Histoire d’une Marie/p1/04

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F. Rieder et Cie, éditeurs (p. 42-44).
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IV



Sans compter Marie et son Yvonne, il se trouvait beaucoup de monde dans ce wagon :

— C’est votre enfant, ce petit garçon là, Madame ?

— Oui, Madame ; mais c’est une fille : Yvonne. Elle a dix jours.

— Dix jours, Madame, et déjà en voyage !

— Oui, Madame.

Elle qui tantôt referait seule le voyage.

Yvonne dormait. Par moment elle souriait ou bien, avec sa bouche, elle rêvait qu’elle suçait quelque chose. Elle ne pleurait pas. Elle pleurait d’ailleurs peu. Ainsi, à la descente du train, on aurait pu croire que dans l’air frais de la campagne… Et pas du tout. Yvonne ouvrit à peine les yeux et il suffit que Marie lui montrât, sur le bord de la route, des fleurs qui étaient belles.

Pas loin, au milieu d’un verger, souriait une maisonnette : très jolie, les volets peints à neuf, des roses en parterre devant le seuil, on n’aurait pas dit une ferme.

Marie pensa : « Si c’était là ? » Et voilà : c’était là.

Une grosse femme se tenait sur la porte :

— Hé, Madame, c’est-il vous qui devez m’apporter votre petite ?

— Oui, dit Marie, si vous êtes Pélagie.

— Alors, entrez.

Sur la table, se levait, toutes prêtes, un monceau de tartines. Mais elle voulut d’abord voir comment on avait arrangé la berce : elle était très propre ; en osier avec des draps, frais repassés. Elle sentait bon. Elle se trouvait sur deux chaises ; exactement pareille, il y en avait une autre où reposait un enfant.

— Ça, c’est le mien, dit Pélagie. Il s’appelle Jean. Voyez comme il est beau.

Pour faire plaisir, Marie regarda ce Jean : il avait une figure bouffie, un crâne chauve, des yeux qui ne paraissaient guère intelligents. Il semblait du même âge qu’Yvonne, mais comment la mère pouvait-elle le trouver si beau ?

— Oui, dit Marie, il est très beau.

—  Maintenant, fit Pélagie, vous devez avoir faim.

Tandis que Marie mangeait, Pélagie avait pris la petite et la déshabillait afin de prendre connaissance. Yvonne n’était pas grasse, mais très solide :

— N’est-ce pas, Pélagie ?

Le mari de Pélagie se trouvait là. Ce devait être un de ces paysans qui ne disent jamais grand’chose. La pipe en bouche, il regardait en remuant les épaules, mais il ne disait rien. Quand il s’en alla, il n’avait pas dit davantage.

— Voilà, conclut Pélagie, nous ferons notre possible.

Elle tira hors de son corsage de quoi en effet faire son possible : deux calebasses, rondes, bien gonflées, et blanches comme si l’on eût vu à travers le lait qui les rendait si lourdes. Avant d’en donner à la petite, elle les prit, une dans chaque main, et pressant dessus en fit gicler deux gros jets sur la table, où le chat les jugea de son goût.

— Vous voyez, dit Pélagie, il y en aurait pour trois.

Après les tartines, Marie voulut voir les pièces de la maison où grandirait son Yvonne. Elle fit un petit tour au jardin.

— Yvonne y jouera, n’est-ce pas ?

— Mais certainement, Madame.

Puis au verger :

— Yvonne y dormira, n’est-ce pas ?

— Mais certainement, Madame.

Et le jardin qui sentait bon les fleurs, le verger où les pommiers balançaient le dessin de leurs feuilles, étaient vraiment très beaux pour que son Yvonne y fût heureuse.

Avant de partir, Marie avoua quelque chose : après, elle ne le pourrait plus ; elle aurait désiré, une fois encore, donner à boire à sa petite.

— Vous voulez bien ?

— Mais certainement, Madame…

Elle se détourna un peu. Elle ouvrit son corsage. Après les calebasses de l’autre, ses seins lui parurent bien petits.