la conscience libre, cela ne nous touche en rien. Que la haridelle écorchée rue, si le bât la blesse : notre garrot n’est pas entamé. (Lucianus entre.) Celui-là est un certain Lucianus, neveu du roi.

ophélia.—Vous êtes d’aussi bon secours que le Chœur, mon seigneur.

hamlet.—Je pourrais dire le dialogue entre vous et votre amant, si je voyais jouer les marionnettes.

ophélia.—Vous êtes piquant, mon seigneur, vous êtes piquant.

hamlet.—Il ne vous en coûterait qu’un soupir, et la pointe serait émoussée.

ophélia.—De mieux en mieux, mais de pis en pis.

hamlet.—Oui, comme vous vous méprenez quand vous prenez vos maris ! Commence donc, assassin ! Cesse tes maudites grimaces, et commence. Allons ! Le corbeau croassant hurle pour avoir sa vengeance !

lucianus.—
Noire pensée, bras dispos, drogue appropriée, moment favorable, occasion complice ! Nulle autre créature qui voie ! Ô toi, mélange violent d’herbes sauvages recueillies à minuit, trois fois flétries, trois fois infectées par l’imprécation d’Hécate, que ta nature magique et ta cruelle puissance envahissent sans retard la vie encore saine !
(Il verse du poison dans l’oreille du roi endormi.)

hamlet.—Il l’empoisonne dans le jardin pour s’emparer de ses possessions.—Son nom est Gonzague. L’histoire existe, écrite en italien, style de premier choix. Vous verrez tout à l’heure comment l’assassin acquiert l’amour de la femme de Gonzague.

ophélia.—Le roi se lève !

hamlet.—Quoi ! effrayé par un feu follet ?

la reine.—Qu’avez-vous, mon seigneur ?

polonius.—Laissez-là la pièce !

le roi.—Donnez-moi de la lumière ! Sortons.

polonius.—Des lumières ! des lumières ! des lumières !

(Tous sortent hormis Hamlet et Horatio.)
hamlet.—
« Eh bien ! que le daim frappé s’échappe et pleure ; que le cerf non blessé se joue ! Les uns doivent veiller, les autres doivent dormir. Ainsi va le monde. »

Ne croyez-vous pas, monsieur, qu’un coup de théâtre comme celui-ci, avec accompagnement d’une forêt de plumes sur la tête, et deux roses de Provins sur des souliers tailladés [9], pourrait, si la fortune, par la suite, me traitait de Turc à More, me faire recevoir compagnon dans une meute de comédiens ?

horatio.—À demi-part.

hamlet.—À part entière, vous dis-je [10] !

« Car tu sais, bien-aimé Damon, que ce royaume démantelé appartenant à Jupiter lui-même, et maintenant règne en ces lieux un vrai… un vrai… un vrai paon. »

horatio.—Vous auriez pu mettre la rime [11].

hamlet.—Oh ! mon cher Horatio ! à présent je tiendrais mille livres sterling sur la parole du fantôme. As-tu remarqué ?

horatio.—Très-bien, mon seigneur.

hamlet.—Quand il a été question de l’empoisonnement…

horatio.—Je l’ai très-bien remarqué !

hamlet.—Ah ! ah ! —Allons, un peu de musique ! les flageolets !

« Car si le roi n’aime pas la comédie, eh bien ! alors probablement… c’est qu’il ne l’aime pas, pardieu ! »
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

Allons ! un peu de musique.

guildenstern.—Non bon seigneur, accordez-moi la grâce de vous dire un mot.

hamlet.—Toute une histoire, monsieur.

guildenstern.—Le roi, monsieur…

hamlet.—Ah ! oui, monsieur. Quelles nouvelles de lui ?

guildenstern.—Il est dans son appartement, singulièrement indisposé.

hamlet.—Par la boisson, monsieur ?

guildenstern.—Non, mon seigneur, par la colère.

hamlet.—Votre sagesse se serait montrée mieux en fonds, en instruisant de ceci le médecin ; car, quant à moi, me charger de lui porter des purgatifs, ce serait peut-être le plonger encore plus avant dans le cholérique.

guildenstern.—Mon bon seigneur, mettez quelque règle à vos discours, et ne faites pas ces bonds sauvages hors de mon sujet.

hamlet.—Je suis apprivoisé, monsieur ; parlez.

guildenstern.—La reine votre mère, dans une très-grande affliction d’esprit, m’a envoyé vers vous.

hamlet.—Vous êtes le bienvenu.

guildenstern.—Non, mon seigneur, cette courtoisie n’est pas de race franche. S’il vous plaît de me faire une saine réponse, j’exécuterai les ordres de votre mère ; sinon, votre pardon et mon retour mettront fin à mon office.

hamlet.—Monsieur, je ne puis…

guildenstern.—Quoi, mon seigneur ?

hamlet.—… Vous faire une saine réponse ; mon esprit est malade. Mais, monsieur, ma réponse, telle que je puis la faire, est bien à votre service, ou plutôt, comme vous dites, à celui de ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait : ma mère, dites-vous… ?

rosencrantz.—Voici ce qu’elle dit : votre conduite l’a frappée de surprise et de stupéfaction.

hamlet.—Ô fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère ! Mais la stupéfaction de cette mère n’a-t-elle pas quelque suite qui lui coure sur les talons ? Instruisez-moi.

rosencrantz.—Elle désire causer avec vous dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.

hamlet.—Nous obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous quelque autre affaire à traiter avec nous ?

rosencrantz.—Mon seigneur, il fut un temps où vous m’aimiez.

hamlet.—Et je vous aime encore, par la pilleuse que voici et la voleuse que voilà [12] !

rosencrantz.—Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble ? C’est assurément fermer la porte à votre propre délivrance que de refuser vos chagrins à votre ami.

hamlet.—Monsieur, ce qui me manque, c’est de l’avancement.

rosencrantz.—Comment cela se peut-il, lorsque vous avez la voix du roi lui-même, en gage de votre succession à la couronne du Danemark [13] ?

