Histoire de Gil Blas de Santillane/IV/8

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Garnier (tome 1p. 307-312).
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Livre IV


CHAPITRE VIII

De quel caractère était la marquise de Chaves et quelles personnes allaient ordinairement chez elle.


La marquise de Chaves était une veuve de trente-cinq ans, belle, grande et bien faite. Elle jouissait d’un revenu de dix mille ducats, et n’avait point d’enfants. Je n’ai jamais vu de femme plus sérieuse, ni qui parlât moins. Cela ne l’empêchait pas de passer pour la dame de Madrid la plus spirituelle. Le grand concours de personnes de qualité et de gens de lettres qu’on voyait chez elle tous les jours contribuait peut-être plus que son mérite à lui donner cette réputation. C’est une chose que je ne déciderai point. Je me contenterai de dire que son nom emportait une idée de génie supérieur, et que sa maison était appelée par excellence, dans la ville, le bureau des ouvrages d’esprit[1].

Effectivement, on y lisait chaque jour tantôt des poèmes dramatiques, et tantôt d’autres poésies. Mais on n’y faisait guère que des lectures sérieuses ; les pièces comiques étaient méprisées. On n’y regardait la meilleure comédie ou le roman le plus ingénieux et le plus égayé que comme une faible production qui ne méritait aucune louange ; au lieu que le moindre ouvrage sérieux, une ode, une églogue, un sonnet, y passait pour le plus grand effort de l’esprit humain. Il arrivait souvent que le public ne confirmait pas les jugements du bureau, et que même il sifflait quelquefois impoliment les pièces qu’on y avait fort applaudies.

J’étais maître de salle dans cette maison, c’est-à-dire que mon emploi consistait-à tout préparer dans l’appartement de ma maîtresse pour recevoir la compagnie, à ranger des chaises pour les hommes et des carreaux pour les femmes : après quoi je me tenais à la porte de la chambre, pour annoncer et introduire les personnes qui arrivaient. Le premier jour, à mesure que je les faisais entrer, le gouverneur des pages, qui par hasard était alors dans l’antichambre avec moi, me les dépeignait agréablement. Il se nommait André Molina. Il était naturellement froid et railleur, et ne manquait pas d’esprit. D’abord un évêque se présenta. Je l’annonçai ; et quand il fut entré, le gouverneur me dit : Ce prélat est d’un caractère assez plaisant. Il a quelque crédit à la cour ; mais il voudrait bien persuader qu’il en a beaucoup. Il fait des offres de service à tout le monde, et ne sert personne. Un jour il rencontre chez le roi un cavalier qui le salue ; il l’arrête, l’accable de civilités, et lui serrant la main : Je suis, lui dit-il, tout acquis à votre seigneurie. Mettez-moi, de grâce, à l’épreuve ; je ne mourrai point content, si je ne trouve une occasion de vous obliger. Le cavalier le remercia d’une manière pleine de reconnaissance ; et, quand ils furent tous deux séparés, le prélat dit à un de ses officiers qui le suivait : Je crois connaître cet homme-là : j’ai une idée confuse de l’avoir vu quelque part.

Un moment après l’évêque, le fils d’un grand parut ; et lorsque je l’eus introduit dans la chambre de ma maîtresse : Ce seigneur, me dit Molina, est encore un original. Imaginez-vous qu’il entre souvent dans une maison pour traiter d’une affaire importante avec le maître du logis, qu’il quitte sans se souvenir de lui en parler. Mais, ajouta le gouverneur en voyant arriver deux femmes, voici dona Angela de Peñafiel et dona Margarita de Montalvan. Ce sont deux dames qui ne se ressemblent nullement. Dona Margarita se pique d’être philosophe ; elle va tenir tête aux plus profonds docteurs de Salamanque, et jamais ses raisonnements ne cèderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoiqu’elle ait l’esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates, nobles et naturelles. Ce dernier caractère est aimable, dis-je à Molina ; mais l’autre ne convient guère, ce me semble, au beau sexe. Pas trop, répondit-il en souriant : il y a même bien des hommes qu’il rend ridicules. Mme la marquise, notre maîtresse, continua-t-il, est aussi un peu grippée[2] de philosophie. Qu’on va discuter ici aujourd’hui ! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute !

Comme il achevait ces mots, nous vîmes entrer un homme sec, qui avait l’air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l’épargna point. Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveur de leur silence ou de quelques sentences tirées de Sénèque et qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. Il vint ensuite un cavalier d’assez belle taille, qui avait la mine grecque, c’est-à-dire le maintien plein de suffisance. Je demandai qui c’était. C’est un poète dramatique, me dit Molina. Il a fait cent mille vers en sa vie, qui ne lui ont pas rapporté quatre sous ; mais, en récompense, il vient, avec six lignes de prose, de se faire un établissement considérable.

