Histoire de Gil Blas de Santillane/III/7

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Garnier (tome 1p. 202-210).
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Livre III


CHAPITRE VII

Histoire de don Pompeyo de Castro.


Don Alexo, poursuivit-il, sait qu’au sortir de mon enfance je voulus prendre le parti des armes, et que, voyant notre pays tranquille, j’allai en Pologne, à qui les Turcs venaient alors de déclarer la guerre. Je me fis présenter au roi, qui me donna de l’emploi dans son armée. J’étais un cadet des moins riches d’Espagne ; ce qui m’imposait la nécessité de me signaler par des exploits qui m’attirassent l’attention du général. Je fis si bien mon devoir, qu’après une assez longue guerre, la paix étant fait, le roi, sur les bons témoignages que les officiers généraux lui rendirent de moi, me gratifia d’une pension considérable. Sensible à la générosité de ce monarque, je ne perdais pas une occasion de lui en témoigner ma reconnaissance par mon assiduité. J’étais devant lui à toutes les heures où il est permis de se présenter à ses regards. Par cette conduite, je me fis insensiblement aimer de ce prince, et j’en reçus de nouveaux bienfaits.

Un jour que je me distinguai dans une course de bague et dans un combat de taureaux[1] qui la précéda, toute la cour loua ma force et mon adresse ; et lorsque comblé d’applaudissements, je fus de retour chez moi, j’y trouvai un billet par lequel on me mandait qu’une dame, dont la conquête devait plus me flatter que tout l’honneur que je m’étais acquis ce jour-là, souhaitait de m’entretenir, et que je n’avais, à l’entrée de la nuit, qu’à me rendre à certain lieu qu’on me marquait. Cette lettre me fit plus de plaisir que toutes les louanges qu’on m’avait données, et je m’imaginai que la personne qui m’écrivait devait être une femme de la première qualité. Vous jugez bien que je volai au rendez-vous. Une vieille, qui m’y attendait pour me servir de guide, m’introduisit par une petite porte du jardin dans une grande maison, et m’enferma dans un riche cabinet, en me disant : Demeurez ici ; je vais avertir ma maîtresse de votre arrivée. J’aperçus bien des choses précieuses dans ce cabinet qu’éclairaient une grande quantité de bougies ; mais je n’en considérai la magnificence que pour me confirmer dans l’opinion que j’avais déjà conçue de la dame. Si tout ce que je voyais semblait m’assurer que ce ne pouvait être qu’une personne du premier rang, quand elle parut elle acheva de me le persuader par son air noble et majestueux. Cependant ce n’était pas ce que je pensais.

Seigneur cavalier, me dit-elle, après la démarche que je fais en votre faveur, il serait inutile de vouloir vous cacher que j’ai de tendres sentiments pour vous. Le mérite que vous avez fait paraître aujourd’hui devant toute la cour ne me les a point inspirés ; il en précipite seulement le témoignage. Je vous ai vu plus d’une fois ; je me suis informée de vous, et le bien qu’on m’en a dit m’a déterminée à suivre mon penchant. Ne croyez pas, poursuivit-elle, avoir fait la conquête d’une altesse ; je ne suis que la veuve d’un simple officier des gardes du roi : mais ce qui rend votre victoire glorieuse, c’est la préférence que je vous donne sur un des plus grands seigneurs du royaume. Le prince de Radzivill m’aime, et n’épargne rien pour me plaire. Il n’y peut toutefois réussir, et je ne souffre ses empressements que par vanité.

Quoique je visse bien à ce discours que j’avais affaire à une coquette, je ne laissai pas de savoir bon gré de cette aventure à mon étoile. Dona Hortensia (c’est ainsi que se nommait la dame) était encore dans sa première jeunesse, et sa beauté m’éblouit. De plus, on m’offrait la possession d’un cœur qui se refusait aux soins d’un prince : quel triomphe pour un cavalier espagnol ! Je me prosternai aux pieds d’Hortense pour la remercier de ses bontés. Je lui dis tout ce qu’un homme galant pouvait lui dire, et elle eut lieu d’être satisfaite des transports de reconnaissance que je fis éclater. Aussi nous séparâmes-nous tous deux les meilleurs amis du monde, après être convenus que nous nous verrions tous les soirs que le prince ne pourrait venir chez elle ; ce qu’on promit de me faire savoir très exactement. On n’y manqua pas, et je devins enfin l’Adonis de cette nouvelle Vénus.