hamlet.—Oui ; mais « pendant que l’herbe pousse… [14] ; » le proverbe lui-même s’est un peu moisi. (Des comédiens et des joueurs de flageolets entrent.) Ah ! les joueurs de flageolets ! Voyons-en un. (À Guildenstern.) Me retirer avec vous ! Pourquoi tourner autour de moi, et flairer ma piste comme si vous vouliez me pousser dans un piège ?

guildenstern.—Ah ! mon seigneur, si mes devoirs envers le roi me rendent trop hardi, c’est aussi mon amour pour vous qui me rend importun.

hamlet.—Je n’entends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte ?

guildenstern.—Mon seigneur, je ne puis.

hamlet.—Je vous prie.

guildenstern.—Croyez-moi ; je ne puis.

hamlet.—Je vous en conjure.

guildenstern.—Je n’en connais pas une seule touche, mon seigneur.

hamlet.—Cela est aussi aisé que de mentir. Gouvernez ces prises d’air avec les doigts et le pouce, animez l’instrument du souffle de votre bouche, et il se mettra à discourir en très-éloquente musique. Voyez-vous ? Voici les soupapes.

guildenstern.—Mais je ne saurais les faire obéir à l’expression d’aucune harmonie. Je n’ai pas le talent requis.

hamlet.—Eh bien ! voyez maintenant quelle indigne chose vous faites de moi ! Vous voudriez jouer de moi ; vous voudriez avoir l’air de connaître mes soupapes ; vous voudriez me tirer de vive force l’âme de mon secret ; vous voudriez me faire résonner, depuis ma note la plus basse jusqu’au haut de ma gamme. Il y a beaucoup de musique, il y a une voix excellente dans ce petit tuyau d’orgue : et pourtant vous ne pouvez le faire parler. Par la sang-bleu ! pensez-vous qu’il soit plus aisé de jouer de moi que d’une flûte ? Prenez-moi pour tel instrument que vous voudrez ; vous pouvez bien tourmenter mes touches, vous ne pouvez pas jouer de moi. (Polonius entre.) Dieu vous bénisse, monsieur !

polonius.—Mon seigneur, la reine voudrait vous parler, et à l’heure même.

hamlet.—Voyez-vous ce nuage, qui a presque la forme d’un chameau ?

polonius.—Par la sainte messe, il ressemble à un chameau, en vérité !

hamlet.—Je crois qu’il ressemble à une belette.

polonius.—Il a comme un dos de belette.

hamlet.—Ou de baleine ?

polonius.—Oui, tout à fait de baleine.

hamlet.—Ainsi, j’irai donc trouver ma mère tout à l’heure… L’arc est à bout de corde ; ils me tirent à me rendre fou… J’irai tout à l’heure.

polonius.—Je le lui dirai.

(Polonius sort.)

hamlet.—Tout à l’heure est aisé à dire. Laissez-moi, mes amis. (Rosencrantz, Guildenstern, Horatio, etc., sortent.) Voici justement l’heure de la nuit, cette heure qui ensorcelle, l’heure où les cimetières bâillent et où l’enfer même souffle sur ce monde la contagion. Maintenant, je pourrais boire du sang chaud et faire des actions si amères que le jour frémirait de les regarder… Doucement ! chez ma mère, maintenant ? Ô mon cœur ! ne perds pas ta nature ; que jamais l’âme de Néron ne pénètre dans cette ferme poitrine ; soyons cruel, mais non dénaturé : je lui parlerai de poignards, mais je n’en mettrai point en usage. Ma langue et mon âme, soyez hypocrites en ceci, et de quelque façon que mes discours puissent frapper sur elle, —quant à les sceller des sceaux qui font agir, ô mon âme ! n’y consens jamais !

(Il sort.)

SCÈNE III

(Un appartement dans le château.)
LE ROI, ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN entrent.

le roi.—Il m’est déplaisant ; et, d’ailleurs, il n’y a point de sûreté pour nous à laisser errer sa folie. Préparez-vous donc ; je vais expédier sur-le-champ votre commission, et il partira pour l’Angleterre avec vous. Les intérêts de notre empire ne peuvent endurer ces hasards dangereux, et croissant d’heure en heure, qui naissent de ses accès.

guildenstern.—Nous allons nous préparer. Elle est très-sainte et religieuse la crainte qui s’éveille pour maintenir saufs tant et tant de corps qui vivent et se nourrissent de Votre Majesté.

rosencrantz.—La vie isolée et privée est sujette à ce devoir d’employer la force et l’armure entière de l’esprit pour se préserver de toute atteinte ; mais bien plus encore cette âme au salut de laquelle se rattachent et se fient les vies de beaucoup d’autres. Le décès d’une majesté n’est pas une mort unique ; mais, comme un gouffre, elle entraîne avec elle tout ce qui est près d’elle. C’est une roue énorme fixée au sommet de la plus haute montagne ; dans ses vastes rayons sont enchâssées et engagées dix mille menues pièces ; lorsqu’elle tombe, chaque petit accessoire, conséquence chétive, la suit dans sa bruyante ruine. Jamais ne vont seuls les soupirs du roi, mais toujours avec un gémissement public.

le roi.—Équipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage ; car nous voulons mettre des entraves à cette crainte qui maintenant marche d’un pied trop libre.

rosencrantz et guildenstern. Nous allons nous hâter.

