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Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules/Livre 2/Chapitre 7

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LIVRE 2 CHAPITRE 6 Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules LIVRE 2 CHAPITRE 8



LIVRE 2 CHAPITRE 7


sur quel païs regnoit Clodion. Les francs cantonnés dans les Gaules, sont soumis par Aëtius. Que les tongriens ont été quelquefois appellés turingiens.

suivant la cronique de Prosper, Clodion commença de regner sur les francs peu de tems après que Placidie se fût rendue maîtresse de l’empire d’occident, c’est-à-dire, vers l’année quatre cens vingt-six. De quelle tribu des francs ce prince étoit-il roi ? Parvint-il à la couronne par voïe d’élection ou de succession ? C’est ce que Prosper ne dit pas. Nous verrons dans la suite de ce chapitre, et dans le chapitre où nous parlerons des évenemens arrivés en l’année quatre cens quarante-quatre, ce qu’on peut sçavoir ou conjecturer concernant tous ces points-là. Prosper dit seulement que ce prince si celebre depuis dans les Gaules, regnoit alors dans l’ancienne France, c’est-à-dire, au-delà du Rhin ; remarquons que cela ne signifie point que Clodion ne tînt pas en même tems dans les Gaules quelque contrée assise vis-à-vis le petit état qu’il avoit dans la Germanie. étoit-ce-lui qui regnoit sur les francs dont il va être parlé et qui furent soumis par Aëtius ? C’est un point de notre histoire que les écrivains du cinquiéme et du sixiéme siécle, nous laissent encore ignorer. Voici ce qu’on trouve dans les fastes de Prosper concernant ce qu i se passa entre Aëtius et une partie des francs, en l’année quatre cens vingt-huit. la partie des Gaules voisine du Rhin… etc.

nous avons déja vû qu’Idace disoit, en parlant de cet exploit, qu’Aëtius après avoir défait les francs vers l’année quatre cens vingt-huit, les avoit admis à faire leur paix. Ainsi rien ne nous oblige à croire qu’il ait obligé pour lors tous les francs qui s’étoient cantonnés dans les Gaules, à repasser le Rhin, et à retourner dans l’ancienne France. Le projet de soumettre les armoriques, l’aura engagé de recevoir à capitulation les francs, qui s’étoient établis en forme de peuplade indépendante sur le territoire de l’empire, et à leur permettre d’y demeurer, à condition de s’avoüer sujets de cette puissance, et de la servir dans ses guerres. Plusieurs essains de francs qui depuis l’invasion des vandales s’étoient cantonnés dans les Gaules, y seront donc restés pour y vivre dans le même état et condition qu’y vivoient les essains de leur nation, à qui les prédecesseurs de Valentinien troisiéme y avoient donné des habitations, ainsi qu’on l’a vû dans le premier livre de cet ouvrage. Ce que nous disons ici concernant le parti qu’Aëtius aura fait en quatre cens vingt-huit aux francs établis depuis l’année quatre cens sept dans les Gaules, est rendu très-vraisemblable, par l’éloge que Jornandés fait des vûës génerales de ce grand capitaine ; et par les loüanges qu’il lui donne sur la conduite qu’il tint à l’égard des francs. L’historien des gots, dit donc en parlant des premiers exploits d’Aëtius : " que c’étoit un homme né uniquement pour le bien de la république romaine, et qu’il réduisit par ses victoires… etc. " or comme Aëtius n’obligea point les sueves après qu’ils eurent fait une pareille soumission à sortir d’Espagne où l’on les voit encore dans les tems posterieurs, on peut croire qu’il ne contraignit pas non plus les francs indépendans, qui s’étoient établis dans les Gaules, à repasser le Rhin. Il força seulement les uns et les autres à s’avoüer sujets de l’empire, et à porter désormais les armes pour son service. C’en étoit assez pour faire dire à Prosper et à Cassiodore, qu’Aëtius avoit recouvré la partie des Gaules voisine du Rhin, de laquelle les francs s’étoient emparés. N’avoit-il pas remis réellement cette contrée sous la domination de l’empire en réduisant les barbares qui s’y étoient cantonnés à s’avoüer sujets de l’empire et même en s’avoüant seulement ses hostes ou ses troupes auxiliaires ? Nous avons vû en parlant des quartiers donnés dans les Gaules aux visigots, que