Hamlet/Traduction Guizot, 1864/Acte IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Hamlet
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 228-253).
◄  Acte III
Acte V  ►

ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

Le château.
LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN entrent.

le roi.—Ces sanglots ont une cause ; ces profonds soulèvements de votre cœur, il faut les expliquer ; il est à propos que nous les comprenions. Où est votre fils ?

la reine, à Rosencrantz et à Guildenstern.—Laissez-nous un moment. (Ils s’en vont.) Ah ! mon bon seigneur, qu’ai-je vu ce soir ?

le roi.—Quoi, Gertrude ! comment va Hamlet ?

la reine.—Fou, comme la mer et le vent, lorsqu’ils luttent ensemble à qui sera le plus puissant. Dans son accès effréné, entendant remuer quelque chose derrière la tapisserie, de sa rapière tirée il fouette l’air, il crie : « Un rat ! un rat ! » et dans ce saisissement de son cerveau, il tue le bon vieillard sans le voir.

le roi.—Ô lourd forfait ! Il nous en serait arrivé autant si nous avions été là. Sa liberté est pour tous pleine de menaces ; pour vous-même, pour nous, pour tout le monde. Hélas ! comment répondre à ce sanglant événement ? Il retombera sur nous, dont la prévoyance aurait dû tenir de court, en bride et loin de toute hantise, ce jeune homme en démence. Mais tel était notre amour que nous ne voulions pas comprendre ce qu’il était à propos de faire, et nous avons agi comme un homme affligé d’une honteuse maladie, et qui, pour éviter de la divulguer, la laisse se nourrir de la moelle même de sa vie. Où est-il allé ?

la reine.—Tirer à l’écart le corps qu’il a tué ; et sur ce corps sa folie même, comme un peu d’or dans un minerai de vils métaux, se montre pure. Il pleure de ce qu’il a fait.

le roi.—Ô Gertrude, venez ! Le soleil n’aura pas plutôt touché les montagnes, que nous le ferons embarquer. Quant à cette affreuse action, nous devons tous deux employer toute notre majesté et notre adresse à la couvrir et à l’excuser.—Holà ! Guildenstern (Rosencrantz et Guildenstern entrent.) Amis, allez tous deux, prenez avec vous quelque renfort ; Hamlet, dans son délire, a tué Polonius, et l’a traîné hors du cabinet de sa mère. Allez, cherchez-le ; parlez-lui comme il faut ; et portez le corps dans la chapelle : je vous prie, faites diligence. (Rosencrantz et Guildenstern sortent.) Venez, Gertrude ; nous convoquerons nos plus sages amis, et nous leur ferons connaître en même temps ce que nous comptons faire et ce qui est malheureusement déjà fait. Ainsi nous avons chance que la calomnie, —dont le murmure, parcourant la circonférence du monde, lance, aussi droit que le canon à son but, sa charge empoisonnée, —manque pourtant notre nom, et ne frappe que l’air insensible. Oh ! venez ; mon âme est pleine de discorde et d’effroi.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Un autre appartement dans le château.
HAMLET entre.

hamlet.—Déposé en lieu sûr…

rosencrantz et guildenstern, derrière la scène.—Hamlet ! seigneur Hamlet !

hamlet.—Mais doucement ! Quel est ce bruit ? qui appelle Hamlet ? Oh ! ils viennent ici !

(Rosencrantz et Guilsdenstern entrent.)

rosencrantz.—Qu’avez-vous fait du cadavre, monseigneur ?

hamlet.—Confondu avec la poussière, dont il est parent.

rosencrantz.—Dites-nous où il est, pour que nous puissions le tirer de là et le porter à la chapelle.

hamlet.—N’allez pas croire cela.

rosencrantz.—Croire quoi ?

hamlet.—Que je puisse garder votre secret et non le mien. Et puis, être importuné par une éponge ! Quelle réponse doit faire à cela le fils d’un roi ?

rosencrantz.—Me prenez-vous pour une éponge, mon seigneur ?

hamlet.—Oui, monsieur, une éponge qui pompe la physionomie du roi, ses faveurs, son autorité. Mais de tels officiers rendent en définitive de grands services au roi ; il les tient en réserve, comme ferait un singe avec des noisettes, dans le coin de sa machoire—embouchés tout d’abord, pour être avalés au dernier moment ; — quand il a besoin de ce que vous avez recueilli, il n’a qu’à vous presser un peu, éponge, et vous redevenez sèche.

rosencrantz.—Je ne vous comprends pas, mon seigneur.

hamlet.—Cela me fait grand plaisir ; un méchant propos doit mourir dans une sotte oreille.

rosencrantz.—Mon seigneur, il faut nous dire où est le corps, et venir avec nous chez le roi.

hamlet.—Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps. Le roi est une chose…

guildenstern.—Une chose, mon seigneur ?

hamlet.—… de rien. Conduisez-moi vers lui. Cache-toi, renard ! et tous en chasse [1] !

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Un autre appartement dans le château.
LE ROI entre avec sa suite.

le roi.—Je l’ai envoyé querir, et l’on cherche le corps. Combien il est dangereux que cet homme aille en liberté ! Il ne faut pas, cependant, lui appliquer la loi rigoureuse ; il est aimé de la multitude désordonnée, qui aime, non d’après son jugement, mais d’après ses yeux ; et là où il en est ainsi, on pèse le fléau qui frappe l’offenseur, jamais on ne pèse l’offense. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que cet éloignement soudain paraisse une décision réfléchie. Les maux qui sont devenus désespérés veulent des remèdes désespérés pour être guéris ou ne le sont pas du tout. (Rosencrantz entre.) Eh bien ! qu’est-il arrivé ?

rosencrantz.—Où le corps est-il déposé ? c’est ce que nous ne pouvons tirer de lui, mon seigneur.

le roi.—Mais lui, où est-il ?

rosencrantz.—À la porte, mon seigneur on le garde et l’on attend vos ordres.

le roi.—Amenez-le devant nous.

rosencrantz.—Holà ! Guildenstern, faites entrer mon seigneur.

(Hamlet et Guildenstern entrent.)

le roi.—Voyons, Hamlet, où est Polonius ?

hamlet.—À souper.

le roi.—À souper ? où donc ?

hamlet.—Non pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où il est mangé ; il y a un certain congrès de vermine politique qui est en affaire avec lui en ce moment même. Votre ver est l’empereur qui préside seul à toute votre diète [2] : nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser ; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les asticots. Votre roi bien gras et votre mendiant bien maigre ne font qu’un service différent ; deux plats, mais pour la même table : c’est là la fin de tout.

le roi.—Hélas ! hélas !

hamlet.—Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d’un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver.

le roi.—Que veux-tu dire par là ?

hamlet.—Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les entrailles d’un mendiant.

le roi.—Où est Polonius ?

hamlet.—Dans le ciel envoyez-y voir. Si votre messager ne le trouve pas là, allez vous-même le chercher à l’autre endroit. Mais, en vérité, si vous ne le trouvez pas d’ici à un mois, vous le flairerez en montant l’escalier de la galerie.

le roi, à quelqu’un de sa suite.—Allez le chercher là.

hamlet.—Oh ! il attendra bien jusqu’à votre arrivée.