(Rosencrantz et Guildenstern sortent ; Polonius entre.)

polonius.—Mon seigneur, il se rend dans le cabinet de sa mère ; je me placerai derrière la tapisserie pour entendre la conversation. Je garantis qu’elle va le réprimander sans cérémonie ; mais, comme vous l’avez dit, et cela était très-sagement dit, il est à propos que quelque autre auditoire qu’une mère (puisque la nature rend les mères partiales) soit là pour constater leurs discours à l’occasion. Adieu, mon souverain, j’irai vous trouver avant que vous vous mettiez au lit, et vous dire ce que j’aurai su.

le roi.—Merci, mon cher seigneur. (Polonius sort.) Oh ! mon crime est sauvage ; son odeur impure va jusqu’au ciel. Il porte avec lui la première, la plus ancienne des malédictions ; le meurtre d’un frère !… Prier, je ne le puis, malgré le penchant qui m’y porte aussi vivement que la volonté ; ma faute plus forte triomphe de ma forte intention, et, comme un homme astreint à une double tâche, je demeure en suspens, ne sachant par où commencer, et je néglige l’une et l’autre. Eh quoi ? quand même cette main maudite serait plus épaisse du sang d’un frère que de sa propre chair, n’y a-t-il pas assez de pluie dans les cieux cléments pour la rendre aussi blanche que la neige ? À quoi sert la miséricorde, si ce n’est à tenir tête à la face du péché ? et qu’y a-t-il dans la prière, sinon cette double force de nous retenir avant que nous en venions à tomber, ou de nous faire pardonner quand nous sommes à bas ? Je lèverai donc les yeux ; ma faute est passée… Mais hélas ! quelle forme de prière peut servir ma cause ?… Pardonne-moi mon infâme meurtre. Cela ne se peut, puisque je suis encore en possession de ces résultats pour lesquels j’ai commis le meurtre… ma couronne, mon ambition propre, et ma reine. Peut-on être pardonné et garder ce qui fait l’offense ? Dans le train corrompu de ce monde, la main dorée du crime peut écarter la justice, et souvent on a vu les profits criminels employés eux-mêmes à se racheter de la loi ; mais il n’en est pas ainsi là-haut. Là, point de subterfuges. Là est exposée l’action, dans toute la vérité de sa nature, et nous sommes contraints de comparaître nous-mêmes, devant le front découvert de nos fautes et comme à portée de leurs dents, et de rendre témoignage !… Quoi donc alors ? Que me reste-t-il ? Essayer ce que peut la repentance ? Et que ne peut-elle pas ? Que peut-elle cependant, quand on ne peut se repentir ? Oh ! l’état misérable ! ô conscience aussi noire que la mort ! ô âme engluée, qui, te débattant pour te délivrer, n’es que plus engagée ! Secourez-moi, ô anges ! faites effort ! Pliez, genoux roides, et toi, cœur aux fibres d’acier, sois tendre comme les nerfs de l’enfant nouveau-né ! Alors tout pourra aller bien.

(Il s’éloigne et se met à genoux.) mm (Hamlet entre.)

hamlet.—Maintenant je puis le faire, fort à propos ; maintenant il est en prières ; et maintenant, je vais le faire… et ainsi il va au ciel, et moi, suis-je ainsi vengé ? Ceci veut être examiné. Un scélérat tue mon père, et pour cela, moi, son fils unique, j’envoie ce même scélérat droit au ciel ! Eh ! mais ce serait salaire et profit, et non vengeance. Il a surpris mon père brutalement, plein de pain [15], quand tous ses péchés étaient largement épanouis et frais comme le mois de mai… Et comment ses comptes se balancent, qui le sait, hormis le ciel ? Mais, du point de vue où nous sommes et dans notre ordre de pensées, la charge est lourde pour lui. Serai-je donc vengé en surprenant celui-ci au moment où il purifie son âme, lorsqu’il est prêt et accommodé pour le voyage ? Non. Halte-là, mon épée, et médite une plus horrible atteinte. Quand il sera ivre, endormi, ou dans sa rage, ou dans les plaisirs incestueux de son lit ; jouant ou jurant, ou en train de quelque action qui n’ait aucun parfum de salut ; alors, abats-le, de façon que ses talons ruent vers le ciel et que son âme soit aussi damnée et aussi noire que l’enfer où elle va.—Ma mère attend.— Ce cordial, vois-tu, ne fait que prolonger tes jours incurables.

(Il sort.) mmmm (Le roi se lève et revient.)

le roi.—Mes paroles s’envolent, mes pensées demeurent ici-bas. Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.

(Il sort.)

SCÈNE IV

(Un autre appartement dans le château.)
LA REINE et POLONIUS entrent.

polonius.-Il va venir tout de suite. N’oubliez pas de le réprimander sans cérémonie. Dites-lui que ses écarts se sont donné trop large carrière pour être supportés, et que Votre Grâce a eu à se dresser comme abri entre lui et une grande chaleur de colère. Je rentre en silence, ici même ; mais, je vous en prie, menez-le rondement.

la reine.—Je vous le garantis, ne craignez rien de ma part. Retirez-vous, je l’entends venir.

(Hamlet entre.)

hamlet.—Eh bien ! ma mère, de quoi s’agit-il ?

la reine.—Hamlet, tu as beaucoup offensé ton père.

hamlet.—Ma mère, vous avez beaucoup offensé mon père.

la reine.—Allons, allons, vous me répondez d’une langue oiseuse.

hamlet.—Allez, allez, vous m’interrogez d’une langue méchante.

la reine.—Comment ! Qu’est-ce donc, Hamlet ?

hamlet.—De quoi s’agit-il donc ?

la reine.—Avez-vous oublié qui je suis ?

hamlet.—Non, par la sainte croix, non, vraiment ! Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari… et,… plût au ciel que cela ne fût pas !… vous êtes ma mère.

la reine.—Eh bien ! je vais vous adresser des gens qui sauront vous parler.

hamlet.—Allons, allons, asseyez-vous ; vous ne bougerez pas ; ne sortez pas que je ne vous aie présenté un miroir, où vous pourrez voir le plus intime fond de vous-même.

la reine.—Que veux-tu faire ? tu ne veux pas m’assassiner ? Au secours ! au secours ! Holà !

polonius (derrière la tapisserie).—Qu’y a-t-il ? Holà ! au secours !

hamlet.—Qu’est-ce donc ? un rat [16] ! (Il donne un coup d’épée à travers la tapisserie.) Mort ! un ducat qu’il est mort !

polonius (derrière la tapisserie).—Ah je suis assassiné !

(Il tombe et meurt.)

la reine.—Malheur à moi ! Qu’as-tu fait ?

hamlet.—Ma foi, je n’en sais rien. Est-ce le roi ?

