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Histoire de Gil Blas de Santillane/II/7

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Garnier (tome 1p. 122-146).
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Livre II


CHAPITRE VII

Histoire d’un garçon barbier


Fernand Pérès de la Fuente, mon grand-père (je commence la chose d’un peu loin), après avoir été pendant cinquante ans barbier du village d’Olmedo, mourut, et laissa quatre fils. L’aîné, nommé Nicolas, s’empara de sa boutique, et lui succéda dans sa profession. Bertrand, le puîné, se mettant le commerce en tête, devint marchand mercier ; et Thomas, qui était le troisième, se fit maître d’école. Pour le quatrième, qu’on appelait Pedro, comme il se sentait né pour les belles-lettres, il vendit une petite pièce de terre qu’il avait eue pour son partage, et alla demeurer à Madrid, où il espérait qu’un jour il se ferait distinguer par son savoir et par son esprit. Ses trois autres frères ne se séparèrent point : ils s’établirent à Olmedo, en se mariant avec des filles de laboureurs, qui leur apportèrent en mariage peu de bien, mais en récompense une grande fécondité. Elles firent des enfants comme à l’envi l’une de l’autre. Ma mère, femme du barbier, en mit au monde six pour sa part dans les cinq premières années de son mariage. Je fus du nombre de ceux-là. Mon père m’apprit de très bonne heure à raser ; et, lorsqu’il me vit parvenu à l’âge de quinze ans, il me chargea les épaules de ce sac que vous voyez, me ceignit d’une longue épée et me dit : Va, Diego, tu es en état présentement de gagner ta vie. Va courir le pays. Tu as besoin de voyager pour te dégourdir et te perfectionner dans ton art. Pars, et ne reviens à Olmedo qu’après avoir fait le tour de l’Espagne ; que je n’entende point parler de toi avant ce temps-là ! En achevant ces paroles, il m’embrassa de bonne amitié, et me poussa hors du logis.

Tels furent les adieux de mon père. Pour ma mère, qui avait moins de rudesse dans ses mœurs, elle parut plus sensible à mon départ. Elle laissa couler quelques larmes, et me glissa même dans la main un ducat à la dérobée. Je sortis donc ainsi d’Olmedo, et pris le chemin de Ségovie. Je n’eus pas fait deux cents pas, que je m’arrêtai pour visiter mon sac. J’eus envie de voir ce qu’il y avait dedans, et de connaître précisément ce que je possédais. J’y trouvai une trousse où étaient deux rasoirs qui semblaient avoir rasé dix générations, tant ils étaient usés, avec une bandelette de cuir pour les repasser, et un morceau de savon ; outre cela, une chemise de chanvre toute neuve, une vieille paire de souliers de mon père, et, ce qui me réjouit plus que tout le reste, une vingtaine de réaux enveloppés dans un chiffon de linge. Voilà quelles étaient mes facultés. Vous jugez bien par là que maître Nicolas le barbier comptait beaucoup sur mon savoir-faire, puisqu’il me laissait partir avec si peu de chose. Cependant la possession d’un ducat et de vingt réaux ne manqua pas d’éblouir un jeune homme qui n’avait jamais eu d’argent. Je crus mes finances inépuisables ; et, transporté de joie, je continuai mon chemin, en regardant de moment en moment la garde de ma rapière, dont la lame me battait à chaque pas le mollet, ou s’embarrassait dans mes jambes.

J’arrivai sur le soir au village d’Ataquinès avec un très rude appétit. J’allai loger à l’hôtellerie ; et, comme si j’eusse été en état de faire de la dépense, je demandai d’un ton haut à souper. L’hôte me considéra quelque temps, et voyant à qui il avait affaire, il me dit d’un air doux : Çà, mon gentilhomme, vous serez satisfait ; on va vous traiter comme un prince. En parlant de cette sorte, il me mena dans une petite chambre, où il m’apporta, un quart d’heure après, un civet de matou, que je mangeai avec la même avidité que s’il eût été de lièvre ou de lapin. Il accompagna cet excellent ragoût d’un vin qui était si bon, disait-il, que le roi n’en buvait pas de meilleur. Je m’aperçus pourtant que c’était du vin gâté ; mais cela ne m’empêcha pas de lui faire autant d’honneur qu’au matou. Il fallut ensuite, pour achever d’être traité comme un prince, que je me couchasse dans un lit plus propre à causer l’insomnie qu’à l’ôter. Peignez-vous un grabat fort étroit, et si court que je ne pouvais étendre les jambes, tout petit que j’étais. D’ailleurs, il n’avait pour matelas et lit de plume qu’une simple paillasse piquée et couverte d’un drap mis en double, qui, depuis le dernier blanchissage, avait servi peut-être à cent voyageurs. Néanmoins, dans ce lit que je viens de représenter, l’estomac plein de civet et de ce vin délicieux que l’hôte m’avait donné, grâce à ma jeunesse et à mon tempérament, je dormis d’un profond sommeil, et passai la nuit sans indigestion.

