Histoire de Gil Blas de Santillane/I/12

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Garnier (tome 1p. 51-55).
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Livre I


CHAPITRE XII

De quelle manière désagréable Gil Blas et la dame furent interrompus.


Dona Mencia fondit en larmes après avoir achevé ce récit. Bien loin d’entreprendre de la consoler par des discours dans le goût de Sénèque, je la laissai donner un libre cours à ses soupirs ; je pleurai même aussi, tant il est naturel de s’intéresser pour les malheureux, et particulièrement pour une belle personne affligée ! J’allais lui demander quel parti elle voulait prendre dans la conjoncture ou elle se trouvait, et peut-être allait-elle me consulter là-dessus, si notre conversation n’eût pas été interrompue : mais nous entendîmes dans l’hôtellerie un grand bruit, qui, malgré nous, attira noue attention. Ce bruit était causé par l’arrivée du corrégidor, suivi de deux alguazils[1] et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre où nous étions. Un jeune cavalier qui les accompagnait, s’approcha de moi le premier, et se mit à regarder de près mon habit. Il n’eut pas besoin de l’examiner longtemps. Par saint Jacques, s’écria-t-il, voilà mon pourpoint ! c’est lui-même ; il n’est pas plus difficile à reconnaître que mon cheval. Vous pouvez arrêter ce galant sur ma parole ; je ne crains pas de m’exposer à lui faire réparation d’honneur : je suis sûr que c’est un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci.

À ce discours, qui m’apprenait que ce cavalier était le gentilhomme volé dont j’avais par malheur toute la dépouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le corrégidor, que sa charge obligeait plutôt à tirer une mauvaise conséquence de mon embarras qu’à l’expliquer favorablement, jugea que l’accusation n’était pas mal fondée ; et présumant que la dame pouvait être complice, il nous fit emprisonner tous deux séparément. Ce juge n’était pas de ceux qui ont le regard terrible ; il avait l’air doux et riant. Dieu sait s’il en valait mieux pour cela ! Sitôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux furets, c’est-à-dire ses alguazils ; ils entrèrent d’un air joyeux ; il semblait qu’ils eussent un pressentiment qu’ils allaient faire une bonne affaire. Ils n’oublièrent pas leur bonne coutume : ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs ! Ils n’avaient jamais peut-être fait un si bon coup. À chaque poignée de pistoles qu’ils tiraient, je voyais leurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtout paraissait hors de lui-même. Mon enfant, me disait-il d’un ton de voix plein de douceur, nous faisons notre charge : mais ne crains rien ; si tu n’es pas coupable, on ne te fera point de mal. Cependant ils vidèrent tout doucement mes poches, et me prirent même ce que les voleurs avaient respecté, je veux dire les quarante ducats de mon oncle. Ils n’en demeurèrent pas là : leurs mains avides et infatigables me parcoururent depuis la tête jusqu’aux pieds ; ils me tournèrent de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n’avais point d’argent entre la peau et la chemise. Je crois qu’ils m’auraient volontiers ouvert le ventre pour voir s’il n’y en avait point dedans. Après qu’ils eurent si bien fait leur charge, le corrégidor m’interrogea. Je lui contai ingénument tout ce qui m’était arrivé. Il fit décrire ma déposition ; puis il sortit avec ses gens et mes espèces, me laissant tout nu sur la paille.

Ô vie humaine ! m’écriai-je quand je me vis seul et dans cet état, que tu es remplie d’aventures bizarres et de contre-temps ! Depuis que je suis sorti d’Oviédo, je n’éprouve que des disgrâces : à peine suis-je hors d’un péril, que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville, j’étais bien éloigné de penser que j’y ferais sitôt connaissance avec le corrégidor. En faisant ces réflexions inutiles, je remis le maudit pourpoint et le reste de l’habillement qui m’avait porté malheur ; puis, m’exhortant moi-même à prendre courage : Allons, dis-je, Gil Blas, aie de la fermeté ; songe qu’après ce temps il en viendra peut-être un plus heureux. Te sied-il bien de te désespérer dans une prison ordinaire, après avoir fait un si pénible essai de patience dans le souterrain ? Mais, hélas ! ajoutai-je tristement, je m’abuse. Comment pourrai-je sortir d’ici ? On vient de m’en ôter les moyens, puisqu’un prisonnier sans argent est un oiseau à qui l’on a coupé les ailes.

Au lieu de la perdrix et du lapereau que j’avais fait mettre à la broche, on m’apporta un petit pain bis avec une cruche d’eau, et on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J’y demeurai quinze jours entiers sans voir personne que le concierge, qui avait soin de venir tous les matins renouveler ma provision. Dès que je le voyais, j’affectais de lui parler, je tâchais de lier conversation avec lui pour me désennuyer un peu : mais ce personnage ne répondait rien à tout ce que je lui disais ; il ne me fut pas possible d’en tirer une parole ; il entrait même et sortait le plus souvent sans me regarder. Le seizième jour, le corrégidor parut et me dit : Enfin, mon ami, tes peines sont finies ; tu peux t’abandonner à la joie ; je viens t’annoncer une agréable nouvelle. J’ai fait conduire à Burgos la dame qui était avec toi ; je l’ai interrogée avant son départ, et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi dès aujourd’hui, pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Pegnaflor à Cacebelos, comme tu me l’as dit, confirme ta déposition. Il est dans Astorga. Je l’ai envoyé chercher ; je l’attends ; s’il convient de l’aventure de la question, je te mettrai sur-le-champ en liberté.

Ces paroles me réjouirent. Dès ce moment, je me crus hors d’affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justice qu’il voulait me rendre ; et je n’avais pas encore achevé mon compliment, que le muletier, conduit par deux archers, arriva. Je le reconnus aussitôt : mais le bourreau de muletier, qui sans doute avait vendu ma valise avec tout ce qui était dedans, craignant d’être obligé de restituer l’argent qu’il en avait touché, s’il avouait qu’il me reconnaissait, dit effrontément qu’il ne savait qui j’étais et qu’il ne m’avait jamais vu. Ah ! traître, m’écriai-je, confesse plutôt que tu as vendu mes hardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde-moi bien, je suis un de ces jeunes gens que tu menaças de la question dans le bourg de Gacebelos, et à qui tu fis si grand’peur. Le muletier répondit d’un air froid que je lui parlais d’une chose dont il n’avait aucune connaissance ; et comme il soutint jusqu’au bout que je lui étais inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois. Mon enfant, me dit le corrégidor, tu vois bien que le muletier ne convient pas de ce que tu as déposé ; ainsi je ne puis te rendre la liberté, quelque envie que j’en aie. Il fallut m’armer d’une nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l’eau, et à voir le silencieux concierge. Quand je songeais que je ne pouvais me tirer des griffes de la justice, bien que je n’eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me mettait au désespoir ; je regrettais le souterrain. Dans le fond, disais-je, j’y avais moins de désagrément que dans ce cachot : je faisais bonne chère avec les voleurs, je m’entretenais avec eux agréablement, et je vivais dans la douce espérance de m’échapper ; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peut-être trop heureux de sortir d’ici pour aller aux galères.

  1. Alguazil : c’est un huissier exécuteur des ordres du corrégidor, une manière d’exempt.