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Henri Cornélis Agrippa/IX

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IX

Lorsque la reine-mère vint à s’éloigner de Lyon, on a vu qu’elle emmenait à sa suite une majeure partie des personnages de sa maison et, parmi eux, son médecin Chapelain, qui était intimement lié à Agrippa. C’est lui qui rappelle à la cour, quand l’occasion semble propice, le nom de son confrère délaissé. Infatigable à exalter les mérites de l’homme, les services rendus, les talents de l’écrivain, son dévouement soit à la reine-mère, soit à la princesse Marguerite, il a parfois le bonheur d’être écouté, mais les promesses qui lui sont faites ne sont en réalité que de vaines paroles. On a l’air de se débarrasser du louangeur dévoué en lui accordant verbalement ce qu’il demande, et lui-même, quand il rend compte à Agrippa de ses démarches, de ses constants efforts, ne lui cache pas que la négociation traînera en longueur à cause de l’esprit indécis de Louise de Savoie[1]. Le roi lui-même, auquel on a soumis le cas, a décidé qu’Agrippa serait payé. On informe les trésoriers qu’ils en recevront incessamment l’ordre ; mais l’ordre n’est jamais donné et le philosophe, leurré dans ses espérances, se voit réduit aux plus pénibles extrémités. S’il est probable qu’il ait reçu quelques dons du Connétable, il est certain qu’il reçut beaucoup et souvent d’Eustache Chapuys, son illustre ami, qui, en sa qualité d’agent politique de Charles-Quint, l’utilisait à certains renseignements diplomatiques. Mais l’argent fondait aux mains d’Agrippa afin de subvenir à ses dépenses, il dut aussi faire de la pratique médicale, car, au dire de son familier, le docteur Jean Wier, « ne cessait de mener partout un train dispendieux ». En outre, son parent Guillaume Furbity, le Sénéchal de Lyon Henri Sohier, son confrère Chapelain, sans compter d’autres personnages influents, ne l’abandonnèrent point dans la peine et le danger.

Agrippa continuait avec Chapelain sa campagne et sa correspondance pour obtenir ses appointements. On ne cessait de promettre comme on ne cessait d’éluder la question. Un moment il croit toucher au but : l’intendant Barguin, professant pour Henri Cornélis une grande estime et pour les gens de lettres une sincère amitié, écrit à Lyon au trésorier Martin de Troyes d’avoir à liquider ce paiement. Bien mieux, c’est en vertu d’un ordre formel de la reine-mère qu’il faut presser cette solution. Averti par Chapelain, Agrippa se rend chez Martin de Troyes, qui prétend n’être pas averti. Quelques jours après, Pierre Sala, lieutenant royal et parent de l’évêque de Bazas, exhibe à Agrippa une lettre où ce prélat affirme qu’ordre de paiement avait été donné par la reine-mère à Martin de Troyes. Celui-ci, sur nouvelle insistance du philosophe, avoue qu’en effet il a des ordres pour compter des écus à quelques personnes, mais que le nom d’Agrippa ne se trouve nullement sur la liste. Bientôt on écrit d’Angoulême à Agrippa qu’un autre trésorier royal, Antoine Bullioud, fera le paiement. Ce fonctionnaire est absent, mais le pensionnaire trouve à sa place son frère Thomas, qui a bien quelques lettres où il pourrait être question de lui, mais il doit les revoir. Le lendemain, accompagné de son ami Adhémar de Beaujeu, Agrippa revient ; Thomas Bullioud sort par une autre porte et se donne du champ, laissant là se morfondre, pendant de longues heures, les deux visiteurs. La lettre écrite à Chapelain sur ce sujet par Agrippa est empreinte d’une douloureuse résignation, mais il n’ose encore donner libre cours à sa rancune.

Au milieu de ces préoccupations d’argent, la science pour lui ne saurait perdre ses droits : il ne surseoit pas un instant à sa correspondance et il ne quitte Chapelain et l’évêque de Bazas, ses dévoués protecteurs, que pour s’entretenir avec Roger Brennon, Claude Chansonnette, Le Fèvre d’Étaples et autres amis aussi anciens que fidèles. Avec eux il n’est pas question de ces banales angoisses de la vie ; on ne parle que des chères études et des espérances fondées sur les merveilleuses découvertes de l’alchimie[2]. Trois semaines se sont écoulées sans aucun règlement de sa pension. Nouvelle lettre à Chapelain : il en est réduit à ce point que, « s’il le faut », il se fera l’astrologue, le devin et le charlatan de la princesse Marguerite ; il a maintenant tout ce qu’il faut pour faire un excellent devin. La colère l’inspire ; il semble être sur un trépied, en proie à la furie divinatoire, tellement son cœur est ulcéré, tant il est surexcité par les malheurs qui l’accablent. Et il prophétise comme il le dit : il fait parvenir à la princesse des pronostics dont il vante l’infaillibilité, tout en priant Chapelain d’intercéder « afin de lui épargner la honte de ces bagatelles, de ces futilités, de ces plaisanteries ». Cette lettre tombe entre les mains de la princesse qui ne s’en montre que médiocrement satisfaite, et Chapelain l’en informe en l’engageant à écrire pour le Roi Très-Chrétien un ouvrage sur quelques questions de Christianisme que l’on ferait présenter par l’évêque de Bazas. Agrippa ne répond rien à ces avances. Il a bien d’autres soucis. Sa femme vient de tomber malade ; il craint que cette maladie ne dégénère en fièvre quarte. Cependant il récrit à Chapelain, entrevoyant encore quelques dernières lueurs d’espoir[3] dans les bonnes dispositions du trésorier Barguin dont l’avait entretenu son ami. Un fait trop évident, c’est que la Princesse ne veut plus rien savoir de lui, ce qu’il ne déplore pas trop, heureux qu’il est d’être débarrassé des opérations astrologiques qui lui pesaient sur la conscience.