les romains comptoient que le païs où les barbares avoient des quartiers, ne laissoient pas de faire toujours une partie du territoire de l’empire, quoiqu’ils n’obéîssent point aux magistrats civils mais à leurs rois ou à leurs chefs nationaux dans tout ce qui ne regardoit point le service militaire ; quoiqu’ils ne vêcussent point suivant les loix romaines, mais suivant leur loi nationale. Enfin on verra par un passage du panegyrique d’Avitus rapporté dans le dix-septiéme chapitre de ce livre, que lorsqu’en quatre cens cinquante-cinq, l’empereur qui vient d’être nommé, contraignit les francs qui avoient fait une invasion dans la seconde Belgique, à se retirer dans leur propre païs, ces francs se retirerent non point au-delà du Rhin, mais seulement au-delà de l’Alve, riviere du diocèse de Tongres et de laquelle nous avons déja parlé. Ainsi la colonie que nous avons vû que les francs avoient sur cette riviere dès l’année quatre cens six et probablement plusieurs autres, étoient restées dans les Gaules en quatre cens vingt-huit. Je ne crois pas néanmoins qu’Aëtius ait permis aux francs de continuer à demeurer dans toutes les cités où ils s’étoient cantonés depuis quatre cens sept. Après les avoir réduits à capituler avec lui, il aura exigé d’eux qu’ils évacuassent quelques contrées, où il ne jugeoit point à propos de les laisser, et il leur aura permis seulement de rester dans quelques autres. S’il est loisible de conjecturer, il aura tiré des païs propres à donner entrée dans l’interieur des Gaules et dans l’Armorique, les francs qui pouvoient être habitués en ces contrées-là ; il leur aura assigné des terres dans la cité de Tréves, et principalement dans la cité de Tongres, qui avoit perdu beaucoup de ses habitans dans l’invasion des vandales. En un mot, nous avons vû que dès le tems de Claudien, dès l’année quatre cens six, il y avoit déja des colonies de la nation des francs. La raison d’état demandoit qu’il en usât ainsi. Notre conjecture est encore appuyée sur un passage de Gregoire de Tours, qui dit positivement que la premiere contrée en deça des deux bras du Rhin, où les francs ayent eu des colonies, a été la cité de Tongres, qui s’étendoit jusqu’au Rhin. Ces colonies auront vêcu dans la dépendance de l’empire, lorsqu’il étoit en état de se faire respecter ; elles auront cessé de s’avoüer ses sujettes dans les tems où sa foiblesse leur permettoit de lui désobéïr impunément. Plusieurs personnes, dit, le pere de notre histoire,

prétendent que les francs sont originaires de la Pannonie,… etc. Les antiquaires des Païs-Bas prétendent avec raison que ce dispargum ne soit autre chose que Duysborch, lieu situé auprès de Louvain. En effet, la partie même de Louvain qui est à la droite de la Dyle a été du diocèse de Tongres, jusqu’à ce que ce diocèse ait été démembré, et qu’on lui ait ôté en mil cinq cens cinquante-neuf une grande partie de ses paroisses, pour les attribuer à l’archevêché de Malines, à l’évêché de Bois-Le-Duc, ou à quelques autres des nouveaux siéges que Philippe Ii roi d’Espagne fit ériger alors dans les Païs-Bas dont il étoit souverain. Personne n’ignore que l’évêché de Tongres est devenu l’évêché de Liege, parce que le siége épiscopale de ce diocèse a été transferé dans la derniere de ces villes. Enfin ce qu’ajoute Gregoire de Tours, immédiatement après avoir parlé de dispargum : au midy de ces contrées habitoient les romains qui tenoient le reste du païs jusqu’à la Loire , montre sensiblement qu’il a prétendu parler d’une contrée des Gaules, et non pas d’une contrée de la Germanie, lorsqu’il a fait mention du lieu où dispargum étoit situé. Ainsi ce n’est point sur la droite du Rhin qu’il faut chercher ce dispargum . Ce sera donc de cet endroit des Gaules, que partira Clodion, lorsqu’il se rendra maître de Cambray vers l’année quatre cens quarante-trois. Il seroit curieux de sçavoir l’histoire de Theudomer, contemporain de Clodion, et dont Gregoire de Tours dit que ceux des fastes consulaires qu’on appelloit de son tems dans les Gaules, les fastes consulaires par excellence, faisoient mention ; mais ces fastes sont perdus, et aucun autre monument ancien ne fait mention