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Henri Cornélis Agrippa/XVI

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XVI

Pendant qu’il était en prison, il reçut d’Eustache Chapuys, alors ambassadeur impérial à Londres, chargé par Charles-Quint de s’opposer au fameux divorce qui préoccupait l’Europe entière, une lettre où ce diplomate lui redemandait le concours de sa plume impétueuse pour défendre Catherine d’Aragon. Cette fois, Agrippa, qui ne sait plus que devenir, est trop heureux d’accepter. Rendu à la liberté, il s’empresse d’adresser une lettre à l’empereur qui ne lui fait aucune réponse. Il envoie d’autre part à Érasme un exemplaire de l’Incertitude et de la Vanité des Sciences et des Arts, dans l’espoir que le témoignage public d’un écrivain aussi universellement admiré et respecté pourra le mettre à l’abri d’autres persécutions ; mais le célèbre auteur de l’Éloge de la Folie lui déclare nettement « qu’il tient à vivre tranquille, que sa vie n’a été que trop agitée, et qu’il n’éprouve nullement le besoin de renouveler pour un autre des polémiques qu’il a tant de fois soutenues pour lui et ses amis, et où il n’a pas toujours eu le dessus ». Et il rappelle à ce propos la déplorable histoire de cet honnête Berguin qui fut brûlé à Paris pour avoir traduit en français un de ses ouvrages. De guerre lasse, Agrippa va consacrer sa plume à Catherine d’Aragon ; mais Eustache Chapuys ne lui en parle plus, et la proposition semble tomber d’elle-même, à moins de constater ici une lacune dans la correspondance des deux amis.

Agrippa avait un autre puissant protecteur dans le Prince-Électeur Archevêque de Cologne, auquel il avait dédié la Philosophie occulte en 1531 ; il est appelé auprès de ce prélat[1], mais on perd presque sa trace pendant ce séjour à Cologne. Ses correspondances avec le cardinal Campegi, Érasme et l’un de ses amis de Ratisbonne, Mélanchton, ne parlent que des querelles qu’il se voit obligé de soutenir contre les Théosophistes de Louvain à propos des propositions de libre-penseur contenues dans ses ouvrages[2].

Il n’a pas non plus abandonné la prétention, d’ailleurs naturelle, de se faire payer ses services d’historiographe et de bibliothécaire qu’il a rendus à Marguerite d’Autriche et à l’empereur[3] ; il y tient d’autant plus « qu’il redoute fort ses créanciers qui contrarient tous ses mouvements ». Quant au troisième mariage qu’il avait contracté à Malines, il n’avait point amélioré son sort, puisque, après cette union peu favorable sous tous rapports, il est plus pauvre qu’auparavant. Aucune mention n’en est faite dans ses lettres et l’on en est réduit sur ce point à cette affirmation de Jean Wier : « ubi conjugem Mechlinensem Bonnæ repudiasset anno tricesimo quinto supra sesquimillesimum[4]. »

Quittant furtivement Malines, il s’était sauvé, en mars 1532, dans les États et sous la protection souveraine de l’Électeur de Cologne. La cause de ce brusque départ n’était point sa disgrâce à la cour des Pays-Bas, mais la vulgaire nécessité de se mettre à l’abri des poursuites de ses créanciers[5]. Au courant de l’été de cette même année, il reparaît un instant en Brabant, puis il vient à Francfort en septembre, et ensuite à Bonn, où il finit par s’établir définitivement[6] et y passe la majeure partie des trois dernières années de sa vie. De cette résidence, il pousse activement une réimpression de ses ouvrages, dont le succès devenait retentissant ; il fonde une grande espérance sur ces nouvelles éditions, mais il espère sans le grand inquisiteur Conrad d’Ulm, qui vient de lui susciter de gros ennuis, en interdisant la seconde édition de ses œuvres. Protestant énergiquement contre ce véto, Agrippa objecte qu’il est nanti d’une autorisation écrite et scellée du sceau impérial : il en réfère au sénat de Cologne dans un plaidoyer habile et fougueux qui n’est guère qu’une répétition de ceux dont on a déjà parlé. Entre temps, il adresse à Marie, reine de Hongrie, un long factum[7], sorte de panégyrique de sa propre vie, fait par lui-même, où il étale avec une superbe audace, mais non sans une certaine éloquence parfois élevée, son profond dévouement à l’empire « qu’il a préféré servir malgré les avantages exceptionnels dont il avait été comblé par la cour de France... » Quelle palinodie La reine fut-elle ou non touchée de ses doléances ? Il ne paraît pas qu’elle lui soit venue en aide dans sa présente détresse. Nul doute que les moines, ses ennemis, n’aient encore indisposé à son égard la nouvelle gouvernante des Pays-Bas, comme ils l’avaient fait de Louise de Savoie, de Marguerite d’Autriche et des empereurs Ferdinand V le catholique[8] et Charles-Quint.

L’archevêque de Cologne, Hermann de Wiede, auquel Agrippa se recommande pour le soutenir dans sa récente querelle[9], n’ose pas y intervenir, bien qu’il soit un de ses plus dévoués protecteurs. Henri Cornélis en appelle à Érasme et ce rusé critique, avec une prudence mal dissimulée, lui conseille de se retirer de ces nouveaux embarras, s’il en est temps encore ; s’il est trop engagé dans la mêlée pour en sortir sans y laisser quelque chose de son honneur ou de sa réputation, de combattre alors de loin comme d’une tour, et de bien viser l’ennemi. Est-ce pour suivre ce conseil, est-ce par fatigue morale, par dégoût, qu’Agrippa semble soudain renoncer à la lutte ? Il part. On le retrouve peu de temps après avec le Prince-Archevêque aux eaux thermales de Wertrigies[10]. C’est la localité d’où est datée la dernière des Epistolæ familiares. Que devient-il ?

  1. Une lettre d’Agrippa à Érasme, datée de Cologne, du 17 mars 1531, dit : « Je resterai encore ici un mois, puis retournerai en Brabant. » — Voir cette lettre traduite, p. 113.
  2. Apologia pro defensione declamationis de Vanitate scientiarum contra Theologistos Lovanienses, dans les œuvres comp. d’Agrippa, tome II, p. 257.
  3. Voir Archives de Lille, Comptes des finances de 1532, folio 216, que nous avons déjà indiqué précédemment, p. 35, note 2.
  4. Wier, De magis, chap. 5, p. 111.
  5. Epist., VII, 21.
  6. Dans une grande maison, et c’est la dernière qu’on lui connaisse (Epist., VII, 14. 15, 16, 18). De là il correspond encore avec Dom Luca Bonfius, secrétaire du cardinal Campegi, et avec Dom Bernard de Paltrineriis, son majordome (Epist., VI, 30 ; VII, 2, 3, 7, 8, 14, 15, 22).
  7. Ce mémoire avait pour objet d’obtenir le payement ultérieur de sa pension de 200 livres comme fonctionnaire impérial et la remise à ses créanciers des arrérages qui lui étaient dus, mais il en profite pour rappeler à grands traits son curriculum vitæ présenté sous un jour favorable à sa personne. Il y avait joint les lettres de l’ambassadeur Chapuys et remis à Khreutter le tout afin qu’il le lise à la Reine. La lettre à Khreutter et la requête à la gouvernante des Pays-Bas ne portent point de date, mais ces deux pièces sont antérieures à Noël 1532.
  8. 1452-1516.
  9. La correspondance avec ce prélat se compose de 10 lettres des années 1531, 1532, 1533.
  10. Ou Bertrich.