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Henri Cornélis Agrippa/Lettre LXIV

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LXIV
Agrippa à son protecteur le Cardinal Laurent Campegio.

Bonn, novembre 1532.

Je sais devoir à votre Éminence une reconnaissance des plus vives, des plus durables, tant pour la bienveillance dont elle m’a toujours honoré et les bienfaits dont elle m’a comblé, que pour l’appui qu’elle m’a donné contre ces gens qui avaient irrité et presque tourné contre moi César[1] et sa cour, au point que j’en étais arrivé à deux doigts de ma ruine. Révérend Père, pardonnez-moi encore si j’emploie les termes les plus forts, l’invocation la plus ardente pour vous prier de me rendre encore de nouveaux services. Je viens aujourd’hui vous supplier, pontife vénérable, vous, si remarquable par votre science et votre piété, de ne pas vous déjuger dans la protection que vous voulez bien accorder à Agrippa, votre client depuis tant d’années. Daignez me continuer votre faveur. Ce qui me fait recourir à vos bons offices, c’est une nécessité qui me dispense de toute honte.

Par ordre de l’empereur et sur vos conseils, je dois me laver de l’accusation d’impiété. Il me faut donc affronter de véritables adversaires, livrer un vrai combat. Me taire, ce serait reconnaître que cette accusation est fondée ; si je n’en tiens pas compte, je porte un coup irrémédiable à ma bonne réputation. Il est extrêmement périlleux pour moi de reculer devant une bataille acharnée d’autre part, je ne puis le faire sans porter coups et blessures à mes adversaires. Aussi me semble-t-il très dangereux de descendre dans l’arène sans l’appui d’un protecteur d’une vaste et solide érudition, d’un jugement sûr et droit.

Voici donc mon Apologie contre les calomnies de quelques docteurs de Louvain. Sur la promptitude que j’ai apportée à y répondre il n’est pas de meilleurs témoins pour l’attester que l’honorable Seigneur Lucas Bonifius, votre secrétaire, qui a vu, qui a lu une partie assez grande de cette apologie ; et le vénérable Don Bernard de Paltrineriis, majordome de Votre Éminence, dans la chambre duquel, par un travail assidu de nuit et de jour, je l’ai achevée si vite que, l’opuscule de mes adversaires m’ayant été présenté le 15 décembre[2], j’ai pu terminer mon apologie avant les dernières calendes de février. J’ai pu également la donner au Président du Parlement de Metz. Mais je ne devais pas la publier avant qu’un décret de ce même Sénat ne m’ait autorisé à la transcription de ces articles calomnieux contre moi. Malgré cela, le châtiment a devancé le jugement et l’instruction de cette affaire : sans connaître la cause, sur de simples soupçons, j’ai été condamné par des gens qui, mettant de côté l’autorité du Parlement, se sont arrogé le droit de juger, gens qui, étant mes accusateurs et mes ennemis, ne cherchaient pas tant à me juger qu’à me faire perdre ma cause. Voilà plus de dix mois que j’attends en vain ce décret du Parlement. Je ne serai donc pas si prodigue de mon honneur, si cruel pour ma réputation, si lâche déserteur de mon innocence pour paraître accepter par mon silence une accusation si cruelle d’hérésie, d’impiété, de scandale, que ces hommes pervers, falsificateurs éhontés de mes écrits, ennemis acharnés de ma renommée m’ont lancées à la face.

Ne suis-je donc pas forcé, avant le jugement, de la publier après en avoir revu quelques passages et ajouté quelques compléments, tout cela sous l’autorité de votre nom ? Je le fais avec d’autant plus d’assurance que Votre Éminence m’a encouragé à répondre, à me laver d’accusations si horribles, en me recommandant toutefois modération et douceur. Par suite de cette dernière recommandation, je n’ai pu répondre avec autant de franchise, autant de véhémence que ces perfides calomniateurs l’avaient mérité. Ces gens-là, vous le savez bien, n’ont pas seulement procédé contre moi par des articles calomnieux ; ils ont adopté aussi mille moyens détournés pour me nuire en secret, allant jusqu’à des accusations capitales, employant des ruses, des fourberies assaisonnées d’aconit, subornant l’un et l’autre. Ils ont répandu contre moi tant de venin mortel soit à la Cour de l’Empereur auprès de puissants personnages, soit dans les chaires devant une foule ignorante, qu’il m’est difficile de garder mon sang-froid en face de persécutions si odieuses. Certaines de leurs calomnies sont telles qu’elles feraient sortir de son naturel l’homme le plus patient ; puis-je, dois-je même y rester insensible ? Aussi, dans la dite Apologie, si je parle un peu trop librement contre ces gens malfaisants, ne suis-je pas en droit de le faire, d’autant plus que je ne cache point mon nom et que l’Empereur m’a donné ordre de me défendre contre ces calomnies, ces accusations, ces injures ?

