Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 4/Chapitre 3/4

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Maurice Lamertin (6p. 452-456).
IV

Le jour même de l’ouverture du Congrès, le 10 novembre, le Gouvernement provisoire avait adhéré à la trêve imposée par la Conférence de Londres aux Belges et au roi Guillaume. Les Puissances reconnaissaient donc implicitement à la nation soulevée la qualité de belligérant. Mais elles se réservaient le droit de régler ses destinées et il n’était pas douteux que leur décision dépendrait de l’ajustage de leurs convoitises, de leurs rivalités et de leurs intérêts. La question de la Belgique étant une question européenne, les Belges n’auraient qu’à attendre la solution qu’il plairait à l’Europe de lui donner, et tout semblait indiquer que cette solution ne serait pas celle pour laquelle ils avaient pris les armes et que, dès le 4 octobre, le Gouvernement provisoire avait proclamée, c’est-à-dire l’indépendance de la Belgique. Pour éviter la guerre générale, elles s’accorderaient probablement sur un expédient qui, sans donner satisfaction complète à chacune d’elles, serait pourtant acceptable par toutes. On pouvait prévoir que tout en conservant la dynastie, elles reconnaîtraient aux provinces soulevées une autonomie plus ou moins étendue. En divisant le gouvernement du royaume, mais en maintenant la souveraineté de la couronne, les monarchies absolutistes éviteraient de reconnaître le droit à l’insurrection, l’Angleterre n’aurait plus à craindre de voir la France à Anvers, et la France elle-même, satisfaite de la disparition ou tout au moins de l’affaiblissement de la barrière élevée contre elle en 1815, se contenterait de cet avantage. Peut-être aussi, le prince d’Orange recevrait-il la Belgique à titre de royaume séparé. On savait qu’il intriguait à Londres, et ses chances de succès paraissaient considérables, car, appelé à régner un jour sur la Hollande, il réunirait tôt ou tard les deux parties des Pays-Bas sous le pouvoir de la dynastie. De quelque façon que l’on envisageât l’avenir, il apparaissait donc que la Conférence réservait au conflit l’une des deux issues que les Belges avaient rejetées : soit la séparation administrative, soit une indépendance provisoire et fallacieuse sous le prince d’Orange.

L’une et l’autre méconnaissaient également le sentiment populaire et le principe de la souveraineté nationale. Elles résultaient de nécessités diplomatiques et de combinaisons d’intérêts ; elles s’inspiraient de la force et non de la justice ; elles sacrifiaient la Belgique à la tranquillité de l’Europe. Le Congrès s’empressa de faire entendre la voix de cette Belgique dont les Puissances prétendaient disposer sans la consulter.

Le 18 novembre, reprenant la déclaration du Gouvernement provisoire et la sanctionnant définitivement au nom de la nation, il proclamait à l’unanimité des cent quatre-vingt-huit députés présents et au milieu des acclamations des tribunes, l’indépendance du peuple belge. Par égard pour l’Europe et en considération de ce que la révolution ne s’était faite que contre le roi de Hollande, cette déclaration réservait « les relations du Luxembourg avec la Confédération germanique ».

Le vote du Congrès n’affirmait pas seulement les droits du peuple à disposer de soi-même, il renouait encore la tradition historique. Par-dessus les trente-six années qu’avaient duré sa réunion à la Hollande et son annexion à la France, la Belgique moderne se rattachait à cette Belgique ancienne dont l’autonomie, depuis l’époque bourguignonne, s’était conservée sous les rois d’Espagne comme sous les souverains autrichiens. En face de la Conférence, elle fondait son droit à l’existence non seulement sur sa volonté présente, mais sur son passé. Ce n’était pas une nation nouvelle qui sollicitait son entrée dans le monde, c’était une nation ancienne qui, après avoir subi des régimes imposés par la conquête ou la diplomatie, revendiquait l’indépendance dont elle avait été dépossédée. Ce que voulait le Congrès, c’est ce qu’avaient voulu en 1789 les États-Généraux de la Révolution Brabançonne, en 1792, le Comité des Belges et Liégeois unis, en 1814, les négociateurs de Châtillon. Ce que les querelles des partis avaient alors empêché de réaliser, on l’atteignait enfin grâce à l’union des partis dans le sentiment national. Sans doute, si le vote du 18 novembre fut unanime, les tendances ne l’étaient pas. Parmi les députés eux-mêmes, quelques-uns eussent souhaité le maintien du royaume des Pays-Bas sous une forme nouvelle, ou un retour à la France. Ces préférences s’expliquent sans peine. Les uns doutaient que la Belgique, privée des débouchés que les colonies hollandaises avaient fournis à son industrie, pût subsister par elle-même. D’autres se rappelaient la prospérité que le marché français avait jadis donné aux fabriques. D’autres, enfin, ne croyaient pas à la possibilité d’une séparation définitive d’avec la Hollande et, plutôt que de revenir au royaume des Pays-Bas et de retomber sous le gouvernement de Guillaume, préféraient se donner à la monarchie libérale de Louis-Philippe. Ce qui est étonnant, ce n’est pas que ces divergences aient existé, c’est qu’elles n’aient pas été plus nombreuses, et que le sentiment de l’indépendance se soit manifesté si vigoureusement après tout ce que la République française, l’Empire et le gouvernement de Guillaume avaient fait pour l’anéantir.