(Quelques hommes de la suite sortent.)

le roi.—Hamlet, pour ta propre sûreté, qui nous occupe aussi tendrement que nous afflige ce que tu as fait, cette action exige que tu partes d’ici avec la promptitude de l’éclair. Ainsi prépare-toi la barque est prête, et le vent est favorable, tes compagnons t’attendent, et toutes choses sont disposées pour ton voyage en Angleterre.

hamlet.—En Angleterre ?

le roi.—Oui, Hamlet.

hamlet.—C’est bon.

le roi.—Tu dis vrai ; si tu connais nos projets.

hamlet.—Je vois un ange qui les voit. Mais allons, en Angleterre ! Adieu, mère chérie.

le roi.—Et ton père qui t’aime, Hamlet ?

hamlet.—Ma mère ! père et mère sont mari et femme ; mari et femme ne sont qu’une même chair ; et ainsi, ma mère… Allons, en Angleterre !

(Il sort.)

le roi.—Suivez-le pas à pas ; attirez-le en toute hâte à bord. Ne différez pas : je veux qu’il soit hors d’ici ce soir. Allez, car tout ce qui touche, d’ailleurs, à cette affaire est fait et scellé ; je vous prie, hâtez-vous. (Rosencrantz et Guildenstern sortent.) Et toi, Angleterre, si tu tiens mon amitié pour quelque chose (comme ma grande puissance peut te rendre ce point sensible, puisque ta cicatrice se montre encore vive et rouge là où a passé l’épée danoise, et puisque le libre mouvement de ta crainte nous rend hommage), tu n’accueilleras pas froidement notre message souverain, qui implique nettement, par lettres instantes à cet effet, la mort immédiate de Hamlet ; entends-moi, Angleterre ! car il fait rage comme la fièvre dans mon sang, et il faut que tu me guérisses. Jusqu’à ce que je sache que c’en est fait, quoi qu’il m’arrive, mes joies ne recommenceront pas.

(Il sort.)

SCÈNE IV

Une plaine en Danemark.
FORTINBRAS entre à la tête de ses troupes.

fortinbras.—Allez, capitaine, saluer de ma part le roi de Danemark ; dites-lui, qu’avec son agrément, Fortinbras réclame le passage promis pour une expédition à travers son royaume. Vous savez où est le rendez-vous. Si Sa Majesté nous veut quelque chose, nous irons en personne lui rendre nos devoirs ; faites-le-lui savoir.

le capitaine.—Je le ferai, mon seigneur.

fortinbras.—Avancez doucement.

(Fortinbras et ses troupes sortent.)
(Hamlet, Rosencrantz, Guildenstern, etc., entrent.)

hamlet.—Mon bon monsieur, à qui sont ces forces ?

le capitaine.—Ce sont des Norvégiens, monsieur.

hamlet.—Quelle est leur destination, monsieur, je vous prie ?

le capitaine.—Ils marchent contre une partie de la Pologne ?

hamlet.—Qui les commande, monsieur ?

le capitaine.—Le neveu du vieux roi de Norvège, Fortinbras.

hamlet.— Marchent-ils contre le gros de la Pologne, monsieur ; ou s’agit-il de quelque frontière ?

le capitaine.—À parler vrai, monsieur, et sans amplification, nous allons conquérir un petit morceau de terre qui n’a guère d’autre valeur que son nom. S’il en fallait payer cinq ducats, je dis cinq ! je ne voudrais pas l’affermer, et il ne rapportera pas à la Norvége, non plus qu’à la Pologne, un plus gros profit, quand même on le vendrait en toute propriété.

hamlet.—Eh bien ! alors les Polonais ne voudront jamais le défendre.

le capitaine.—Si fait, il y a déjà une garnison.

hamlet.—Deux mille âmes et vingt mille ducats ne suffiront pas à décider la question de ce fétu. Ceci est comme un abcès, amassé par trop de richesse et de paix, qui éclate au dedans et ne montre pas au dehors la cause qui fait mourir l’homme. Je vous remercie humblement, monsieur.

le capitaine.—Dieu vous soit en aide, monsieur !

(Le capitaine sort.)

rosencrantz.—Vous plaira-t-il d’avancer, mon seigneur ?

hamlet.—Je vous aurai rejoints dans un instant. Allez un peu en avant. (Rosencrantz et Guildenstern sortent.) Comme toutes les circonstances témoignent contre moi et éperonnent ma molle vengeance !… Qu’est-ce qu’un homme pour qui le bien suprême et le seul débit de son temps ne seraient que de dormir et de manger ? un animal, et rien de plus. Certes, celui qui nous a créés, avec cette vaste intelligence qui regarde en avant et en arrière, ne nous a pas donné cette capacité et cette raison divine pour moisir en nous sans emploi. Maintenant donc, que ce soit par un bestial oubli, ou par quelque lâche scrupule de vouloir réfléchir trop précisément à l’issue… et dans ces réflexions-là, à les couper en quatre, il n’y a qu’un quart de sagesse et toujours trois quarts de couardise… je ne sais pourquoi je continue à vivre pour dire : « cela est à faire ; » tandis que j’ai motif, volonté, force et moyen de le faire. J’en ai gros comme la terre, d’exemples qui m’exhortent ! Témoin cette armée, d’une telle masse et d’un tel poids, conduite par un prince délicat et frêle, dont l’âme, enflée d’une ambition divine, fait une grimace de défi à l’invisible événement, et qui expose tout ce qui, en lui, est mortel et fragile, à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort et le péril ; et cela pour une coquille d’œuf ! À le bien prendre, être grand, c’est ne s’émouvoir pas sans une grande cause, mais grandement aussi tirer une querelle d’un fétu, lorsque l’honneur est en jeu. Comment puis-je donc rester là, moi, qui ai un père assassiné, une mère déshonorée, tant d’excitants de ma raison et de mon sang et laisser tout cela dormir, tandis qu’à ma honte je vois la mort imminente de vingt mille hommes, qui, pour une fantaisie et une babiole de gloire, s’en vont à leur tombeau comme à un lit, combattant pour un coin de sol, où les joueurs trop nombreux ne pourront engager la partie, et qui n’est même pas une fosse et un espace suffisants pour cacher les morts ?… Oh désormais que mes pensées soient sanglantes, ou estimées à néant !

(Il sort.)