de Theudomer. Quels étoient les fastes que Gregoire de Tours appelle les fastes consulaires absolument ? C’étoient apparemment ceux qui étoient tenus et rédigés par l’autorité publique dans la ville où résidoit le préfet du prétoire des Gaules, et sur lesquels on écrivoit consulat par consulat, année par année, ce qui étoit arrivé de plus considérable dans l’empire, spécialement dans le département de cet officier. Nous regretterons encore la perte de ces fastes, lorsque nous aurons à parler du consulat de Clovis. Je reviens à mon sujet. L’histoire des tems postérieurs à l’année quatre cens vingt-huit, confirme ce que nous venons de dire touchant l’état où étoit la nation des francs au commencement du regne de Clodion et touchant la situation de dispargum . Il paroît en effet, quand on réflechit sur les faits qu’elle rapporte, qu’il faut que Clodion eût un pied en-deçà du Rhin, lorsqu’il surprit Cambray, et qu’il occupa en même tems le territoire qui est entre cette ville et la Somme. Je ne connois qu’une objection qui puisse être faite avec quelque fondement contre notre systême. Il est vrai qu’elle a paru d’une si grande importance à plusieurs de nos écrivains, qu’elle les a seule empêchés d’adopter le sentiment que nous suivons. Voici cette objection. Dans la plûpart des manuscrits de Gregoire de Tours, on lit à l’endroit que nous venons de rapporter, toringia, et non pas tongria , on lit toringi , et non pas tongri . Ainsi ce n’est pas en suivant cette leçon, dans le païs de Tongres, l’une des cités des Gaules, qu’il faut chercher l’établissement des francs sujets de Clodion, et dispargum , la demeure ordinaire de ce prince. C’est dans la Turinge, région de la Germanie, qu’il faut chercher tous les états que tenoit Clodion avant l’année quatre cens quarante-trois qu’il passa le Rhin, et qu’il s’établit dans les Gaules, en se rendant maître de Cambray et des païs adjacens. Mais cette derniere supposition quadre si mal avec ce que dit Gregoire de Tours dans le passage même dont il est ici question, et où il écrit que les francs venus de la Pannonie passerent le Rhin pour s’établir dans leur Turinge : elle s’accorde si mal, comme on le verra dans la suite, avec ce que nous sçavons de certain sur les conquêtes de Clovis, qu’elle n’est pas soutenable. Quand bien même on ne trouveroit rien dans la lettre de tous les monumens de nos antiquités qui autorisât à corriger ici le texte de Gregoire de Tours en y lisant tongri au lieu de toringi , et tongria au lieu de toringia , il ne faudroit point laisser d’y faire d’une maniere ou d’une autre cette restitution. Heureusement nous ne sommes pas réduits à ne pouvoir sortir d’embarras que par un coup aussi hardi. En premier lieu, il y a des manuscrits autentiques, où cette correction se trouve toute faite, et où on lit tongri et tongria , et non point toringi et toringia . Il y a plus, c’est que je crois qu’au fonds, et cela est encore plus décisif, il n’est pas necessaire de faire aucune restitution, et qu’il suffit de montrer qu’ici Gregoire de Tours a entendu la tongrie par turingia , et les tongriens par turingi , et même qu’il a cru pouvoir dire indifferemment tongri et toringi, tongria et toringia . En suivant mon opinion, tous les manuscrits auront également raison, et il ne sera pas besoin d’en corriger aucun, pour avoir l’intelligence du texte de notre historien. C’est un avantage que n’ont point les auteurs, qui croyent que Gregoire de Tours ait voulu dire que les francs s’établirent d’abord dans cette partie de la Germanie, qui s’appelle encore la Turinge. Comme il ne faut point passer le Rhin pour venir de la Pannonie dans la Turinge, et comme Gregoire de Tours écr it cependant : que les francs qui venoient de la Pannonie, s’établirent d’abord sur les bords du Rhin, et qu’ayant passé ensuite le Rhin, ils s’habituerent dans la Turinge, nos auteurs se sont vûs réduits à dire qu’il y avoit une faute énorme dans le texte de cet historien qui devoit avoir écrit le mein , et non pas le Rhin . Ces auteurs ont été donc obligés à corriger le texte de Gregoire de Tours, sans être autorisés par aucun manuscrit, et d’y lire de leur autorité moeno pour rheno . Comme on adjuge ordinairement les corrections au rabais , c’est-à-dire, à celui qui rétablit le sens de l’auteur, en changeant le moins de lettres dans son texte, je demanderois et je mériterois la préference, si j’étois réduit pour combattre la supposition dont il s’agit, à faire de mon autorité la correction legere qu’il faut faire, afin de changer toringi en tongri . En effet, il faut bien plus de changemens pour faire moeno de rheno , que pour faire tongri