En votant l’indépendance de la Belgique, le Congrès, s’il froissait la Conférence en prenant les devants sur sa décision et en lui signifiant la volonté du peuple, la rassurait en même temps. Il faisait disparaître, en effet, la crainte des Puissances et particulièrement de l’Angleterre, de voir le pays se donner à la France, mais il laissait subsister la possibilité d’un retour sous la dynastie hollandaise, soit en la personne de Guillaume, soit en celle du prince d’Orange. Tout en admettant l’indépendance de la Belgique, la Conférence pourrait se réserver le choix de son souverain et ce choix n’était pas douteux.

Dès les premières séances du Congrès, quelques membres, pour parer à ce péril, avaient proposé d’exclure la maison d’Orange-Nassau du droit de régner sur le pays. La question ayant été écartée, les Orangistes avaient aussitôt repris courage. C’est pour couper court à leurs menées et pour mettre l’Europe devant un fait accompli, que le député le plus populaire des Flandres, Constantin Rodenbach, la reprit le 23 novembre. Elle souleva une discussion passionnée. Les adversaires de la proposition invoquaient les dangers que son vote ferait courir à Anvers et à Maestricht, les catastrophes qu’elle attirerait sur le commerce et sur l’industrie, l’effet désastreux qu’elle produirait sur l’Europe. Mais le sentiment populaire s’imposait trop violent aux députés pour les rallier à cette argumentation opportuniste. Le 24 novembre, par 161 voix contre 28, le Congrès écartait « à perpétuité de tout pouvoir en Belgique » les membres de la famille d’Orange-Nassau.

C’était provoquer la Conférence que d’empiéter ainsi sur les droits qu’elle s’était réservés. L’impression à Londres fut déplorable. Les libéraux, en revanche, applaudirent à cette affirmation du droit révolutionnaire. Lafayette en l’apprenant, félicita le Congrès d’avoir « si fièrement répondu à l’Europe »[1]. Par bonheur, les événements tournaient à l’avantage de la cause belge. Le 19 novembre, la victoire des Whigs venait de faire succéder, en Angleterre, le cabinet Grey au cabinet Wellington et de donner le portefeuille des affaires étrangères à lord Palmerston. Quelques jours plus tard (29 novembre), l’insurrection de Varsovie empêchait le tsar d’envoyer ses troupes au secours de Guillaume. Il n’était plus douteux désormais que la Conférence consentît à laisser aux Belges l’indépendance qu’ils s’étaient donnée sans la consulter. Elle la reconnut par son protocole du 20 décembre. C’était reconnaître en même temps le principe de la souveraineté nationale dont cette indépendance se réclamait. De même que la création du royaume des Pays-Bas avait été en 1815 la manifestation la plus caractéristique de la réaction contre le droit des peuples, de même sa dissolution en 1830 attesta le recul de la politique monarchique et légitimiste de la Sainte-Alliance. Une ère nouvelle s’ouvrait dont la révolution belge fut le prélude.

Mais par cela même que le protocole du 20 décembre avait une signification plus haute, il importait de l’entourer de plus de garanties pour en assurer la durée et l’accommoder à l’équilibre européen. Comment s’y prendre afin de conserver à la Belgique, ce point sensible de l’Occident, l’indépendance qu’elle venait de conquérir, mais qu’elle serait évidemment incapable de protéger contre les convoitises, les ambitions ou les agressions de ses voisins dont elle avait été depuis tant de siècles le champ de bataille ? Le problème était d’autant plus délicat que chacune des Puissances se réservait d’interpréter à sa manière la déclaration à laquelle les circonstances l’avaient acculée. Bien des difficultés restaient à vaincre, bien des intrigues à déjouer, avant que l’œuvre fût achevée et que la Belgique reçût enfin le statut qui devait placer sa nationalité restaurée sous la sauvegarde de l’Europe.




  1. Lafayette, Mémoires, correspondance et manuscrits, t. VI, p. 474.