100 percent.svg

Henri Cornélis Agrippa/IV

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  III
V  ►
IV

De Cazal, où il s’était réfugié avec sa femme et son enfant, Henri Cornélis passa à Milan pour peu de temps, puis on le retrouve à Metz dans une nouvelle destinée. Il ne devait plus, en sa courte carrière, revoir l’Italie.

Il n’arrivait plus à Metz en fugitif. En Italie, s’il avait perdu du temps, comme il dit, et de l’argent, il s’était créé de très nombreuses, très actives et très chaudes amitiés, entr’autres celle du marquis de Montferrat, Guillaume Paléologue[1], ainsi que d’autres personnages italiens et français tant ecclésiastiques que politiques. Grâce à leurs recommandations, il fut nommé syndic, avocat et orateur de cette république[2], fonctions très importantes que son tempérament batailleur lui interdisait de conserver longtemps.

Il nous a conservé dans ses Opera omnia[3] le discours prononcé par lui devant la Seigneurie Messine à son entrée en fonctions : il explique à sa façon les circonstances qui l’ont décidé à les accepter. Dissimulant sous de pompeuses apparences la situation précaire à laquelle il était réduit quand il avait résolu de quitter l’Italie, il rend un hommage discret aux Laurencin qui, les premiers, avaient su attirer sur lui l’attention des Messins pour obtenir en sa faveur un emploi lucratif. On voit dans sa correspondance[4] avec les deux frères Laurencin Jean, commandeur de Saint-Antoine de Riverie en Piémont, et Ponce, commandeur de Saint-Jean de Metz, que les négociations étaient commencées dès le mois d’octobre 1517.

Les déplacements qu’il était souvent obligé de faire pour le service de Metz et le voisinage de Cologne lui permirent d’y faire une excursion où il put revoir sa mère, sa sœur, ses amis[5], et embrasser une dernière fois son vieux père, qui mourait peu de temps après, au début de l’année 1519, aux termes d’une lettre qui mentionne le fait, mais dont la date n’est pas précise[6] par elle-même. Malgré les avantages de sa nouvelle résidence, Agrippa s’y plaisait peu, car il était devenu tout italien de goût, de mœurs et d’éducation[7]. À Metz, gouvernée par un patriciat tout puissant, la vie était sévère. D’autre part, Metz était alors une cité où les moines exerçaient une domination d’autant plus tyrannique qu’il s’agissait pour eux de défendre leur ville privilégiée contre l’imminente invasion des doctrines luthériennes. Aussi l’arrivée d’Agrippa, en février 1518, fut-elle accueillie avec d’extrêmes réserves et de sourdes colères. Il était précédé dans cette ville par sa réputation d’écrivain satyrique, de libre-penseur : ses discussions, au sujet du livre de Reuchlin, qui, lui-même, en ce moment, était en en butte à de graves poursuites en Allemagne, n’avaient pu passer inaperçues parmi les moines du pays messin dont la vigilance et la jalouse ambition étaient surexcitées par les menaces de jour en jour plus vives de la Réforme. Au fond ils devinaient un ennemi redoutable dans cet Agrippa qui allait être chargé de défendre contre eux les intérêts des citoyens de Metz. On ignore les prémisses de la conduite du nouveau syndic mais il est à présumer qu’il ne fit pas longtemps attendre les manifestations de son humeur turbulente et batailleuse, d’autant plus que la lice était ouverte, et que deux partis en présence convoitaient d’attirer à eux le nouvel arrivant si connu pour l’énergie et la hardiesse de sa polémique. Les théologiens de l’endroit discutaient le point de savoir si sainte Anne avait eu trois maris et un enfant de chacun d’eux, ou si elle n’avait eu qu’un mari et une fille. Comme l’avait fait un de ses amis, Le Fèvre d’Étaples, qui avait encouru l’indignation des moines, Agrippa soutint la monogamie, et ses adversaires eurent le dessous dans cette querelle[8]. Première victoire d’Agrippa dans sa nouvelle patrie. Mais bientôt on allait l’attirer sur un tout autre terrain.

