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Henri Cornélis Agrippa/XVII

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XVII

Obéissant sans doute à des sollicitations amicales ou peut-être à cette réelle sympathie qu’il avait depuis sa jeunesse éprouvée pour la France, où du reste il avait des parents, il a l’idée funeste de revenir à Lyon. C’était se jeter tête baissée dans la fournaise. Il est cependant vrai que le temps était loin où, par ses écrits mordants, par ses menaces, ses violentes satires contre la cour de Louise de Savoie, il s’était attiré de si tenaces rancunes ; jusqu’à un certain point il avait bien le droit de les croire apaisées, sinon complètement éteintes. Malheureusement pour l’infortuné philosophe, le souvenir en subsistait encore et, dès son arrivée à Lyon, il est appréhendé au corps et incarcéré. Ce n’est que sur la pressante intervention de hauts personnages qu’il peut à nouveau sortir de prison.

Rendu à la liberté, il va se réfugier à Grenoble, où il mourut inopinément en 1535 à l’âge de 49 ans, dans la maison de François de Vachon de la Roche, alors Président au Parlement du Dauphiné. Cet hôtel particulier était situé rue des Clercs. Ainsi finit cette triste vie d’aventures à travers le monde et les cours.

Le pauvre écrivain, blâmé par les uns, loué par les autres, fut pieusement inhumé dans l’église des Frères-Prêcheurs. En 1562, cette église de Grenoble fut détruite par les protestants ; mais, au temps de Guy Allard, une pierre carrée indiquait, encore exactement le lieu de la sépulture de l’ami d’Érasme et d’Eustache Chapuys. Sa mort prématurée a donné lieu aux légendes les plus absurdes qu’ont su relever Bayle et les plus récents biographes, afin de rendre au trop célèbre aventurier sa véritable physionomie. Mais c’est dans son ample correspondance qu’on peut seulement la surprendre avec sincérité et, quant à son prétendu rôle de magicien, sa meilleure défense est dans ces paroles d’un autre philosophe, avec lequel il a de l’analogie dans le caractère, les aventures et les idées, ce Lucius Apulée du temps d’Adrien : « J’estime qu’une âme humaine peut très bien, au moyen d’incantations qui l’évoquent hors d’elle-même ou d’odeurs qui la séduisent, être endormie et extériorisée, au point d’oublier la réalité présente ; que, perdant peu à peu le souvenir matériel du corps, elle peut être ramenée, rendue à sa nature évidemment immortelle et divine, et que, en cet état d’assoupissement, elle peut présager l’avenir. » L’art d’Apulée commence là où s’arrête celui du médecin[1]. On ressent l’intime sentiment d’Agrippa à cet égard dans une de ses lettres à Aurélien d’Aquapendente[2], où il lui enseigne « de ne pas se fier aux livres ; on y voit vanter l’irrésistible pouvoir de la magie, les prodiges de l’astrologie, les merveilles de l’alchimie et cette fameuse pierre philosophale... toutes choses vaines et mensongères si on les prend à la lettre... mais le sens vrai de tout cela se trouve ailleurs ; il est voilé par de profonds mystères que nul docteur n’a jamais clairement expliqués... de là les inutiles efforts de ceux qui cherchent sans discernement à pénétrer les secrets de la nature et qui, s’ignorant eux-mêmes, cherchent au dehors ce qu’ils ont en eux. Ces prodiges annoncés avec tant de hardiesse par les mathématiciens, magiciens, alchimistes et nécromanciens, il dépend de nous de les accomplir et nous le pouvons sans crime, sans offenser ni Dieu, ni la religion. C’est en nous-mêmes qu’est le magicien : Spiritus in nobis qui viget, illa facit. »

  1. Paul Vallette, l’Apologie d’Apulée, 1 v. 8°, Paris, Klincksieck éditeur, 1908. Conf. Journal des savants, mai 1909, p. 237.
  2. Lettre datée de Lyon, du 24 septembre 1527 (Epist., V, 14).