Histoire de Gil Blas de Santillane/I/10

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Garnier (tome 1p. 37-43).
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Livre I


CHAPITRE X

De quelle manière en usèrent les voleurs avec la dame. Du grand dessein que forma Gil Blas et quel en fut l’évènement.


Il y avait déjà plus d’une heure qu’il était nuit quand nous arrivâmes au souterrain. Nous menâmes d’abord les bêtes à l’écurie, où nous fûmes obligés nous-mêmes de les attacher au râtelier et d’en avoir soin, parce que le vieux nègre était au lit depuis trois jours. Outre que la goutte l’avait pris violemment, un rhumatisme le tenait entrepris de tous ses membres. Il ne lui restait rien de libre que la langue qu’il employait à témoigner son impatience par d’horribles blasphèmes. Nous laissâmes ce misérable jurer et blasphémer, et nous allâmes à la cuisine, où nous donnâmes toute notre attention à la dame, qui paraissait environnée des ombres de la mort. Nous n’épargnâmes rien pour la tirer de son évanouissement, et nous eûmes le bonheur d’en venir à bout. Mais quand elle eut repris l’usage de ses sens, et qu’elle se vit entre les bras de plusieurs hommes qui lui étaient inconnus, elle sentit son malheur ; elle en frémit. Tout ce que la douleur et le désespoir ensemble peuvent avoir de plus affreux parut peint dans ses yeux, qu’elle leva au ciel, comme pour se plaindre à lui des indignités dont elle était menacée ; puis, cédant tout à coup à ces images épouvantables, elle retombe en défaillance, sa paupière se referme, et les voleurs s’imaginent que la mort va leur enlever leur proie. Alors le capitaine, jugeant plus à propos de l’abandonner à elle-même que de la tourmenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léonarde, où on la laissa toute seule, au hasard de ce qu’il en pouvait arriver.

Nous passâmes dans le salon, où un des voleurs qui avait été chirurgien, visita les blessures du lieutenant et du cavalier, et les frotta de baume. L’opération faite, on voulut voir ce qu’il y avait dans les malles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles et de linge, les autres d’habits : mais la dernière qu’on ouvrit renfermait quelques sacs pleins de pistoles, ce qui réjouit infiniment messieurs les intéressés. Après cet examen, la cuisinière dressa le buffet, mit le couvert et servit. Nous nous entretînmes d’abord de la grande victoire que nous avions remportée. Sur quoi Rolando m’adressant la parole : Avoue, Gil Blas, me dit-il, avoue, mon enfant, que tu as eu grand’peur. Je répondis que j’en demeurais d’accord de bonne foi ; mais que je me battrais comme un paladin quand j’aurais fait seulement deux ou trois campagnes. Là-dessus toute la compagnie prit mon parti, en disant qu’on devait me le pardonner ; que l’action avait été vive ; et que, peur un jeune homme qui n’avait jamais vu le feu, je ne m’étais point mal tiré d’affaire.

La conversation tomba ensuite sur les mules et les chevaux que nous venions d’amener au souterrain. Il fut arrêté que, le lendemain, avant le jour, nous partirions tous pour les aller vendre à Mansilla, où probablement on n’aurait point encore entendu parler de notre expédition. Ayant pris cette résolution, nous achevâmes de souper ; puis nous retournâmes à la cuisine pour voir la dame, que nous trouvâmes dans la même situation ; nous crûmes qu’elle ne passerait pas la nuit. Néanmoins, quoiqu’elle parût à peine jouir d’un reste de vie, quelques voleurs ne laissèrent pas de jeter sur elle un œil profane, et de témoigner une brutale envie, qu’ils auraient satisfaite, si Rolando ne les en eût empêchés, en leur représentant qu’ils devaient du moins attendre que la dame fût sortie de cet accablement de tristesse qui lui ôtait tout sentiment. Le respect qu’ils avaient pour leur capitaine retint leur incontinence ; sans cela rien ne pouvait sauver la dame ; sa mort même n’aurait peut-être pas mis son honneur en sûreté.