SCÈNE V

Elseneur.—Un appartement dans le château.
LA REINE et HORATIO entrent.

la reine.—Je ne veux pas lui parler.

horatio.—Elle est pressante, en vérité ; elle est en délire : toutes ses façons vous feront certainement pitié.

la reine.—Que veut-elle ?

horatio.—Elle parle beaucoup de son père ; elle dit qu’elle sait qu’on joue de mauvais tours dans le monde ; elle sanglote et se frappe la poitrine ; elle piétine avec colère pour un fétu ; elle dit des choses équivoques, qui n’ont de sens qu’à moitié ; ses paroles ne sont rien ; et pourtant, l’informe usage qu’elle en fait pousse ceux qui les entendent à les assembler ; ils ne les perdent pas de vue et recousent les mots selon leurs propres pensées ; de là, comme ses clignements d’yeux, et ses hochements de tête, et ses gestes, leur viennent encore en aide, quelqu’un pourrait croire, en vérité, qu’elle a quelque pensée, sans rien de certain, mais d’une tournure très-fâcheuse.

la reine.—Il serait bon de lui parler ; car elle pourrait jeter de dangereuses conjectures dans les esprits qui nourrissent un mauvais vouloir. Qu’on la fasse entrer. (Horatio sort.) Pour mon âme malade, —telle est la vraie nature du péché ! —toute bagatelle semble le prologue de quelque grand mécompte ; tant nos fautes nous remplissent de malhabile défiance ! Elles se découvrent elles-mêmes, en craignant d’être découvertes.

(Horatio rentre avec Ophélia.)

ophélia.—Où est la belle reine de Danemark ?

la reine.—Eh bien ! Ophélia ?

ophélia, chantant.—

miComment pourrai-je distinguer d’un autre votre véritable ami ? À son chapeau orné de coquillages, et à son bâton, et à ses sandales [3].

la reine.—Hélas ! gentille dame, que signifie cette chanson ?

ophélia.—Que dites-vous ? Remarquez bien, je vous prie.

(Elle chante.)
mi Il est mort et parti, madame, il est mort et parti : à sa tête est un tertre d’herbe verte ; à ses talons est une pierre.

Ah ! ah !

la reine.—Oui ; mais, Ophélia…

ophélia.—Je vous prie, remarquez bien.

(Elle chante.)
mi Son linceul, blanc comme la neige des montagnes…
(Le roi entre.)

la reine.—Hélas voyez ceci, mon seigneur.

ophélia.—

mi … est tout semé de douces fleurs, qui, tout humides de pleurs, allièrent au tombeau, humides des ondées du sincère amour.

le roi.—Comment vous trouvez-vous, ma belle demoiselle ?

ophélia.—Bien. Dieu vous assiste ! Ils disent que la chouette était la fille d’un boulanger [4] Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre table !

le roi.—Elle songe à son père.

ophelia.—Je vous en prie, ne disons pas un mot de cela ; mais si l’on vous demande ce que cela signifie, dites ceci :

(Elle chante.)
mi Bonjour ! c’est le jour de Saint-Valentin [5] ; tous, ce matin, sont levés de bonne heure, et moi, jeune fille, je suis à votre fenêtre, pour être votre Valentine. Il se leva et mit ses habits, et ouvrit la porte de la chambre : il fit entrer la jeune fille, mais jeune fille elle ne sortit plus.

le roi.—Ma charmante Ophélia !

ophélia.—En vérité, sans vouloir jurer, je finirai cette chanson :

mi Par Gis [6] et par sainte Charité ! hélas ! fi ! quelle honte ! Ainsi font les jeunes gens quand ils peuvent le faire. Ah ! Dieu ! qu’ils sont blâmables ! Avant de me chiffonner, dit-elle, vous m’aviez promis de m’épouser…

Et il répond :

mi Aussi l’aurais-je fait, par l’astre que voilà, si tu n’étais pas arrivée à mon lit.

le roi.— Depuis combien de temps est-elle ainsi ?

ophélia.—J’espère que tout ira bien. Il faut prendre patience… ; mais je ne puis m’empêcher de pleurer, en songeant qu’ils l’ont mis dans la froide terre. Mon frère saura cela ; et, sur ce, je vous remercie de vos bons avis… Allons, ma voiture. Bonsoir, mesdames ; bonsoir, mes chères dames ; bonsoir, bonsoir.

(Elle sort.)

le roi.—Suivez-la de près donnez-lui bonne garde, je vous en prie. (Horatio sort.) Ah ! voilà bien le poison d’une profonde douleur, jaillissant tout entier de la mort de son père. Et maintenant regardez, ô Gertrude, Gertrude ! quand les chagrins arrivent, ils ne viennent pas un à un comme des éclaireurs, mais par bataillons. D’abord son père tué, puis votre fils parti—votre fils, très-violent auteur de son propre et juste exil—le peuple, fange troublée, épaisse, exhalant de pernicieuses pensées, et murmurant au sujet de la mort du bon Polonius car nous n’avons pas mûrement agi en le faisant enterrer en tapinois ; puis la pauvre Ophélia enlevée à elle-même et à cette noble raison sans laquelle nous ne sommes que des simulacres humains ou de vraies brutes ; enfin, et cela est aussi important que tout le reste, son frère, revenu secrètement de France, se repaît de ses cruelles surprises, s’enveloppe de nuages, et ne manque pas de mouches bourdonnantes qui infestent ses oreilles de discours empoisonnés sur la mort de son père ; et, dans ces discours, les exigences d’un sujet trop pauvre ne leur laisseront nul scrupule de nous accuser en personne, d’oreille en oreille. Ô ma chère Gertrude, tout ceci, comme un canon à mitraille, me frappe à bien des places et me donne à la fois trop de morts !

(Bruit derrière le théâtre.)

la reine.—Hélas quel bruit est ceci ?

(Un gentilhomme entre.)

le roi.—Holà ! où sont mes Suisses ? qu’ils gardent la porte… De quoi s’agit-il ?

le gentilhomme.—Sauvez-vous, mon seigneur. L’Océan, franchissant ses barrières, ne dévore pas les plages avec une plus impétueuse hâte que le jeune Laërtes, à la tête de la sédition, ne renverse vos officiers ! La cohue l’appelle son seigneur ; et, comme si le monde n’en était qu’à commencer aujourd’hui, l’antiquité est mise en oubli, la coutume est méconnue, elles par qui sont ratifiés et soutenus tous les titres. Ils crient : Choisissons nous-mêmes ! Laërtes sera roi ! » Et les bonnets, et les mains, et les langues applaudissent jusqu’aux nues à ce cri : « Laërtes sera notre roi ! Laërtes roi ! »

la reine.—Avec quelle joie ils s’en vont aboyant sur cette fausse piste ! Ah ! vous êtes en défaut, mauvais chiens danois !

(Bruit derrière le théâtre.)

le roi.—Les portes sont brisées.

(Laërtes armé entre ; il est suivi d’une foule de peuple.)

laërtes.—Où est ce roi ?… Messieurs, restez tous en dehors.

le peuple.—Non, entrons.

laërtes.—Je vous en prie, laissez-moi faire.

le peuple.—Oui, Oui !

