Histoire de Gil Blas de Santillane/I/9

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Garnier (tome 1p. 34-36).
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Livre I


CHAPITRE IX

De l’événement sérieux qui suivit cette aventure.


Nous demeurâmes dans le bois la plus grande partie de la journée, sans apercevoir aucun voyageur qui pût payer pour le religieux. Enfin nous en sortîmes pour retourner au souterrain, bornant nos exploits à ce risible événement, qui faisait encore le sujet de notre entretien, lorsque nous découvrîmes de loin un carrosse à quatre mules. Il venait à nous au grand trot et il était accompagné de trois hommes à cheval qui me parurent bien armés et bien disposés à nous recevoir, si nous étions assez hardis pour les insulter. Rolando fit faire halte à la troupe, pour tenir conseil là-dessus, et le résultat fut qu’on attaquerait. Aussitôt, il nous rangea de la manière qu’il voulut, et nous marchâmes en bataille au-devant du carrosse. Malgré les applaudissements que j’avais reçus dans le bois, je me sentis saisi d’un grand tremblement, et bientôt il sortit de tout mon corps une sueur froide qui ne me présageait rien de bon. Pour surcroît de bonheur, j’étais au front de la bataille, entre le capitaine et le lieutenant, qui m’avaient placé là pour m’accoutumer au feu tout d’un coup. Rolando, remarquant jusqu’à quel point la nature pâtissait chez moi, me regarda de travers, et me dit d’un air brusque : Écoute, Gil Blas, songe à faire ton devoir ; je t’avertis que, si tu recules, je te casserai la tête d’un coup de pistolet. J’étais trop persuadé qu’il le ferait comme il disait, pour négliger l’avertissement ; c’est pourquoi je ne pensai plus qu’à recommander mon âme à Dieu, puisque je n’avais pas moins à craindre d’un côté que de l’autre.

Pendant ce temps-là, le carrosse et les cavaliers s’approchaient. Ils connurent quelle sorte de gens nous étions, et, devinant notre dessein à notre contenance, ils s’arrêtèrent à la portée d’une escopette. Ils avaient, aussi bien que nous, des carabines et des pistolets. Tandis qu’ils se préparaient à nous faire face, il sortit du carrosse un homme bien fait et richement vêtu. Il monta sur un cheval de main, dont un des cavaliers tenait la bride, et il se mit à la tête des autres. Il n’avait pour armes que son épée et deux pistolets. Encore qu’ils ne fussent que quatre contre neuf, car le cocher demeura sur son siège, ils s’avancèrent vers nous avec une audace qui redoubla mon effroi. Je ne laissai pas pourtant, bien que tremblant de tous mes membres, de me tenir prêt à tirer mon coup ; mais, pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux et tournai la tête en déchargeant ma carabine ; et, de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là sur la conscience.

Je ne ferai point un détail de l’action ; quoique présent, je ne voyais rien ; et ma peur, en me troublant l’imagination, me cachait l’horreur du spectacle même qui m’effrayait. Tout ce que je sais, c’est qu’après un grand bruit de mousquetades, j’entendis mes compagnons crier à pleine tête : Victoire ! victoire ! À cette acclamation, la terreur qui s’était emparée de mes sens se dissipa, et j’aperçus sur le champ de bataille les quatre cavaliers étendus sans vie. De notre côté, nous n’eûmes qu’un homme de tué : ce fut l’apostat, qui n’eut, en cette occasion, que ce qu’il méritait pour son apostasie et pour ses mauvaises plaisanteries sur les scapulaires. Un de nos cavaliers reçut une balle à la rotule du genou droit. Le lieutenant fut aussi blessé, mais fort légèrement, le coup n’ayant fait qu’effleurer la peau.

Le seigneur Rolando courut d’abord à la portière du carrosse. Il y avait dedans une dame de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui lui parut très belle malgré le triste état où il la voyait. Elle s’était évanouie pendant le combat, et son évanouissement durait encore. Tandis qu’il s’occupait à la considérer, nous songeâmes, nous autres, au butin. Nous commençâmes par nous assurer des chevaux des cavaliers tués, car ces animaux, épouvantés du bruit des coups, s’étaient un peu écartés après avoir perdu leurs guides. Pour les mules, elles n’avaient pas branlé, quoique, durant l’action, le cocher eût quitté son siège pour se sauver. Nous mîmes pied à terre pour les dételer, et nous les chargeâmes de plusieurs malles que nous trouvâmes attachées, devant et derrière le carrosse. Cela fait, on prit, par ordre du capitaine, la dame qui n’avait point encore rappelé ses esprits, et on la mit à cheval entre les mains d’un voleur des plus robustes et des mieux montés ; puis, laissant sur le grand chemin le carrosse et les morts dépouillés, nous emmenâmes avec nous la dame, les mules et les chevaux.