Le jour suivant, lorsque j’eus déjeuné et bien payé la bonne chère qu’on m’avait faite, je me rendis tout d’une traite à Ségovie. Je n’y fus pas sitôt, que j’eus le bonheur de trouver une boutique, où l’on me reçut pour ma nourriture et mon entretien ; mais je n’y demeurai que six mois : un garçon barbier avec qui j’avais fait connaissance, et qui voulait aller à Madrid, me débaucha, et je partis pour cette ville avec lui. Je me plaçai là sans peine sur le même pied qu’à Ségovie. J’entrai dans une boutique des plus achalandées. Il est vrai qu’elle était auprès de l’église de Sainte-Croix, et que la proximité du Théâtre du Prince y attirait bien de la pratique. Mon maître, deux grands garçons et moi, nous ne pouvions presque suffire à servir les hommes qui venaient s’y faire raser. J’en voyais de toutes sortes de conditions ; mais, entre autres, des comédiens et des auteurs. Un jour, deux personnages de cette dernière espèce s’y trouvèrent ensemble. Ils commencèrent à s’entretenir des poètes et des poésies du temps, et je leur entendis prononcer le nom de mon oncle ; cela me rendit plus attentif à leur discours que je ne l’avais été. Don Juan de Zavaleta, disait l’un, est un auteur sur lequel il me paraît que le public ne doit pas compter. C’est un esprit froid, un homme sans imagination : sa dernière pièce l’a furieusement décrié. Et Luis Velez de Guevara, disait l’autre, ne vient-il pas de donner un bel ouvrage au public ? A-t-on jamais rien vu de plus misérable ? Ils nommèrent encore je ne sais combien d’autres poètes dont j’ai oublié les noms ; je me souviens seulement qu’ils en dirent beaucoup de mal. Pour mon oncle, ils en firent une mention plus honorable : ils convinrent tous deux que c’était un garçon de mérite. Oui, dit l’un, don Pedro de la Fuente est un auteur excellent : il y a dans ses livres une fine plaisanterie, mêlée d’érudition, qui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s’il est estimé de la cour et de la ville, et si plusieurs grands lui font des pensions. Il y a déjà bien des années, dit l’autre, qu’il jouit d’un assez gros revenu. Il a sa nourriture et son logement chez le duc de Medina Celi ; il ne fait point de dépense ; il doit être fort bien dans ses affaires.

Je ne perdis pas un mot de tout ce que ces poètes dirent de mon oncle. Nous avions appris dans la famille qu’il faisait du bruit à Madrid par ses ouvrages ; quelques personnes, en passant par Olmedo, nous l’avaient dit ; mais comme il négligeait de nous donner de ses nouvelles, et qu’il paraissait fort détaché de nous, de notre côté nous vivions dans une très grande indifférence pour lui. Bon sang toutefois ne peut mentir : dès que j’entendis dire qu’il était dans une belle passe, et que je sus où il demeurait, je fus tenté de l’aller trouver. Une chose m’embarrassait : les auteurs l’avaient appelé don Pedro. Ce don me fit quelque peine, et je craignais que ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cette crainte pourtant ne m’arrêta point ; je crus qu’il pouvait être devenu noble ainsi que bel esprit, et je résolus de le voir. Pour cet effet, avec la permission de mon maître, je m’ajustai un matin le mieux que je pus, et je sortis de notre boutique, un peu fier d’être le neveu d’un homme qui s’était acquis tant de réputation par son génie. Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité. Je commençai à concevoir une grande opinion de moi ; et, marchant d’un air présomptueux, je me fis enseigner l’hôtel du duc de Medina Celi. Je me présentai à la porte, et dis que je souhaitais de parler au seigneur don Pedro de la Fuente. Le portier me montra du doigt, au fond d’une cour, un petit escalier, et me répondit : Montez par là, puis frappez à la première porte que vous rencontrerez à main droite. Je fis ce qu’il me disait : je frappai à une porte. Un jeune homme vint ouvrir, et je lui demandai si c’était là que logeait le seigneur don Pedro de la Fuente. Oui, me répondit-il ; mais vous ne sauriez lui parler présentement. Je serais bien aise, lui dis-je, de l’entretenir ; je viens lui apprendre des nouvelles de sa famille. Quand vous auriez, repartit-il, des nouvelles du pape à lui dire, je ne vous introduirais pas dans sa chambre en ce moment ; il compose et, lorsqu’il travaille, il faut bien se garder de le distraire de son ouvrage. Il ne sera visible que sur le midi : allez faire un tour, et revenez dans ce temps-là.

Je sortis, et me promenai toute la matinée dans la ville, en songeant sans cesse à la réception que mon oncle me ferait. Je crois, disais-je en moi-même, qu’il sera ravi de me voir. Je jugeais de ses sentiments par les miens, et je me préparais à une reconnaissance fort touchante. Je retournai chez lui en diligence à l’heure qu’on m’avait marquée. Vous arrivez à propos, me dit son valet, mon maître va bientôt sortir. Attendez ici un instant, je vais vous annoncer. À ces mots, il me laissa dans l’antichambre. Il y revint un moment après, et me fit entrer dans la chambre de son maître, dont le visage me frappa d’abord par un air de famille. Il me sembla que c’était mon oncle Thomas, tant ils se ressemblaient tous deux. Je le saluai avec un profond respect, et lui dis que j’étais fils de maître Nicolas de la Fuente, barbier d’Olmedo : je lui appris aussi que j’exerçais à Madrid, depuis trois semaines, le métier de mon père en qualité de garçon, et que j’avais dessein de faire le tour de l’Espagne pour me perfectionner. Tandis que je parlais, je m’aperçus que mon oncle rêvait. Il doutait apparemment s’il me désavouerait pour son neveu, ou s’il se déferait adroitement de moi : il choisit ce dernier parti. Il affecta de prendre un air riant et me dit : Eh bien : mon ami, comment se portent ton père et tes oncles ? dans quel état sont leurs affaires ? Je commençai là-dessus à lui raconter la propagation copieuse de notre famille ; je lui en nommai tous les enfants mâles et femelles, et je compris, dans cette liste, jusqu’à leurs parrains et leurs marraines. Il ne parut pas s’intéresser infiniment à ce détail ; et venant à ses fins : Diego, reprit-il, j’approuve fort que tu coures le pays pour te rendre parfait dans ton art, et je te conseille de ne point t’arrêter plus longtemps à Madrid : c’est un séjour pernicieux pour la jeunesse ; tu t’y perdrais, mon enfant. Tu feras mieux d’aller dans les autres villes du royaume : les mœurs n’y sont pas si corrompues. Va-t’en, poursuivit-il ; et, quand tu seras prêt à partir, viens me revoir ; je te donnerai une pistole pour t’aider à faire le tour de l’Espagne. En disant ces paroles, il me mit doucement hors de sa chambre, et me renvoya.