de toringi . Mais comme je l’ai déja dit, mon opinion accommode toutes les difficultés, sans que je me trouve dans l’obligation de corriger aucun manuscrit. Cette opinion est donc que du tems de Gregoire de Tours on disoit indifferemment tongri , et toringi ou thoringi , en parlant des peuples du diocèse de Tongres. Et par conséquent, tongria, toringia, thoringia, en parlant de ce païs-là. Elle est fondée sur trois raisons. La premiere est qu’il est sensible par des manuscrits mêmes de Gregoire de Tours, que l’auteur, et ceux qui les ont copiés les premiers, se sont servis du nom tongri , et du nom toringi , comme de deux noms appartenans à un même peuple, et qu’on pouvoit employer également pour le désigner : la seconde, que très-probablement ces noms sont originairement le même nom prononcé differemment et diversement ortographié. La troisiéme est que Procope, contemporain de Gregoire de Tours, donne certainement le nom de turingiens aux tongriens, au peuple, qui dès le tems de l’empereur Auguste habitoit dans la cité de Tongres, dans la Gaule enfin. Déduisons ces trois moyens. Guillaume Morel qui donna en mil cinq cens soixante et un la seconde édition de l’histoire de Gregoire de Tours, rapporte qu’il avoit vû un ancien manuscrit de cet auteur, où l’on lisoit écrit de la même main : dispargum qui est sur les confins des tongriens ou des turingiens . N’est-ce point à dire, sur les confins du peuple connu sous le nom de tongriens , et sous celui de turingiens ? Il y a plus. D’autres copistes ou Gregoire de Tours lui-même, ont été si bien persuadés que toringi et toringia , signifioient ici la même chose que signifient tongri et tongria , qu’ils ont employé indistinctement les mots de toringi et de tongri , et ceux de toringia et de tongria , en parlant du même peuple et de la même contrée. Le pere Ruinart, à la capacité et à l’exactitude de qui l’on peut bien s’en rapporter, cite deux manuscrits ; sçavoir, un qui appartient à l’abbaye de Royaumont, et celui dont s’est servi le premier éditeur de l’histoire de Gregoire de Tours, dans lesquels on lit au commencement de notre passage : que les francs ayant passé le Rhin, s’établirent en Turinge, et dans la suite de ce même passage : que dispargum étoit sur les lizieres du païs des tongriens . Faisons voir présentement qu’il est d’ailleurs très-probable que tongri et toringi soient le nom du même peuple prononcé differemment. Suivant Tacite, le mot tongri a été d’abord un nom aussi géneral que celui de germain l’a été dans la suite ; un nom commun aux peuples, qui composoient la nation germanique. " le nom de Germanie, dit cet historien,… etc. " suivant les apparences, le mot de tongriens

est un nom patronimique, comme celui de teuton qui dérivoit du nom de Tuiston ou de Théut un des dieux des barbares connus sous le nom de teutons et qui habitoient au nord de la Germanie. De même, le nom de tongrien aura été dérivé de celui de Thor, que les germains adoroient comme le dieu du ciel ; et qu’ils regardoient comme l’auteur de leur nation. Ce Thor étoit fils de Woden, et il étoit sorti d’Asie avec son pere, pour s’éta blir dans les païs septentrionaux de l’Europe, et l’un et l’autre ils étoient devenus les dieux tutélaires des nations qui descendoient d’eux. C’étoit à eux que les saxons faisoient ces sacrifices de victimes humaines, dont il est si souvent parlé dans l’histoire. Ce Thor est peut-être le même Tuder dont Tacite dit : que les descendans avoient regné jusques à des tems très-voisins du sien, sur les marcomans, et sur les quades qui les respectoient comme des hommes sortis du sang le plus illustre qui fut parmi eux. Deux choses seront arrivées dans le cours des