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Histoire d’une Marie/p1/05

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F. Rieder et Cie, éditeurs (p. 44-50).
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V



Bien sûr, son Yvonne grandissait ! Le laitier était du village.

— Vous l’avez vue.

— Oui, ripostait le laitier.

— Elle se portait bien ?

— Oui.

— Très bien, n’est-ce pas ? Dites-moi, avait-elle l’air contente ?

— Oui… voilà vos trois litres.

À force d’être laitier, on compte ses mots comme on compte ses litres.

Le dimanche, Marie savait où aller maintenant. Elle allait voir sa petite.

— Aujourd’hui, annonçait-elle, c’est moi la mère.

Oh ! cela se voyait. Il suffît qu’une femme entr’ouvre les genoux et le creux qui se forme dans la jupe est le meilleur des berceaux. Elle y couchait Yvonne ; elle commençait par les langes : les mères savent seules comme cela sent bon son enfant qu’on démaillote.

D’une semaine à l’autre, Yvonne se développait. Elle ne grandissait pas beaucoup, moins que ce lourdaud de Jean dont la figure devenait de plus en plus grosse. Mais la petite mèche, qu’elle portait de naissance, voyez comme elle a poussé cette mèche. Elle devenait de fins cheveux et, alentour, il en venait d’autres qu’on pouvait ramener à droite ou bien à gauche.

— Et son derrière, Pélagie ; regardez-moi ce petit derrière : un vrai derrière de femme, mais plus beau.

Elle avait envie de mordre dedans.

Yvonne comprenait un peu : elle était maligne, plus que ce Jean qui dormait vraiment trop. Quand vous montriez une fleur à Yvonne, elle la reconnaissait ; et partout où vous balanciez cette fleur, avec ses yeux elle la voulait.

— Allons, faisait Marie, dis comme moi : Ma-man.

— Bfff… bfff…, répondait Yvonne.

Presque : « Maman ». Et les bulles qu’elle soufflait avec sa salive ! ses poings qu’elle ouvrait et fermait comme une grande personne ! et ces petits bouts de chair, l’un près de l’autre, si blancs, si délicats et pourtant des doigts !

— À moi ! À moi !

Ces belles choses, qui les avait faites ? Maman. Qui, les petons ? Maman. Et aussi le petit ventre ! Et aussi, sur la poitrine, ces deux mignonnes têtes d’épingles qui plus tard deviendraient de vrais seins : les seins d’Yvonne.

Parfois la petite pleurait. Tous les enfants pleurent, mais la voix d’Yvonne vous entre dans la chair, jusqu’au cœur.

— Dodo… dodo… chantonnait Marie.

Mais cela ne servait à rien. Pélagie devait intervenir ; elle tirait une calebasse… et quelle tristesse alors de rester là, inutile, la poitrine sèche, pendant que votre enfant se console avec le lait d’une autre !

Un dimanche, dans sa berce, Yvonne ne dormait pas. On ne peut pas dire cependant qu’elle fût éveillée : les yeux fermés, elle avait dans les jambes et les bras de vilaines secousses, des mouvements faux comme si, de l’intérieur, on les avait tirés avec des ficelles. À diverses reprises, elle vomit quelque chose de blanc, ce qu’elle n’aurait pas dû faire, puisqu’elle n’avait pas mangé.

— Ce sont les dents, affirma Pélagie.

— Ah ! oui, les dents.

Elle partit bien inquiète.

Le lundi : Tout va bien, annonça le laitier.

Mais le mardi, il eut un regard de côté :

— Pélagie a dit comme ça que vous veniez tout de suite.

Monsieur la laissa partir. Elle ne voulait pas avoir peur. Partout où roulait le train, il faisait un de ces beaux temps d’automne, quand le brouillard tire un voile devant le soleil pour ne pas fatiguer les yeux aux petits enfants. Que pourrait-il arriver de mal en ces jours-là ? Pourtant, au village, elle fut anxieuse parce que l’homme de Pélagie, qui travaillait dans un champ, au lieu de l’attendre quand il la reconnut, planta là sa bêche, comme pour aller dire : « — Attention, elle est là ». Pélagie vint à sa rencontre. Elle avait sa figure rassurante de tous les jours et tenait sur les bras son gros garçon endormi.

— Et Yvonne ?

— Yvonne, commença la fermière.