Je n’eus pas l’esprit de m’apercevoir qu’il ne cherchait qu’à m’éloigner de lui. Je regagnai notre boutique, et rendis compte à mon maître de la visite que je venais de faire. Il ne pénétra pas mieux que moi l’intention du seigneur don Pedro, et il me dit : Je ne suis pas du sentiment de votre oncle ; au lieu de vous exhorter à courir le pays, il devait plutôt, ce me semble, vous engager à demeurer dans cette ville. Il voit tant de personnes de qualité ! il peut aisément vous placer dans une grande maison, et vous mettre en état de faire peu à peu une grande fortune. Frappé de ce discours qui me présentait de flatteuses images, j’allai deux jours après retrouver mon oncle, et je lui proposai d’employer son crédit pour me faire entrer chez quelque seigneur de la cour. Mais la proposition ne fut pas de son goût. Un homme vain, qui entrait librement chez les grands, et mangeait tous les jours avec eux, n’était pas bien aise, pendant qu’il serait à la table des maîtres, qu’on vît son neveu à la table des valets : le petit Diego aurait fait rougir le seigneur don Pedro. Il ne manqua donc pas de m’éconduire, et même très rudement. Comment, petit libertin, me dit-il d’un air furieux, tu veux quitter ta profession ! Va, je t’abandonne aux gens qui te donnent de si pernicieux conseils. Sors de mon appartement et n’y remets jamais le pied ; autrement, je te ferai châtier comme tu le mérites. Je fus bien étourdi de ces paroles, et plus encore du ton sur lequel mon oncle le prenait. Je me retirai les larmes aux yeux, et fort touché de la dureté qu’il avait pour moi. Cependant, comme j’ai toujours été vif et fier de mon naturel, j’essuyai bientôt mes pleurs. Je passai même de la douleur à l’indignation, et je résolus de laisser là ce mauvais parent dont je m’étais bien passé jusqu’à ce jour.

Je ne pensai plus qu’à cultiver mon talent : je m’attachai au travail. Je rasais toute la journée ; et le soir, pour donner quelque récréation à mon esprit, j’apprenais à jouer de la guitare. J’avais pour maître de cet instrument un vieux senor escudero[1] à qui je faisais la barbe. Il me montrait aussi la musique, qu’il savait parfaitement. Il est vrai qu’il avait été chantre autrefois dans une cathédrale. Il se nommait Marcos de Ombregon. C’était un homme sage, qui avait autant d’esprit que d’expérience, et qui m’aimait comme si j’eusse été son fils. Il servait d’écuyer à la femme d’un médecin qui demeurait à trente pas de notre maison. Je l’allais voir sur la fin du jour, aussitôt que j’avais quitté l’ouvrage, et nous faisions tous deux, assis sur le seuil de la porte, un petit concert qui ne déplaisait pas au voisinage. Ce n’est pas que nous eussions des voix fort agréables ; mais, en râclant le boyau, nous chantions l’un et l’autre méthodiquement notre partie, et cela suffisait pour donner du plaisir aux personnes qui nous écoutaient. Nous divertissions particulièrement dona Mergelina, femme du médecin ; elle venait dans l’allée nous entendre, et nous obligeait quelquefois à recommencer les airs qui se trouvaient le plus de son goût. Son mari ne l’empêchait pas de prendre ce divertissement. C’était un homme qui, bien qu’Espagnol et déjà vieux, n’était nullement jaloux ; d’ailleurs, sa profession l’occupait tout entier, et comme il revenait le soir fatigué d’avoir été chez ses malades, il se couchait de très bonne heure, sans s’inquiéter de l’attention que sa femme donnait à nos concerts. Peut-être aussi qu’il ne les croyait pas fort capables de faire de dangereuses impressions. Il faut ajouter à cela qu’il ne pensait pas avoir le moindre sujet de crainte. Mergelina étant une dame jeune et belle, à la vérité, mais d’une vertu si sauvage, qu’elle ne pouvait souffrir les regards des hommes. Il ne faisait donc pas un crime d’un passe-temps qui lui paraissait innocent et honnête, il nous laissait chanter tant qu’il nous plaisait.

Un soir, comme j’arrivais à la porte du médecin, dans l’intention de me réjouir à mon ordinaire, j’y trouvai le vieil écuyer qui m’attendait. Il me prit par la main, et me dit qu’il voulait faire un tour de promenade avec moi, avant que de commencer notre concert. En même temps il m’entraîna dans une rue détournée, où, voyant qu’il pouvait m’entretenir en liberté : Diego, mon fils, me dit-il d’un air triste, j’ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l’un et l’autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J’ai sans doute beaucoup d’amitié pour vous : je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter ; mais si j’avais prévu le malheur qui nous menace, vive Dieu ! j’aurais choisi un autre endroit pour vous donner des leçons. Ce discours m’effraya. Je priai l’écuyer de s’expliquer plus clairement, et de me dire ce que nous avions à craindre ; car je n’étais pas homme à braver le péril, et je n’avais pas encore fait mon tour d’Espagne. Je vais, reprit-il, vous conter ce qu’il est nécessaire que vous sachiez pour bien comprendre tout le danger où nous sommes.

