Hellé/16

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Calmann-Lévy (p. 58-65).

XVI


— Ces bâtiments que vous voyez composaient l’abbaye de Port-Royal de Paris, me dit M. Genesvrier comme nous entrions dans la cour de la Maternité. Ici vécurent la mère Angélique, Jacqueline Pascal, et cette duchesse de Roannez, que Pascal aima, dit-on. Ces deux pavillons garnis de treillage vert, adossés au mur du boulevard, reçoivent les enfants débiles… Regardez ces gens qui traversent la cour : ce sont les parents, les amis, qui viennent visiter leurs malades. Ils apportent les friandises autorisées par le réglement : des oranges, du chocolat, et aussi des fleurs. Vous avez vu les marchandes, sous le porche, avec leurs paniers de violettes à deux sous ? Les femmes de toutes classes, les convalescentes surtout, ont la passion des fleurs. Les fleurs, c’est un peu de nature, c’est l’œuvre de la terre et du soleil, le symbole charmant de la vie…


Tinayre - Hellé, 1909, p 60.tif
VOUS AVEZ VU LES MARCHANDES…

— Vous avez raison, dis-je, frappée d’une idée imprévue. Attendez-moi une minute. Je vais chercher des violettes pour votre protégée.

— Ne vous en préoccupez donc pas, répondit-il gaiement. Je n’ai pas oublié le petit bouquet du jeudi. Je l’ai mis en sûreté dans les vastes profondeurs de ma poche. Cela vous étonne ? Mais, mademoiselle, ces petits plaisirs sont de grands bonheurs pour les malades. Songez que Marie Lamirault est ici depuis trois mois, qu’elle a failli mourir, et qu’on la garde pour protéger sa convalescence.

— Pauvre femme !

— Louis Lamirault, dont je vous ai parlé déjà, m’a fourni un des types les plus curieux de mon livre. C’était un ouvrier à demi cultivé, fier, ombrageux, sensible, qui souffrait de son infériorité intellectuelle au contact des gens plus instruits, et de sa supériorité morale au contact des gens plus grossiers que lui-même. Il sentait la médiocrité de sa vie et s’en irritait. Il voulait étudier, comprendre… Pauvre diable ! La mort a déçu ses ambitions. Celui-là fut une force stérile… Comme il avait peu d’amis, étant morose et hautain, malgré sa réelle bonté de cœur, sa femme est demeurée seule, sans ressources… et l’enfant allait venir ! J’ai pu faire admettre ici cette malheureuse, et je voudrais la sauver de la misère, du désespoir, des tentations qui attendent. Elle est jolie, elle a vingt ans. C’est terrible.

— Vous la sauverez.

— Avec votre aide. Vous pourrez pour elle beaucoup plus que je ne peux. Je serais bien surpris qu’elle ne vous fît pas une impression favorable.


Tinayre - Hellé, 1909, p 61.tif
LA DÉCOUPURE DES VIEUX TOITS…

La découpure des vieux toits couverts de tuiles se dessinait sur l’azur acide d’un ciel de mars. Les bourgeons éclataient dans l’air tiède. C’était une de ces journées qui sentent le printemps proche, où l’âme et le corps semblent s’épanouir.

M. Genesvrier gravit quelques marches, et nous nous trouvâmes dans le cloître qui ferme sur trois côtés la cour intérieure de l’hôpital

Une galerie régnait au-dessus des arcades, et j’apercevais des blancheurs de rideaux, des silhouettes d’infirmières, des nourrices riant au soleil avec leurs poupons. Par moments, des relents de cuisine et de pharmacie se répandaient par les couloirs. Des filles de service passaient, emportant des plats dans des paniers, du lait dans des vases de fer battu qui s’entrechoquaient bruyamment sous la galerie sonore.

Près de la cuisine, une grande porte ouvrait sur le jardin aux charmilles taillées dans le goût du xviie siècle. Nous montâmes un escalier majestueux dont les marches usées avaient vu passer les processions des religieuses jansénistes, et nous parvînmes sur un palier devant une porte surmontée de cette inscription : Salle Baudelocque.

M. Genesvrier me précéda.

La salle où je pénétrai à sa suite ne ressemblait pas aux salles des hôpitaux neufs. Formée par les anciennes cellules dont on avait abattu la cloison, elle présentait une sorte de couloir entre une double série de logettes opposées, peintes d’une couleur vert tendre. Chaque logette, éclairée d’une large fenêtre, contenait un lit et un berceau.

