Histoire de Gil Blas de Santillane/I/13

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Garnier (tome 1p. 55-59).
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Livre I


CHAPITRE XIII

Par quel hasard Gil Blas sortit enfin de prison et où il alla.


Tandis que je passais les jours à m’égayer dans mes réflexions, mes aventures, telles que je les avais dictées dans ma déposition, se répandirent dans la ville. Plusieurs personnes me voulurent voir par curiosité. Ils venaient l’un après l’autre se présenter à une petite fenêtre par où le jour entrait dans ma prison, et lorsqu’ils m’avaient considéré quelque temps, ils s’en allaient. Je fus surpris de cette nouveauté. Depuis que j’étais prisonnier, je n’avais pas vu un seul homme se montrer à cette fenêtre, qui donnait sur une cour où régnaient le silence et l’horreur. Je compris par là que je faisais du bruit dans la ville ; mais je ne savais si j’en devais concevoir un bon ou un mauvais présage.

Un de ceux qui s’offrirent des premiers à ma vue fut le petit chantre de Mondognedo, qui avait aussi bien que moi craint la question et pris la fuite. Je le reconnus et il ne feignit point de me méconnaître. Nous nous saluâmes de part et d’autre ; puis nous nous engageâmes dans un long entretien. Je fus obligé de faire un nouveau détail de mes aventures, ce qui produisit deux effets dans l’esprit de mes auditeurs : je les fis rire, et je m’attirai leur pitié. De son côté, le chantre me conta ce qui s’était passé dans l’hôtellerie de Cacabelos, entre le muletier et la jeune femme, après qu’une terreur panique nous en eut écartés ; en un mot, il m’apprit tout ce que j’en ai dit ci-devant. Ensuite, prenant congé de moi, il me promit que, sans perdre de temps, il allait travailler à ma délivrance. Alors toutes les personnes qui étaient venues là comme lui par curiosité me témoignèrent que mon malheur excitait leur compassion ; ils m’assurèrent même qu’ils se joindraient au petit chantre, et feraient tout leur possible pour me procurer la liberté.

Ils tinrent effectivement leur promesse. Ils parlèrent en ma faveur au corrégidor, qui, ne doutant plus de mon innocence, surtout lorsque le chantre lui eut conté ce qu’il savait, vint trois semaines après dans ma prison. Gil Blas, me dit-il, je pourrais encore te retenir ici, si j’étais un juge plus sévère ; mais je ne veux pas traîner les choses en longueur ; va, tu es libre, tu peux sortir quand il te plaira. Mais, dis-moi, poursuivit-il, si l’on te menait dans la forêt où est le souterrain, ne pourrais-tu pas le découvrir ? Non, Seigneur, lui répondis-je : comme je n’y suis entré que la nuit, et que j’en suis sorti avant le jour, il me serait impossible de reconnaître l’endroit où il est. Là-dessus, le juge se retira, en disant qu’il allait ordonner au concierge de m’ouvrir les portes. En effet, un moment après le geôlier vint dans mon cachot avec un de ses guichetiers qui portait un paquet de toile. Ils m’ôtèrent tous deux, d’un air grave et sans me dire un seul mot, mon pourpoint et mon haut-de-chausses, qui étaient d’un drap fin et presque neuf ; puis, m’ayant revêtu d’une vieille souquenille, ils me mirent dehors par les épaules.

La confusion que j’avais de me voir si mal équipé modérait la joie qu’ont ordinairement les prisonniers de recouvrer la liberté. J’étais tenté de sortir de la ville à l’heure même, pour me soustraire aux yeux du peuple, dont je ne soutenais les regards qu’avec peine. Ma reconnaissance pourtant l’emporta sur ma honte : j’allai remercier le petit chantre, à qui j’avais tant d’obligation. Il ne put s’empêcher de rire lorsqu’il m’aperçut. Comme vous voilà ! me dit-il : je ne vous ai pas reconnu d’abord sous cet habillement ; la justice, à ce que je vois, vous en a donné de toutes les façons. Je ne me plains pas de la justice, lui répondis-je ; elle est très équitable ; je voudrais seulement que tous ses officiers fussent d’honnêtes gens : ils devaient du moins me laisser mon habit ; il me semble que je ne l’avais pas mal payé. J’en conviens, reprit-il, mais on vous observera que ce sont des formalités qui s’observent. Eh ! vous imaginez-vous, par exemple, que votre cheval ait été rendu à son premier maître ? Non pas, s’il vous plaît ; il est actuellement dans les écuries du greffier, où il a été déposé comme une preuve du vol : je ne crois pas que le pauvre gentilhomme en retire seulement la croupière. Mais changeons de discours, continua-t-il. Quel est votre dessein ? Que prétendez-vous faire présentement ? J’ai envie, lui dis-je, de prendre le chemin de Burgos : j’irai trouver la dame dont je suis le libérateur ; elle me donnera quelques pistoles ; j’achèterai une soutanelle neuve, et me rendrai à Salamanque, où je tâcherai de mettre mon latin à profit. Tout ce qui m’embarrasse, c’est que je ne suis point encore à Burgos : il faut vivre sur la route ; vous n’ignorez pas qu’on fait fort mauvaise chère quand on voyage sans argent. Je vous entends, répliqua-t-il, et je vous offre ma bourse : elle est un peu plate, à la vérité, mais vous savez qu’un chantre n’est pas un évêque. En même temps il la tira, et me la mit entre les mains de si bonne grâce, que je ne pus me défendre de la retenir telle qu’elle était. Je le remerciai comme s’il m’eût donné tout l’or du monde, et je lui fis mille protestations de service qui n’ont jamais eu d’effet. Après cela, je le quittai et sortis de la ville sans aller voir les autres personnes qui avaient contribué à mon élargissement, je me contentai de leur donner en moi-même mille bénédictions.

Le petit chantre avait eu raison de ne pas vanter sa bourse ; j’y trouvai très peu d’espèces, et quelles espèces encore ! de la menue monnaie : par bonheur, j’étais accoutumé depuis deux mois à une vie très frugale, et il me restait encore quelques réaux lorsque j’arrivai au bourg de Ponte de Mula, qui n’est pas éloigné de Burgos. Je m’y arrêtai pour demander des nouvelles de dona Mencia. J’entrai dans une hôtellerie dont l’hôtesse était une petite femme sèche, vive et hagarde. Je m’aperçus d’abord, à la mauvaise mine qu’elle me fit que ma souquenille n’était guère de son goût ; ce que je lui pardonnai volontiers. Je m’assis à une table. Je mangeai du pain et du fromage, et bus quelques coups d’un vin détestable qu’on m’apporta. Pendant ce repas, qui s’accordait assez avec mon habillement, je voulus entrer en conversation avec l’hôtesse, qui me fit assez connaître, par une grimace dédaigneuse, qu’elle méprisait mon entretien. Je la priai de me dire si elle connaissait le marquis de la Guardia, si son château était éloigné du bourg, et surtout si elle savait ce que la marquise sa femme pouvait être devenue. Vous demandez bien des choses, me répondit-elle d’un air plein de fierté. Elle m’apprit pourtant, quoique de fort mauvaise grâce, que le château de don Ambrosio n’était qu’à une petite lieue de Ponte de Mula.

Après que j’eus achevé de boire et de manger, comme il était nuit, je témoignai que je souhaitais de me reposer, et je demandai une chambre. À vous une chambre ! me dit l’hôtesse en me lançant un regard où le mépris était peint ; je n’ai point de chambre pour les gens qui font leur souper d’un morceau de fromage. Tous mes lits sont retenus. J’attends des cavaliers d’importance qui doivent venir loger ici ce soir. Tout ce que je puis faire pour votre service, c’est de vous mettre dans ma grange : ce ne sera pas, je pense, la première fois que vous aurez couché sur la paille. Elle ne croyait pas si bien dire qu’elle disait. Je ne répliquai point à son discours, et je me déterminai sagement à gagner le pailler, sur lequel je m’endormis bientôt, comme un homme qui depuis longtemps était fait à la fatigue.