Lorsque j’entrai, poursuivit-il, au service du médecin, et il y a de cela une année, il me dit un matin, après m’avoir conduit devant sa femme : Voyez, Marcos, voyez votre maîtresse ; c’est cette dame que vous devez accompagner partout. J’admirai dona Mergelina : je la trouvai merveilleusement belle, faite à peindre, et je fus particulièrement charmé de l’air agréable qu’elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d’avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergelina, qui me dit d’un ton brusque : Voyez donc celui-là ; il s’émancipe vraiment. Oh ! je n’aime point qu’on me dise des douceurs ! Ces paroles, sorties d’une si belle bouche, me surprirent étrangement ; je ne pouvais concilier ces façons de parler rustiques et grossières avec l’agrément que je voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari, il y était accoutumé ; et, s’applaudissant même d’avoir une épouse d’un si rare caractère : Marcos, me dit-il, ma femme est un prodige de vertu. Ensuite, comme il s’aperçut qu’elle se couvrait de sa mante et se disposait à sortir pour aller entendre la messe, il me dit de la mener à l’église. Nous ne fûmes pas plutôt dans la rue que nous rencontrâmes, ce qui n’est pas extraordinaire, des hommes qui, frappés du bon air de dona Mergelina, lui dirent, en passant, des choses fort flatteuses. Elle leur répondait, mais vous ne sauriez vous imaginer jusqu’à quel point ses réponses étaient sottes et ridicules. Ils en demeuraient tout étonnés, et ne pouvaient concevoir qu’il y eût au monde une femme qui trouvât mauvais qu’on la louât. Eh ! madame, lui dis-je d’abord, ne faites point d’attention aux discours qui vous sont adressés ; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. Non, non, repartit-elle ; je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point femme à souffrir qu’on me manque de respect. Enfin, il lui échappa tant d’impertinences, que je ne pus m’empêcher de lui dire tout ce que je pensais, au hasard de lui déplaire. Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois qu’il me fut possible, qu’elle faisait tort à la nature, et gâtait mille bonnes qualités par son humeur sauvage ; qu’une femme douce et polie pouvait se faire aimer sans le secours de la beauté, au lieu qu’une belle personne, sans la douceur et la politesse, devenait un objet de mépris. J’ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d’autres semblables, qui avaient tous pour but la correction de ses mœurs. Après avoir bien moralisé, je craignais que ma franchise n’excitât la colère de ma maîtresse, et ne m’attirât quelque désagréable repartie ; néanmoins, elle ne se révolta pas contre ma remontrance ; elle se contenta de la rendre inutile, de même que celle qu’il me prit sottement envie de lui faire les jours suivants.

Je me lassai de l’avertir en vain de ses défauts, et je l’abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant, le croirez-vous ? cet esprit farouche, cette orgueilleuse femme est depuis deux mois entièrement changée d’humeur. Elle a de l’honnêteté pour tout le monde, et des manières très agréables. Ce n’est plus cette même Mergelina qui ne répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discours obligeants ; elle est devenue sensible aux louanges qu’on lui donne ; elle aime qu’on lui dise qu’elle est belle, qu’un homme ne peut la voir impunément ; les flatteries lui plaisent ; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable : et ce qui doit encore vous étonner davantage, c’est d’apprendre que vous êtes l’auteur d’un si grand miracle. Oui, mon cher Diego, continua l’écuyer, c’est vous qui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina ; vous avez fait une brebis de cette tigresse ; en un mot, vous vous êtes attiré ainsi son attention. Je m’en suis aperçu plus d’une fois ; et je me connais mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour très violent. Voilà, mon fils, la triste nouvelle que j’avais à vous annoncer, et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons.

Je ne vois pas là, dis-je alors au vieillard, qu’il y ait là-dedans un si grand sujet d’affliction pour nous, ni que ce soit un malheur pour moi d’être aimé d’une jolie dame. Ah ! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme ; vous ne voyez que l’appât, vous ne prenez point garde à l’hameçon ; vous ne regardez que le plaisir, et moi, j’envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fin ; si vous continuiez de venir chanter à notre porte, vous irriteriez la passion de Mergelina, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa faiblesse au docteur Oloroso, son mari ; et ce mari, qui se montre aujourd’hui si complaisant, parce qu’il ne croit pas avoir sujet d’être jaloux, deviendra furieux, se vengera d’elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. Eh bien ! repris-je, seigneur Marcos, je me rends à vos raisons et m’abandonne à vos conseils. Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir, pour prévenir tout sinistre accident. Nous n’avons qu’à ne plus faire de concerts, repartit-il. Cessez de paraître devant ma maîtresse : quand elle ne vous verra plus, elle reprendra sa tranquillité. Demeurez chez votre maître, j’irai vous y trouver, et nous jouerons là de la guitare sans péril. J’y consens, lui dis-je, et je vous promets de ne plus remettre le pied chez vous. Effectivement, je résolus de ne plus aller chanter à la porte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique, puisque j’étais un homme si dangereux à voir.

Cependant, le bon écuyer Marcos, avec toute sa prudence, éprouva, peu de jours après, que le moyen qu’il avait imaginé pour éteindre les feux de dona Mergelina produisait un effet tout contraire. La dame, dès la seconde nuit, ne m’entendant point chanter, lui demanda pourquoi nous avions discontinué nos concerts, et pour quelle raison elle ne me voyait plus. Il répondit que j’étais si occupé, que je n’avais pas un moment à donner à mes plaisirs. Elle parut se contenter de cette excuse, et pendant trois autres jours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté ; mais, au bout de ce temps-là, ma princesse perdit patience, et dit à son écuyer : Vous me trompez, Marcos ; Diego n’a pas cessé sans sujet de venir ci. Il y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l’ordonne ; ne me cachez rien. Madame, lui répondit-il en la payant d’une autre défaite, puisque vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai qu’il lui est souvent arrivé, après nos concerts, de trouver chez lui la table desservie ; il n’ose plus s’exposer à se coucher sans souper. Comment, sans souper ! s’écria-t-elle avec chagrin ; que ne m’avez-vous dit cela plus tôt ? Se coucher sans souper ! Ah ! le pauvre enfant ! Allez le voir tout à l’heure, et qu’il revienne dès ce soir ; il ne s’en retournera plus sans manger ; il y aura toujours un plat pour lui.