(Ils se retirent hors de la porte.)

laërtes.—Je vous remercie,… gardez la porte… Ô toi, roi infâme, rends-moi mon père !

la reine.—Calmez-vous, brave Laërtes.

laërtes.—Une seule goutte de mon sang, si elle est calme, me proclame bâtard, crie à mon père : « cocu ! » et brûle, ici même, du nom de fille de joie, le front chaste et immaculé de ma loyale mère.

le roi.—Quelle est la cause, Laërtes, qui fait prendre à ta rébellion ces airs gigantesque ?… Laissez-le aller, Gertrude ; ne craignez pas pour notre personne ; il y a une magie divine qui entoure les rois d’une telle haie, que la trahison peut à peine regarder à la dérobée ce qu’elle voudrait et met en action peu de sa volonté !… Dis-moi, Laërtes, pourquoi tu es à ce point enflammé… Laissez-le aller, Gertrude… Parle, ô homme !

laërtes.—Où est mon père ?

le roi.—Mort.

la reine.—Mais non par la faute du roi.

le roi.—Laissez-le questionner à sa suffisance.

laërtes.—Et comment s’est-il fait qu’il soit mort ? Je ne veux pas qu’on jongle avec moi. Aux enfers la fidélité ! et les serments au plus noir des diables ! au fond de l’abîme la conscience et le salut ! Je brave la damnation. Je m’en tiens à ce point : mettre en oubli ce monde et l’autre, et advienne que pourra ! Seulement, j’aurai pleine vengeance pour mon père.

le roi.—Qui pourra vous arrêter ?

laërtes.—Ma volonté, non celle de l’univers entier ; et pour ce qui est de mes ressources, je les ménagerai si bien qu’avec peu elles iront loin.

le roi.—Brave Laërtes, si vous désirez connaître la vérité certaine sur la mort de votre cher père, avez-vous écrit dans votre projet de vengeance que, d’un seul coup de rafle, vous emporterez à la fois ses amis et ses ennemis, les coupables et les innocents ?

laërtes.—Non, ses ennemis seuls.

le roi.—Alors, voulez-vous les connaître ?

laërtes.—Quant à ses bons amis, voici comment je leur ouvrirai mes bras, tout larges ; et semblable au tendre pélican qui donne sa vie, je les nourrirai de mon sang.

le roi.—Eh bien ! maintenant vous parlez comme un bon fils et un loyal gentilhomme. Que je ne suis pas coupable de la mort de votre père, et que j’en ai le plus sensible chagrin, c’est ce qui pénétrera dans votre propre raison, aussi droit que le jour pénètre dans vos yeux.

le peuple, derrière le théâtre.—Laissez-la entrer.

laërtes.—Qu’est-ce donc ? quel est ce bruit ? (Ophélia entre, bizarrement ajustée avec des fleurs et des brins de paille.) Ô chaleur, dessèche mon cerveau ! ô larmes sept fois salées, consumez en mes yeux tout don de sentir et d’agir ! Par le ciel, ta folie sera si bien payée à son poids que ce sera notre plateau qui fera tourner le fléau de la balance ! Ô rose de mai, chère fille, bonne sœur, douce Ophélia ! Ô ciel, est-il possible que la raison d’une jeune fille soit aussi mortelle que la vie d’un vieillard ? La nature s’affine dans l’amour ; et, ainsi affinée, elle envoie, en témoignage d’elle-même, vers l’objet tant aimé, quelque chose de sa précieuse essence.

ophelia.—(Elle chante.)

mi Ils l’ont porté le visage nu dans la bière, tra, la, la, la ! tra, la, la, la ! et sur son tombeau vinrent pleuvoir bien des larmes…

Bonsoir, mon tourtereau.

laërtes.—Tu aurais ta raison, et tu m’exciterais à la vengeance, que cela ne pourrait pas m’émouvoir autant.

ophelia.—Il faut que vous chantiez :

mi À bas ! à bas jetez-le donc à bas !

Comme la ritournelle va bien là [7] ! C’est ce traître d’intendant, qui avait ravi la fille de son maître.

laërtes.—Ces non-sens sont plus que du bon sens.

ophélia, à Laërtes.—Voilà du romarin [8] ; c’est pour le souvenir. Je vous en prie, amour, souvenez-vous. Et voici des pensées ; c’est pour vous faire penser.

laërtes.—ll y a un enseignement dans sa folie : les pensées et le souvenir assemblés.

ophélia, au roi.—Voilà du fenouil pour vous [9], et des ancolies.— (À la reine.) Voilà de la rue pour vous [10], et il y en a encore pour moi ; nous pourrons, les dimanches, la nommer herbe de grâce ; vous pouvez porter votre bouquet de rue avec une différence. Voilà aussi une marguerite [11] ; je vous donnerais bien des violettes, mais elles se fanèrent toutes quand mon père mourut [12]… Ils disent qu’il a fait une bonne fin ;

mi Car ce cher bon Robin, il fait toute ma joie…

laërtes.—Mélancolie et abattement, désespoir, enfer même, tout en elle tourne en charme et en grâce.

ophélia.—(Elle chante.)

mi Et ne reviendra-t-il pas ? et ne reviendra-t-il pas ? Non, non, il est mort ! Va à ton lit de mort ! Il ne reviendra jamais. Sa barbe était blanche comme la neige, sa tête toute blonde comme le fin ; il est parti, il est parti, et nous gémissons en vain. Dieu fasse miséricorde à son âme !…

Et à toutes les âmes chrétiennes !… Je prie Dieu… Dieu soit avec vous !

(Elle sort.)

laërtes.—Voyez-vous ceci, ô Dieu !

le roi.—Laërtes, je dois converser avec votre douleur, ou vous me refuseriez un droit qui m’appartient. Retirons-nous seulement. Faites choix de qui vous voudrez parmi vos plus sages amis ; ils entendront et jugeront entre vous et moi. Si, par action directe ou collatérale, ils nous trouvent compromis, nous vous livrons notre royaume, notre couronne, notre vie et tout ce que nous disons nôtre, pour vous faire satisfaction. Mais, s’il n’en est rien, résignez-vous à nous prêter votre patience, et nous travaillerons en commun avec votre âme pour lui donner les contentements qui lui sont dus.

laërtes.—Qu’il en soit donc ainsi. Le genre de sa mort, son obscur enterrement point de trophée, ni d’épée, ni d’écusson sur son cercueil, point de rite nobiliaire, ni d’appareil officiel, tout cela me crie, comme une voix qui se ferait entendre de ciel en terre, que je dois en demander compte.

le roi.—Ainsi ferez-vous ; et là où est le crime, que la grande hache y tombe ! Je vous prie, venez avec moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

Un autre appartement dans le château.
HORATIO et un SERVITEUR entrent.

horatio.—Qui sont les gens qui veulent me parler ?

un serviteur.—Des matelots, monsieur ; ils disent qu’ils ont des lettres pour vous.

horatio.—Fais-les entrer. (Le serviteur sort.) J’ignore de quelle partie du monde je puis recevoir un message, si ce n’est du seigneur Hamlet.