siécles. La premiere aura été que les descendans de Thor venant à se diviser en plusieurs peuples, le peuple aîné, s’il est permis de parler ainsi, aura conservé comme son nom propre, le nom sous lequel toute la nation avoit d’abord été connuë, tandis que l’un des peuples cadets aura été appellé saxon, l’autre sueve, l’autre chérusque, etc. Ensuite le nom patronimique de ce peuple aîné, aura été prononcé differemment, et par conséquent écrit differemment. Les romains l’auront adouci comme ils ont certainement adouci plusieurs noms des peuples germaniques, quand ces maîtres du monde ont bien voulu les latiniser. C’est ainsi que du mot cherstken ils avoient fait le mot cherusci le nom d’un des plus celebres peuples de la Germanie. Ainsi les romains auront encore dit tungri pour thuringhi . Il y a plus : dans le même païs, on aura prononcé differemment, au moins durant un tems, le nom des tungriens, c’est une variation à laquelle ont été sujets tous les noms propres des barbares, dont parlent les écrivains latins du cinquiéme et du sixiéme siecles. En combien de manieres n’ont-ils pas ortographié le nom d’Attila ? En combien de manieres n’ont-ils pas écrit les noms de Clovis et de Clotilde, parce que les romains, les ostrogots et les francs prononçoient ces mots suivant le génie de leur langue, et qu’ils l’écrivoient ensuite, suivant la valeur que les caracteres avoient dans chaque langue. Les francs mêmes, après avoir dem euré quelque-tems parmi les romains des Gaules, adoucirent la prononciation de ce nom, et Hincmar appelle simplement hludovicus le prince qu’on nommoit communément chlodovechus trois siecles auparavant. Dom Thierry Ruinart observe qu’on trouve le nom de sainte Clotilde écrit de cinq ou six manieres differentes dans des auteurs latins. La même chose sera donc arrivée pour le mot de thuringiens. Les romains portés à corriger l’ âpreté de la prononciation tudesque, auront dit tongriens , au lieu de thoringiens

et ils se seront en écrivant ce nom, conformés à l’adoucissement qu’ils apportoient à sa prononciation. Mais, dira-t-on, comment se peut-il faire que le même peuple des Gaules qui s’étoit appellé tongri durant cinq siecles abusivement, si l’on veut, ait repris son nom de toringi dans le cinquiéme ? C’est ce que je crois pouvoir expliquer par l’histoire de ce peuple-là. Il fut partagé sous le regne de l’empereur Auguste en deux essains. Une partie demeura dans le nord de la Germanie, et l’autre fut transplantée par cet empereur dans la seconde des Germaniques et placée dans la contrée des Gaules qui se nomma depuis la cité des tongriens. Procope le dit positivement dans un endroit de son histoire de la guerre gothique, lequel nous rapportons deux pages plus bas. Si quelques personnes ne trouvoient point l’autorité de Procope suffisante, pour rendre constant qu’Auguste établit dans les Gaules une peuplade de germains qui s’appellerent les tongriens, il seroit facile de fortifier le témoignage de cet historien par la déposition d’auteurs encore plus anciens que lui. Comme l’observe Cluvier, il n’y avoit point encore de tongriens dans les Gaules du tems de Jules-Cesar. Cet empereur appelle eburones, condrusii, etc. les peuples, qui de son tems occupoient la contrée des Gaules, que les tongriens habiterent dans la suite. Cependant Pline l’historien, et Tacite parlent en plusieurs endroits de leurs ouvrages des tongriens, comme d’une des nations qui habitoient dans la seconde des provinces germaniques des Gaules, dans le tems qu’ils écrivoient. Il faut donc nécessairement que ces tongriens y eussent été établis entre le tems où Jules-Cesar a écrit, et le tems où a écrit Pline, c’ est-à-dire, le tems de Vespasien. Ainsi l’on doit croire Procope, lorsqu’il dit que ce fut Auguste qui établit les tongriens dans les Gaules. Au milieu du cinquiéme siecle, l’essain des turingiens qui étoit demeuré dans la partie de la Germanie qui est au septentrion de l’Elbe, en sortit, et s’emparant d’une portion de l’ancienne France, il fonda le royaume des turingiens, qui fut si celebre dans le sixiéme siecle, et dont nous aurons occasion de parler plus d’une fois. En quel tems, dit-on ? Autant