Mais les plaisirs de la vie ne sont pas d’éternelle durée. Quelques mesures que prît la dame pour dérober la connaissance de notre commerce à mon rival, il ne laissa pas d’apprendre tout ce qu’il nous importait fort qu’il ignorât : une servante mécontente le mit au fait. Ce seigneur, naturellement généreux, mais fier, jaloux et violent, fut indigné de mon audace. La colère et la jalousie lui troublèrent l’esprit ; et, ne consultant que sa fureur, il résolut de se venger de moi d’une manière infâme. Une nuit que j’étais chez Hortense, il vint m’attendre à la petite porte du jardin, avec tous ses valets armés de bâtons. Dès que je sortis, il me fit saisir par ces misérables, et leur ordonna de m’assommer. Frappez, leur dit-il, que le téméraire périsse sous vos coups ! c’est ainsi que je veux punir son insolence. Il n’eut pas achevé ces paroles, que ses gens m’assaillirent tous ensemble, et me donnèrent tant de coups de bâton, qu’ils m’étendirent sans sentiment sur la place ; après quoi ils se retirèrent avec leur maître, pour qui cette cruelle exécution avait été un spectacle bien doux. Je demeurai le reste de la nuit dans l’état ou ils m’avaient mis. À la pointe du jour il passa près de moi quelques personnes qui, s’apercevant que je respirais encore, eurent la charité de me porter chez un chirurgien. Par bonheur mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles, et je tombai entre les mains d’un habile homme qui me guérit en deux mois parfaitement. Au bout de ce temps-là je reparus à la cour, et repris mes premières brisées, excepté que je ne retournai plus chez Hortense, qui, de son côté, ne fit aucune démarche pour me revoir, parce que le prince, à ce prix-là, lui avait pardonné son infidélité.

Comme mon aventure n’était ignorée de personne, et que je ne passais pas pour un lâche, tout le monde s’étonnait de me voir aussi tranquille que si je n’eusse pas reçu un affront ; car je ne disais pas ce que je pensais, et je semblais n’avoir aucun ressentiment. On ne savait que s’imaginer de ma fausse insensibilité. Les uns croyaient que, malgré mon courage, le rang de l’offenseur me tenait en respect et m’obligeait à dévorer l’offense ; les autres avec plus de raison, se défiaient de mon silence, et regardaient comme un calme trompeur la situation paisible où je paraissais être. Le roi jugea, comme ces derniers, que je n’étais pas homme à laisser un outrage impuni, et que je ne manquerais pas de me venger sitôt que j’en trouverais une occasion favorable. Pour savoir s’il devinait ma pensée, il me fit entrer un jour dans son cabinet, où il me dit : Don Pompeyo, je sais l’accident qui vous est arrivé, et je suis surpris, je l’avoue, de votre tranquillité ! Vous dissimulez certainement. Sire, lui répondis-je, j’ignore qui peut être l’offenseur ; j’ai été attaqué la nuit par des gens inconnus : c’est un malheur dont il faut bien que je me console. Non, non, répliqua le roi ; je ne suis point la dupe de ce discours peu sincère : on m’a tout dit. Le prince de Radzivill vous a mortellement offensé. Vous êtes noble et castillan, je sais à quoi ces deux qualités vous engagent : vous avez formé la résolution de vous venger. Faites-moi confidence du parti que vous avez pris ; je le veux. Ne craignez point de vous repentir de m’avoir confié votre secret.

Puisque Votre Majesté me l’ordonne, lui repartis-je, il faut donc que je lui découvre mes sentiments. Oui, seigneur, je songe à tirer vengeance de l’affront qu’on m’a fait. Tout homme qui porte un nom pareil au mien en est comptable à sa race. Vous savez l’indigne traitement que j’ai reçu, et je me propose d’assassiner le prince, pour me venger d’une manière qui réponde à l’offense. Je lui plongerai un poignard dans le sein, ou lui casserai la tête d’un coup de pistolet, et je me sauverai, si je puis, en Espagne. Voilà quel est mon dessein.

