Histoire comique/X

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Calmann-Lévy (p. 186-224).



X


Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains.

Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et couvert de fleurs : Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée, Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay, le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef.

Les chantres poussaient les cris lamentables du Kyrie eleison ; le prêtre baisa l’autel, se tourna vers le peuple et dit :

— Dominus vobiscum.

Romilly, enveloppant du regard le public :

— Chevalier a une bonne salle.

— Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l’air en deuil, elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.

Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux :

— Remarquez, dit-il, que sur l’autel et autour du cercueil, on allume, en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard et qu’ainsi l’on offre au Seigneur de l’huile à quinquet pour de la cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies. L’observation n’est pas de moi ; elle est, je crois, de Renan.

Le célébrant, à droite de l’autel, récitait à voix basse :

— Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent.

— Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin ? demanda Durville à Romilly.

— C’est Regnard : il n’y sera pas plus mauvais que Chevalier.

Pradel tira Trublet par la manche :

— Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l’âme soit immortelle.

Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d’un renseignement personnel.

— Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que disait à ce sujet l’oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L’un disait : « L’âme des oiseaux est immortelle.— Ce n’est pas douteux, répliqua l’autre. Mais ce qui ne se conçoit pas, c’est que des êtres qui n’ont ni bec ni plumes, qui n’ont pas d’ailes et qui marchent sur deux pieds, croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle. »

— C’est égal, dit Pradel, d’entendre l’orgue, ça me f… Des idées pieuses.

— Requiem æternam dona eis, Domine.

L’auteur célèbre de la Nuit du 23 octobre 1812 apparut dans l’église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il fallait qu’enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes pour passer comme il le fit en un clin d’œil du député Morlot qui, libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée sous le catafalque.

Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes des paroles agiles :

— Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un rôle excellent, et va se suicider comme une gourde ? Il se brûle la cervelle l’avant-veille de la première. Il nous oblige à faire un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin ! Il était diablement mauvais. Mais c’est une justice à lui rendre : il sautait bien, l’animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd’hui à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et sache grimper sur les toits. Pourvu qu’il ne nous claque pas dans les mains, comme Chevalier ! S’il allait aussi se suicider, celui-là ! Ne riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon Marino Faliero, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la première représentation. On m’en donne un troisième, il attrape la fièvre typhoïde… Ma petite Nanteuil, je te confierai une magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j’ai juré mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce théâtre-ci.

Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté de l’Épitre, montrant à des confrères l’épitaphe de Racine, scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville, il rappelait l’histoire de cette pierre ; il disait que le poète avait été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied de la fosse de M. Hamon, et qu’après la destruction de l’abbaye et la violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l’écu au cygne d’argent, l’inscription composée par Boileau et mise en latin par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808.

— La voici ! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les fragments et refait les lettres qui manquaient.

Sur ce sujet il s’étendait avec sa vivacité et son abondance coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits curieux et d’amusantes historiettes, animant l’histoire et passionnant l’archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de la cérémonie.

— Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. Hic jacet nobilis vir Johannes Racine. Ce n’est pas vrai ! Ils font mentir l’épitaphe de l’honnête Boileau. Le corps de Racine n’est pas à cette place. Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant. Quels idiots !

Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.

— Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n’aura jamais assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit, conserva…

Il improvisa un second cours familier d’archéologie lapidaire, plus brillant que le premier, fit de l’histoire de Pascal un drame amusant et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans l’église.

Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le Dies iræ grondait comme un orage :

Mors stupebit et natura,

Quum resurget creatura

Judicanti responsura.

— Dites donc, Dutil : comment cette petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme Chevalier ?

— Votre ignorance du cœur des femmes m’étonne.

— Herschell était plus jolie quand elle était brune.

Qui Mariam absolvisti

Et latronem exaudisti

Mihi quoque spem dedisti.

— Il faut que j’aille déjeuner.

— Est-ce que vous connaissez quelqu’un qui connaisse le ministre ?

— Durville est claqué. Il souffle comme un phoque.

— Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse dans les Trois Magots, je vous assure.

Inter oves locum presta,

Et ab hœdis me sequestra,

Statuens in parte dextra.

— Alors, c’est pour Nanteuil qu’il s’est fait sauter le caisson ? Une petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d’eau chaude !

Le célébrant mit le vin et l’eau dans le calice et dit :

— Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti…

— Est-ce que, vraiment, docteur, il s’est tué parce que Nanteuil ne voulait plus de lui ?

— Il s’est tué, répondit Trublet, parce qu’elle en aimait un autre. L’obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la mélancolie.

— Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il s’est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.