(Les matelots entrent.)

premier matelot.—Dieu vous bénisse, monsieur !

horatio.—Qu’il te bénisse aussi !

premier matelot.—Ainsi fera-t-il, monsieur, si tel est son bon plaisir. Voici une lettre pour vous, monsieur, —elle vient de l’ambassadeur qui s’était embarqué pour l’Angleterre, —si votre nom est Horatio, comme je me le suis laissé dire.

horatio, lisant.— « Horatio, quand tu auras lu ceci, donne à ces gens-là quelque moyen d’arriver jusqu’au roi ; ils ont des lettres pour lui. Nous n’avions pas vieilli de deux jours en mer, lorsqu’un pirate, très-bien équipé en guerre, nous a donné la chasse. Nous trouvant trop faibles de voiles, nous avons eu recours à un courage forcé. Les grappins jetés, j’ai monté à l’abordage. Au même instant ils se sont dégagés de notre vaisseau ; ainsi je suis demeuré seul leur prisonnier. Ils en ont usé avec moi en brigands pleins de miséricorde ; mais ils savaient bien ce qu’ils faisaient : je suis en passe de leur donner du retour. Que le roi ait les lettres que je lui envoie ; et toi, viens me rejoindre avec autant de hâte que si tu fuyais la mort. J’ai à te dire à l’oreille des paroles qui te rendront muet ; encore seront-elles bien trop légères pour le calibre de cette affaire. Ces braves gens t’amèneront là où je suis. Rosencrantz et Guildenstern continuent leur route vers l’Angleterre ; j’ai beaucoup à te dire sur eux. Adieu.

« Celui que tu sais à toi,

« Hamlet. »

Venez, je vous donnerai le moyen de remettre vos lettres faites au plus vite, afin que vous puissiez me conduire vers celui qui vous en avait chargés.

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

Un autre appartement dans le château.
LE ROI et LAËRTES entrent.

le roi.—Maintenant votre conscience doit sceller mon acquittement, et vous devez me donner place dans votre cœur comme à un ami car vous avez entendu, —et d’une oreille qui sait ce qu’elle entend, —comment celui qui a tué votre noble père en voulait à ma vie.

laërtes.—Oui, cela apparaît bien. Mais, dites-moi pourquoi vous n’avez pas fait procéder contre des actes si criminels et d’une si mortelle nature, comme votre sûreté, votre grandeur, votre sagesse, tout enfin vous y poussait puissamment.

le roi.—Oh ! pour deux raisons spéciales qui vous sembleront peut-être avoir bien peu de nerf, et qui cependant sont fortes pour moi. La reine, sa mère, ne vit presque que par ses yeux ; et, quant à moi (qu’elle soit mon salut ou mon fléau, n’importe !), elle est si intimement unie à ma vie et à mon âme, que, comme l’étoile ne peut se mouvoir hors de sa sphère, moi, je ne vais que par elle. L’autre motif qui ne me permettrait pas de pousser jusqu’à une enquête publique, c’est le grand amour que la masse du peuple lui porte. Toutes ses fautes disparaîtraient plongées dans leur affection qui, semblable à cette source où le bois tourne à la pierre, changerait ses chaînes en faveurs ; de sorte que mes flèches, faites d’un bois trop léger pour un vent si fort, seraient revenues à mon arc au lieu d’aller à mon but.

laërtes.—Ainsi j’ai perdu un noble père ! ainsi ma sœur a été jetée dans un état désespéré ! elle, dont le mérite (s’il est permis à la louange de retourner en arrière), droit et ferme sur le plus haut faîte, mettait tout notre siècle au défi d’égaler ses perfections ! Mais ma vengeance viendra !

le roi.—Ne rompez point pour cela vos sommeils. Il ne faut pas nous croire faits d’une assez plate et molle matière pour souffrir que le danger vienne nous secouer par la barbe, et pour regarder cela comme un passe-temps. Vous en saurez bientôt davantage. J’aimais votre père, nous nous aimons nous-mêmes, et cela vous apprendra, j’espère, à concevoir que… (Un messager entre.) Mais qu’est-ce donc ? quelles nouvelles ?

le messager.—Des lettres, mon seigneur, de la part de Hamlet ; celle-ci pour Votre Majesté, celle-là pour la reine.

le roi.—De Hamlet ? qui les a apportées ?

le messager.—Des matelots, à ce qu’on dit, mon seigneur ; je ne les ai pas vus : elles m’ont été remises par Claudio ; il les avait reçues de celui qui les avait apportées.

le roi.—Laërtes, vous allez les entendre. Laissez-nous.

(Le messager sort.)
Le roi lit :

« Haut et puissant seigneur,

« Vous saurez que j’ai été débarqué nu en votre royaume. Demain je demanderai la permission d’être admis en votre royale présence, et alors, après avoir imploré votre pardon pour tout ceci, je vous raconterai les circonstances de mon si soudain et encore plus étrange retour.

« Hamlet. »

Que signifie ceci ? Est-ce que tous les autres sont aussi de retour ? ou bien est-ce quelque tromperie, et n’y a-t-il rien de vrai ?

laërtes.—Reconnaissez-vous la main ?

le roi.—C’est l’écriture de Hamlet. Nu ! et, dans ce post-scriptum, il ajoute : seul. Pouvez-vous me conseiller ?

laërtes.—Je m’y perds, mon seigneur ; mais laissez-le venir. Tout ce que mon cœur a de malade se réchauffe quand je pense que je vivrai assez pour lui dire à ses dents ! voilà ce que tu as fait !

le roi.—S’il en est ainsi, Laërtes… et comment cela pourrait-il être ainsi ?… mais comment cela serait-il autrement ?… voulez-vous vous laisser gouverner par moi ?

laërtes.—Oui, mon seigneur, pourvu que vous ne vouliez pas me tyranniser jusqu’à me faire faire la paix.

le roi.—Non. La paix avec toi-même seulement. S’il est vrai que Hamlet soit déjà revenu, et, rebuté de son voyage, s’il a dessein de ne point l’entreprendre à nouveau, je l’engagerai dans une aventure, maintenant mûrie dans ma pensée, et où il ne pourra si bien faire qu’il n’y succombe ; sa mort ne soulèvera aucun souffle de blâme, mais sa mère elle-même innocentera l’affaire et l’appellera un accident.

laërtes.—Mon seigneur, je me laisserai gouverner, et plus volontiers encore, si vous pouvez arranger vos plans de telle manière que j’en sois moi-même l’instrument.

le roi.—Cela tombe bien. On a beaucoup parlé de vous depuis votre voyage, et cela en présence de Hamlet, à cause d’un talent où vous brillez, dit-on ; l’ensemble de vos mérites n’a pas tiré de lui autant d’envie que celui-là seul ; et celui-là, pourtant, à mes yeux, est de l’ordre le moins élevé.