(Il lève la tapisserie et tire le corps de Polonius.)

la reine.—Ah ! quelle furieuse et sanglante action est ceci !

hamlet.—Une action sanglante ?… presque aussi mauvaise, ma bonne mère, que de tuer un roi et d’épouser son frère.

la reine.—Que de tuer un roi ?

hamlet.—Oui, madame, c’est le mot dont je me suis servi. (À Polonius.) Et toi, misérable, absurde, importun imbécile, adieu ! Je t’ai pris pour quelqu’un de meilleur que toi ; prends ton sort comme il est : tu t’aperçois qu’à faire trop l’empressé il y a quelque danger… Cessez de vous tordre ainsi les mains. Paix ! asseyez-vous, et attendez-vous à avoir le cœur tordu par moi, car c’est ce que je vais faire s’il n’est pas d’une matière impénétrable, si l’infernale habitude ne l’a pas bronzé de telle sorte qu’il soit à l’épreuve et fortifié contre tout sentiment.

la reine.—Ou’ai-je donc fait, pour que tu oses darder ta langue avec un bruit si rude contre moi ?

hamlet.—Une action telle qu’elle souille la grâce et la rougeur de la pudeur ; qu’elle donne à la vertu le nom d’hypocrite ; qu’elle ôte la rose au front serein d’un innocent amour, et met là un ulcère ; qu’elle rend les vœux du mariage aussi faux que les serments d’un joueur ; oh ! une action telle, que, des formes et du corps du contrat, elle retire leur âme même, et fait de la douce religion une rapsodie de mots ! La face du ciel s’en est enflammée ; oui, en vérité, cette masse compacte et solide, avec un visage triste, comme à la menace du jugement dernier, est malade de penser à cet acte.

la reine.—Hélas ! quelle est cette action qui gronde si haut et qui tonne déjà pour s’annoncer ?

hamlet.—Regardez ici, ce tableau d’abord, puis celui-ci, cette confrontation simulée de deux frères… Voyez quelle grâce résidait sur ce visage ; les bouches d’Apollon, le front de Jupiter lui-même, l’œil semblable à celui de Mars pour la menace et pour le commandement ; une stature semblable à celle du héraut Mercure, quand il vient d’abattre son vol sur une hauteur qui baise le bord du ciel ; un ensemble et une forme, en vérité, où chaque dieu semblait avoir mis son cachet, afin de donner au monde la certitude de voir un homme : c’était votre mari. Regardez maintenant ce qui suit : voici votre mari, pareil à l’épi corrompu par la nielle, qui dévora son frère florissant… Avez-vous des yeux ? avez-vous pu quitter les pâturages de cette belle montagne, pour aller vous engraisser dans ce marais ? Ah ! avez-vous des yeux ? vous ne pouvez appeler cela de l’amour : car, à votre âge, la fermentation du sang est domptée ; il est humble, il est au service de la raison. Et quelle raison voudrait passer de celui-ci à celui-là ? Assurément, vous avez la faculté de sentir ; sans quoi vous n’auriez pas celle de vous mouvoir ; mais, assurément, cette faculté de sentir est, chez vous, frappée d’apoplexie, car la folie elle-même ne se tromperait pas de la sorte, et jamais les sens n’ont été asservis à un tel transport, qu’il ne leur restât pas une certaine dose de discernement pour apercevoir une telle différence. Quel démon vous a ainsi jouée à ce jeu de colin-maillard ? Les yeux sans le toucher, le toucher sans la vue, les oreilles sans les mains ni les yeux, l’odorat sans rien autre, ou même ne fût-ce qu’une moitié infirme d’un seul de nos véritables sens, ne pourraient pas être hébétés à ce point… Ô honte ! où est ta rougeur ? Ô enfer révolté ! si tu peux mutiner ainsi la moelle des os d’une matrone, souffrons désormais que, pour la jeunesse brûlante, la vertu soit comme une cire et fonde à son propre feu ! Ne proclamez plus qu’il y a honte quand la tyrannique ardeur de l’âge donne l’assaut, puisque la glace elle-même est aussi active à brûler, et que la raison s’entremet à prostituer la volonté !

la reine.—Ô Hamlet n’en dis pas davantage. Tu tournes mes yeux vers le fond de mon âme, et j’y aperçois des places si noires et si pénétrées de noirceur, qu’elles n’en pourront jamais perdre la teinte.

hamlet.—Et cela pour vivre dans l’infecte moiteur d’un lit souillé, toute confite en joies dans la corruption, s’emmiellant les lèvres, et faisant l’amour sur un sale fumier !

la reine.—Oh ! ne m’en dis pas davantage ! Ces paroles sont comme des poignards qui entrent dans mes oreilles. Assez, mon doux Hamlet.

hamlet.—Un meurtrier et un scélérat ! un laquais qui n’est pas le vingtième de la dîme de ce que valait votre premier maître ! un roi de carnaval [17] ! un coupe-bourse de l’empire et des lois, qui a pris sur une planche le précieux diadème, et l’a mis dans sa poche !

la reine.—Assez !

hamlet.—Un roi de pièces et de morceaux !… (Le fantôme entre.) Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, célestes gardiens !… Que veut votre gracieuse apparition ?

la reine.—Hélas, il est fou !

hamlet.—Ne venez-vous pas gourmander votre fils tardif, qui, faisant défaut à l’heure propice et à l’élan du cœur, laisse s’éloigner l’importante exécution de vos ordres révérés ? Ah ! parlez.

le fantôme.—N’oublie pas. Cette visite n’est faite que pour rafraîchir le souvenir presque effacé de ton dessein. Mais, regarde ! la stupeur s’est emparée de ta mère. Ah ! place-toi entre elle et son âme qui combat c’est dans les plus faibles corps que l’imagination opère le plus fortement. Parle-lui, hamlet.

hamlet.—Qu’avez-vous, madame ?

la reine.—Hélas qu’avez-vous vous-même, pour tendre ainsi vos regards dans le vide, et pour converser ainsi avec l’air incorporel ? Vos esprits vitaux se sont élancés dans vos yeux, et, de là, épient sauvagement, tandis que, pareils aux soldats endormis quand vient l’alarme, vos cheveux d’abord couchés, se soulèvent maintenant, comme si leur végétation prenait vie, et se tiennent debout. Ô mon doux fils, répands sur cette chaleur et ces flammes de ton transport la patience d’un sang plus froid. Que regardes-tu donc ?

hamlet.—Lui, lui ! Regardez comme il brille d’un pâle éclat ! Une telle forme et une telle cause, réunies pour prêcher à des pierres, les rendraient sensibles… Ne me regarde pas, de peur que, par cette démarche pitoyable, tu n’altères la fermeté de mes actes : ce que j’ai à faire y perdrait peut-être sa vraie couleur ; ce seraient des larmes, peut-être, au lieu de sang.

la reine.—À qui dites-vous cela ?

hamlet.—Ne voyez-vous rien ici ?

