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Henri Cornélis Agrippa/III

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III

Prétendant qu’une affaire secrète l’y appelait, Agrippa se dirigea en 1510 vers l’Angleterre, où il écrivit ses Commentaires sur les Épîtres de saint Paul[1]. Tous ceux qui ont écrit sur Agrippa ont négligé de donner à ce sujet quelques éclaircissements. Bayle lui-même, qui est à la fois le plus ardent défenseur d’Agrippa et son biographe le plus exact, se contente d’indiquer qu’il descendit à Londres « chez le célèbre Jean Colet », un confrère de ce Catilinet qui venait de l’attaquer si violemment à Gand devant Marguerite d’Autriche. Agrippa lui-même est extrêmement sobre de renseignements sur cette mission ; plus d’une fois reviennent chez ce bohême original ces réticences calculées qui, si elles jettent quelque obscurité sur son existence romantique, viennent en revanche révéler certains côtés de son caractère hâbleur. Le médecin, le légiste, le diplomate, l’orateur, le savant, l’alchimiste et le philosophe qu’il était ne parvinrent jamais à se débarrasser du pourpoint et des rodomontades du capitaine qu’il avait été. Peu d’années plus tard, il aura un imitateur en France qui s’appelle, non sans gloire, Cyrano de Bergerac.

Toujours est-il que son séjour auprès de Jean Colet en Angleterre ne fut pas de longue durée, puisque, la même année 1510, il reparaît à Cologne, où il professa la théologie[2]. Dans un voyage qu’il fait à Wurtzbourg, il noue des relations amicales avec l’abbé Tritheim, qui étudiait les sciences occultes. Quelle puissante attraction ces redoutables et mystérieux problèmes exerçaient déjà sur son intelligence avide de nouveau ! Cette liaison avec l’abbé Tritheim l’entraîne à terminer un ouvrage qu’il avait sur le chantier depuis longtemps, ouvrage auquel il n’aurait pas donné tant d’extension sans les conseils de son maître et ami : la Philosophie occulte, qui est la première encyclopédie réelle de l’occultisme[3].

On doit indiquer ici le premier mariage d’Agrippa, vers la fin de 1514, avec une jeune fille belle, riche, dévouée, dont lui-même dans sa correspondance fait le plus touchant éloge[4]. Peu de temps après cette union, il alla rejoindre Maximilien en Italie, où l’on ne peut plus le suivre qu’avec une extrême difficulté. Tantôt il est à Milan, tantôt à Brindes, puis à Cazal, errant de ville en ville, en quête de puissants protecteurs qui l’arrachent une bonne fois à cette misère dont il se plaint avec tant d’amertume. Le Cardinal de Sainte-Croix l’emmène avec lui au concile de Pise. L’occasion si désirée se présentait enfin et plus que nulle autre propice au développement de ses aptitudes. Malheureusement le concile de Pise, après avoir fait beaucoup de bruit et fort peu de besogne, fut obligé, par suite de la guerre d’Italie, de remettre à une époque non déterminée l’examen des propositions soumises à sa sagesse. Agrippa consterné dut redemander au professorat le pain quotidien qu’il n’avait pas toujours. Il avait fait sur Hermès Trismégiste (trois fois grand) des études intéressantes qu’il récita publiquement à l’Université de Pavie[5]. À Turin il professa la théologie. La fortune commençait donc à sourire à ses efforts et, sans trop de présomption, il pouvait envisager des jours heureux à Pavie lorsque la guerre vint l’en chasser brusquement. Laissant derrière lui sa vaisselle, ses meubles, tout ce qui lui appartient et des dettes, sa maison fut pillée par l’armée française. Heureusement pour lui, il avait eu la prévoyance de confier à son ami le Lucernois Christophe Schilling, qu’il avait connu en Lombardie, ses livres et ses manuscrits. Avant Ravenne, il avait eu d’ailleurs des relations fréquentes avec les Suisses et peut-être avait-il été chargé de certaines négociations délicates, car le prélat romain Ennius, nonce de Léon X et ami, comme Agrippa, du cardinal Schyner et de l’avoyer Falck, avait informé le pape des services rendus. Par un bref élogieux de 1513, signé du cardinal Bembo, sa sainteté remerciait le philosophe et lui envoyait sa bénédiction apostolique.

  1. Commentariola in epist. Pauli ad Romanos. Ce travail, commencé en 1510 à Londres et poussé jusqu’au chap. VI, est resté inachevé. Perdu en Italie au moment de Marignan, il fut retrouvé en 1523 par Agrippa dans les mains d’un de ses anciens élèves, mais n’est pas parvenu jusqu’à nous. Épist., III, 40, 41, 42.
  2. Agrippa n’était point docteur en théologie, comme il le dit lui-même dans Opera omnia, tome II, p. 595 : « Ego certe theologi nomen mihi arrogare non ausim. » Conf. idem, p. 628, et Epist., II, 19. Vers la fin de 1510, il donne à Cologne des thèses, ou Placita theologica quæ quodlibeta dicuntur, à l’Université.
  3. Commencé vers 1508, cet ouvrage ne fut imprimé qu’en 1531 à Paris et Anvers partiellement, et ce n’est qu’en 1533 que parut la première éd. complète. Jean Soter en fit dans cette année 1533 deux éd. successives à Cologne. Une traduction nouvelle vient de paraitre à Paris en 2 volumes in-8° (oct. 1910-avril 1911) à la Bibliothèque Chacornac (voir page 127).
  4. Epist. fam., III, 33.
  5. Cette oratio habita Paviæ in prætectione Hermetis Trismegisti de potestate Dei fut prononcée en 1515 à l’Université de Pavie en présence de Jean de Gonzague, marquis de Mantoue, à l’ouverture des leçons publiques d’Agrippa sur le Pimander d’Hermès (Opera omnia, Il, p. 1073). Ses Annotationes super Pimandrum de 1516 ne nous sont pas parvenues.