Dans chaque lit il y avait une femme ; dans chaque berceau, un nouveau-né. L’atmosphère était douce, lourde, saturée de l’odeur des antiseptiques. Parfois, parmi les chuchotements des visiteurs et les appels des infirmières, parmi les tintements clairs de la porcelaine et du cristal, un vagissement grêle montait et, tout au fond de la longue salle, répondait un vagissement pareil. Une lumière crue tombait des hautes vitres sur les figures pâles et les linges blancs.

Assises sur leur lit, quelques femmes causaient avec des visiteurs qui roulaient entre leurs mains l’humble cadeau traditionnel, les oranges enveloppées de papier de soie. C’étaient des femmes d’ouvriers ou de petits employés, de placides ménagères qui étaient venues là, en habituées, pour la cinquième ou sixième fois. Elles faisaient soupeser leur mioche, dont on ne voyait qu’un peu de chair rouge dans un lange crémeux, et les aînés, rangés derrière le père, contemplaient, stupides de surprise, les yeux agrandis et ronds.

D’autres étaient seules dans leur logette, et celles-là semblaient n’attendre personne. Il y en avait de très jeunes aux yeux naïfs de madones campagnardes, toutes hâlées encore par l’air des champs. II y en avait de presque vieilles dont les bandeaux gris, les rides d’aïeules, le sein flétri, affligeaient mon regard. Il y en avait de farouches, allongées sur le flanc, le poing dans leur chevelure, de résignées qui fermaient les yeux comme des bêtes malades, et d’autres, dont les belles dents avaient trop aimé à rire, et d’autres dont les yeux tragiques avaient dû beaucoup pleurer. Chacune me regardait au passage, d’un air d’envie, de curiosité d’indifférence, et je songeais à la destinée qui les avait rassemblées là, lamentable troupeau maternel, épaves de la misère, épaves de l’amour, par qui se perpétuent la vie et la souffrance.

Au bout du dortoir, Genesvrier s’arrêta :

— Bonjour, Marie ! dit-il. Je vous amène une visiteuse.


Tinayre - Hellé, 1909, p 62.tif
JE VIS UNE JEUNE FEMME…

Une tête inclinée se leva, pâle et charmante. Je vis une jeune femme de mon âge, brune, délicate, vêtue d’une camisole de toile largement ouverte. Elle allaitait son enfant, et je compris qu’elle devait souffrir, à la contraction de sa bouche.

Elle ne dit rien, peut-être par timidité, peut-être parce qu’elle était toute à la belle tâche douloureuse, toute à l’enfant dont la bouche vorace suçait son sein en le blessant.

— Vous souffrez toujours, Marie ? demanda Antoine, avec un accent de douceur qui me surprit.

— Toujours, monsieur Genesvrier… C’est cette crevasse qui ne guérit pas… J’ai très mal, mais le petit pousse bien, n’est-ce pas ?

— À merveille.

Il se tourna vers moi :

— Cette jeune fille, Marie, est une de mes amies : mademoiselle de Riveyrac. Elle voulut vous voir parce que vous êtes malheureuse. Elle vous donnera du travail. Qu’avez-vous, Marie ? Ne pleurez pas. C’est très mauvais pour votre enfant. Une femme ne devrait jamais pleurer quand elle est nourrice. Il faut avoir du courage. On ne vous abandonnera pas.

— Je sais… je sais… Mais ça me fait de la peine quand je vous vois, monsieur Genesvrier, du plaisir et de la peine… Je pense à l’ancien temps, à mon pauvre Louis… Ah !

Elle baissait la tête, et je voyais avec une émotion inconnue des larmes glisser sur la joue et tomber sur la tête fragile du nourrisson. Bien qu’elle ne m’eût point parlé, qu’elle m’eût regardée à peine, sa jeunesse, son malheur m’attiraient. Je souhaitais la consoler, et je ne savais que lui dire.

— Savez-vous, Marie, que mademoiselle de Riveyrac est très curieuse de voir votre petit enfant ? Elle n’a jamais vu un nouveau-né. Cela vous paraît drôle ?… Oh ! il ne faut pas le lui donner. Elle le laisserait tomber. Les jeunes filles sont maladroites.

— Mais non, dis-je, vous me calomniez. J’oserai tenir ce bébé. Il faut bien que je le connaisse, puisque nous l’adopterons, vous et moi. Donnez-le-moi, madame. Oh ! qu’il est lourd, qu’il est beau !

— N’est-ce pas ? fit-elle.