Il est violent, dit le roi ; néanmoins, je ne saurais le condamner. Après le cruel outrage que Radzivill vous a fait, il est digne du châtiment que vous lui réservez. Mais n’exécutez pas sitôt votre entreprise ; laissez-moi chercher un tempérament pour vous accommoder tous deux. Ah ! seigneur, m’écriai-je avec chagrin, pourquoi m’avez-vous obligé de vous révéler mon secret ? Quel tempérament peut… Si je n’en trouve pas qui vous satisfasse, interrompit-il, vous pourrez faire ce que vous avez résolu. Je ne prétends point abuser de la confidence que vous m’avez faite. Je ne trahirai point votre honneur, soyez sans inquiétude là-dessus.

J’étais assez en peine de savoir par quel moyen le roi prétendait terminer cette affaire à l’amiable. Voici comme il s’y prit. Il entretint en particulier mon rival. Prince, lui dit-il, vous avez offensé don Pompeyo de Castro. Vous n’ignorez pas que c’est un homme d’une naissance illustre, un cavalier que j’aime et qui m’a bien servi. Vous lui devez une satisfaction. Je ne suis pas d’humeur à la lui refuser, répondit le prince. S’il se plaint de mon emportement, je suis prêt à lui en faire raison par la voie des armes. Il faut une autre réparation, reprit le roi ; un gentilhomme espagnol entend trop bien le point d’honneur, pour vouloir se battre noblement avec un lâche assassin. Je ne puis vous appeler autrement ; et vous ne sauriez expier l’indignité de votre action, qu’en présentant vous-même un bâton à votre ennemi, et qu’en vous offrant à ses coups. Ô ciel ! s’écria mon rival : quoi ! Sire, vous voulez qu’un homme de mon rang s’abaisse, qu’il s’humilie devant un simple cavalier, et qu’il en reçoive même des coups de bâton ! Non, repartit le monarque, j’obligerai don Pompeyo à me promettre qu’il ne vous frappera point. Demandez-lui pardon de votre violence en lui présentant un bâton ; c’est tout ce que j’exige de vous. Et c’est trop attendre de moi, Sire, interrompit brusquement Radzivill : j’aime mieux demeurer exposé aux traits cachés que son ressentiment me prépare. Vos jours me sont chers, dit le roi, et je voudrais que cette affaire n’eût point de mauvaises suites. Pour la finir avec moins de désagrément pour vous, je serai seul témoin de cette satisfaction que je vous ordonne de faire à l’Espagnol.

Le roi eut besoin de tout le pouvoir qu’il avait sur le prince, pour obtenir de lui qu’il fît une démarche si mortifiante. Ce monarque pourtant en vint à bout : ensuite il m’envoya chercher. Il me conta l’entretien qu’il venait d’avoir avec mon ennemi, et me demanda si je serais content de la réparation dont ils étaient convenus tous deux. Je répondis qu’oui ; et je donnai ma parole que, bien loin de frapper l’offenseur, je ne prendrais pas même le bâton qu’il me présenterait. Cela étant réglé de cette sorte, le prince et moi nous nous trouvâmes un jour à certaine heure chez le roi, qui s’enferma dans son cabinet avec nous. Allons, dit-il à Radzivill, reconnaissez votre faute et méritez qu’on vous la pardonne. Alors mon ennemi me fit des excuses et me présenta un bâton qu’il avait à la main. Don Pompeyo, me dit le monarque en ce moment, prenez ce bâton, et que ma présence ne vous empêche pas de satisfaire votre honneur outragé ! Je vous rends la parole que vous m’avez donnée de ne point frapper votre ennemi. Non, seigneur, lui répondis-je, il suffit qu’il se mette en état de recevoir des coups de bâton : un Espagnol offensé n’en demande pas davantage. Eh bien ! reprit le roi, puisque vous êtes content de cette satisfaction, vous pouvez présentement tous deux suivre la franchise d’un procédé régulier. Mesurez vos épées, pour terminer noblement votre querelle. C’est ce que je désire avec ardeur, s’écria le prince d’un ton brusque ; et cela seul est capable de me consoler de la honteuse démarche que je viens de faire.