Qu’entends-je ? lui dit l’écuyer en feignant d’être surpris de ce discours ; quel changement, ô ciel ! Est-ce vous, madame, qui me tenez ce langage ? Et depuis quand êtes-vous si pitoyable et si sensible ? Depuis, répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison, ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses, et que vous vous êtes efforcé d’adoucir la rudesse de mes mœurs. Mais, hélas ! ajouta-t-elle en s’attendrissant, j’ai passé de l’une à l’autre extrémité : d’altière et d’insensible que j’étais, je suis devenue trop douce et trop tendre ; j’aime votre jeune ami Diego, sans que je puisse m’en défendre ; et son absence, bien loin d’affaiblir mon amour, semble lui donner de nouvelles forces. Est-ce possible, reprit le vieillard, qu’un jeune homme qui n’est ni beau, ni bien fait, soit l’objet d’une passion si forte ? Je pardonnerais vos sentiments, s’ils vous avaient été inspirés par quelque cavalier d’un mérite brillant… Ah ! Marcos, interrompit Margelina, je ne ressemble donc point aux autres personnes de mon sexe ; ou bien, malgré votre longue expérience, vous ne les connaissez guère, si vous croyez que le mérite les détermine à faire un choix. Si j’en juge par moi-même, elles s’engagent sans délibération. L’amour est un dérèglement d’esprit qui nous entraîne vers un objet, et nous y attache malgré nous : c’est une maladie qui nous vient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenter que Diego n’est pas digne de ma tendresse ; il suffit que je l’aime, pour trouver en lui mille belles qualités qui ne frappent point votre vue, et qu’il ne possède peut-être pas. Vous avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me paraît fait à ravir, et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche ; et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos, songez-vous à ce qu’est Diego ? La bassesse de sa condition… Je ne suis guère plus que lui, interrompit-elle encore, et quand même je serais une femme de qualité, je ne prendrais pas garde à cela.

Le résultat de cet entretien fut que l’écuyer, jugeant qu’il ne gagnerait rien alors sur l’esprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement, comme un adroit pilote cède à la tempête qui l’écarte du port où il s’est proposé d’aller. Il fit plus : pour satisfaire la patronne, il vint me chercher, me prit à part, et après m’avoir conté ce qui s’était passé entre elle et lui : Vous voyez, Diego, me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergelina. Il faut absolument, mon ami, que cette dame vous revoie ; autrement elle pourrait faire quelque folie qui nuirait plus que toute autre chose à sa réputation. Je ne fis point le cruel : je répondis à Marcos que je me rendais chez lui sur la fin du jour avec ma guitare ; qu’il pouvait aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse. Il n’y manqua pas et ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d’apprendre qu’elle aurait ce soir-là le plaisir de me voir et de m’entendre.

Peu s’en fallut pourtant qu’un incident assez désagréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chez mon maître avant la nuit, qui, pour mes péchés, se trouva très obscure. Je marchais à tâtons dans la rue ; et j’avais fait peut-être la moitié de mon chemin, lorsque d’une fenêtre on me coiffa d’une cassolette qui ne chatouillait point l’odorat. Je puis dire même que je n’en perdis rien, tant je fus bien ajusté ! Dans cette situation, je ne savais à quoi me résoudre : de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades ! c’était me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde ; d’aller aussi chez Mergelina dans le bel état où j’étais, cela me faisait de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner la maison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieil écuyer qui m’attendait. Il me dit que le docteur Oloroso venait de se coucher, et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu’il fallait auparavant nettoyer mes habits : en même temps je lui contai ma disgrâce. Il y parut sensible, et me fit entrer dans une salle où était sa maîtresse. D’abord que cette dame sut mon aventure, et me vit tel que j’étais, elle me plaignit autant que si les plus grands malheurs me fussent arrivés ; puis, apostrophant la personne qui m’avait accommodé de cette manière, elle lui donna mille malédictions. Eh ! madame, lui dit Marcos, modérez vos transports ; considérez que cet événement est un pur effet du hasard ; il n’en faut point avoir un ressentiment si vif. Pourquoi, s’écria-t-elle avec emportement, pourquoi ne voulez-vous pas que je ressente vivement l’offense qu’on a faite à ce petit agneau, à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint seulement pas de l’outrage qu’il a reçu ? Ah ! que ne suis-je homme en ce moment pour le venger !

Elle dit une infinité d’autres choses encore qui marquaient bien l’excès de son amour, qu’elle ne fit pas moins éclater par ses actions ; car, tandis que Marcos s’occupait à m’essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une boîte remplie de toutes sortes de parfums. Elle brûla des drogues odoriférantes, et en parfuma mes habits ; après quoi elle répandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l’aspersion finies, cette charitable femme alla chercher elle-même, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu’elle avait mis à part pour moi. Elle m’obligea de manger ; et, prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupait ma viande, et tantôt elle me versait à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l’en empêcher. Quand j’eus soupé, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leurs guitares. Nous fîmes un concert qui charma Mergelina. Il est vrai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattaient son amour ; et il faut remarquer qu’en chantant je la regardais quelquefois du coin de l’œil, d’une manière qui mettait le feu aux étoupes ; car le jeu commençait à me plaire. Le concert, quoiqu’il durât depuis longtemps, ne m’ennuyait point. Pour la dame, à qui les heures paraissaient des moments, elle aurait volontiers passé la nuit à nous entendre, si le vieil écuyer, à qui les moments paraissaient des heures, ne l’eût fait souvenir qu’il était déjà tard. Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter cela. Mais elle avait affaire à un homme infatigable là-dessus ; il ne la laissa point en repos que je ne fusse sorti. Comme il était sage et prudent, et qu’il voyait sa maîtresse abandonnée à une folle passion, il craignit qu’il ne nous arrivât quelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée : le médecin, soit qu’il se doutât de quelque intrigue secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l’avait respecté jusqu’alors, voulût l’agiter, s’avisa de blâmer nos concerts. Il fit plus : il les défendit en maître ; et, sans dire les raisons qu’il avait d’en user de cette sorte, il déclara qu’il ne souffrirait pas davantage qu’on reçût chez lui des étrangers.