Et un éclair d’orgueil passa dans son doux œil noir tout humide.

Il me paraissait bien léger, le pauvre petit, et parfaitement horrible avec sa peau cramoisie, ses traits tuméfiés, la dépression molle de son crâne. Cependant, d’instinct, j’avais trouvé le mot qui réjouit les mères, le double hommage à leur vertu de créatrices : « Oh ! qu’il est lourd ! qu’il est beau ! »


Tinayre - Hellé, 1909, p 63.tif
oh ! qu’il est lourd !…

Je le tenais gauchement sur mes genoux, et des limbes obscurs de mon âme émergeait pour la première fois une pensée, si vague : « Un jour, peut-être, moi aussi… » Jamais je n’avais désiré, imaginé, rêvé cela… J’en ressentais un malaise intérieur, une gêne, comme le travail secret d’une éclosion. Et pourtant cela n’avait rien de singulier, puisque j’étais une femme, puisque j’avais un cœur et des entrailles, et que l’espoir de la maternité ne m’était pas interdit. À force de contempler ce petit être, cette larve qui d’abord m’avait émue de dégoût, je ne sais quelle douceur me venait à l’âme, de la pitié, de la peur et le respect tendre qu’inspire un objet sacré. Elle ne me semblait plus si laide, maintenant, la frêle fleur humaine ; et, soulevant l’enfant avec maladresse, je baisai le bout de ses petits doigts.

Il bougea, et j’en fus si effrayée que Genesvrier se hâta de le prendre et de le replacer dans son berceau.

La mère, accoudée, nous regardait, oubliant son sein nu dont la pointe blessée dardait une rougeur sanglante. Ses yeux, fixés sur Antoine et sur moi, trahissaient les pensées vagues qui flottaient en elle, déférence, stupeur, curiosité, prescience obscure.

Je lui adressai encore quelques mots d’encouragement auxquels elle répondit par des monosyllabes et par l’éloquence de ses grands yeux. Quand nous nous retirâmes, je remarquai que Genesvrier avait tiré des oranges de sa poche et les avait posées sur le lit avec des violettes, comme faisaient les pauvres gens. Cette délicatesse me toucha.

Dehors, sous les platanes du boulevard, dans le clair soleil, je respirai avec délices. Mon compagnon marchait près de moi, la tête inclinée. Il parla enfin :

— Regrettez-vous votre visite ?

— Non, certes. Tout ce que j’ai vu est émouvant et instructif, quoique bien pénible. Cette jeune femme me plaît. Elle a un air de candeur et de grâce.

— Et si elle était laide ? dit Genesvrier en souriant. Vous eût-elle intéressée au même point ?

— Pas tout de suite ! répondis-je en rougissant, car je sentais l’injustice de mon sentiment et ne savais point mentir.

— Eh bien, mademoiselle Hellé, il faudra vaincre cette espèce de sensualité de l’esprit, qui est le vice de beaucoup d’artistes. Vous n’aimez que ce qui est beau, c’est-à-dire agréable aux yeux. Il y a des infortunes dignes de pitié sous une forme hideuse. Il y a des laideurs sacrées.

— Vous parlez comme un chrétien.

— Je parle comme un homme de mon temps. Croyez-vous qu’on puisse supprimer dix-neuf siècles d’histoire, mademoiselle Hellé ? Je ne suis pas chrétien, mais je n’ai pas oublié l’Évangile. Ah ! si vous vouliez !

— Vous me convertiriez ?

— À l’éternelle religion qui subsiste sous toutes les religions et que ne détruit pas la chute des temples : à la religion de la justice… Non pas la froide Thémis de l’antiquité, mais la justice éclairée par l’amour. J’ai bien vu que vous vous êtes attendrie sur cette jeune mère et sur ce petit enfant. Si je vous montrais, dans des endroits que je sais, des misères moins poétiques et plus terribles, ne détourneriez-vous pas les yeux ? Hellé, si vous pouviez surmonter certaines répugnances, quelles émotions j’offrirais à votre cœur !

— Essayez.

