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Henri Cornélis Agrippa/XIV

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XIV

L’ouvrage principal qu’Agrippa venait de faire paraître faisait grand bruit. Est-ce à cela qu’il faut attribuer les démarches que l’on fit alors auprès de lui, démarches qui toutes s’adressaient bien plus à l’écrivain qu’au médecin. Rien n’autorise à rejeter cette opinion. Jadis, réduit pour vivre aux derniers expédients, le voici maintenant en bonne voie. Ira-t-il en Angleterre où l’appelle Henri VIII par l’entremise du Chancelier Gattinara ? Obéira-t-il à son protecteur, l’éminent diplomate Eustache Chapuys, qui lui conseille, au nom de Charles-Quint, de prendre la défense de Catherine d’Aragon menacée d’un divorce éclatant ? Chapuys, pour l’attirer dans son parti, s’y prend avec habileté. Il commence par le féliciter de son nouveau livre ; puis longuement, il lui explique les avantages qu’il pourrait retirer des services à rendre à l’empereur en cette circonstance[1]. Agrippa, depuis longtemps édifié sur la reconnaissance des grands de la terre, sait bien qu’en épousant le parti du roi d’Espagne il s’aliénera pour toujours le roi d’Angleterre. Voulant rester neutre, il lutte contre les arguments réitérés de l’ambassadeur.

Un troisième, puis un quatrième moyen d’échapper à cette alternative lui sont offerts. Le troisième vient du marquis de Montferrat, mince personnage vis-à-vis de la grandeur impériale. Il opte pour la Gouvernante des Pays-Bas, Marguerite d’Autriche, qui réside à Bruxelles. Au nom de l’empereur il accepte d’elle les titres de Bibliothécaire et d’Historiographe[2]. Afin de fournir une preuve de son aptitude à ces fonctions, Cornélis écrit le récit du Couronnement de Charles-Quint[3], morceau de style qui n’a rien de commun avec l’histoire. C’est un compte-rendu minutieux de la manière dont se passait au xvie siècle cette cérémonie, intéressante pourtant par l’éclat des couleurs, le pittoresque et la pompe exigée par le protocole, comme aussi par la multiplicité des grands personnages qui y prennent part selon leur rang. Ce n’était là d’ailleurs que le prélude de plus sérieux travaux pour lesquels il s’empressait de demander communication de documents inédits.

Charles-Quint ayant eu son cadeau littéraire, il était juste que la gouvernante des Pays-Bas eût le sien. Si Marguerite de Valois, alors qu’elle préparait son mariage avec Henri de Navarre, reçut d’Agrippa un opuscule Sur le sacrement du mariage, accueilli comme une ironie, Marguerite d’Autriche reçut la primeur d’édition de la fameuse dissertation sur la Supériorité du sexe féminin[4], qui, depuis longtemps composée, devait être au début dédiée à la princesse française, mais dont les moines, après l’affaire Catilinet, avaient empêché la publication.

  1. La correspondance d’Eustache Chapuys avec Agrippa, qui se compose de 15 lettres, imprimées dans les Epistolæ familiares, appartient à deux époques distinctes la première comprend onze lettres de 1522 à 1525, la seconde en fournit quatre, du 26 juin au 25 novembre 1531. Voir pour celle-ci Epist., VI, 19, 20, 29, 33 ; — Doc. trad., plus loin pp. 77, 81, 84, 85, 87, 103, 105, 113 et 121.
  2. Les archives départ. du Nord, à Lille, conservent une lettre autographe d’Agrippa au grand conseil de Malines et des comptes de finances où l’on voit que Charles-Quint a donné à son historiographe la somme de 50 livres en 1532 pour « furnir aux despenses qu’il a faiz par cause de sa retenue au dict estat ». Les lettres-patentes du 29 décembre 1529, par lesquelles l’empereur élevé Agrippa aux fonctions d’indiciaire et d’historiographe impérial avec pension annuelle de livres, sont aux Archives Royales de Bruxelles, où je les ai consultées.
  3. Le De duplici coronatione Cæsaris apud Bononiam historiola fut imprimé à Anvers et dédiée, en 1530, à Marguerite d’Autriche, morte peu de temps après, en décembre 1530.
  4. Ouvrage composé à Dôle en 1509 et imprimé à Anvers en 1529, chez Michel Hillenius, dans un recueil in-8° contenant les petits traités de Cornélis Agrippa.