laërtes.—Quel mérite est-ce donc, mon seigneur ?

le roi.—Un simple ruban sur la toque de la jeunesse ; utile cependant, car la jeunesse n’est pas moins bienséante, avec la livrée légère et libre dont elle se revêt, que l’âge mûr sous son deuil et ses fourrures, convenables à la santé et à la gravité… Ici se trouvait, il y a deux mois, un gentilhomme de Normandie ; j’ai vu moi-même les Français, et j’ai servi contre eux ; ils montent bien à cheval ; mais ce galant cavalier va en ce genre jusqu’à la sorcellerie ; il prenait racine en selle et obtenait de son cheval des exercices aussi merveilleux que s’il eût fait corps et double créature avec ce brave animal. Vraiment, il surpassait de si loin toutes mes idées, que j’avais beau imaginer des passes et des voltiges, je demeurais au-dessous de ce qu’il faisait.

laërtes.—C’était un Normand ?

le roi.—Un Normand.

laërtes.—Sur ma vie, c’est Lamord

le roi.—Lui-même.

laërtes.—Je le connais bien il est, en vérité, l’ornement et la perle de toute sa nation.

le roi.—Il a rendu témoignage de vous, et vous donnait rang de passé maître, pour votre science et votre pratique de l’escrime, et tout singulièrement pour votre façon de manier la rapière. Il s’écriait que ce serait un vrai spectacle à voir, si quelqu’un pouvait vous faire votre partie : il jurait que les escrimeurs de sa nation n’avaient ni botte, ni parade, ni coup d’œil, lorsque vous leur teniez tête. Un tel éloge dans sa bouche, monsieur, empoisonna Hamlet d’une telle jalousie qu’il ne faisait plus autre chose que de souhaiter et demander votre soudain retour, pour faire assaut avec vous. D’après cela donc…

laërtes.—Eh bien ! d’après cela, mon seigneur ?

le roi.—Laërtes, votre père vous était-il cher ? ou n’êtes-vous pour ainsi dire que le portrait d’un chagrin, un visage qui n’a point de cœur ?

laërtes.—Pourquoi me demandez-vous cela ?

le roi.—Ce n’est pas que je pense que vous n’ayez pas aimé votre père. Mais ce que je sais, c’est que le temps fait naître l’amour ; et ce que je vois, dans les épreuves où l’amour passe, c’est que le temps en modifie l’éclat et l’ardeur. Il y a, au centre même de la flamme de l’amour, une sorte de mèche ou de lumignon qui finit par l’étouffer. Rien ne reste fixe en la même excellence, car l’excellence arrive à la surabondance et meurt de son propre excès. Ce que nous voulons faire, nous devrions le faire quand nous le voulons ; car ce « nous le voulons » vient à changer et souffre autant de défaillances et de délais qu’il y a autour de nous de langues, et de mains, et d’accidents ; et ce n’est plus alors qu’un « nous devrions », semblable au soupir d’un mauvais sujet, et pernicieux parce qu’il soulage[13]. Mais droit dans le vif de la plaie ! Hamlet revient ; que sauriez-vous entreprendre pour montrer, en fait plutôt que par des paroles, que vous êtes fils de votre père ?

laërtes.—Je lui couperais la gorge dans l’église même.

le roi.—Aucun lieu, à vrai dire, ne devrait être un sanctuaire pour le meurtre. La vengeance ne devrait pas avoir de bornes. Mais, brave Laërtes, voulez-vous faire ceci ? Tenez-vous enfermé dans votre chambre. Hamlet revenu apprendra que vous êtes aussi de retour ; nous mettrons en avant des gens qui vanteront votre talent et donneront un nouveau lustre à la réputation que ce Français vous a faite ; nous vous amènerons enfin l’un en face de l’autre, et il y aura des paris établis sur vos têtes. Lui qui est distrait, fort généraux, innocent de tout artifice, il n’examinera pas les fleurets. De sorte que vous pourrez sans peine, ou avec un peu de ruse, choisir une épée non émoussée, et, par un coup de secrète adresse, lui payer tout pour votre père.

laërtes.—C’est ce que je ferai ; et, dans ce dessein, je veux oindre mon épée. J’ai acheté d’un charlatan un onguent si meurtrier, que vous avez seulement à y plonger votre couteau, et s’il vient ensuite à tirer une goutte de sang, il n’est au monde cataplasme si rare, fût-il composé de tous les simples qui ont le plus de vertu sous les rayons de la lune, qui puisse sauver de la mort un être que vous auriez seulement égratigné. Ma pointe sera touchée de cette peste, afin que, si je pique légèrement, ce soit la mort.

le roi.—Pensons encore à ceci, pesons bien quels agencements de temps et de moyens peuvent convenir à notre plan. Si ceci échouait, si une exécution manquée devait laisser voir notre dessein, il vaudrait mieux ne l’avoir point essayé. Notre projet doit donc avoir une arrière-garde, un second qui tienne encore, si celui-ci se brise à l’épreuve. Doucement… voyons un peu… nous ferons un pari solennel sur le savoir-faire de chacun de vous… j’y suis… Lorsque, par votre assaut, vous serez échauffés et altérés (poussez les bottes plus violemment pour qu’il en soit ainsi), et lorsqu’il demandera à boire, je lui aurai préparé une coupe à cet effet ; et si, par hasard, il a échappé à votre fer empoisonné, qu’il la goûte seulement, nos efforts pourront s’en tenir là ! Mais arrêtez ; quel est ce bruit ? (La reine entre.) Qu’est-ce donc, ma chère reine ?

la reine.—Toujours, sur les talons d’un malheur, marche un autre malheur, tant ils se suivent de près !… Votre sœur est noyée, Laërtes.

laěrtes.—Noyée ! Oh ! où donc ?

la reine.—Il y a, au bord du ruisseau, un saule qui réfléchit son feuillage blanchâtre dans le miroir du courant ; elle était là, faisant de fantasques guirlandes de renoncules, d’orties, de marguerites, et de ces longues fleurs pourpres que nos bergers licencieux nomment d’un nom plus grossier, mais que nos chastes vierges appellent des doigts de morts. Et là, comme elle grimpait pour attacher aux rameaux pendants sa couronne d’herbes sauvages, une branche ennemie se rompit ; alors ses humbles trophées, et elle-même avec eux, tombèrent dans le ruisseau qui pleurait. Ses vêtements s’enflent et s’étalent ; telle qu’une fée des eaux, ils la soutiennent un moment à la surface ; pendant ce temps elle chantait des lambeaux de vieilles ballades, comme désintéressée de sa propre détresse, ou comme une créature née et douée pour cet élément. Mais cela ne pouvait durer longtemps ; si bien qu’enfin la pauvre malheureuse ! ses vêtements, lourds de l’eau qu’ils buvaient, l’ont entraînée de ses douces chansons à une fangeuse mort.

laërtes.—Hélas ! elle est donc noyée !

la reine.—Noyée ! noyée !

laërtes.—Tu n’as déjà que trop d’eau, pauvre Ophélia ; aussi je retiens mes larmes. Mais non ; c’est notre train courant, la nature conserve ses coutumes, la honte a beau dire ce qui lui plait. Que ces larmes partent, et c’en est fait de la femme en moi [14]… Adieu, mon seigneur ! Je me sens des paroles de flamme qui éclateraient volontiers, n’était que cette folie les noie.

