Histoire de Gil Blas de Santillane/III/6

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Garnier (tome 1p. 197-202).
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Livre III


CHAPITRE VI

De l’entretien de quelques seigneurs sur les comédiens de la troupe du prince.


Ce jour-là, mon maître, à son lever, reçut un billet de don Alexo Segiar, qui lui mandait de se rendre chez lui. Nous y allâmes, et nous trouvâmes avec lui le marquis de Zenette, et un autre jeune seigneur de bonne mine que je n’avais jamais vu. Don Mathias, dit Segiar à mon patron, en lui présentant ce cavalier que je ne connaissais point, vous voyez don Pompeyo de Castro, mon parent. Il est presque dès son enfance à la cour de Pologne. Il arriva hier au soir à Madrid, et il s’en retourne dès demain à Varsovie. Il n’a que cette journée à me donner : je veux profiter d’un temps si précieux ; et j’ai cru que, pour le lui faire trouver agréable, j’avais besoin de vous et du marquis de Zenette. Là-dessus mon maître et le parent de don Alexa s’embrassèrent, et se firent l’un à l’autre force compliments. Je fus très satisfait de ce que dit don Pompeyo ; il me parut avoir l’esprit solide et délié.

On dîna chez Segiar, et ces seigneurs, après le repas, jouèrent pour s’amuser jusqu’à l’heure de la comédie. Alors ils allèrent tous ensemble au Théâtre du Prince, voir représenter une tragédie nouvelle, qui avait pour titre la Reine de Carthage. La pièce finie, ils revinrent souper au même endroit où ils avaient dîné ; et leur conversation roula d’abord sur le poème qu’ils venaient d’entendre, ensuite sur les acteurs. Pour l’ouvrage, s’écria don Mathias, je l’estime peu ; j’y trouve Énée encore plus fade que dans l’Énéide. Mais il faut convenir que la pièce a été jouée divinement. Qu’en pense le seigneur don Pompeyo ? Il n’est pas, ce me semble, de mon sentiment. Messieurs, dit ce cavalier en souriant, je vous ai vus tantôt si charmés de vos acteurs et particulièrement de vos actrices, que je n’oserais vous avouer que j’en ai jugé tout autrement que vous. C’est fort bien fait, interrompit don Alexo en plaisantant ; vos censures seraient ici fort mal reçues. Respectez nos actrices devant les trompettes de leur réputation. Nous buvons tous les jours avec elles ; nous les garantissons parfaites ; nous en donnerons, si l’on veut, des certificats. Je n’en doute point, lui répondit son parent, vous en donneriez même de leurs vie et mœurs, tant vous me paraissez amis !

Vos comédiennes polonaises, dit en riant le marquis de Zenette, sont sans doute beaucoup meilleures ? Oui certainement, répliqua don Pompeyo, elles valent mieux. Il y en a du moins quelques-unes qui n’ont pas le moindre défaut. Celles-là, reprit le marquis, peuvent compter sur vos certificats ? Je n’ai point de liaisons avec elles, repartit don Pompeyo. Je ne suis point de leurs débauches ; je puis juger de leur mérite sans prévention. En bonne foi, poursuivit-il, croyez-vous avoir une troupe excellente ? Non, parbleu, dit le marquis, je ne le crois pas, et je ne veux défendre qu’un très petit nombre d’acteurs : j’abandonne tout le reste. Ne conviendrez-vous pas que l’actrice qui a joué le rôle de Didon est admirable ? N’a-t-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et tout l’agrément convenables à l’idée que nous en avons ? Et n’avez-vous pas admiré avec quel art elle attache un spectateur, et lui fait sentir les mouvements de toutes les passions qu’elle exprime ? On peut dire qu’elle est consommée dans les raffinements de la déclamation. Je demeure d’accord, dit don Pompeyo, qu’elle sait émouvoir et toucher : jamais comédienne n’eut plus d’entrailles, et c’est une belle représentation ; mais ce n’est point une actrice sans défaut. Deux ou trois choses m’ont choqué dans son jeu. Veut-elle marquer de la surprise, elle roule les yeux d’une manière outrée ; ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez à cela qu’en grossissant le son de sa voix, qui est naturellement doux, elle en corrompt la douceur, et forme un creux assez désagréable. D’ailleurs, il m’a semblé, dans plus d’un endroit de la pièce, qu’on pouvait la soupçonner de ne pas trop bien entendre ce qu’elle disait. J’aime mieux pourtant croire qu’elle était distraite, que de l’accuser de manquer d’intelligence.

À ce que je vois, dit alors don Mathias au censeur, vous ne seriez pas homme à faire des vers à la louange de nos comédiennes ? Pardonnez-moi, répondit don Pompeyo. Je découvre beaucoup de talent au travers de leurs défauts. Je vous dirai même que je suis enchanté de l’actrice qui a fait la suivante dans les intermèdes[1]. Le beau naturel ! Avec quelle grâce elle occupe la scène ! A-t-elle quelque bon mot à débiter, elle l’assaisonne d’un souris malin et plein de charmes, qui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocher qu’elle se livre quelquefois un peu trop à son feu et passe les bornes d’une honnête hardiesse ; mais il ne faut pas être si sévère. Je voudrais seulement qu’elle se corrigeât d’une mauvaise habitude. Souvent, au milieu d’une scène, dans un endroit sérieux, elle interrompt tout à coup l’action, pour céder à une folle envie de rire qui lui prend. Vous me direz que le parterre l’applaudit dans ces moments mêmes : cela est heureux.