— Ce qui me plaît en vous, c’est que l’éducation qui ne vous a point achevée, à mon sens, ne vous a pas gâtée irrémédiablement. Vous n’êtes ni romanesque, ni sentimentale, tant mieux ! Sans fausse sensiblerie, sans préjugés, vous n’invoquerez pas contre moi celle pudeur bourgeoise des jeunes filles, qui répugne à certaines révélations. J’ai vu des femmes du monde : de votre monde, qui fut le mien. Elles sont élégiaques et charitables pour les pauvres d’opéra-comique, les bons pauvres bien propres et bien polis, pour les filles qui se conduisent bien et les ouvriers point ivrognes. Ces attendrissements ne suffisent plus. Il y a — et vous devez le savoir — des pauvres qui ne nous pardonnent point leurs misères, des ivrognes à qui la dure vie n’a laissé d’autre joie que l’alcool, des enfants martyrisés, des aïeules qui, après soixante ans de labeur, d’abrutissement, de maternité animale, de deuils et de déchéances, n’ont pas un grabat pour mourir. Il y a des mères qui se suicident avec leurs petits. Il y a des femmes jeunes encore comme vous, aussi belles, qui… Nos éclatantes civilisations ont un envers effroyable.

— On ne m’avait pas dit cela.

— Il est convenu que les jeunes filles de votre monde doivent ignorer ces choses. Et les gens qui, comme moi, crient la vérité dans les journaux, dans leurs livres, on les appelle trouble-fêtes et perturbateurs.


Tinayre - Hellé, 1909, p 65.tif
NOUS TRAVERSIONS LE LUXEMBOURG…

Nous traversions le Luxembourg, Genesvrier toujours impassible, moi songeuse et frémissante. Il m’accompagna jusqu’à la maison et se retira.

J’étais un peu étonnée qu’il ne m’eût pas remerciée davantage, mais je commençais à comprendre cet homme singulier. Je sentais, par un obscur instinct, qu’il ne me prodiguerait jamais des éloges inutiles, mais que pas une de mes actions ne lui serait indifférente. Je lui devrais de connaître des aspects de la vie que ni mon oncle, ni madame Marboy, ni des savants comme Lampérier, ni des artistes comme Clairmont, n’auraient pu me révéler. Il m’avait intriguée d’abord, par son caractère, par ses idées, par son existence exceptionnelle ; il m’intéressait maintenant plus directement, comme un initiateur. En acceptant de le suivre auprès de sa protégée, j’avais tacitement promis de m’associer à ce que j’appelais encore une œuvre charitable, et c’était un lien — le premier — entre nous.

Le soir de ce même jour, je ne fus pas étonnée de le voir reparaître, sous un prétexte assez peu justifié. Une bizarre intuition m’avait avertie qu’il ne pourrait rester longtemps sans me revoir.

Notre vieil ami Lampérier l’avait précédé de quelques minutes à peine, et, pendant qu’il causait avec mon oncle, je me rapprochai du fauteuil de Genesvrier. Je lui exprimai encore mon désir d’être bienfaisante à la malade qu’il protégeait.

— Que ce ne soit point à cause de moi, dit-il. Marie Lamirault est, par elle-même, digne de votre estime et de vos secours.

— Soyez tranquille, ce n’est pas seulement à cause de vous. La charité…

— Voilà un mot qui me surprend dans votre bouche. Je ne nie point la charité ; mais en procurant du travail à une femme, en l’aidant à ne pas mourir, vous faites œuvre de justice, mademoiselle Hellé. C’est pourquoi je ne vous ai point louée aujourd’hui. Votre raison s’est révoltée devant la misère d’un être faible et innocent : c’est bien ; mais cela prouve seulement que vous n’êtes pas un monstre. Beaucoup de gens se rendent à eux-mêmes le témoignage du pharisien quand ils ont réparé, en quelque mesure, l’injustice naturelle ou sociale. Il n’y a là rien d’héroïque, ni même de vraiment méritoire. Un homme n’a pas à s’enorgueillir parce qu’il est humain, fut-ce au milieu d’inconscientes brutes. On confond étrangement le devoir de justice et la charité.

— Mais, dans un monde où la justice serait parfaitement réalisée, la charité ne serait plus nécessaire.

— Croyez-vous ? La justice n’est que la loi d’ordre et d’équilibre ; la charité, c’est le miracle de l’amour. Et si l’œuvre de justice appartient à l’homme, à la femme surtout appartient l’amour.

— Je connais votre théorie d’association idéale, dis-je en souriant. Vous me l’avez expliquée hier. Je vous parais une créature inutile, égoïste, un être de luxe, n’est-ce pas ? Et vous avez voulu, aujourd’hui, me donner une leçon pratique.

Il sourit à son tour :

— Merci d’avoir deviné juste. Cela me prouve que j’ai réussi. Si vous étiez demeurée réfractaire à l’indignation…

— Qu’auriez-vous fait ?