J’allais m’éclaircir du nature d’une fortune faite à si peu de frais, quand j’entendis un grand bruit sur l’escalier. Bon, s’écria le gouverneur, voici le licencié Campanario. Il s’annonce lui-même avant qu’il paraisse. Il se met à parler dès la porte de la rue, et en voilà jusqu’à ce qu’il soit sorti de la maison. En effet, tout retentissait de la voix du bruyant licencié, qui entra enfin dans l’antichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. Le seigneur Campanario, dis-je à Molina, est apparemment un beau génie. Oui, répondit mon gouverneur, c’est un homme qui a des saillies brillantes, des expressions détournées ; il est réjouissant. Mais, outre que c’est un parleur impitoyable, il ne laisse pas de se répéter ; et, pour n’estimer les choses qu’autant qu’elles valent, je crois que l’air agréable et comique dont il assaisonne ce qu’il dit en fait le plus grand mérite. La meilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneur à un recueil de bons mots.

Il vint encore d’autres personnes dont Molina me fit de plaisants portraits. Il n’oublia pas de me peindre aussi la marquise, et sa peinture fut de mon goût. Je vous donne, me dit-il, notre patronne pour un esprit assez uni, malgré sa philosophie. Elle n’est point d’une humeur difficile, et on a peu de caprices à essuyer en la servant. C’est une femme de qualité des plus raisonnables que je connaisse ; elle n’a même aucune passion. Elle est sans goût pour le jeu comme pour la galanterie, et n’aime que la conversation. Sa vie serait bien ennuyeuse pour la plupart des dames. Le gouverneur, par cet éloge, me prévint en faveur de ma maîtresse. Cependant, quelques jours après, je ne pus m’empêcher de la soupçonner de n’être pas si ennemie de l’amour, et je vais dire sur quel fondement je conçus ce soupçon.

Un matin, pendant qu’elle était à sa toilette, il se présenta devant moi un petit homme de quarante ans, désagréable de sa figure, plus crasseux que l’auteur Pedro de Moya, et fort bossu par-dessus le marché. Il me dit qu’il voulait parler à Mme la marquise. Je lui demandai de quelle part. De la mienne, répondit-il fièrement. Dites-lui que je suis le cavalier dont elle s’entretint hier avec dona Anna de Velasco. Je l’introduisis dans l’appartement de ma maîtresse, et je l’annonçai. La marquise fit aussitôt une exclamation, et dit, avec un transport de joie, qu’il pouvait entrer. Elle ne se contenta pas de le recevoir favorablement, elle obligea toutes ses femmes à sortir de la chambre ; de sorte que le petit bossu, plus heureux qu’un honnête homme, y demeura seul avec elle. Les soubrettes et moi, nous rîmes un peu de ce beau tête-à-tête, qui dura près d’une heure ; après quoi ma patronne congédia le bossu, en lui faisant des civilités qui marquaient qu’elle était très contente de lui.

Elle avait effectivement pris tant de plaisir à son entretien, qu’elle me dit le soir en particulier : Gil Blas, quand le bossu reviendra, faites-le entrer dans mon appartement le plus secrètement que vous pourrez. Ce commandement, je l’avoue, me donna d’étranges soupçons ; néanmoins, suivant l’ordre de la marquise, dès que le petit homme revint, et ce fut le lendemain matin, je le conduisis par un escalier dérobé jusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement la même chose deux ou trois fois, et je conclus de là que la marquise avait des inclinations bizarres, ou que le bossu faisait le personnage d’un entremetteur.

Ma foi, disais-je, prévenu de cette opinion, si ma maîtresse aime quelque homme bien fait, je le lui pardonne ; mais si elle est entêtée de ce magot, franchement je ne puis excuser cette dépravation de goût. Que je jugeais mal de la patronne ! Le petit bossu se mêlait de magie ; et, comme on avait vanté son savoir à la marquise, qui se prêtait volontiers aux prestiges des charlatans, elle avait des entretiens particuliers avec lui. Il faisait voir dans le verre, montrait à tourner le sas[3], et révélait pour de l’argent tous les mystères de la cabale ; ou bien, pour parler plus juste, c’était un fripon qui subsistait aux dépens des personnes trop crédules ; et l’on disait qu’il avait sous contribution plusieurs femmes de qualité.



  1. On croit que Le Sage avait en vue ici la maison de la marquise de Lambert : le marquise, femme d’esprit, auteur de quelques bons ouvrages, tenait un cercle respectable ; mais Le Sage était piqué du peu de ces qu’on semblait y faire de la comédie.
  2. Grippée, entêtée, entichée. Ce mot, très familier, a été un temps à la mode.
  3. Le sas est un tamis qu’un charlatan sait faire tourner et arrêter sur la personne qu’on soupçonne, etc.