— Il n’y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible d’attirer à tout prix l’attention sur eux. L’année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu’on battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l’engrenage son bras, qui fut broyé jusqu’à l’épaule. Le médecin qui l’avait amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s’était ainsi mutilé. L’enfant avoua que c’était pour qu’on fît attention à lui.

Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec impatience qu’il y eût assez d’eau bénite, de cierges et de prières latines sur le mort pour qu’il s’en allât bon et résigné. Elle l’avait revu, cette nuit, et elle pensait qu’il était revenu parce que les prêtres n’avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de paix. Puis, songeant qu’un jour elle mourrait aussi et serait couchée comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna d’épouvante et ferma les yeux. L’idée de la vie était si puissante en elle qu’elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre, des paroles qu’elle ne comprenait pas et qui la rassuraient :

« Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer et des profondeurs de l’abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l’enfer ne les ensevelisse pas et qu’ils ne tombent pas dans les ténèbres ; mais que saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte, que vous avez promise à Abraham et à sa postérité… »

Au moment de l’Élévation, l’assistance, pénétrée d’un vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa les conversations particulières et affecta quelque apparence de recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis, après le dernier évangile, quand, l’office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes, s’approcha du catafalque au chant du Libera, il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l’on se bouscula un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété, la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état :

— Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la Comédie-Française.

— Pas possible !

— L’engagement est signé.

— Comment a-t-elle obtenu ça ?…

— C’est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui commença une histoire très scandaleuse.

— Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi.

— Je la vois bien ! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu ?

Marie-Claire coula dans l’oreille de Durville une nouvelle extraordinaire :

— On dit qu’il s’est suicidé. Eh bien ! ce n’est pas vrai. Il ne s’est pas suicidé du tout. Et la preuve, c’est qu’on l’enterre à l’église.

— Alors ? demanda Durville.

— Monsieur de Ligny l’a surpris avec Nanteuil et l’a tué.

— Allons donc !

— Je t’assure que je suis bien informée.

Les conversations devenaient vives et familières.

— Vous voilà, vieux marcheur !

— La recette baisse déjà.

— Stella s’est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de la commission du budget.

— Je lui avais pourtant dit, à Herschell : « Le petit Bocquet, ce n’est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux. »

Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les rayons délicieux d’un soleil d’hiver descendirent sur les visages des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures célèbres ; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et, dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds, accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient lentement des regards mornes, tandis qu’un collégien contemplait avec ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque de Fagette.

Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait avec Constantin Marc et quelques journalistes :

— … Monsieur de Ligny ? Il était assidu chez moi bien avant de connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers parce qu’il était très convenable. C’est une justice à lui rendre : il a d’excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que possible. Enfin, un jour, il me déclara qu’il était amoureux fou de moi. Je lui répondis que, puisqu’il me parlait sérieusement, je ferais de même ; que j’éprouvais un vrai chagrin de le voir dans cet état ; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j’en étais vivement contrariée ; que j’étais une femme sérieuse, que j’avais arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était désespéré. Il m’annonça, qu’il partait pour Constantinople, qu’il ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s’en aller. Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l’aimais et que je voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre. Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du regret, du dépit, que sais-je ? dans l’espoir de me rendre jalouse, répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment ils se mirent ensemble. J’en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes les meilleures amies du monde.

Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les degrés et se donnait l’illusion d’entendre la foule murmurer : « C’est la Doulce ! »

Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un beau mouvement de charité chrétienne, l’enveloppa de son manteau, en disant avec des sanglots :

— Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été bénie par le pape. C’est un père dominicain qui me l’a donnée.

Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis qu’elle recommençait d’aimer, sortit la dernière. Durville lui serra la main.

— Ce pauvre Chevalier ! murmura-t-il.

— Ce n’était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette manière. Ce garçon n’avait pas d’éducation.

Le corbillard se mit en mouvement dans l’ombre colossale du Panthéon et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures. Nanteuil, malgré l’avis contraire de madame Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé de place.

Le temps était beau. On causait familièrement derrière le corbillard.

— Mais c’est au diable bouilli, le cimetière !

— Montparnasse ? Trente minutes au plus.

— Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française ?

— Est-ce que nous répétons aujourd’hui ? demanda Constantin Marc à Romilly.

— Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu’à cinq heures. Ce soir, je joue ; demain, je joue ; dimanche, je joue en matinée et le soir… Nous autres comédiens, nous n’avons jamais fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne…

Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l’épaule :

— Ça va bien, Romilly ?