Du reste, ils les ont répandues au mépris de toute autorité en anonymes, en m’attaquant lâchement par derrière. Certes, je n’ignorais pas, au début de ma déclamation[3], que je récolterai la haine comme récompense de mon savoir, que je rencontrerai, étant opposé à leurs opinions, la férocité sauvage des Gymnasiarques, la politesse hypocrite des Sophistes, la fureur de nos Professeurs, les embûches des Scolastiques, les ruses des pseudo-Moines. J’avais bel et bien prévu tout cela ; mais jamais je n’aurais pu m’imaginer que, contre l’habitude des gens érudits et honnêtes, ils ne se contenteraient pas de discuter simplement mes idées, de prendre la plume pour détruire mes conclusions, ou de me provoquer à une discussion solennelle et publique, sans avoir recours à des insinuations perfides, à d’insignes calomnies pour me flétrir dans la bonne opinion de l’Empereur. Je n’ai pu ainsi leur faire voir ce dont j’étais capable comme s’ils avaient écrit et discuté ouvertement contre moi. À coup sûr, je ne redoute point leur science, mais je crains leur violence. Je n’ignore pas quel danger je cours au milieu de cette meute d’ennemis contre lesquels la lutte que j’ai entreprise me semble devoir être éternelle, surtout lorsque je vois que leur incroyable tyrannie reste impunie. Or, les professeurs d’Universités avaient coutume autrefois de me convier à des discussions publiques ; — confus maintenant de l’insuffisance de leur savoir, ils les ont prises en horreur et prétendent vaincre par la violence ce qu’ils devraient réfuter par le raisonnement.

Je connais ceux dont dépend l’opinion de César, quels sont les Théologiens qui l’assistent ; je sais combien la vérité est odieuse, mais elle triomphera devant un juge équitable ; l’innocent ne sera pas effrayé par l’accusation ; il est cependant pénible et dangereux de plaider sa cause par devant ses adversaires.

Si l’Empereur était au courant de toutes les circonstances concernant mon affaire, de toutes les injures que j’ai reçues, s’il connaissait mes écrits par lui-même, peut-être son esprit serait-il mieux disposé à mon égard il ne me regarderait pas comme le dernier des hommes ; — mais, la plupart du temps, à la Cour des rois, la méchanceté des détracteurs a plus de puissance que le crédit des gens de bien. Celui qui calomnie n’est pas seulement coupable, mais encore celui qui prête l’oreille à la calomnie. Ces accusations ne m’auraient certainement pas atteint, ces mauvaises langues n’auraient pas réussi à me nuire, si elles n’avaient pas rencontré des oreilles ouvertes au mal. Mais j’ai confiance en mon innocence. Je ne serai point convaincu de crime et je ne fais qu’un seul vœu : celui d’avoir un juge à la fois intelligent et impartial, comme vous, par exemple. En conséquence, je prie et supplie à nouveau Votre Éminence de ne pas me fermer son cœur, et, bien que vous soyez accablé d’affaires nombreuses et des plus importantes, qu’elle m’accorde un peu de son temps pour prendre connaissance de mes écrits et de mes réponses, jusqu’à ce qu’elle possède à fond ma cause. N’envisagez pas avec peine que je vous réclame comme mon protecteur dans un procès que, sans doute, bien des gens vous dépeindront comme odieux. Il ne peut vous déplaire de lutter contre de perfides faussaires, contre des sycophantes impies et criminels, pour prendre la défense de la Piété et de la Bonne Foi. Fasse Dieu que son Église soit purgée de la souillure de tous ces hérétiques et des ténèbres des Sophistes ! Puisse-t-elle recouvrer son antique splendeur ! Puissiez-vous y trouver vous-même salut, gloire et prospérité ! Adieu, le plus cher des amis.

  1. Charles-Quint.
  2. Le 15 décembre 1531.
  3. De vanitate scientiarum et artium.