La reine.—Rien du tout et cependant, tout ce qui est ici, je le vois.

hamlet.—Et n’avez-vous, non plus, rien entendu ?

la reine.—Non, rien que nos propres paroles.

hamlet.—Eh bien ! regardez là, regardez, comme il se retire, mon père, dans le costume qu’il avait durant sa vie ! Regardez, il s’en va, à ce moment même, vers le portail !

(Le fantôme sort.)

la reine.—C’est votre cerveau même qui se frappe de cette image ; le délire est très-adroit à ces créations sans corps.

hamlet.—Le délire ! mon pouls, comme le vôtre, bat tranquillement sa mesure et ne chante pas une moins saine musique. Ce n’est point la folie qui m’a fait parler : mettez-moi à l’épreuve, et je répéterai la chose mot pour mot, tandis que la folie ne ferait que s’en écarter par gambades. Mère, pour l’amour de votre salut ! ne mettez pas ce baume flatteur sur votre âme, ne croyez pas que ce soit, au lieu de votre faute, ma folie qui vous parle ; ce ne serait que cacher et masquer la place de l’ulcère, pendant que la corruption infecte, minant tout au dedans, travaille à empoisonner sans être vue. Confessez-vous au ciel, repentez-vous du passé, gardez-vous de l’avenir, et ne répandez pas l’engrais sur les herbes mauvaises, qui deviendraient plus fortes… Pardonnez-moi ces devoirs de ma vertu ; car telle est la douillette enflure de ce siècle poussif que la vertu même doit demander pardon au vice, oui, c’est elle qui doit se courber et supplier pour obtenir la permission de lui faire du bien.

la reine.—Ô Hamlet, tu as brisé mon cœur en deux.

hamlet.—Ah ! rejetez-en la pire partie, et vivez, d’autant plus pure, avec l’autre moitié. Bonne nuit, mais n’allez pas au lit de mon oncle ; faites-vous une vertu, si vous ne l’avez pas. L’habitude, ce monstre qui dévore toute raison à l’ordinaire démon, est pourtant un ange en ceci ; il nous donne aussi, pour la pratique des belles et bonnes actions un vêtement, une livrée, qui s’ajuste heureusement. Abstenez-vous ce soir, et cela prêtera une sorte de facilité à la prochaine abstinence ; la suivante sera plus facile encore, car l’usage peut presque changer l’empreinte de la nature, soumettre le démon, ou même le chasser, par une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit, et quand vous désirerez d’être bénie, je viendrai vous demander votre bénédiction. Quant à ce même seigneur de tout à l’heure (montrant Polonius), je me repens ; mais il a plu ainsi aux cieux de me punir par lui, et lui par moi ; j’ai dû être leur fléau et leur ministre. Je me charge de lui, et je répondrai de la mort que je lui ai donnée. Ainsi, encore une fois, bonne nuit ; je dois être cruel, mais seulement pour être humain : le mal vient de commencer, et le pire reste encore à suivre.

la reine.—Que vais-je faire ?

hamlet.—Rien, en aucune façon, de ce que je vous ai dit de faire. Non, laissez ce roi bouffi vous attirer encore au lit, vous pincer gaiement la joue, vous appeler sa petite souris ; laissez-le, pour une paire de baisers fumeux, ou pour quelques jeux de ces doigts damnés sur votre cou, vous amener à lui révéler toute cette affaire, comme quoi je ne suis pas réellement en démence, mais fou par artifice. Il serait bon que vous le lui fissiez connaître ; car quelle femme, à moins d’être une belle, chaste et sage reine, voudrait cacher à un tel crapaud, à une telle chauve-souris, à un tel matou, des secrets qui l’intéressent si chèrement ? qui voudrait en user ainsi ? Non, en dépit du bon sens et de la discrétion, allez, sur le toit de la maison, ôter la cheville qui fermait la cage ; laissez s’envoler les oiseaux ; et puis, comme le singe fameux, glissez-vous dans la cage pour en faire l’essai, et rompez vous vous-même le col à terre [18].

la reine.—Sois assuré que, si les paroles sont faites de souffle et si le souffle est fait de vie, je n’ai pas de vie pour exhaler un souffle de ce que tu m’as dit.

hamlet.—Il faut que je parte pour l’Angleterre, vous le savez ?

la reine.—Hélas ! je l’avais oublié. Cela a été décidé ?

hamlet.—Les lettres sont déjà scellées ! et mes deux camarades d’études, —à qui je me fierai comme je me fierai à des vipères armées de leurs crocs, —portent le mandat ; ils doivent me frayer le chemin, et me guider vers l’embuscade ! laissons faire, car là est l’amusement : faire sauter l’ingénieur par son propre pétard ! Ou la besogne sera bien dure, ou je creuserai à une toise au-dessous de leur mine, et je les lancerai dans la lune. Oh ! cela est bien doux, lorsque deux ruses se rencontrent juste en droite ligne ! —Cet homme va me mettre en train de faire mes paquets ; je vais traîner cette panse jusque dans la chambre voisine [19]. Bonsoir, ma mère… Vraiment, ce conseiller est maintenant bien tranquille, bien discret et bien grave, lui qui fut, en sa vie, un drôle si niais et si babillard. Allons, monsieur, tâchons d’en finir avec vous. Bonsoir, ma mère.