Marcos me signifia cette déclaration, qui me regardait particulièrement, et dont je fus très mortifié. J’avais conçu des espérances que j’étais fâché de perdre. Néanmoins, pour rapporter les choses en fidèle historien, je vous avouerai que je pris mon mal en patience. Il n’en fut pas de même de Mergelina : ses sentiments en devinrent plus vifs. Mon cher Marcos, dit-elle à son écuyer, c’est de vous seul que j’attends du secours. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse voir secrètement Diego. Que me demandez-vous ? répondit le vieillard avec colère. Je n’ai eu que trop de complaisance pour vous. Je ne prétends point, pour satisfaire votre ardeur insensée, contribuer à déshonorer mon maître, à vous perdre de réputation et à me couvrir d’infamie, moi qui ai toujours passé pour un domestique d’une conduite irréprochable. J’aime mieux sortir de votre maison que d’y servir d’une manière si honteuse. Ah ! Marcos, interrompit la dame tout effrayée de ces dernières paroles, vous me percez le cœur quand vous me parlez de vous retirer. Cruel, vous songez à m’abandonner après m’avoir réduite dans l’état où je suis ? Rendez-moi donc auparavant mon orgueil et cet esprit sauvage que vous m’avez ôtés. Que n’ai-je encore ces heureux défauts ! je serais aujourd’hui tranquille ; au lieu que vos remontrances indiscrètes m’ont ravi le repos dont je jouissais. Vous avez corrompu mes mœurs en voulant les corriger… Mais, poursuivit-elle en pleurant, que dis-je, malheureuse ? pourquoi vous faire d’injustes reproches ? Non, non père, vous n’êtes point l’auteur de mon infortune ; c’est mon mauvais sort qui me préparait tant d’ennui. Ne prenez point garde, je vous en conjure, aux discours extravagants qui m’échappent. Hélas ! ma passion me trouble l’esprit : ayez pitié de ma faiblesse ; vous êtes toute ma consolation ; et si ma vie vous est chère, ne me refusez point votre assistance.

À ces mots ses pleurs redoublèrent, de sorte qu’elle ne put continuer. Elle tira son mouchoir, et, s’en couvrant le visage, elle se laissa tomber sur une chaise, comme une personne qui succombe à son affliction. Le vieux Marcos, qui était peut-être la meilleure pâte d’écuyer qu’on vît jamais, ne résista point à un spectacle si touchant ; il en fut vivement pénétré ; il confondit même ses larmes avec celles de sa maîtresse ; et lui dit d’un air attendri : Ah ! madame, que vous êtes séduisante ! Je ne puis tenir contre votre douleur ; elle vient de vaincre ma vertu. Je vous promets mon secours. Je ne m’étonne plus si l’amour a la force de vous faire oublier votre devoir, puisque la compassion seule est capable de m’écarter du mien. Ainsi donc l’écuyer, malgré sa conduite irréprochable, se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergelina. Il vint un matin m’instruire de tout cela ; et il me dit, en me quittant, qu’il concertait déjà dans son esprit ce qu’il avait à faire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame. Il ranima par là mon espérance ; mais j’appris, deux heures après, une très mauvaise nouvelle. Un garçon apothicaire du quartier, une de nos pratiques, entra pour se faire faire la barbe. Tandis que je me disposais à le raser, il me dit : Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le vieil écuyer Marcos de Obregon votre ami ? Savez-vous qu’il va sortir de chez le docteur Oloroso ? Je répondis que non. C’est une chose certaine, reprit-il ; on doit aujourd’hui lui donner son congé. Son maître et le mien viennent devant moi, tout à l’heure, de s’entretenir à ce sujet ; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur conversation. Seigneur Apuntador[2], a dit le médecin, j’ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d’un vieil écuyer que j’ai dans ma maison, et je voudrais bien mettre ma femme sous la conduite d’une duègne fidèle, sévère et vigilante. Je vous entends, a interrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melancia, qui a servi de gouvernante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis veuf, demeure encore chez moi. Quoiqu’elle me soit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l’intérêt particulier que je prends à votre honneur. Vous pourrez vous reposer sur elle de la sûreté de votre front : c’est la perle des duègnes, un vrai dragon pour garder la pudicité du sexe. Pendant douze années entières qu’elle a été auprès de ma femme, qui, comme vous savez, avait de la jeunesse et de la beauté, je n’ai pas vu l’ombre d’un galant dans ma maison. Oh ! vive Dieu ! il ne fallait pas s’y jouer. Je vous dirai même que la défunte, dans les commencements, avait une grande propension à la coquetterie ; mais la dame Melancia la refroidit bientôt, et lui inspira du goût pour la vertu. Enfin, c’est un trésor que cette gouvernante, et vous me remercierez plus d’une fois de vous avoir fait ce présent. Là-dessus le docteur a témoigné que ce discours lui donnait bien de la joie ; et ils sont convenus, le seigneur Apuntador et lui, que la duègne irait, dès ce jour, remplir la place du vieil écuyer.