que je puis le sçavoir, la premiere fois qu’il est fait mention de ces turingiens germaniques dans les auteurs anciens ; c’est dans l’énumeration que fait Sidonius Appollinaris, des peuples qui suivoient Attila, lorsque ce roi des huns fit son invasion dans les Gaules en quatre cens cinquante et un. Le nom de turingien se rendit donc celebre vers le milieu du cinquiéme siecle ; et comme il devint alors notoire à tout le monde, que les tongriens des Gaules faisoient originairement une partie de ce peuple, et comme les barbares dont elles étoient alors remplies devoient appeller les tongriens, les turingiens, quelques auteurs auront cru devoir restituer aux tongriens leur ancien et veritable nom, et rétablir ce que les romains y avoient alteré du tems d’Auguste. Ces écrivains auront cru devoir montrer du moins, qu’ils n’ignoroient pas que le tongrien des Gaules, et ce turingien ou toringien devenu si celebre de leurs jours, ne fussent la même nation. Exposons maintenant notre troisiéme preuve tirée de ce que Procope donne le nom de turingiens aux tongriens établis dans les Gaules par Auguste. Avant que de rapporter le passage où cela se trouve, il ne sera pas hors de propos de faire souvenir les lecteurs de la maniere dont la digression qu’il contient, est amenée. L’objet de Procope, quand il mit la main à la plume, comme nous l’avons déja dit dans notre discours préliminaire, étoit d’écrire l’histoire des guerres que les romains d’orient avoient faites de son tems, et sous les auspices de l’empereur Justinien. Ainsi notre auteur, aprés avoir écrit en deux livres la premiere expédition que les armées de Justinien firent en occident, et qui fut terminée en cinq cens trente-quatre par la conquête de l’Afrique sur les vandales, passe naturellement à l’expédition qu’entreprirent ces mêmes armées, dès que l’expédition d’Afrique eût été finie. Cette seconde entreprise fut celle de chasser les os trogots de la Sicile et de l’Italie, et l’on sçait qu’elle commença dès cinq cens trente-cinq. Ainsi Procope commence le premier livre de l’histoire de cette seconde expédition, et que nous appellons le premier livre de la guerre gotique, comme il a dû le commencer, c’est-à-dire, par rendre compte au lecteur de la maniere dont en quatre cens soixante et seize, les barbares avoient renversé le trône de l’empire d’occident et s’étoient rendus maîtres de l’Italie, où devoit être la scene des évenemens qu’il alloit raconter. Il entre ensuite en matiere. Qu’arrive-t-il au bout de quelques pages ? à peine sa narration est-elle commencée, qu’un acteur inconnu entre sur la scene, et prend beaucoup d’interêt à tout ce qui s’y passe. Il y joüe un rôle important. Il faut donc que l’historien explique quel est cet acteur, et comment il se trouve mêlé dans tout ce qui se passe. Cet acteur nouveau, c’est la nation des francs sur laquelle regnoient alors les fils de Clovis. Ainsi Procope se trouve dans la necessité de faire une digression pour expliquer quels étoient ces francs, d’où ils venoient, comment ils s’étoient rendus maîtres des Gaules, en un mot comment ils étoient devenus assez puissans pour oser mesurer leurs armes avec celles de Justinien. Procope se reconnoît lui-même obligé à faire cette digression. Après avoir parlé des francs à l’occasion de la jalousie qu’ils donnoient du côté des Alpes aux ostrogots, il ajoûte à la fin de l’onziéme chapitre du premier livre. " je vais donc exposer… etc. " Procope tient parole, et dans les chapitres suivans il fait un récit abregé, mais méthodique de tout ce que les francs avoient fait depuis qu’ils avoient mis le pied dans les Gaules, jusqu’aux tems où cet historien les introduit sur son théâtre. Dès que Procope avoit à faire une pareille digression dans une histoire écrite pour les grecs, on voit bien qu’il lui convenoit de la commencer par une legere description des parties occidentales de l’Europe, pour parler après cela plus particulierement des Gaules, et dire l’état où elles étoient aux tems du renversement de l’empire d’occident, afin d’exposer ensuite plus intelligiblement les changemens survenus depuis ces tems-là, jusqu’au tems où étoit arrivé l’évenement