(Ils s’en vont, chacun de son côté ; Hamlet traînant le corps de Polonius.)


FIN DU TROISIÈME ACTE.

  1. Une rencontre de Hamlet et de René dans le même sentiment de tristesse et la même rapide image, une ressemblance de hardiesse familière dans l’expression, entre Shakspeare et Chateaubriand, n’est-ce pas un fait tout naturel et comme un hasard qu’on devait prévoir ? Ainsi M. de Chateaubriand, peu d’années avant sa mort (10 août 1840), écrivait à madame Récamier : « Si ce n’était votre belle et chère personne, je m’en voudrais d’avoir traînassé si longtemps sous le soleil. » (souvenirs de madame Récamier, tome II, p. 499.)
  2. Termagant était, dit-on, dans les vieux poëmes romanesques, le nom donné au dieu des tempêtes chez les Sarrasins. De là son nom vint, dans les vieux mystères, partager avec le nom d’Hérode le privilège de désigner un tyran plein de violence et d’ostentatoire orgueil, personnage presque obligé de ce théâtre primitif, sorte de Matamore tragique et toujours pris au sérieux.
  3. Nous avons adopté ici une légère correction de M. Mason : every age and body of the time, au lieu de the very age, qui ne donnait aucun sens admissible. Même avec cette correction, le sens est vague. La langue anglaise n’est pas aussi rigoureuse que la langue française, et souvent la plume hâtive de Shakspeare esquisse avec une ampleur flottante telle ou telle idée que nous voudrions plus nettement définie. The time, est-ce seulement le temps même des comédiens et leurs contemporains, ou bien est-ce le passé comme le présent, et l’ensemble de la durée humaine ? Every age, est-ce la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse, ou l’époque du roi Henri VI, celle de Macbeth, celle de Jules César, celle d’Enée et des héros épiques ? Sont-ce les diverses générations d’un même siècle, ou les divers siècles de l’histoire ? Every body, est-ce chaque personnage saillant, ou chaque caractère personnifié, ou chaque classe, chaque groupe de la société ? Tout cela peut et doit, selon nous, être sous-entendu à la fois dans les quelques mots abstraits et incertains de Shakspeare, comme, plus haut, lorsqu’il appelait le théâtre « l’essence et la chronique abrégée du temps. » En somme, every age and body of the time, dans cet autre mauvais langage qui est du xixe siècle, cela se dirait probablement : chaque phase et chaque type de la vie.
  4. Les paroles d’un homme, dit le proverbe anglais, ne lui appartiennent plus dès qu’il les a dites.
  5. Double jeu de mots entre Brutus et brute, Capitole et capitale.
  6. Le texte dit : « Let the devil wear black, for I’1l have a suit of sables ; » il y a là un de ces jeux de mots qu’il faut expliquer quand on ne peut les traduire. En anglais, sable veut dire la fourrure de la martre zibeline, la plus luxueuse parure au temps de Shakspeare, et en même temps, dans la langue du blason, la couleur noire, comme on a pu deux fois déjà le remarquer dans cette pièce même, à propos de la barbe du roi mort (acte I, sc. ii) et à propos de l’armure de Pyrrhus (acte II, sc. ii). En employant ce mot, Shakspeare a voulu nous laisser hésiter entre les deux sens. En même temps que nous entendons Hamlet dire à Ophélia : « Au diable le deuil ! à moi l’élégance ! » nous l’entendons se dire à lui-même, par un subtil calembour, par une contradiction imprévue, par une restriction mentale aussi prompte que l’éclair : « Je parle de belles fourrures à Ophélia, mais c’est un vêtement noir que je veux toujours avoir, et je garde pieusement ce deuil que je semble rejeter et railler. » N’oublions pas que Hamlet vit double : il vit devant des gens qu’il veut sonder et tromper, ennemis ou amis ; et il vit en lui-même, s’observant sans cesse, et comme en présence du spectre paternel auquel il veut donner satisfaction. De là, souvent des paroles doubles comme la vie de Hamlet, et adressées en un sens aux personnages réels du drame, en un autre sens à l’invisible témoin du drame intérieur qui se passe dans le cœur de Hamlet. Et nous, admis à suivre ces deux drames, confidents de son secret comme spectateurs de ses actions, tâchons de n’en rien perdre, exerçons-nous à l’écouter avec cette même présence d’esprit si subtile et si soudaine qui aiguise son langage, si nous voulons admirer assez l’art unique de Shakspeare dans la création de Hamlet, tant de suite à travers un tel labyrinthe, l’harmonie de tous ces contrastes, la profondeur de plus d’une puérilité.
  7. Parmi les jeux du mois de mai, populaires dans les villages d’Angleterre, il y avait un cheval de bois, hobby-horse, occasion de diverses farces et d’une danse qui avait reçu le même nom. Mais l’humeur puritaine ayant maudit et proscrit tous ces divertissements, une complainte fut faite sur le pauvre dada mis à mal, et Hamlet la rappelle, opposant l’oubli où était tombée cette innocente victime des sectaires, à l’éternelle mémoire que s’assurait un fondateur d’église, dont le nom avait place dans les prières publiques à la fête du patron.
  8. L’idée première de cette scène n’est pas de Shakspeare. Avant lui, le poëte Kid, dans sa pièce intitulée la Tragédie espagnole, avait mêlé et fait concourir à l’action principale une autre représentation théâtrale ; voici comment : Hiéronimo, vieux maréchal espagnol, a un fils qui est assassiné, mais dont il ne connaît pas les assassins : il se lamente et il cherche, il croit découvrir et hésite encore ; enfin la maîtresse de son fils lui révèle les coupables, et pour s’assurer une vengeance éclatante, il complote avec la jeune femme de donner au roi d’Espagne le divertissement d’une tragédie où les meurtriers auront des rôles et trouveront la mort. Le plan s’exécute : Hiéronimo et Belimpéria tuent leurs ennemis, Belimpéria se tue elle-même, toute la cour applaudit le jeu terriblement naturel des acteurs, et alors Hiéronimo s’avance, montre le cadavre de son fils, et le dénoûment de la tragédie devient ainsi celui du drame.—Cela seul suffirait à prouver que Shakspeare a imité Kid, tout en remaniant son idée ; mais il y a d’autres ressemblances encore entre les deux pièces : « Je retrouve dans le caractère de Hiéronimo le germe de celui. de Hamlet, » écrivait récemment M. Alfred Mézières, dans ses savantes et élégantes études sur les contemporains de Shakspeare ; « comme Hamlet, le vieux maréchal espagnol poursuit la vengeance d’un meurtre dont il ne connaît pas avec certitude les auteurs ; comme lui, il doute, il hésite ; comme lui, il simule la folie pour s’instruire et pour cacher ses projets, en même temps qu’il en éprouve quelquefois les transports par l’excès de son désespoir. Leur démence est une ruse, mais par instants elle devient réelle. Il y a de l’habileté dans leur conduite et de l’égarement dans leur pensée. L’un se sert de la petite pièce, jouée dans la grande, pour amener le dénoûment, l’autre pour convaincre les meurtriers de leur crime. Mais au fond le procédé est le même ; si Shakspeare en a tiré un plus grand parti, Kid l’a employé le premier. » (Magasin de librairie, 10 février 1859.)