Cette nouvelle, que je crus véritable, et qui l’était en effet, troubla les idées de plaisir dont je recommençais à me repaître ; et Marcos, l’après-dînée, acheva de les confondre, en me confirmant le rapport du garçon apothicaire. Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je suis ravi que le docteur Oloroso m’ait chassé de sa maison ; il m’épargne par là bien des peines. Outre que je me voyais à regret chargé d’un vilain emploi, il m’aurait fallu imaginer des ruses et des détours pour vous faire parler en secret à Mergelina. Quel embarras ! Grâce au ciel, je suis délivré de ces soins fâcheux, et du danger qui les accompagnait. De votre côté, mon fils, vous devez vous consoler de la perte de quelques doux moments, qui auraient pu être suivis de mille chagrins. Je goûtai la morale de Marcos, parce que je n’espérais plus rien, et je quittai la partie. Je n’étais pas, je l’avoue, de ces amants opiniâtres qui se raidissent contre les obstacles : mais quand je l’aurais été, la dame Melancia m’eût fait lâcher prise. Le caractère qu’on donnait à cette duègne me paraissait capable de désespérer tous les galants. Cependant, avec quelques couleurs qu’on me l’eût peinte, je ne laissai pas, deux ou trois jours après, d’apprendre que la femme du médecin avait endormi cet argus, ou corrompu sa fidélité. Comme je sortais pour aller raser un de nos voisins, une bonne vieille m’arrêta dans la rue, et me demanda si je m’appelais Diego de la Fuente. Je répondis qu’oui. Cela étant, reprit-elle, c’est à vous que j’ai affaire. Trouvez-vous cette nuit à la porte de dona Mergelina, et quand vous y serez, faites-le connaître par quelque signal, et l’on vous introduira dans la maison. Eh bien ! lui dis-je, il faut convenir du signe que je donnerai. Je sais contrefaire le chat à ravir ; je miaulerai à diverses reprises. C’est assez, répliqua la messagère de galanterie ; je vais porter votre réponse. Votre servante, seigneur Diego ; que le ciel vous conserve ! Ah ! que vous êtes gentil ! Par sainte Agnès ! je voudrais n’avoir que quinze ans, je ne vous chercherais pas pour les autres. À ces paroles, l’officieuse vieille s’éloigna de moi.

Vous vous imaginez bien que ce message m’agita furieusement : adieu la morale de Marcos. J’attendis la nuit avec impatience ; et, quand je jugeai que le docteur Oloroso reposait, je me rendis à sa porte. Là je me mis à faire des miaulements qu’on devait entendre de loin, et qui sans doute faisaient honneur au maître qui m’avait enseigné un si bel art. Un moment après Mergelina vint elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma dès que je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle où notre dernier concert avait été fait, et qu’une petite lampe, qui brûlait dans la cheminée, éclairait faiblement. Nous nous assîmes à côté l’un de l’autre pour nous entretenir, tous deux fort émus, avec cette différence que le plaisir seul causait toute son émotion, et qu’il entrait un peu de frayeur dans la mienne. Ma dame m’assurait vainement que nous n’avions rien à craindre de la part de son mari ; je sentais un frisson qui troublait ma joie. Madame, lui dis-je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante ? Après ce que j’ai ouï dire de la dame Melancia, je ne croyais pas qu’il vous fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me voir en particulier. Dona Mergelina sourit à ce discours, et me répondit : Vous cesserez d’être surpris de la secrète entrevue que nous avons cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s’est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu’elle entra dans cette maison ; mon mari lui fit mille caresses, et me dit : Mergelina, je vous abandonne à la conduite de cette discrète dame, qui est un précis de toutes les vertus ; c’est un miroir que vous aurez incessamment devant les yeux pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années la femme d’un apothicaire de mes amis ; mais gouverné… comme on ne gouverne point ; elle en a fait une espèce de sainte.

Cet éloge que la mine sévère de la dame Melancia ne démentait point, me coûta bien des pleurs et me mit au désespoir. Je me représentai les leçons qu’il me faudrait écouter depuis le matin jusqu’au soir, et les réprimandes que j’aurais à essuyer tous les jours. Enfin, je m’attendais à devenir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménageant rien dans une si cruelle attente, je dis d’un air brusque à la duègne, d’abord que je me vis seule avec elle : vous vous préparez sans doute à me faire bien souffrir, mais je ne suis pas fort patiente, je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je vous déclare que j’ai dans le cœur une passion que vos remontrances n’en arracheront pas : vous pouvez prendre vos mesures là-dessus. Redoublez vos soins vigilants, je vous avoue que je n’épargnerai rien pour les tromper. À ces mots la duègne renfrognée (je crus qu’elle m’allait bien haranguer pour son coup d’essai) se dérida le front, et me dit d’un air riant : Vous êtes d’une humeur qui me charme, et votre franchise excite la mienne. Je vois que nous sommes faites l’une pour l’autre. Ah ! belle Mergelina, que vous me connaissez mal, si vous jugez de moi par le bien que le docteur votre époux vous en a dit, ou sur ma vue rébarbative ! Je ne suis rien moins qu’une ennemie des plaisirs, et je ne me rends ministre de la jalousie des maris que pour servir les jolies femmes. Il y a longtemps que je possède le grand art de me masquer, et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de la commodité du vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n’est guère vertueux que de cette façon. Il en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on se contente aujourd’hui d’en avoir les apparences.

Laissez-moi vous conduire, poursuivit la gouvernante ; nous allons bien en faire accroire au vieux docteur Oloroso. Il aura, par ma foi, le même destin que le seigneur Apuntador. Le front d’un médecin ne me paraît pas plus respectable que celui d’un apothicaire. Le pauvre Apuntador ! que nous lui avons joué de tours, sa femme et moi ! que cette dame était aimable ! le bon petit naturel ! le ciel lui fasse paix ! Je vous réponds qu’elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d’amants que j’ai introduits dans sa maison, sans que son mari s’en soit jamais aperçu. Regardez-moi donc, madame, d’un œil plus favorable, et soyez persuadée, quelque talent qu’eût le vieil écuyer qui vous servait, que vous ne perdez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus utile que lui.

