Histoire de Gil Blas de Santillane/II/2

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Garnier (tome 1p. 89-96).
III  ►
Livre II


CHAPITRE II

De quelle manière le chanoine, étant tombé malade, fut traité ; ce qu’il en arriva, et ce qu’il laissa, par testament, à Gil Blas.


Je servis pendant trois mois le licencié Sedillo, sans me plaindre des mauvaises nuits qu’il me faisait passer. Au bout de ce temps-là il tomba malade : la fièvre le prit ; et avec le mal qu’elle lui causait, il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de sa vie, qui avait été longue, il eut recours aux médecins. Il demanda le docteur Sangrado[1] que tout Valladolid regardait comme un Hippocrate. La dame Jacinte aurait mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament ; elle lui en toucha même quelques mots : mais, outre qu’il ne se croyait pas encore proche de sa fin, il avait de l’opiniâtreté dans certaines choses. J’allai donc chercher le docteur Sangrado ; je l’amenai au logis. C’était un grand homme sec et pâle, et qui, depuis quarante ans pour le moins, occupait le ciseau des Parques. Ce savant médecin avait l’extérieur grave ; il pesait ses discours, et donnait de la noblesse à ses expressions. Ses raisonnements paraissaient géométriques, et ses opinions fort singulières.

Après avoir observé mon maître, il lui dit d’un air doctoral : Il s’agit ici de suppléer au défaut de la transpiration arrêtée. D’autres, à ma place, ordonneraient sans doute des remèdes salins, urineux, volatils, et qui, pour la plupart, participent du soufre et du mercure ; mais les purgatifs et les sudorifiques sont des drogues pernicieuses et inventées par des charlatans : toutes les préparations chimiques ne semblent faites que pour nuire. J’emploie des moyens plus simples et plus sûrs. À quelle nourriture, continua-t-il, êtes-vous accoutumé ? Je mange ordinairement, répondit le chanoine, des bisques et des viandes succulentes. Des bisques et des viandes succulentes ! s’écria le docteur avec surprise. Ah ! vraiment, je ne m’étonne plus si vous êtes malade ! Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés : ce sont des pièges que la volupté tend aux hommes pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût ; les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est insipide, il veut des mets qui tiennent de sa nature. Et buvez-vous du vin ? ajouta-t-il. Oui, dit le licencié, du vin trempé. Oh ! trempé tant qu’il vous plaira, reprit le médecin. Quel dérèglement ! voilà un régime épouvantable. Il y a longtemps que vous devriez être mort. Quel âge avez-vous ? J’entre dans ma soixante-neuvième année, répondit le chanoine. Justement, répliqua le médecin ; une vieillesse anticipée est toujours le fruit de l’intempérance. Si vous n’eussiez bu que de l’eau claire toute votre vie, et que vous vous fussiez contenté d’une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fèves, vous ne seriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feraient encore facilement leurs fonctions. Je ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à mes ordonnances. Le licencié, tout friand qu’il était, promit de lui obéir en toutes choses.

Alors Sangrado m’envoya chercher un chirurgien qu’il me nomma, et fit tirer à mon maître six bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien : Maître Martin Onez, revenez dans trois heures en faire autant, et demain vous recommencerez. C’est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie ; on ne peut trop saigner un malade. Comme il n’est obligé à aucun mouvement ou exercice considérable, et qu’il n’a rien à faire que de ne point mourir, il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu’à un homme endormi : la vie, dans tous les deux, ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. Le bon chanoine, s’imaginant qu’un si grand médecin ne pouvait faire de faux raisonnements, se laissa saigner sans résistance. Lorsque le docteur eut ordonné de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu’il fallait aussi donner au chanoine de l’eau chaude à tout moment, assurant que l’eau bue en abondance pouvait passer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. Il sortit ensuite en disant d’un air de confiance à la dame Jacinte et à moi qu’il répondait de la vie du malade, si on le traitait de la manière qu’il venait de prescrire. La gouvernante, qui jugeait peut-être autrement que lui de sa méthode, protesta qu’on la suivrait avec exactitude. En effet, nous mîmes promptement de l’eau chauffer ; et, comme le médecin nous avait recommandé sur toutes choses de ne la point épargner, nous en fîmes d’abord boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après nous réitérâmes ; puis, retournant encore de temps en temps à la charge, nous versâmes dans son estomac un déluge d’eau. D’un autre côté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu’il tirait, nous réduisîmes, en moins de deux jours, le vieux chanoine à l’extrémité.