  9. Au temps de Shakspeare, sur les souliers élégants, tailladés comme l’étaient souvent les vêtements, pour laisser voir des crevés d’étoffes brillantes, on portait de gros nœuds de rubans disposés en forme de roses, et la ville de Provins était dès lors partout célèbre par ses roses dont elle fait commerce depuis six siècles, pour la pharmacie comme pour les jardins.
  10. Les acteurs, au temps de Shakspeare, n’avaient pas de traitements annuels et fixes. La somme des bénéfices de la troupe était divisée en un certain nombre de parts ; l’entrepreneur des spectacles prenait celles qu’il s’était réservées, et chaque acteur, selon son mérite et la convention faite, en recevait, ou plusieurs, ou une, ou quelque partie d’une. Horatio n’attribue à Hamlet qu’une demi-part parce qu’il n’a qu’un droit de collaborateur dans la pièce qu’il a fait jouer ; mais Hamlet, estimant davantage la valeur de sa ruse et l’effet dramatique de son succès, réclame une part entière.
  11. Hamlet dit : A very peacock ; la rime voulait A very ass ; et Horatio dit à Hamlet que l’indigne roi de Danemark mérite aussi bien le titre d’âne que celui de paon.
  12. C’est à-dire : « Par mes mains, » et sans doute Hamlet les tend à Rosencrantz. La singulière périphrase dont il se sert vient du catéchisme anglais, qui enseigne au catéchumène, parmi ses devoirs envers son prochain, à abstenir ses mains du pillage et du vol (picking and stealing).
  13. En Danemark, comme dans la plupart des royaumes goths, la royauté était élective ; mais c’était la coutume, quand le roi mourait, de choisir son successeur d’après ses conseils et dans sa famille. Bien des détails, dans Hamlet, attestent cette nature complexe de la monarchie danoise. Si elle n’avait pas été jusqu’à un certain point élective, l’oncle de Hamlet n’aurait pu garder à sa cour son neveu frustré ; Laërte ne parlerait pas à Ophélia de cette « grande voix du Danemark » qui doit régir la vie de Hamlet (acte I, scène iii) ; Hamlet appellerait formellement son oncle usurpateur, au lieu de l’appeler : « celui qui s’est glissé entre l’élection et mes espérances » (acte V, scène ii) ; il ne prédirait pas, en mourant, que « le choix va tomber sur le jeune Fortinbras » (acte V, scène ii). D’autre part, si la monarchie danoise n’avait pas été jusqu’à un certain point héréditaire, le roi ne dirait pas à Hamlet : « Vous êtes le plus proche de notre trône » (acte I, scène ii) ; le jeune étudiant de Wittemberg n’aurait point eu de chances à perdre ni de titres à réclamer ; et quand les séditieux veulent porter Laërte au trône (acte IV, scène v), le messager ne dirait pas que « l’antiquité est oubliée et la coutume méconnue ; » enfin si, en Danemark, la déclaration du dernier roi n’avait pas influé, par force d’habitude et presque de loi, sur l’élection du roi nouveau, il ne serait pas ainsi question, ici même, des promesses faites à Hamlet par son oncle, et Hamlet, quand il meurt (acte V, scène ii), ne songerait pas à donner sa voix à Fortinbras, pour lequel elle n’a de prix que comme acte de cette autorité d’un instant dont Hamlet a été à demi investi par les promesses et la mort de Claudius. Shakspeare n’a jamais perdu de vue la triple source du pouvoir royal chez les Danois : élection populaire, demi-hérédité, suffrage du roi défunt. Shakspeare est rempli d’ignorance, de distractions historiques, d’anachronismes ; mais quand il sait bien un fait, et une fois qu’il l’a fait entrer dans son drame, ce fait devient comme un personnage du drame et s’y meut sans effort et s’y retrouve partout. L’exemple que nous venons d’en donner nous a paru assez concluant pour être donné tout au long.
  14. Ce proverbe que Hamlet n’achève pas était : « Pendant que l’herbe pousse, le cheval affamé maigrit. » Cachant, sous une impatience ambitieuse, son impatience de se venger, Hamlet va avouer que son oncle, à son gré, vit trop longtemps ; tout en dissimulant, il va se trahir ; il s’échappe à demi ; mais il s’arrête, il tourne court, et Rosencrantz est déjoué.
  15. Expression biblique empruntée à Ézéchiel, XVI, 49 : « Voici ! ç’a été ici l’iniquité de Sodome, ta sœur : l’orgueil, la plénitude de pain et une molle oisiveté. »
  16. Le traducteur anglais des Histoires tragiques de Belleforest avait ajouté au récit ce cri de Hamlet, qui était ainsi devenu une donnée du sujet, et que Shakspeare ne pouvait se dispenser de reproduire ; mais comme il en a préparé l’explication et l’effet ! À la fin du premier acte, Hamlet a dit que la pièce était le piège où se prendrait la conscience du roi. Pendant la représentation, il dit au roi que la pièce s’appelle : la Souricière. De sorte que ce cri, qui est pour la reine un trait de folie, nous dit tout de suite que Hamlet croit tuer en embuscade le roi qu’il n’a pas voulu tuer à genoux. C’est ainsi que Molière, dans le Festin de Pierre, conservait toutes les circonstances qui avaient frappé l’attention du public et qui venaient d’être consacrées par la vogue des pièces jouées sur le même sujet aux autres théâtres.
  17. A vice of kings…. et plus bas : A king of shreds and patches, double allusion au personnage du fou, du bouffon, qui s’appelait the vice, dans les farces anglaises, et dont le costume était composé d’étoffes diverses et bariolées comme celui d’Arlequin.
  18. Un autre auteur anglais, du commencement du xviie siècle sir John Suckling, dans une de ses lettres, semble faire allusion à la même histoire enfantine ou populaire d’où provenait ce passage de Shakspeare « C’est, dit sir J. Suckling, l’histoire des singes et des perdrix : tu restes tout ébahi à contempler une beauté jusqu’à ce qu’elle soit perdue pour toi, et alors tu en laisses sortir une autre et tu la contemples encore jusqu’à ce qu’elle soit partie aussi. »
  19. Le texte porte :
    I’ll lug the guts into the neighbour room.