Au sein de ses traverses, en plus des travaux précédemment indiqués, il a su produire encore de belles pages sur l’Incertitude et la Vanité des sciences et des arts[4] ; mais il ne va pas dédier au roi cet ouvrage, ayant rencontré, dit-il à Chapelain, un patron plus digne de l’écrivain et meilleur appréciateur de son talent. Dans cette lettre du 5 février 1827, en cette année-là qu’il passe encore tout entière à Lyon, on lit ces mots : « abandonné des hommes j’ai vu venir à moi un ange de Dieu qui m’a tiré des bouches de l’enfer et m’a fait revoir la lumière du ciel. C’est cet homme si bon dont je t’ai déjà parlé. Grâce à lui rien ne manque en ce moment...[5]. » Quel est donc cet ange ? Quel est ce secours inespéré ? On peut conjecturer qu’il fait ici allusion à ce richissime Gênois, Augustino Fornari, dont il parle dès le mois de septembre 1526 comme ayant mérité sa gratitude[6] ; c’était un grand marchand de Gênes ayant des comptoirs à Lyon et à Anvers, protecteur des hommes de lettres il avait un frère nommé Thomas[7], voyageant avec lui, un cousin nommé Nicolas fixé à Anvers[8], et des amis tels qu’Aurelio d’Aquapendente, du couvent des Augustins d’Anvers, Dom Luca, secrétaire, et Dom Bernard de Paltrineriis, majordome du Cardinal-légat Laurent Campegi, tous aussi amis d’Agrippa qui probablement devait à celui-ci ses relations avec eux. Ce Fornari n’était pas étranger à la culture des sciences occultes dont il espérait tirer parti, et il empruntait des livres au philosophe. Plus tard, étant à Ratisbonne, il le priait de lui réserver deux exemplaires de sa Philosophie occulte quand elle aura paru[9]. Ce qu’il y a de certain c’est que ce Mécène gênois a été pour beaucoup dans la détermination prise par notre aventurier, en 1527, de quitter la France pour s’établir à Anvers.

  1. Comp. Epist., IV, 54, 75 ; V. 3, 7.
  2. Après sa disgrâce Agrippa s’était peu à peu ressaisi et son esprit s’était graduellement raffermi : en 1527, on le voit traiter avec aisance des questions ardues de science (Epist., IV, 55, 60, 61, 70, 71 ; V, 2), surtout de physique et de physiologie. Il éclaircit également, d’une manière intéressante, certains points d’histoire sur l’origine des peuples, notamment de France et d’Allemagne, et sur les anciens documents qui s’y rapportent. Comme toujours il fait ici preuve d’un incomparable fonds d’érudition (Epist., IV, 55, 72 ; V, 1, 11).
  3. Epist., V, 22, lettre de Chapelain à Agrippa et réponse de celui-ci à celui-là (Epist., V, 23), Voir plus loin, pp. 81 et suiv., cette correspondance.
  4. C’est à Lyon en 1526 qu’il composa sa De incertitudine et vanitate scientiarum atque artium declamatio imprimée à Anvers en 1530 (le privilège de Charles-Quint est daté de Malines du 12 janvier 1529 vieux style (1530), en format petit in-4° éditée par Joan. Grapheus ; cette première édition, non châtrée, est inconnue de nombre de bibliographes et elle est en 170 feuillets non chiffrés, sign. A.-T. Au verso du dernier feuillet, on voit une gravure sur bois représentant la charité. Cet ouvrage est dédié à Augustin Fornari.
  5. Epist., IV, 44. — Pour échapper à la coûteuse installation d’auberge, Agrippa, en cette année-là, reçut l’hospitalité dans une maison épiscopale près du couvent des Augustins, où il demande qu’on lui adresse certains messages secrets (Epist., V, 12).
  6. Idem, V, 3. Comp. id., VII, 22.
  7. Idem, VII, 10, 23.
  8. Idem, V, 63. Conf. id., VII, 2, 7, 21. Ce Nicolas, par une lettre du 17 oct. 1527, presse Agrippa, encore en France, de venir à Anvers.
  9. Idem, VII, 10. Conf. id., VII, 2, 7, 15, 22. Leur correspondance dure plusieurs années. (Voir p. 414 et suiv., II, op. omnia.)