Après l’avoir mis aux prises avec l’hérésie, épreuve dont il était sorti triomphant, il restait à savoir comment il se tirerait d’affaire dans un procès de magie. Etant donnée l’impétuosité de l’homme, on avait de bonnes raisons pour penser qu’il donnerait tête baissée dans quelque piège habilement tendu. Une accusation de magie conduisait directement au bûcher. La victime choisie fut en 1519 une vieille femme du village de Woippy[9], qui était alors comme un faubourg de Metz, et que le Dominicain Nicolas Savini, grand inquisiteur, voulait convaincre d’hérésie. Le prétexte en était fort délicat. La pauvre femme avait eu sa mère brûlée comme sorcière. Pour se faire une idée de la manière dont Agrippa prenait la défense des accusés qu’il avait à cœur d’arracher à l’inquisition, il faut lire ses lettres 38, 39 et 40 du livre II. La haine implacable que notre auteur a vouée aux moines s’y exhale en épithètes d’une âpreté et d’une vigueur incroyables. Il y a là des lignes qui, a elles seules et prises une à une, sont de merveilleux tableaux, et l’on ne contestera pas qu’il ait fallu à Agrippa un véritable courage pour batailler ainsi, la plume levée comme une épée, contre des ennemis redoutables. On retrouve ici le soldat des guerres impériales, et l’on se figure l’effarement des Dominicains devant semblable combattant.

Le premier plaidoyer d’Agrippa auprès du Grand Vicaire de Metz n’eut pourtant pas le succès désiré. C’est qu’il y agitait une question de droit qui ajournait l’intérêt dramatique du litige. Mais, par son habileté, son amour de la liberté de conscience et son énergique défense, il parvint à triompher encore. Dans une admirable page latine, il épanche dans le cœur de son ami Claude Chansonnette[10] ses rancunes contre l’oppression monacale. Mais il est dit, et ce n’était pas la première fois qu’Agrippa en faisait l’expérience, que l’on ne déchaîne pas impunément contre soi les fureurs d’ennemis irréconciliables.

  1. Il lui avait dédié en 1516 son Dialogus de homine Dei imagine, traité également perdu (Opera omnia, II, p. 717 ; Epist., I, 51). Il en fit de même pour son Liber de triplici ratione cognoscendi Deum (voir Op. omnia, II, p. 480, et Epist., I, 52). — En 1518, il envoya au Duc de Savoie, mais sans résultat, son Orationis tomus in laudem serenissimi Ducis Sabaudiæ. (Op. omnia, II, p. 728.)
  2. Aux appointements de 120 livres, soit 180 florins d’or équivalant à 3600 francs d’aujourd’hui. Il trouva pour collègue, pensionnaire de Metz, Claude Chansonnette.
  3. Tome II, p. 1090 : Oratio ad Melensium Dominos. Outre cette pièce, on possède encore 3 autres discours d’Agrippa comme orateur de la ville de Metz.
  4. Epist., II, 4 et 9.
  5. Id., II, 15, 16.
  6. Id., II, 19. Conf. Prost. tome II, p. 470.
  7. Id., III, 15.
  8. Voir Op. omnia, II, pp. 588-593 et pp. 594-663 deux pièces de polémique sur cette question. Jacques Lefèvre d’Étaples fut professeur de philosophie au collège du Cardinal Lemoine de 1493 à 1507, et devint en 1516 grand-vicaire de Mgr Briçonnet, évêque de Meaux, qui se l’était déjà attaché à Lodève depuis 1507.
  9. Village aux portes de Metz, et où les chroniqueurs relèvent au moyen âge de nombreux faits de sorcellerie. Conf. René Paquet, Hist. du village de Woippy, 1878.
  10. Il existe une excellente biographie sur ce personnage par Alphonse Rivier.