Et que pensez-vous des hommes ? interrompit le marquis : vous devez tirer sur eux à cartouches, puisque vous n’épargnez pas les femmes. Non, dit don Pompeyo ; j’ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent, et je suis surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier ministre de Didon. Il récite très naturellement, et c’est ainsi qu’on déclame en Pologne. Si vous êtes satisfait de ceux-là, dit Segiar, vous devez être charmé de celui qui a fait le personnage d’Énée. Ne vous a-t-il pas paru un grand comédien, un acteur original ? Fort original, répondit le censeur ; il a des tons qui lui sont particuliers, et il en a de bien aigus. Presque toujours hors de la nature, il précipite les paroles qui renferment le sentiment, et appuie sur les autres ; il fait même des éclats sur des conjonctions. Il m’a fort diverti, et particulièrement lorsqu’il exprimait à son confident la violence qu’il se faisait d’abandonner sa princesse : on ne saurait témoigner de la douleur plus comiquement. Tout beau, cousin ! répliqua don Alexo ; tu nous ferais croire à la fin qu’on n’est pas de trop bon goût à la cour de Pologne. Sais-tu bien que l’acteur dont nous parlons est un sujet rare ? N’as-tu pas entendu les battements de mains qu’il a excités ? Cela prouve qu’il n’est pas si mauvais. Cela ne prouve rien, repartit don Pompeyo. Messieurs, ajouta-t-il, laissons là, je vous prie, les applaudissements du parterre ; il en donne souvent aux acteurs fort mal à propos. Il applaudit même plus rarement au vrai mérite qu’au faux, comme Phèdre nous l’apprend par une fable ingénieuse. Permettez-moi de vous la rapporter : la voici.

Tout le peuple d’une ville s’était assemblé dans une grande place, pour voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteurs, il y en avait un qu’on applaudissait à chaque moment. Ce bouffon, sur la fin du jeu, voulut fermer le théâtre par un spectacle nouveau. Il parut seul sur la scène, se baissa, se couvrit la tête de son manteau, et se mit à contrefaire le cri d’un cochon de lait. Il s’en acquitta de manière qu’on s’imagina qu’il en avait un véritablement sous ses habits. On lui cria de secouer son manteau et sa robe ; ce qu’il fit : et, comme il ne se trouva rien dessous, les applaudissements se renouvelèrent avec plus de fureur dans l’assemblée. Un paysan, qui était du nombre des spectateurs, fut choqué de ces témoignages d’admiration. Messieurs, s’écria-t-il, vous avez tort d’être charmés de ce bouffon, il n’est pas si bon acteur que vous le croyez. Je sais mieux faire que lui le cochon de lait ; et, si vous en doutez, vous n’avez qu’à revenir ici demain à la même heure. Le peuple, prévenu en faveur du pantomime, se rassembla le jour suivant en plus grand nombre, et plutôt pour siffler le paysan, que pour voir ce qu’il savait faire. Les deux rivaux parurent sur le théâtre. Le bouffon commença, et fut encore plus applaudi que le jour précédent. Alors le villageois, s’étant baissé à son tour et enveloppé de son manteau, tira l’oreille à un véritable cochon qu’il tenait sous son bras, et lui fit pousser des cris perçants. Cependant l’assistance ne laissa pas de donner le prix au pantomime, et chargea de huées le paysan, qui, montrant tout à coup le cochon de lait aux spectateurs : Messieurs, leur dit-il, ce n’est pas moi que vous sifflez, c’est le cochon lui-même. Voyez quels juges vous êtes !

Cousin, dit don Alexo, ta fable est un peu vive. Néanmoins, malgré ton cochon de lait, nous n’en démordrons pas. Changeons de matière, poursuivit-il, celle-ci m’ennuie. Tu pars donc demain, quelque envie que j’aie de te posséder plus longtemps ? Je voudrais, répondit son parent, pouvoir faire ici un plus long séjour ; mais je ne le puis, je vous l’ai déjà dit ; je suis venu à la cour d’Espagne pour une affaire d’État. Je parlai hier, en arrivant, au premier ministre ; je dois le voir encore demain matin, et je partirai un moment après pour m’en retourner à Varsovie. Te voilà devenu Polonais, répliqua Segiar, et, selon toutes les apparences, tu ne reviendras point demeurer à Madrid. Je crois que non, repartit don Pompeyo ; j’ai le bonheur d’être aimé du roi de Pologne ; j’ai beaucoup d’agrément à sa cour. Quelque bonté pourtant qu’il ait pour moi, croiriez-vous que j’ai été sur le point de sortir pour jamais de ses États ? Eh ! par quelle aventure ? dit le marquis. Contez-nous cela, je vous prie. Très volontiers, répondit don Pompeyo ; et c’est en même temps mon histoire dont je vais vous faire le récit.



  1. Éloge de Mlle Desmares.