(Il sort.)

le roi.—Suivons-le, Gertrude. Combien j’ai eu à faire pour calmer sa rage ! maintenant je crains que ceci ne lui donne un nouvel élan. Ainsi donc, suivons-le.

(Ils sortent.)


FIN DU QUATRIÈME ACTE.

  1. Remarquez-vous comme les paroles de Hamlet deviennent tantôt plus hardies, tant plus obscures, à mesure que l’action avance ? De plus en plus obsédé par la certitude croissante du crime qu’il doit punir, par les émotions qui se multiplient, par les pièges qui s’ouvrent sous ses pas, par la haine qu’il voit s’amonceler sur lui, par l’idée de la vengeance dont il est, de minute en minute, plus altéré et plus effrayé tout ensemble, parce que chaque minute l’a retardée et la rapproche, il parle comme il sent, et les saccades de son langage reproduisent le tumulte de son âme. La plupart de ses répliques aux courtisans ont un sens confus et une portée manifeste : on voit plus d’ombre envahir son esprit et plus d’amertume jaillir de son cœur. Il faut renoncer à expliquer des phrases comme : « Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps. » Veut-il dire que le cadavre est dans le palais, comme le roi, mais que le roi a encore à mourir, comme Polonius, et à rejoindre de plus près le cadavre ? Ou bien parle-t-il tour à tour des deux rois, du faux roi vivant, son oncle, et du vrai roi mort, son père ? Mais à quoi bon expliquer ? Il ne veut pas être compris et ne peut pas se retenir d’être menaçant. Il appelle le roi une chose, les courtisans l’interrompent à ce mot méprisant, et il coupe court aux périls de l’entretien, mais par une pire insolence « Le roi est une chose de rien, » expression toute faite et courante chez tous les poëtes du même temps et qui leur venait, comme tant d’autres, de la Bible, du quatrième verset du psaume CXLIV, où il est dit, selon la traduction anglaise : « L’homme est comme une chose de rien. » Quant aux derniers mots de Hamlet, c’est le refrain du jeu des enfants anglais qui correspond à notre cache-cache. Les sources de la langue de Shakspeare sont aussi diverses que les courants des pensées de Hamlet.
  2. Les vers, en anglais the worms. On sait que c’est dans la ville de Worms que furent tenues, par les empereurs d’Allemagne, plusieurs des diètes les plus célèbres, entre autres celle de 1521, fameuse en tout pays protestant comme ayant eu pour conséquence l’édit de Worms contre Luther. On comprendra donc sans peine comment, dans le texte des sinistres plaisanteries de Hamlet se mêlent et jouent les vers, l’empereur et la diète. Toute votre diète, c’est-à-dire toutes vos habitudes de nourriture et de vie, selon l’ancien sens du mot, que l’usage a maintenant réduit au point de le changer tout à fait et de le rendre presque synonyme de jeûne.
  3. Ophélia décrit le costume d’un pèlerin, lequel, dans les histoires et les chansons du vieux temps, servait souvent de déguisement aux amoureux.
  4. C’est une légende du Gloucestershire, que N. S. Jésus-Christ entra un jour dans la boutique d’un boulanger qui enfournait. Il demanda un peu de pain. La femme du boulanger mit tout de suite au four un morceau de pâte pour le lui faire cuire ; mais elle fut vivement réprimandée par sa fille qui trouvait la part trop grosse et la réduisit presque à rien. Aussitôt la pâte se gonfla et devint un pain énorme ; ce que voyant, la fille du boulanger se mit à crier : « Heugh ! heugh ! heugh ! » et afin de la punir de sa méchanceté, Notre-Seigneur la changea en chouette, parce qu’elle avait imité le cri de cet oiseau. On raconte cette histoire aux petits enfants pour leur apprendre à être généreux envers les pauvres.
  5. La fête de saint Valentin est le 14 février. Selon la tradition des campagnes, c’est vers ce moment de l’année que les couples d’oiseaux se choisissent ; de là vient sans doute la coutume à laquelle Ophélia fait allusion. Dans certaines parties de l’Angleterre, la première jeune fille qu’un jeune homme rencontrait le 14 février était officiellement son amoureuse ; en d’autres endroits, les noms des jeunes gens étaient mis dans une urne, et les jeunes filles tiraient au sort. C’était, disait-on, un bon présage de mariage entre ceux que le hasard fiançait ainsi ; on pourrait, même sans la chanson d’Ophélia, croire que cette coutume naïve ne tournait pas toujours si bien. Aujourd’hui encore, en Angleterre, les jeunes gens et les jeunes filles s’envoient mutuellement, le 14 février, des déclarations en prose et en vers ; mais on ne les signe pas, on ne les écrit même pas, la plupart du temps ; on les achète toutes faites pour les jeter à la poste, et les vignettes ou les dentelles du papier mignon qui sert à ces galanteries imprimées n’ajoutent pas assez d’attrait à un témoignage banal de souvenir qu’on ne prend pas même la peine de porter comme une carte de visite.
  6. Gis, abréviation corrompue et populaire de Jésus, venant des lettres J. H. S., qui servaient seules à marquer le nom de N. S. sur les autels, sur les reliures, etc. Sainte Charité n’est pas la vertu théologale, mais une sainte souvent invoquée, comme ici, en manière de juron pieux, dans l’ancienne poésie anglaise, et qui a sa place dans le martyrologe à la date du 1er août, comme ayant subi le martyre à Rome, sous l’empereur Hadrien, avec deux autres vierges qui s’appelaient Espérance et Foi.
  7. À la scène antérieure, entre Ophélia folle et la reine de Danemark, la première édition de Hamlet donne cette indication oubliée : « Ophélia entre les cheveux flottants, jouant du luth et chantant. » Sans doute il était aussi de tradition qu’elle jouât ici sur son luth cette ritournelle qui lui plaît.
  8. Le langage emblématique des fleurs était en grande vogue au temps de Shakspeare et tenait de près à la foi superstitieuse qu’on avait encore en la puissance médicinale ou magique des végétaux. Ophélia donne à chacun une fleur qui fait allusion à un événement du drame ou au caractère connu du personnage, et elle fait son choix avec une présence d’esprit, avec une justesse d’application, qui semblerait démentir sa folie si quelques-unes de ces allusions, par leur justesse même et leur imprudente vérité, ne montraient qu’Ophélia n’est plus maîtresse de sa parole et de ses actes. Le romarin, toujours vert, était l’emblème de la fidélité ; on le portait aux funérailles et aux fiançailles ; dans son dialogue en vers entre la nature et le phénix (1601), R. Chester dit : « Voici du romarin : les Arabes, médecins d’une habileté parfaite, affirment qu’il réconforte le cerveau et la mémoire. » Aussi Ophélia choisit-elle le romarin pour son frère afin qu’il se souvienne d’elle et de leur père mort.