Je vous laisse à penser, Diego, continua Mergelina, si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la croyais d’une vertu austère. Voilà comme on juge mal les femmes ! Elle me gagna d’abord par ce caractère de sincérité. Je l’embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d’avance que j’étais charmée de l’avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n’y a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une intrigante qu’elle a souvent employée pour la femme de l’apothicaire. Mais ce qu’il y a de plus plaisant dans cette aventure, ajouta-t-elle en riant, c’est que Melancia, sur le rapport que je lui ai fait de l’habitude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s’est couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pis, madame, dis-je alors à Mergelina ; je n’applaudis point à l’invention. Votre mari peut fort bien se réveiller, et s’apercevoir de la supercherie. Il ne s’en apercevra point, répondit-elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude, et qu’une vaine crainte n’empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d’être avec une jeune dame qui vous veut du bien.

La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m’empêchait pas de craindre, n’oublia rien de tout ce qu’elle crut capable de me rassurer ; et elle s’y prit de tant de façons, qu’elle en vint à bout. Je ne pensais plus qu’à profiter de l’occasion ; mais dans le temps que le dieu Cupidon, suivi des ris et des jeux, se disposait à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l’amour et sa suite s’envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu’un grand bruit effarouche tout à coup. Mergelina me cacha promptement sous une table qui était dans la salle ; elle souffla la lampe ; et, comme elle en était convenue avec sa gouvernante, en cas que ce contre-temps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposait son mari. Cependant on continuait de frapper à grands coups redoublés, qui faisaient retentir toute la maison. Le médecin s’éveille en sursaut et appelle Melancia. La duègne s’élance hors du lit, bien que le docteur, qui la prenait pour sa femme, lui criât de ne se point lever ; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi Melancia, et lui dit d’aller voir qui frappe à la porte. Madame, lui répond la gouvernante, me voici ; recouchez-vous, s’il vous plaît ; je vais savoir ce que c’est. Pendant ce temps-là, Mergelina s’étant déshabillée, se mit au lit auprès du docteur, qui n’eut pas le moindre soupçon qu’on le trompât. Il est vrai que cette scène venait d’être jouée dans l’obscurité par deux actrices, dont l’une était incomparable, et l’autre avait beaucoup de disposition à le devenir.

La duègne, couverte d’une robe de chambre parut bientôt après, tenant un flambeau à la main : Seigneur docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. Le libraire Fernandez de Buendia, notre voisin, est tombé en apoplexie : on vous demande de sa part ; courez à son secours. Le médecin s’habilla le plus tôt qu’il lui fût possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j’étais. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. Vous n’avez rien à craindre, Diego, me dit Margelina ; remettez-vous. En même temps, elle m’apprit en deux mots comment les choses s’étaient passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi l’entretien qui avait été interrompu ; mais la gouvernante s’y opposa. Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D’ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, que feriez-vous de ce pauvre garçon-là ? Il n’est pas en état de soutenir la conversation. Il vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. Dona Mergelina n’y consentit qu’à regret, tant elle aimait le présent ; et je crois qu’elle fut bien mortifiée de n’avoir pu faire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu’elle lui destinait.

Pour moi, moins affligé d’avoir manqué les plus précieuses faveurs de l’amour, que bien aise d’être hors de péril, je retournai chez mon maître, où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps si j’irais au rendez-vous la nuit suivante. Je n’avais pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l’autre ; mais le diable, qui nous obsède toujours, ou plutôt nous possède dans de pareilles conjonctures, me représenta que je serais un grand sot d’en demeurer en si beau chemin. Il offrit même à mon esprit Mergelina avec de nouveaux charmes, et releva le prix des plaisirs qui m’attendaient. Je résolus de poursuivre ma pointe ; et, me promettant bien d’avoir plus de fermeté, je me rendis le lendemain dans cette belle disposition, à la porte du docteur, entre onze heures et minuit. Le ciel était très obscur ; je n’y voyais pas briller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertir que j’étais dans la rue ; et, comme personne ne venait ouvrir, je ne me contentai pas de recommencer, je me mis à contrefaire tous les différents cris de chat qu’un berger d’Olmedo m’avait appris ; et je m’en acquittai si bien, qu’un voisin qui rentrait chez lui, me prenant pour un de ces animaux dont j’imitais les miaulements, ramassa un caillou qui se trouva sous ses pieds, et me le jeta de toute sa force, en disant : Maudit soit le matou ! Je reçus le coup à la tête, et j’en fus si étourdi dans le moment, que je pensai tomber à la renverse. Je sentis que j’étais bien blessé. Il ne m’en fallut pas davantage pour me dégoûter de la galanterie ; et, perdant mon amour avec mon sang, je regagnai notre maison, où je réveillai et fis lever tout le monde. Mon maître visita et pansa ma blessure, qu’il jugea dangereuse. Elle n’eut pas pourtant de mauvaises suites, et il n’y paraissait plus trois semaines après. Pendant tout ce temps-là, je n’entendis point parler de Mergelina. Il est à croire que la dame Melancia, pour la détacher de moi, lui fit faire quelque bonne connaissance. Mais c’est de quoi je ne m’embarrassais guère, puisque je sortis de Madrid pour continuer mon tour d’Espagne, d’abord que je me vis parfaitement guéri.



  1. Seigneur, écuyer.
  2. Apuntador, celui qui marque, qui pointe et qui braque.