— Je me serais désintéressé de vous, autant que possible. C’est une manie que j’ai d’éprouver mes amis. Je vous savais supérieurement intelligente. Je ne savais pas si vous étiez bonne.

— Suis-je bonne ?

— Je commence à l’espérer.

— Vous espérez seulement ?

— L’expérience montrera ce dont vous êtes capable… Mais non, — fit-il, comme cédant à une impulsion irrésistible, — il n’est plus besoin d’épreuves. Je vous ai entrevue, aujourd’hui, telle que vous serez un jour…

Il hésita une seconde, et ajouta :

— Cette vision m’a été douce.

Je le tins sous mon regard, et, dans le clair-obscur que répandait la lointaine lampe, il me sembla voir trembler cet intrépide. Au même moment, j’entendis mon oncle appeler :

— Hellé !

— Que voulez-vous, oncle Sylvain ?

— Lampérier me dit qu’il a reçu une lettre de Walter. Celui-ci a rencontré monsieur Clairmont, à Delphes, comme ils en étaient convenus.

Je me tournai vers M. Lampérier :

— Est-ce que monsieur Clairmont lui a raconté ses aventures ? demandai-je.

— Oui, mademoiselle. Le jeune poète (il prononçait : pouâte). le jeune pouâte a été enlevé par des brigands et il les a subjugués en leur récitant des chœurs de Sophocle. Ces braves gens, qui font partie de l’Hétairia Ethnike, ont voulu le prendre comme chef pour rançonner les Turcs.

Sorti sain et sauf d’entre leurs mains, le pouâte est allé se reposer en visitant les Cyclades, après un voyage dans le Péloponèse et la Morée. Il a chargé Walter de mettre ses hommages à vos pieds.

— Doit-il bientôt revenir ?

Lampérier fit un geste d’ignorance.

— Je savais cela, dis-je, par une lettre que m’a lue madame Marboy. J’avais oublié de vous en faire part, mon oncle.

Antoine Genesvrier, d’un brusque mouvement, avait reculé son fauteuil dans l’angle de la cheminée. Il tournait à demi la tête, et je ne distinguais pas ses traits.

— Nous avons passé une soirée charmante en compagnie de ce pouâte ! reprit Lampérier. Il m’a envoyé ses vers avant de partir. C’est fort beau. Il y a, dans le premier volume, un joli sentiment de l’antiquité et la marque d’excellentes études. Je serai fort heureux de revoir monsieur Clairmont.

— Oui, dis-je. Il a beaucoup de talent. Nous le verrons souvent quand il sera de retour.

— À propos de monsieur Clairmont, je pense à cette belle page musicale dont vous l’aviez enchanté, mademoiselle Hellé.

Le Ballet des Ombres ?

— Pourquoi le jouez-vous si rarement ?

— Parce que c’est toute une affaire que décider mon oncle à m’accompagner

— Je crains de manquer de souffle.

— Bah ! bah ! essayez tout de même. Vous nous ferez plaisir, Riveyrac.

J’ouvris le clavecin, j’allumai les bougies. Mes doigts, mal exercés depuis quelques mois, tremblaient un peu, et la plainte délicieuse de la flûte me troublait comme un énervant souvenir. Un an, déjà un an, depuis qu’elle avait évoqué pour Clairmont et pour moi le rêve errant des Ombres heureuses dans le crépuscule élyséen. Mais ce n’était plus le décor idéal des bois de myrtes et des champs d’asphodèles qui surgissait en ma pensée. C’était le jardin clos entre les murailles grises, la masse grise des hautes tours, la nuit, argentée et vaporeuse, et deux ombres enlacées sur le sable et sous la noire charmille, la statue mutilée de l’Amour… Nuit de silence mystérieux, nuit d’enchantements et de présages !


Tinayre - Hellé, 1909, p 67.tif
DANS L’OMBRE COMME UN GRAND SPHINX…

J’avais cessé de jouer. Mon oncle replaçait la flûte dans son étui, et je demeurais pensive, mes mains oubliées sur le clavier. Soudain je me levai, et, avant qu’il pût tourner la tête, j’aperçus Genesvrier muet, dans l’ombre, comme un grand sphinx douloureux. La clarté de ses yeux s’était éteinte, mais j’y sentais une ardeur sombre, un foyer noir et brûlant. Il se leva aussi et passa sa main sur son front, creusé tout à coup d’une ride profonde.

Nous ne nous parlâmes plus, ce soir-là.