  9. Le fenouil qu’Ophélia donne au roi était la fleur de la flatterie et de la dissimulation ; l’ancolie était la fleur de l’ingratitude et du délaissement. Dans le dictionnaire italien-anglais de Florio (1598), on lit : « Dare finnochio, donner du fenouil, flatter, dissimuler. Parmi les sonnets publiés en 1584 sous le titre d’Une Poignée de Délices, il y a un poëme qui s’appelle Bouquets toujours doux aux amants, à envoyer comme gages d’amour, et où l’amoureux dit « Le fenouil est pour les flatteurs, mauvaise chose assurément, mais je n’ai jamais eu que des intentions droites, un cœur constant et pur. » Dans la comédie de Chapman, Rien que des fous (1605), un personnage dit : « Qu’est-ce ? une ancolie ? » — « Non, » répond l’interlocuteur, « cette fleur ingrate ne pousse pas dans mon jardin. »
  10. La rue était un emblème de douleur, à cause de la ressemblance qui existe, en anglais, entre le mot rue et le mot ruth, chagrin. Shakspeare, dans Richard II (acte III, sc. iv), a refait le même jeu de mots ; un jardinier y dit, en parlant de la reine détrônée : « Ici elle a laissé couler une larme ; ici, à cet endroit même, je mettrai une plate-bande de rue ; et la rue, à la place du chagrin, se montrera bientôt en souvenir d’une reine qui pleura. » La rue était aussi nommée herbe de grâce, parce qu’on lui attribuait la puissance d’inspirer la contrition et de corriger les vices, et comme telle elle était employée dans les exorcismes. Dans une vieille ballade anglaise qui a pour titre : Les Conseils du docteur Bien-Faire, la recette pour l’usage de la rue est ainsi donnée : « Si quelqu’un a des doigts trop lestes, qu’il n’a pas pu conjurer, des doigts qui veulent fouiller dans la poche des gens ou faire tout autre mal de ce genre, il faut qu’il se fasse saigner, qu’il porte son bras en écharpe, et qu’il boive une infusion d’herbe de grâce dans un mélange tiède de lait et de vin. » Ophélia garde de la rue pour elle-même, en symbole de sa tristesse filiale ; elle veut que la reine en porte aussi en symbole de sa tristesse maternelle mais chaque fois que reviendra le dimanche, le jour consacré à Dieu, Ophélia veut que la rue reprenne son sens encore plus mystique, pour que la reine se repente et se délivre de l’amour criminel auquel elle a vendu son âme. Voilà pourquoi Ophélia marque une différence. Une différence, en langage héraldique, était le signe qui faisait distinguer entre un aîné et un cadet les armoiries de la famille ; ainsi le plus jeune des Spencer portait, comme différence, une bordure de gueules autour de son écusson (Holinshed, Règne du roi Richard II, p. 443). D’après ce blason des fleurs auquel Ophélia emprunte ses images, la rue, aux mains de la pauvre folle innocente, ne parlera que de regrets, et se compliquant de son autre nom, aux mains de la reine coupable, parlera à la fois de regrets et de remords.
  11. Un des contemporains de Shakspeare, Greene, dit, dans son Coup de dent à un courtisan parvenu ; « … Près de là poussait la marguerite dissimulée, pour avertir toutes ces donzelles trop promptes à la tendresse de ne se pas fier à chaque belle promesse de tous ces garçons amoureux. »
  12. Dans les sonnets cités tout à l’heure, la violette est ainsi commentée : « La violette est pour la fidélité, qui demeurera toujours en moi ; et j’espère que vous, de même, vous ne la laisserez pas s’échapper de votre cœur. » Mais ici, ce qu’il faut noter, n’est-ce pas plutôt le dernier trait si touchant et si triste d’Ophélia qui croit les violettes flétries par la mort de son père ? Après ce cliquetis rapide d’allusions, quand ce babil à double entente va fatiguer, quand Shakspeare a fini de nous peindre la folle et veut nous rendre la fille, un mot jaillit, ou pour mieux dire une larme de pure poésie, une seule, et c’est assez, car la sobriété même et la grâce des Grecs les plus délicats ne sont point étrangères à cet impétueux génie du Nord. Bion avait dit, comme Shakspeare, dans l’élégie sur la mort d’Adonis : « Et toutes avec lui, quand il mourut, toutes les fleurs aussi se fanèrent. »
  13. On croyait très-fermement, au temps de Shakspeare, que les soupirs usaient la vie. On lit dans les Discours tragiques de Fenton (1579) « Pourquoi n’arrêtez-vous pas à temps la source de ces brûlants soupirs qui ont déjà mis votre corps à sec de toutes les humeurs salubres dont la nature l’avait pourvu pour donner du suc à vos entrailles et à vos secrets ressorts ? » Ailleurs encore, dans Henri VI, Shakspeare a dit « des soupirs qui consument le sang. » Ici, cette croyance, plus ou moins scientifique, complique bizarrement et termine par un vrai nœud gordien les observations de moraliste où Shakspeare vient de se complaire. Ne dirait-on pas d’abord un commentaire sur Hamlet lui-même, mis par inadvertance dans la bouche du roi, son ennemi ? Ce « je veux » qui, de retards en retards, s’exténue et se réduit à un « je devrais, » c’est le premier thème. Puis les projets dépensés en paroles sont comparés aux remords dépensés en regrete oublions vite Hamlet, il ne s’agit plus d’un contemplateur qui rêve au lieu d’agir : il s’agit du mauvais sujet qui soupire au lieu de se corriger, s’enfonçant et se perdant d’autant plus en ses fautes qu’il vient, en les condamnant un instant, de se mettre mieux à l’aise envers sa conscience. Est-ce tout ? Non ; encore un soubresaut d’imagination ! Aussi vite que la pensée de Shakspeare a couru de l’irrésolution dans la vie pratique à la mollesse dans la vie morale, aussi vite passe-t-elle maintenant à un fait de la vie physique, à une doctrine des médecins d’alors, au soulagement pernicieux des soupirs qui ne dégonflent le cœur qu’en appauvrissant le sang. Il y a là, en un vers et demi, deux comparaisons si brusquement lancées que l’esprit du lecteur, étourdi et comme étranglé par ce double coup de lazzo, s’arrête et chancelle.
  14. Ainsi dans Henri V, acte IV, scène vi « Mais toute ma mère me monta aux yeux et me livra en proie aux larmes. »