Elle ne parlait jamais très vite. Aujourd’hui elle fut plus lente encore : elle parlait posément, comme elle marchait : Yvonne, n’est-ce pas ? n’avait jamais été solide ; elle poussait mal, cette enfant ; son mari, n’est-ce pas, l’avait dit, et ce n’était pas de leur faute si un malheur…

Un malheur ! Déjà Marie n’écoutait plus. Elle courait en avant, se jetait dans la pièce et là… Jamais elle n’avait vu de mort, mais dans la berce, cet enfant qui ne bougeait plus, ces paupières fermées, cette bouche de travers :

— Ma pauvre petite Yvonne !

— Oui, dit Pélagie.

De près, on avait de la peine à la reconnaître. Elle semblait fondue ; elle ne prenait presque pas de place ; on aurait dit aussi qu’elle avait d’autres lèvres.

Ce qu’on retrouvait le mieux, c’était son bonnet, et, en dessous, sa mèche à cause de la pointe qui dépassait un peu.

— Voilà, dit Pélagie, le malheur est arrivé, cette nuit, vers deux heures.

Quoi, cette nuit ? Ces mots n’avaient pas de sens. Elle ne pouvait pas croire, elle ne voulait pas croire : avant de mourir, un enfant est malade ; on le soigne, on est là quand il meurt, il ne meurt pas comme cela tout à coup, il ne meurt pas…

— N’est-ce pas, Pélagie ?

— Si, dit Pélagie, cette nuit, tout doucement, sans mal.

Et l’autre, que cette femme tenait tout joufflu dans ses bras. Sa pauvre petite Yvonne ! Elle ouvrit grands ses yeux pour en faire sortir ses larmes ; mais les larmes ne vinrent pas ; elles restaient sèches dans sa tête et la brûlaient.

— Que cela ne vous empêche pas d’enlever votre chapeau, dit Pélagie.

Elle dut pour cela commencer une série de gestes : se mettre debout, traverser la place, se débarrasser de quelque chose qu’elle tenait sous le bras, mon Dieu, le châle qu’elle avait tricoté pour que la petite eût chaud. Cela prit des minutes, et après ce temps Yvonne qui aurait pu se dresser, Yvonne qui aurait pu rouvrir les yeux, se trouvait toujours dans sa berce, morte comme tantôt. Alors elle n’eut plus qu’à se rasseoir et rester là.

Les heures passaient. Les autres remuaient ; quelqu’un entra, puis sortit ; on dressa la table, on mangea :

— Je n’ai pas faim.

Elle ne bougeait pas, elle ne vivait pas : elle était là.

Le soir, on alluma la lampe, on poussa les verrous.

— Votre chambre est prête.

Elle se tourna vers l’enfant :

— Je veillerai là.

Elle fut seule. Elle dut s’occuper d’un gros chat qui rôdait autour de la berce : on dit que les chats mangent les morts ; ils commencent par les yeux.

— Partez, vilaine bête.

Elle le prit sur ses genoux. Après, elle voulut voir ce qu’était devenue son Yvonne : à tâtons, par-dessus les couvertures, elle chercha les petites jambes, mais elle n’osa jamais découvrir ce corps qui n’appartenait déjà plus aux vivants. Tout ce qu’elle risqua, ce fut de déposer ses lèvres sur le front et encore, en les retirant vite, tant ce front était froid.

Ensuite, il n’y eut plus rien. Les larmes qui s’étaient refusées tantôt ne venaient toujours pas. Elle attendait sur sa chaise ; elle tenait les yeux ouverts : un chat sur les genoux, elle était là…

Le lendemain un homme vint avec une caisse, si petite qu’elle semblait à peine un cercueil. En le voyant, elle n’eut plus peur. C’est votre chair, tout votre corps de mère, qu’avec l’enfant on va coucher entre ces planches. Elle pensa se jeter sur cet homme. On la retint.

— Je suis pressé, dit-il.

Alors, puisqu’elle ne pouvait le battre :

— Mon bon Monsieur, attendez une minute !

Elle courut au jardin cueillir une rose pour son Yvonne. Elle choisit la plus grosse, une toute rouge. Elle la secoua parce qu’il y avait de l’eau dessus, puis la déposa dans le cercueil, près de la tête.

— C’est tout ?

— Encore une minute, Monsieur.

Elle se tâta le corps ; elle aurait voulu donner encore quelque chose, quelque chose d’elle-même, mieux qu’une fleur, pour tenir compagnie à la petite. À cause de l’homme, elle ne trouva que sa broche, une hirondelle qui portait dans son bec une lettre : un cadeau d’Hector. Elle l’épingla près du corsage sous le menton.

— C’est tout ?

L’homme empoigna le couvercle : elle regarda dans le cercueil. Son regard tout entier qu’on vissa sous ce couvercle !