qui l’obligeoit à faire sa digression, c’est-à-dire jusques vers l’année cinq cens trente-six. Procope expose donc après une description succinte des parties occidentales de l’Europe, en quel état étoient les Gaules vers l’année quatre cens soixante et quatorze, tems où commencerent les mouvemens qui donnerent lieu aux ostrogots de se rendre les maîtres de l’Italie, et il dit en quel état elles étoient dans ce tems-là, où les visigots ne s’étoient pas encore rendus maîtres de toutes celles des provinces des Gaules qui sont entre le Rhône, la Loire et l’ocean, et où ils ne s’étoient pas encore emparés de l’Espagne, pour la tenir en leur propre nom ; ce qui n’arriva que quelques années après quatre cens soixante et quatorze. Voici enfin le passage de Procope. " le Rhin, avant que de se jetter dans l’ocean, forme plusieurs marécages… etc. " on voit bien que Procope suppose ici que le reste des Gaules appartenoit encore alors aux romains du moins en proprieté. Voici ce qu’il ajoute, en parlant des tems subsequens à l’année quatre cens soixante et quatorze. " il arriva dans la suite… etc. " j’observerai, en passant, que Procope a raison de faire confiner les francs avec les armoriques dans le tems dont il parle. Nous verrons que dès l’année quatre cens quarante-trois les francs eurent des établissemens indépendans jusques sur la Somme. On ne sçauroit désigner mieux la cité de Tongres que la désigne ici Procope sous le nom du païs des turingiens établis dans les Gaules par Auguste. En effet, il est si sensible que cet historien entend ici la cité de Tongres par le païs des turingiens, que Cluvier le lui reproche comme une faute. Ce sçavant geographe dit, après avoir rapporté le passage de Procope dont il est question : " ce ne fut pas sous le nom de turingiens,… etc. " supposé que j’aye raison, Procope n’aura plus le tort que Cluvier lui donne. Comme je serai obligé dans la suite à faire usage plusieurs fois de ce que je viens de dire concernant les motifs de la digression de Procope, et concernant le tems auquel elle est relative, je crois devoir anticiper ici sur les tems posterieurs, et rendre du moins un compte succint au lecteur de ce qui est contenu dans la suite de notre digression. Procope après avoir dit au commencement du douziéme chapitre de son premier livre de l’histoire de la guerre gothique ce qu’on vient de lire, raconte les progrès que firent ensuite les francs dans les Gaules, et comment ils s’y unirent avec les armoriques. Il narre après cela les guerres des francs contre les visigots, et puis il dit comment les premiers conquirent le royaume que les turingiens avoient fondé dans la Germanie, et celui que les bourguignons s’étoient fait dans les Gaules. Enfin il expose tout ce que les francs avoient fait depuis qu’ils s’étoient établis en deça du Rhin, jusqu’en l’année cinq cens trente-six qu’ils prirent part dans la guerre que Justinien faisoit en Italie contre les ostrogots, évenement qui est cause de sa digre ssion. Pour revenir au nom de turingiens donné aux tongriens, qui nous a engagé nous-mêmes dans une longue digression, je dirai que Gregoire de Tours aura fait en parlant du premier établissement des francs dans les Gaules et de la situation de dispargum , la même faute ; si c’en est une, que Procope a faite, en parlant des tongriens établis par Auguste dans les Gaules. Enfin nous verrons encore ci-dessous qu’il faut entendre des habitans du païs de Tongres, ce que dit Gregoire de Tours, quand il raconte : " que Clovis la dixiéme année de son regne fit la guerre aux turingiens, et qu’il les subjugua. " avant que de finir ce chapitre, je crois devoir rapporter encore un passage des fragmens de Fredegaire. Il me paroît montrer qu’il y avoit une Toringie gauloise, un païs situé en-deçà du Rhin, et auquel on donnoit le nom de toringie . On verra par l’histoire de l’expédition d’Attila dans les Gaules en l’année quatre cens cinquante et un, qu’Aëtius qui commandoit l’armée romaine, ne poursuivit pas ce roi barbare lorsqu’il se retira, que jusques-au Rhin. Cependant on lit dans notre passage qu’Aëtius, lequel y est nommé Agecius, poursuivit Attila jusques dans la Toringie .