Ce bon ecclésiastique, n’en pouvant plus, comme je voulais lui faire avaler un grand verre du spécifique, me dit d’une voix faible : Arrête, Gil Blas ; ne m’en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu’il faut mourir, malgré la vertu de l’eau, et, quoiqu’il me reste à peine une goutte de sang je ne m’en porte pas mieux pour cela : ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne saurait prolonger nos jours, quand leur terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour l’autre monde ; va me chercher un notaire ; je veux faire mon testament. À ces derniers mots, que je n’étais pas fâché d’entendre, j’affectai de paraître fort triste : ce que tout héritier ne manque pas de faire en pareil cas ; et, cachant l’envie que j’avais de m’acquitter de la commission qu’il me donnait : Eh ! mais, monsieur, lui dis-je, vous n’êtes pas si bas, Dieu merci, que vous ne puissiez vous relever. Non, non, repartit-il, mon enfant, c’en est fait ; je sens que la goutte remonte et que la mort s’approche : hâte-toi d’aller où je t’ai dit. Je m’aperçus effectivement qu’il changeait à vue d’œil ; et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faire ce qu’il m’ordonnait, laissant auprès de lui la dame Jacinte, qui craignait encore plus que moi qu’il ne mourût sans tester. J’entrai dans la maison du premier notaire dont on m’enseigna la demeure ; et le trouvant chez lui : Monsieur, lui dis-je, le licencié Sedillo, mon maître, tire à sa fin ; il veut faire écrire ses dernières volontés ; il n’y a pas un moment à perdre. Le notaire était un petit vieillard gai, qui se plaisait à railler : il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lui répondis que c’était le docteur Sangrado. À ce nom, prenant brusquement son manteau et son chapeau : Vive Dieu ! s’écria-t-il, partons donc en diligence ; car ce docteur est si expéditif, qu’il ne donne pas le temps à ses malades d’appeler des notaires. Cet homme-là m’a bien soufflé des testaments.

En parlant de cette sorte, il s’empressa de sortir avec moi ; et, pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour prévenir l’agonie, je lui dis : Monsieur, vous savez qu’un testateur mourant manque souvent de mémoire ; si par hasard mon maître vient à m’oublier, je vous prie de le faire souvenir de mon zèle. Je le veux bien, mon enfant, me répondit le notaire, tu peux compter là-dessus. Il est juste qu’un maître récompense un domestique qui l’a bien servi. Je l’exhorterai même à te donner quelque chose de considérable, pour peu qu’il soit disposé à reconnaître tes services. Le licencié, quand nous arrivâmes dans sa chambre, avait encore tout son bon sens. La dame Jacinte, le visage baigné de pleurs de commande, était auprès de lui. Elle venait de jouer son rôle, et de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans l’antichambre, où nous rencontrâmes le chirurgien que le médecin envoyait pour faire une nouvelle et dernière saignée. Nous l’arrêtâmes. Attendez maître Martin, lui dit la gouvernante ; vous ne sauriez entrer présentement dans la chambre du seigneur Sedillo. Il va dicter ses dernières volontés à un notaire qui est avec lui ; vous le saignerez tout à votre aise quand il aura fait son testament.