À ces mots, il sortit plein de rage et de confusion ; et, deux heures après, il m’envoya dire qu’il m’attendait dans un endroit écarté. Je m’y rendis, et je trouvai ce seigneur disposé à se bien battre. Il n’avait pas quarante-cinq ans ; il ne manquait ni de courage ni d’adresse ; on peut dire que la partie était égale entre nous. Venez, don Pompeyo, me dit-il, finissons ici notre différend. Nous devons l’un et l’autre être en fureur, vous, du traitement que je vous ai fait, et moi, de vous en avoir demandé pardon. En achevant ces paroles, il mit si brusquement l’épée à la main, que je n’eus pas le temps de lui répondre. Il me poussa d’abord très vivement ; mais j’eus le bonheur de parer tous les coups qu’il me porta. Je le poussai à mon tour : je sentis que j’avais affaire à un homme qui savait aussi bien se défendre qu’attaquer ; et je ne sais ce qu’il en serait arrivé, s’il n’eût pas fait un faux pas en reculant, et ne fût tombé à la renverse. Je m’arrêtai aussitôt, et dis au prince : Relevez-vous. Pourquoi m’épargner ? répondit-il ; votre pitié me fait injure. Je ne veux point, lui répliquai-je, profiter de votre malheur ; je ferais tort à ma gloire. Encore une fois, relevez-vous, et continuons notre combat.

Don Pompeyo, dit-il en se relevant, après ce trait de générosité, l’honneur ne me permet pas de me battre contre vous. Que dirait-on de moi, si je vous perçais le cœur ? Je passerais pour un lâche d’avoir arraché la vie à un homme qui me la pouvait ôter. Je ne puis donc plus m’armer contre vous, et je sens que la reconnaissance fait succéder de doux transports aux mouvements furieux qui m’agitaient. Don Pompeyo, continua-t-il, cessons de nous haïr l’un l’autre. Passons même plus avant ; soyons amis. Ah ! seigneur, m’écriai-je, j’accepte avec joie une proposition si agréable. Je vous voue une amitié sincère ; et, pour commencer à vous en donner des marques, je vous promets de ne plus remettre le pied chez dona Hortensia, quand elle voudrait me revoir. C’est moi, dit-il, qui vous cède cette dame ; il est plus juste que je vous l’abandonne, puisqu’elle a naturellement de l’inclination pour vous. Non, non, interrompis-je ; vous l’aimez. Les bontés qu’elle aurait pour moi pourraient vous faire de la peine ; je les sacrifie à votre repos. Ah ! trop généreux Castillan, reprit Radzivill en me serrant entre ses bras, vos sentiments me charment. Qu’ils produisent de remords dans mon âme ! Avec quelle douleur, avec quelle honte je me rappelle l’outrage que vous avez reçu ! La satisfaction que je vous en ai faite dans la chambre du roi me paraît trop légère en ce moment. Je veux mieux réparer cette injure ; et, pour en effacer entièrement l’infamie, je vous offre une de mes nièces, dont je puis disposer. C’est une riche héritière, qui n’a pas quinze ans, et qui est encore plus belle que jeune.

Je fis là-dessus au prince tous les compliments que l’honneur d’entrer dans son alliance me put inspirer, et j’épousai sa nièce peu de jours après ; Toute la cour félicita ce seigneur d’avoir fait la fortune d’un cavalier qu’il avait couvert d’ignominie, et mes amis se réjouirent avec moi de l’heureux dénoûment d’une aventure qui devait avoir une plus triste fin. Depuis ce temps, messieurs, je vis agréablement à Varsovie ; je suis aimé de mon épouse ; et j’en suis encore amoureux. Le prince Radzivill me donne tous les jours de nouveaux témoignages d’amitié, et j’ose me vanter d’être assez bien dans l’esprit du roi de Pologne. L’importance du voyage que je fais par son ordre à Madrid m’assure de son estime.



  1. Les courses de bague et les combats de taureaux étaient les divertissements et les spectacles favoris des grands et du peuple en Espagne et en Portugal ; mais on n’a pas d’idée qu’il y ait jamais eu des toréadors en Pologne, où le lieu de la scène se trouve transporté.