Nous laissâmes encore cette malheureuse femme dans l’état où elle était. Rolando se contenta de charger Léonarde d’en avoir soin, et chacun se retira dans sa chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil, je ne fis que m’occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une personne de qualité, et j’en trouvais son sort plus déplorable. Je ne pouvais, sans frémir, me peindre les horreurs qui l’attendaient, et je m’en sentais aussi vivement touché que si le sang ou l’amitié m’eût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aux moyens de préserver son honneur du péril dont il était menacé, et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvait se remuer, et que, depuis son indisposition, la cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m’échauffa l’imagination, et me fit concevoir un projet que je digérai bien ; puis j’en commençai sur-le-champ l’exécution de la manière suivante :

Je feignis d’avoir la colique. Je poussai d’abord des plaintes et des gémissements ; ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m’oblige à crier ainsi. Je répondis que j’avais une colique horrible, et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer des dents, à faire des grimaces et des contorsions effroyables, et à m’agiter d’une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m’eussent donné quelque relâche ; un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu’ils étaient, s’y laissèrent tromper, et crurent qu’en effet je sentais des tranchées violentes. Mais en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d’une étrange façon ; car dès que mes charitables confrères s’imaginèrent que je souffrais, les voilà tous qui s’empressent à me soulager : l’un m’apporte une bouteille d’eau-de-vie et m’en fait avaler la moitié ; l’autre me donne, malgré moi, un lavement d’huile d’amandes douces ; un autre va chauffer une serviette et vient me l’appliquer toute brûlante sur le ventre. J’avais beau crier miséricorde ; ils imputaient mes cris à ma colique, et continuaient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant m’en ôter un que je n’avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur d’éprouver encore leurs secours.

Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau lazzi ; je voulus me lever pour leur faire croire que j’avais grande envie de les accompagner ; mais ils m’en empêchèrent. Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils : ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous ; pour aujourd’hui, tu n’es pas en état de nous suivre ; repose-toi toute la journée ; tu as besoin de repos. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu’on ne se rendît à mes instances ; je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie : ce que je fis d’un air si naturel, qu’ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j’avais tâché de hâter par mes vœux, je m’adressai ce discours : Oh çà ! Gil Blas, c’est à présent qu’il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé. La chose me paraît aisée : Domingo n’est point en état de s’opposer à ton entreprise, et Léonarde ne peut t’empêcher de l’exécuter. Saisis cette occasion de t’échapper ; tu n’en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance ; je me levai ; je pris mon épée et mes pistolets, et j’allai d’abord à la cuisine ; mais avant que d’y entrer, comme j’entendis parler Léonarde, je m’arrêtai pour écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait. Pleurez, ma fille, lui disait la vieille, fondez en larmes, n’épargnez point les soupirs ; cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux ; mais il n’y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s’apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d’honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu’une princesse ; ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront tous les jours de l’affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à votre place.

Je ne donnai pas le temps à Léonarde d’en dire davantage. J’entrai ; et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d’un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action ; et, quoique très avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n’oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j’eus la clef entre les mains, j’adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui dis-je, le ciel vous a envoyé un libérateur, levez-vous pour me suivre ; je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. La dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles firent tant d’impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restait de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, en me conjurant de conserver son honneur. Je la relevai, et l’assurai qu’elle pouvait compter sur moi. Ensuite, je pris des cordes que j’aperçus dans la cuisine ; et, à l’aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d’une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. La bonne Léonarde, persuadée que je n’y manquerais pas si elle osait me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J’allumai de la bougie, et j’allai avec l’inconnue à la chambre ou étaient les espèces d’or et d’argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistoles qu’il y en put tenir ; et, pour obliger la dame à s’en charger aussi, je lui représentai qu’elle ne faisait que reprendre son bien, ce qu’elle fit sans scrupule. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vers l’écurie, ou j’entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval, et j’étais dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux, s’il s’avisait de vouloir faire le méchant ; mais, par bonheur, il était alors si accablé des douleurs qu’il avait soufferts et de celles qu’il souffrait encore, que je tirai mon cheval de l’écurie sans même qu’il parût s’en apercevoir. La dame m’attendait à la porte. Nous enfilâmes promptement l’allée par où l’on sortait du souterrain, nous arrivons à la grille, nous l’ouvrons, et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l’envie de nous sauver.

Le jour commençait à paraître lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle ; la dame monta derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes ; nous en primes une au hasard. Je mourais de peur qu’elle ne nous conduisît à Mansilla et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades, ce qui pouvait fort bien nous arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d’Astorga sur les deux heures après midi. J’aperçus des gens qui nous regardaient avec une extrême attention, comme si c’eût été pour eux un spectacle nouveau de voir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie, où j’ordonnai d’abord qu’on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu’on exécutait mon ordre, je conduisis la dame à une chambre, où nous commençâmes à nous entretenir ; ce que nous n’avions pu faire en chemin, parce que nous étions venus trop vite. Elle me témoigna combien elle était sensible au service que je venais de lui rendre, et me dit qu’après une action si généreuse elle ne pouvait se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l’avais arrachée. Je lui contai mon histoire pour la confirmer dans la bonne opinion qu’elle avait conçue de moi. Par là je l’engageai à me donner sa confiance et à m’apprendre ses malheurs, qu’elle me raconta comme je vais le dire dans le chapitre suivant.