    Faut-il traduire à la lettre ? Guts, les boyaux. Voilà un de ces vers qui irritent les gens de goût contre Shakspeare et contre ses admirateurs. Mais la plupart du temps on ne s’irrite que faute de comprendre, et ici, par exemple, Shakspeare n’a pas même besoin d’être excusé, pourvu qu’on ne traduise pas inconsidérément la langue du xvie siècle avec les dictionnaires du xixe. De même qu’en France on disait estomac, là où il faudrait aujourd’hui dire cœur, de même en Angleterre, là où il faudrait aujourd’hui dire entrails, on disait guts au temps de Shakspeare ; un Corneille anglais n’aurait pas hésité à l’employer alors, pour peindre Rome

    … de ses propres mains déchirant ses entrailles,

    et n’eût point été accusé de tomber dans la bassesse du langage, car les euphuïstes eux-mêmes s’en servaient sans scrupule, quoique ces précieux et précieuses d’outre-Manche fussent aussi célèbres que nos femmes savantes

    Par les proscriptions de tous les maux divers
    Dont ils voulaient purger et la prose et les vers.

    Mais en même temps que je me reporte à la date du texte que je traduis, il faut que je me pénètre de l’intention de l’auteur ; ce n’est pas seulement d’un siècle à un autre siècle que le sens d’un mot peut changer, mais aussi d’une page à l’autre, surtout dans la variété du drame, de ses scènes et de ses personnages : guts n’est pas grossier, au temps de Shakspeare, mais il est sarcastique dans la bouche de Hamlet ; traduire par boyaux serait un contre-sens contre le xvie siècle ; par entrailles, un contre-sens contre Hamlet et contre son mépris de Polonius ; il ne regarde Polonius que comme un gros corps à tête vide, et il l’appelle « cette panse, » à peu près comme, selon saint Paul, Épiménide ou Callimaque appelait les Crétois : « mauvaises bêtes, ventres paresseux » (Ép. à Tite, I, 12). Sans doute, Hamlet aurait pu se dispenser de cette dernière insulte à un cadavre : mais ne soyons pas trop prompts à blâmer Shakspeare, quand il y a un mort sur le théâtre ; de son temps, les acteurs étaient peu nombreux dans les troupes, les personnages très-nombreux dans les pièces, de sorte que chaque comédien avait plusieurs rôles à remplir et que les comparses mêmes suffisaient difficilement à leur tâche multipliée ; de plus, il n’y avait pas d’entr’actes, puisqu’il n’y avait pas d’actes, et les scènes se suivaient sans interruption aussi quand un des personnages venait de mourir devant le public, la plus pressante affaire était de le faire rentrer dans les coulisses, afin que le cadavre redevînt un acteur et passât à un autre rôle ; quand, pour satisfaire à cette nécessité, l’auteur ne pouvait introduire un comparse à-cause du caractère intime de la scène, comme dans le cas présent, ou pour toute autre cause, il fallait bien qu’un des interlocuteurs se chargeât de tirer ou d’emporter le mort, et il fallait sauver tant bien que mal l’invraisemblance. Shakspeare tâchait toujours d’accommoder à la situation et aux personnages les expédients que cette gêne scénique l’obligeait à inventer ; il en a de toute sorte : railleries, imprécations, adieux pathétiques, promesses de vengeance, précautions du meurtrier, etc., etc., toujours quelques paroles qui conviennent à l’action du moment accompagnent le cadavre emporté et motivent l’incident ; rien que dans la trilogie de Henri VI, on en peut remarquer neuf exemples (part. I, act. I, sc. iv ; act. II, sc. v ; act. IV ; sc. vii ; —part. II, act. IV, sc. i ; act. IV, sc. x ; act. V, sc. ii ; —part. III, act. II, sc. v, deux fois dans la même scène ; et act. V, sc. vi). Si quelques-uns trouvent indigne de Shakspeare son attention à de telles minuties, ou si d’autres trouvent mal dissimulées les ruses qu’il imagine pour sortir d’embarras, nous ne sommes ni de l’un ni de l’autre avis. Passionnément inspiré et profondément moraliste, Shakspeare nous semble encore admirable par cela même qu’il se rappelle à chaque instant qu’il écrit pour le théâtre, et parce qu’il prépare de détails en détails l’effet de la représentation, tout en se livrant à sa verve de poëte et en développant sa connaissance du cœur humain ; et en même temps il a raison de traiter les expédients comme des expédients ; il a raison de ne pas ciseler avec un art prétentieux les chevilles nécessaires à ses grandes charpentes ; quand quelque chose manque à ses ressources d’impresario, il a raison d’y suppléer par l’adresse, mais simplement, et de n’y point attarder son génie.