— Et vous, Meunier ?… Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre travail, notre talent, un morceau de notre vie s’écroule avec… Et ce que j’en ai vu de ces éboulements ! Que de fois la pièce s’est abattue sous moi, comme une rosse, et m’a fichu par terre ! Ah ! si l’on n’était puni que de ses fautes !…

— Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens autant que de nous-mêmes ? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas, par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s’élançait de haut vol ? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous ne sommes pas saisis de trouble et d’angoisse à cette pensée que notre sort n’est pas assuré par notre propre valeur, mais qu’il dépend de ceux qui combattent avec nous ?

— C’est la vie, cela ! dit Constantin Marc. En toute entreprise, partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.

— Il n’est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber son drame lyrique de Pandolphe et Clarimonde. Mais cette iniquité nous révolte.

— Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc. Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons obéir, que nous devons adorer, c’est l’injustice, l’auguste, la sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur, fortune, génie et grâce. C’est une faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer sous son vrai nom.

— C’est bizarre, ce que vous dites là ! fit le doux Meunier.

— Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du parti de l’injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel, injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice ? L’opinion publique, qui n’est pourtant pas bien intelligente, le sens commun, qui n’est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu’ils étaient au rebours de la nature, de la société, de la vie.

— Certainement, dit Meunier, mais la justice…

— La justice n’est que le rêve de quelques imbéciles. L’injustice, c’est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce renferme en elle toutes les vérités humaines et divines.

— Vous avez la foi ? demanda respectueusement Romilly.

— Je n’ai pas la foi, mais je voudrais l’avoir. Je la considère comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes, et je n’ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans me dire : « Je donnerais tout ce que j’ai, ma maison, mes champs, mes bois, pour être aussi bête que cet animal-là. »

Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le décorateur :

— Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n’étaient pas bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie, s’assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs doigts rouges, s’écria : « J’ai découvert la vraie manière de jouer le drame. Personne jusqu’ici n’a su jouer le drame, personne, entendez-vous ! » Et il nous conta sa découverte : « Je viens de la Chambre. On m’avait fait grimper à l’amphithéâtre. Je voyais les députés grouiller comme des insectes noirs au fond d’un puits. Tout à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l’air de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes et fermait les poings. Il était comique, quoi ! Il avait l’accent méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C’était superbe ; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles ; la salle faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit : « Ce qu’il fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l’âme. » Et le pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. « On verra », disait-il.

À l’angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s’approcha de Meunier :

— Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette ?

— S’il l’aime, ce n’est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours, au théâtre, il m’a demandé : « Qu’est-ce que c’est que cette petite blonde ? » Et il montrait Fagette.

— Je ne sais d’où vient, disait le courriériste d’un journal du soir au courriériste d’un journal du matin, cette manie que nous avons de calomnier l’humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de braves gens que je découvre. C’est à croire que les hommes ont la pudeur du bien qu’ils font, et qu’ils se cachent pour accomplir des actes de dévouement et de générosité… N’est-ce pas votre avis ?

— Moi, répondit le courriériste d’un journal du matin, chaque fois que j’ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au figuré, j’ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup la société se retournait comme un gant et qu’on en vît le dedans, nous tomberions tous évanouis de dégoût et d’effroi.

— Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j’ai connu sur la Butte l’oncle de Chevalier. Il était photographe et s’habillait comme un astrologue. C’était un vieux fou qui envoyait toujours à un client le portrait d’un autre. Les clients réclamaient… Mais pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient ressemblants.

— Qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Il a fait faillite et il s’est pendu.

Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de Trublet, profitait encore de l’occasion pour se renseigner sur l’immortalité de l’âme et la destinée de l’homme après la mort. Il n’obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait :

— Je voudrais savoir.

À quoi le docteur Socrate répondait :

— Les hommes ne sont pas faits pour savoir ; les hommes ne sont pas faits pour comprendre. Ils n’ont pas ce qu’il faut pour cela. Un cerveau d’homme est plus grand et plus riche en circonvolutions qu’un cerveau de gorille, mais il n’y a de l’un à l’autre aucune différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le chien sur l’univers nous amuse et nous flatte ; c’est peu de chose en soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.

Mais Pradel n’écoutait plus. Il récitait mentalement le discours qu’il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.

Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent l’avenue de l’Observatoire, le tramway lui céda le passage, par respect pour la mort.

Trublet en fit la remarque.

— Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu’ils estiment justement que, s’il est respectable de mourir, chacun est assuré d’être respectable du moins en cela.

Les comédiens émus s’entretenaient entre eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement, d’une voix profonde, révélait le drame :

— Ce n’est pas un suicide. C’est un crime passionnel. Monsieur de Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche.

— Nanteuil est blessée ?

— Légèrement.

— Monsieur de Ligny sera poursuivi ?

— On étouffera l’affaire, et l’on aura raison. Mais je suis exactement informé.

Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers. Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide.

— Il s’est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait Falempin. Il n’était que blessé. Le médecin l’a dit : si on lui avait donné des soins à temps, on l’aurait sauvé. Mais ils l’ont laissé sur le plancher, baignant dans son sang.

Et madame Doulce dit à Ellen Midi :

— Moi, il m’est arrivé bien souvent de m’approcher d’un lit de mort. Alors je m’agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée d’une sérénité céleste.

— Vous avez de la chance ! lui répondit Ellen Midi.

Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils avaient franchi les confins de la vie et qu’ils étaient chez les morts. A leur droite, s’étendaient les marbriers et les fleuristes funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d’immortelles en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée par la Ville et l’État et pauvrement enjolivée par la piété des familles.

Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers ailés, ils passèrent. Le char s’avança lentement sur le sable qui criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts, avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes des noms célèbres ou regardaient la statue d’une jeune fille assise, un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes l’âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes l’affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie l’espérance et la probabilité d’un long reste de vie.

Le char s’arrêta au milieu d’une allée latérale. Le clergé et les femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde, et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des propositions. Elle n’était plus jeune ; elle avait un demi-siècle de théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant à l’oreille, il s’excitait, s’entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité perverse, par envie de faire quelque chose d’extraordinaire et certitude d’être de force à le faire, peut-être par instinct professionnel de joli garçon, et parce qu’enfin, ayant d’abord demandé ce qu’il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu’il avait demandé. Madame Ravaud s’échappa, indignée et flattée.

Et le cercueil allait à bras d’homme par un chemin étroit bordé de cyprès nains, sous un bourdonnement de prières :

In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas requiem.

Bientôt il n’y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s’éparpiller, enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de l’ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main, tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d’immortelles. Enfin, les premiers arrivés sentirent l’âcre odeur de la terre fraîche et, du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait le cercueil.

Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l’enterrement ; ils s’étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu’il lui fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs de l’Odéon, avait versé à l’Administration 300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n’avait pas pris de décision.

Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants murmurèrent des paroles alternées :

— Requiem aeternam dona ei, Domine.

— Et lux perpetua luceat ei.

— Requiescat in pace.

— Amen.

— Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant in pace.

— Amen.

— De profundis…

Chacun vint jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis, agenouillée sur un coin de tombe, à l’écart, elle récita avec ferveur : « Notre Père qui êtes aux cieux… »

Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un discours. Mais le théâtre de l’Odéon ne pouvait pas laisser partir sans une parole d’adieu un jeune artiste aimé de tous.

— Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique, les mots qui sont dans tous les cœurs…

Groupés autour de l’orateur dans des attitudes classées, les comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en action, de l’oreille, de la bouche, de l’œil, des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, douleur ou révolte, selon son emploi.

Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une parole d’adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte carrière, avait donné plus que des espérances.

— Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses créations un caractère particulier, une physionomie distinctive. Nous l’avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire : il y a bien peu d’heures, imprimer à une figure épisodique un relief puissant. L’illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s’est demandé la cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son art : il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la flamme qui tous nous consume lentement. Hélas ! le théâtre, dont le public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades. Adieu !

Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient sincèrement ; ils pleuraient sur eux.

Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la multitude des tombes.

— Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d’Auguste Comte : « L’humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de beaucoup les plus nombreux » ? Certes, les morts sont de beaucoup les plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli, ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent ; nous leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur qui a fait la loi que je subis aujourd’hui, l’architecte qui a bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent encore, l’orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la durée… Qu’est-ce qu’une génération de vivants, en comparaison des générations innombrables des morts ? Qu’est-ce que notre volonté d’un jour, devant leur volonté mille fois séculaire ?… Nous révolter contre eux, le pouvons-nous ? Nous n’avons pas seulement le temps de leur désobéir !

— Enfin, vous y venez, docteur Socrate ! s’écria Constantin Marc ; vous renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde, à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition… Vous consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l’autorité des ancêtres.

— Où prenez-vous la coutume et la tradition ? demanda Trublet ; où prenez-vous l’autorité ? Il y a des traditions inconciliables, des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans la haine ou l’amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre tour, avec bienveillance et joie, s’il est possible, et allons déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez Clémence, qui ne fait qu’un plat, mais un plat prodigieux : le cassoulet de Castelnaudary, qu’il ne faut pas confondre avec le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d’oie confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit saucisson. Pour être bon, il faut qu’il ait cuit longuement sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le poêlon tantôt de l’oie ou du lard, tantôt un saucisson ou des haricots, mais c’est toujours le même cassoulet. Le fond reste ; et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de Clémence.