Nous avions grand’peur, la béate et moi, que le licencié ne mourût en testant ; mais, par bonheur, l’acte qui causait notre inquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notaire, qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur l’épaule et me dit en souriant : On n’a point oublié Gil Blas. À ces mots, je ressentis une joie toute des plus vives ; et je sus si bon gré à mon maître de s’être souvenu de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour lui après sa mort qui ne manqua pas d’arriver bientôt ; car, le chirurgien l’ayant encore saigné, le pauvre vieillard, qui n’était déjà que trop affaibli, expira presque dans le moment. Comme il rendait les derniers soupirs, le médecin parut, et demeura un peu sot, malgré l’habitude qu’il avait de dépêcher ses malades. Cependant, loin d’imputer la mort du chanoine à la boisson et aux saignées, il sortit en disant d’un air froid qu’on ne lui avait pas tiré assez de sang ni fait boire assez d’eau chaude. L’exécuteur de la haute médecine, je veux dire le chirurgien, voyant aussi qu’on n’avait plus besoin de son ministère, suivit le docteur Sangrado, l’un et l’autre disant que dès le premier jour ils avaient condamné le licencié. Effectivement, ils ne se trompaient presque jamais, quand ils portaient un pareil jugement.

Sitôt que nous vîmes le patron sans vie, nous fîmes, la dame Jacinte, Inésille et moi, un concert de cris funèbres qui fut entendu de tout le voisinage ! La béate surtout, qui avait le plus grand sujet de se réjouir, poussait des accents si plaintifs, qu’elle semblait être la personne du monde la plus touchée. La chambre en un instant, se remplit de gens, moins attirés par la compassion que par la curiosité. Les parents du défunt, n’eurent pas plutôt vent de sa mort, qu’ils vinrent fondre au logis, et faire mettre le scellé partout. Ils trouvèrent la gouvernante si affligée, qu’ils crurent d’abord que le chanoine n’avait point fait de testament : mais ils apprirent bientôt, à leur grand regret, qu’il y en avait un, revêtu de toutes les formalités nécessaires. Lorsqu’on vint à l’ouvrir, et qu’ils virent que le testateur avait disposé de ses meilleurs effets en faveur de la dame Jacinte et de la petite fille, ils firent son oraison funèbre dans des termes peu honorables à sa mémoire. Ils apostrophèrent en même temps la béate, et firent aussi quelque mention de moi. Il faut avouer que je le méritais bien. Le licencié, devant Dieu soit son âme ! pour m’engager à me souvenir de lui toute ma vie, s’expliquait ainsi pour mon compte par un article de son testament : Item, puisque Gil Blas est un garçon qui a déjà de la littérature, pour achever de le rendre savant, je lui laisse une bibliothèque, tous mes livres et mes manuscrits, sans aucune exception.

J’ignorais où pouvait être cette prétendue bibliothèque ; je ne m’étais point aperçu qu’il y en eût dans la maison. Je savais seulement qu’il y avait quelques papiers, avec cinq ou six volumes, sur deux petits ais de sapin dans le cabinet de mon maître : c’était là mon legs. Encore ces livres ne me pouvaient-ils être d’une grande utilité : l’un avait pour titre le Cuisinier parfait ; l’autre traitait de l’indigestion et de la manière de la guérir ; et les autres étaient les quatre parties du bréviaire, que les vers avaient à demi rongées. À l’égard des manuscrits, le plus curieux contenait toutes les pièces d’un procès que le chanoine avait eu autrefois pour sa prébende. Après avoir examiné mon legs avec plus d’attention qu’il n’en méritait, je l’abandonnai aux parents qui me l’avaient tant envié. Je leur remis même l’habit dont j’étais revêtu, et je repris le mien, bornant à mes gages le fruit de mes services. J’allai chercher ensuite une autre maison. Pour la dame Jacinte, outre les sommes qui lui avaient été léguées, elle eut encore de bonnes nippes, qu’à l’aide de son bon ami elle avait détournées pendant la maladie du licencié.



  1. Sangrado, en espagnol, veut dire saigné. Peut-être eût-il mieux valu donner à ce docteur le nom de Sangrador, saigneur ; mais Sangrado a prévalu.