Histoire de Gil Blas de Santillane/I/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Garnier (tome 1p. 25-28).
◄  V
VII  ►


CHAPITRE VI

De la tentative que fit Gil Blas pour se sauver, et quel en fut le succès.


Après que le capitaine des voleurs eut fait ainsi l’apologie de sa profession, il se mit au lit ; et moi je retournai dans le salon, où je desservis et remis tout en ordre. J’allai ensuite à la cuisine, où Domingo (c’était le nom du vieux nègre) et la dame Léonarde soupaient en m’attendant. Quoique je n’eusse point d’appétit, je ne laissai pas de m’asseoir auprès d’eux. Je ne pouvais manger, et, comme je paraissais aussi triste que j’avais sujet de l’être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me consoler ; ce qu’elles firent d’une manière plus propre à me mettre au désespoir qu’à soulager ma douleur. Pourquoi vous affligez-vous, mon fils ? me dit la vieille ; vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous êtes jeune, et vous paraissez facile ; vous vous seriez bientôt perdu dans le monde. Vous y auriez rencontré des libertins qui vous auraient engagé dans toutes sortes de débauches, au lieu que votre innocence se trouve ici dans un port assuré. La dame Léonarde a raison, dit gravement à son tour le vieux nègre, et l’on peut ajouter à cela qu’il n’y a dans le monde que des peines. Rendez grâces au ciel, mon ami, d’être tout d’un coup délivré des périls, des embarras et des afflictions de la vie.

J’essuyai tranquillement ce discours, parce qu’il ne m’eût servi de rien de m’en fâcher. Je ne doute pas même, si je me fusse mis en colère, que je ne leur eusse apprêté à rire à mes dépens. Enfin Domingo, après avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un caveau qui servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avait plus l’air d’un tombeau que d’un lit. Voilà votre chambre, mon petit poulet, me dit-elle en me passant doucement la main sous le menton : le garçon dont vous avez le bonheur d’occuper la place y a couché tant qu’il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il s’est laissé mourir à la fleur de son âge ; ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions. Ô ciel ! dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue du soleil ; et comme si ce n’était pas assez d’être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! Ces pensées qui me semblaient très mortifiantes, et qui l’étaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l’envie que mon oncle avait eue de m’envoyer à Salamanque ; je me repentis d’avoir craint la justice de Cacabelos ; j’aurais voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver ; et je me dis en moi-même : Est-il donc impossible de me tirer d’ici ? Les voleurs dorment : la cuisinière et le nègre en feront bientôt autant : pendant qu’ils seront tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver l’allée par où je suis descendu dans cet enfer ? Il est vrai que je ne me crois pas assez fort pour lever la trappe qui est à l’entrée. Cependant, voyons : je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me prêtera des forces, et j’en viendrai peut-être à bout.

Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. J’arrivai pourtant à la porte de l’écurie, et j’aperçus enfin l’allée que je cherchais. Je marche, je m’avance vers la trappe avec une joie mêlée de crainte ; mais, hélas ! au milieu de l’allée je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient si près l’un de l’autre, qu’on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle, dont je ne m’étais point aperçu en entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tâter les barreaux. J’examinai la serrure, je tâchais même de la forcer, lorsque tout à coup je me sentis appliquer entre les deux épaules cinq ou six coups de nerf de bœuf Je poussai un cri si perçant que le souterrain en retentit ; et, regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d’une main tenait une lanterne sourde, et de l’autre l’instrument de mon supplice. Ah ! ah ! dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver ! Oh ! ne pensez pas que vous puissiez me surprendre ; je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ouverte, n’est-ce pas ? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu’un malgré lui, il faut qu’il soit plus fin que vous pour nous échapper.

Cependant, au cri que j’avais fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en sursaut ; et, ne sachant si c’était la sainte Hermandad qui venait fondre sur eux, ils se levèrent en appelant à haute voix leurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs carabines, et s’avancent presque nus jusqu’à l’endroit où j’étais avec Domingo. Mais sitôt qu’ils surent la cause du bruit qu’ils avaient entendu, leur inquiétude se convertit en éclats de rire. Comment donc, Gil Blas, me dit le voleur apostat, il n’y a pas six heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t’en aller ? Il faut que tu aies bien de l’aversion pour la retraite. Eh ! que ferais-tu donc si tu étais chartreux ? Va te coucher. Tu en seras quitte cette fois-ci pour les coups que Domingo t’a donnés ; mais s’il t’arrive jamais de faire un nouvel effort pour te sauver, par saint Barthélemy ! nous t’écorcherons tout vif. À ces mots, il se retira. Les autres voleurs s’en retournèrent aussi dans leurs chambres, en riant de tout cœur de la tentative que j’avais faite pour leur fausser compagnie. Le vieux nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie, et je regagnai mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer.