Histoire de Jules César/Livre II/Chapitre 4

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Plon (Tome 1p. 357-372).

CHAPITRE QUATRIÈME.

(693-695.)

César, propréteur, en Espagne (693).

I. Tandis qu’à Rome les anciennes réputations s’abaissaient dans des luttes sans grandeur et sans patriotisme, d’autres s’élevaient, au contraire, dans les camps par l’éclat de la gloire militaire. César, au sortir de sa préture, s’était rendu dans l’Espagne ultérieure, qui lui était assignée par le sort ; vainement ses créanciers avaient cherché à retarder son départ : il avait eu recours au crédit de Crassus, qui lui servit de caution pour la somme de 830 talents (près de 5 millions de francs)[1]. Il n’avait même pas attendu les instructions du sénat[2], qui, d’ailleurs, ne pouvaient être prêtes de longtemps, l’assemblée ayant remis les affaires concernant les provinces consulaires après le procès de Clodius, terminé seulement en avril 693[3]. Cet empressement à rejoindre son poste ne pouvait donc avoir pour raison la crainte de nouvelles poursuites, comme on l’a supposé, mais il était motivé par le désir de porter secours aux alliés, qui imploraient la protection romaine contre les montagnards de la Lusitanie. Toujours dévoué sans réserve à ses protégés[4], il emmenait avec lui en Espagne un jeune Africain de grande naissance, Masintha, son client, qu’il avait défendu récemment à Rome, avec une extrême ardeur, et caché dans sa maison après la condamnation[5], pour le soustraire aux persécutions de Juba, fils d’Hiempsal, roi de Numidie.

On raconte qu’en traversant les Alpes, César s’étant arrêté dans un village, ses officiers lui demandèrent en riant s’il croyait qu’il y eût même dans ce coin de terre des brigues et des rivalités pour les emplois. Il répondit sérieusement : « J’aimerais mieux être le premier parmi ces barbares que le second dans Rome[6]. » On répète cette anecdote, plus ou moins authentique, comme une preuve de l’ambition de César. Qui doute de cette ambition ? L’essentiel est de savoir si elle était légitime, si elle devait s’exercer pour le salut ou pour la ruine du monde romain. N’est-il pas plus honorable, après tout, d’avouer avec franchise les sentiments qui nous animent que de cacher, comme Pompée, l’ardeur du désir sous l’apparence du dédain ?

Arrivé en Espagne, il leva promptement, dix nouvelles cohortes, qui, jointes aux vingt autres déjà dans le pays, lui donnèrent trois légions, forces suffisantes pour pacifier bientôt la province[7]. La tranquillité en était sans cesse troublée par les incursions des habitants du mont Herminium[8], qui ravageaient la plaine. Il exigea d’eux qu’ils vinssent s’y établir : ils refusèrent. César alors commença une rude guerre de montagnes et parvint à les soumettre. Effrayées de cet exemple et craignant le même sort, les peuplades voisines transportèrent au delà du Durius (Douro) leurs familles et tout ce qu’elles avaient de plus précieux. Le général romain s’empressa de profiter de l’occasion, pénétra, dans la vallée du Mondego pour s’emparer des villes abandonnées, et se mit à la poursuite des fuyards. Ceux-ci, près d’être atteints, se retournèrent et résolurent d’accepter la bataille en poussant devant eux leurs troupeaux, dans l’espoir que, par cette ruse, les Romains, occupés à s’emparer du butin, se débanderaient et seraient plus faciles à vaincre ; mais César n’était pas homme à se laisser prendre à ce piège grossier : il négligea les troupeaux, alla droit à l’ennemi et le dispersa. Pendant qu’il était occupé à combattre dans le nord de la Lusitanie, il apprit que, sur ses derrières, les habitants du mont Herminium s’étaient révoltés de nouveau pour lui fermer la route par laquelle il était venu. Il en prit alors une autre ; mais ceux-ci tentèrent encore de lui barrer le passage en se plaçant dans le pays situé entre la Serra Albardos[9] et la mer ; vaincus, et leur retraite coupée, ils furent forcés de s’enfuir vers l’Océan, et se réfugièrent dans une île appelée aujourd’hui Peniche de Cima (voyez planche IV), laquelle, n’étant plus complètement détachée du continent, est devenue une presqu’île. Elle est située à environ vingt-cinq lieues au nord de Lisbonne[10]. César n’avait pas de barques ; il fit construire des radeaux, sur lesquels passèrent quelques troupes ; les autres crurent pouvoir s’aventurer sur des bas-fonds qui, à mer basse, formaient un gué ; mais, vivement attaquées par les ennemis, dans leur retraite, elles furent englouties par la marée montante. Un seul homme se sauva, Publius Scævius, leur chef, qui, malgré ses blessures, parvint à gagner la terre ferme à la nage. Plus tard, César fit venir des navires de Cadix, passa dans l’île avec son armée et défit les Barbares. De là il se dirigea avec sa flotte vers Brigantium (aujourd’hui la Corogne), dont les habitants, effrayés à la vue des vaisseaux, qui leur étaient inconnus, se soumirent volontairement[11]. Toute la Lusitanie devint tributaire des Romains.

César reçut de ses soldats le titre d’imperator. Lorsque les nouvelles de ses succès parvinrent à Rome, le sénat décréta en son honneur un jour de fête, et lui accorda le droit de triompher à son retour[12]. L’expédition terminée, le vainqueur des Lusitaniens s’occupa de l’administration, et fit régner dans sa province la justice et la concorde. Il mérita la reconnaissance des Espagnols en supprimant le tribut établi par Metellus Pius pendant la guerre de Sertorius[13]. Il s’appliqua surtout à mettre un terme aux différends qui s’élevaient chaque jour entre les créanciers et les débiteurs, en ordonnant que ceux-ci consacreraient, tous les ans, les deux tiers de leurs revenus à l’amortissement de leurs dettes, ce qui, selon Plutarque, lui fit un grand honneur[14]. Cette mesure, en effet, était un acte conservatoire de la propriété ; elle empêchait les usuriers romains de s’emparer de tout le capital pour être remboursés, et on verra qu’il la rendit générale pendant sa dictature[15]. Enfin, après avoir apaisé les dissensions, il combla de bienfaits les habitants de Cadix, leur laissa des lois dont l’heureuse influence se fit sentir longtemps, et abolit chez les peuples de la Lusitanie les usages barbares, dont quelques-uns allaient jusqu’à sacrifier des victimes humaines[16]. C’est là qu’il se lia d’amitié avec un homme important de Cadix, L. Cornelius Balbus, qui devint son magister fabrum pendant les guerres des Gaules, et que défendit Cicéron lorsque le droit de citoyen romain lui fut contesté[17].

Tout en administrant sa province avec la plus grande équité, il avait, pendant la campagne, recueilli un riche butin, qui lui servit à récompenser ses soldats et à verser dans le trésor des sommes considérables, sans être accusé de concussion ni d’actes arbitraires. Sa conduite comme propréteur en Espagne[18] fut louée de tous, et, entre autres, par Marc-Antoine, dans un discours prononcé après la mort de César.

Ce n’est donc pas, ainsi que le prétend Suétone, en mendiant des subsides[19] : on ne mendie guère à la tête d’une armée ; ce n’est pas davantage en abusant de sa force, qu’il amassa de si grandes richesses : il les obtint par les contributions de guerre, par une bonne administration, par la reconnaissance même de ceux qu’il avait gouvernés.


César demande le triomphe et le consulat (694).

II. César était revenu à Rome vers le mois de juin[20] sans attendre son successeur. Ce retour, que les historiens regardent comme précipité, ne l’était guère, puisque ses pouvoirs réguliers étaient expirés depuis le mois de janvier 694. Mais il tenait à être présent à la prochaine réunion des comices consulaires. Il s’y présenta avec confiance, et, pendant qu’il faisait les préparatifs de son triomphe, il demanda de pouvoir en même temps briguer le consulat. Revêtu du titre d’imperator, ayant, par une conquête rapide, reculé les bornes de l’empire jusqu’aux rivages septentrionaux de l’Océan, il pouvait légitimement aspirer à cette double distinction ; mais on l’accordait difficilement. Pour obtenir le triomphe, il fallait rester hors de Rome, garder les licteurs et l’habit militaire, et attendre que le sénat eût fixé le jour de l’entrée. Pour briguer le consulat, il fallait, au contraire, être présent à Rome, en robe blanche[21], costume des prétendants aux honneurs, et y résider plusieurs jours avant l’élection. Le sénat n’avait pas toujours jugé les deux demandes incompatibles[22] ; peut-être même aurait-il accordé cette faveur à César, si Caton, parlant jusqu’à la fin du jour, n’eût rendu toute délibération impossible[23]. Celui-ci cependant ne s’était pas montré si rigide en 684 ; mais c’est qu’alors Pompée triomphait en réalité de Sertorius, cet ennemi de l’aristocratie, quoique officiellement il ne fût question que des victoires sur les Espagnols[24]. Obligé d’opter entre une vaine cérémonie et le pouvoir, César n’hésita pas.

Le terrain était bien préparé pour son élection ; sa popularité n’avait fait que croître, et le sénat, trop fier de ses avantages, s’était aliéné les hommes les plus puissants. Pompée, mécontent de tous les refus opposés à ses justes réclamations, savait bien, en outre, que la loi récente, déclarant ennemis publics ceux qui corrompaient les électeurs, était une attaque directe contre lui, puisqu’il avait ouvertement payé l’élection du consul Afranius ; mais, toujours infatué de sa personne, il se consolait de ses échecs en se pavanant dans sa belle robe brodée[25]. Crassus, resté longtemps fidèle au parti aristocratique, en était devenu l’adversaire, à cause de la jalousie mal déguisée des grands à son égard et de leurs manœuvres pour l’impliquer avec César dans la conspiration de Catilina. Cependant, quoiqu’il tînt en main les fils de bien des intrigues, il craignait de se compromettre et évitait de se prononcer en public contre tout homme en crédit[26]. Lucullus, fatigué de ses campagnes et des luttes intestines, se retirait de la politique pour jouir en paix de son immense fortune. Catulus était mort, et la plupart des grands suivaient l’impulsion que leur imprimaient quelques sénateurs ardents, sans se soucier beaucoup des affaires, et se croyaient les hommes les plus heureux du monde lorsqu’ils avaient dans leurs viviers des barbeaux assez bien apprivoisés pour venir manger dans leurs mains[27]. Cicéron sentait son isolement. Les nobles, dont il avait servi la colère, une fois le danger passé, ne voyaient plus en lui qu’un parvenu ; aussi avait-il prudemment changé de convictions : lui, l’exterminateur des conjurés, avait défendu P. Sylla, un des complices de Catilina, et l’avait fait acquitter malgré l’évidence des preuves[28] ; lui, l’énergique adversaire de tout partage des terres, avait soutenu la loi agraire de Flavius. Il écrivait à Atticus : « J’ai vu nos heureux du jour, ces grands amateurs de viviers, ne plus cacher l’envie qu’ils ont contre moi ; alors j’ai cherché de plus solides appuis[29]. »

En effet, il s’était rapproché de Pompée, en convenant tout bas qu’il n’avait « ni étendue d’esprit, ni noblesse de cœur. Il ne sait que baisser la tête et flatter le peuple, disait-il ; mais me voilà lié avec lui de telle façon que tous deux, comme particuliers, nous y trouvons notre compte, et que, comme hommes politiques, nous pouvons l’un et l’autre agir avec plus de décision. On avait excité contre moi la haine de cette jeunesse ardente et sans principes. J’ai si bien su la ramener par mes bonnes manières, qu’elle n’a plus de considération que pour moi. Enfin je m’applique à n’être blessant pour qui que ce soit, et cela sans bassesse ni populacerie. L’ensemble de ma conduite est si bien calculé, que l’homme public ne cède sur rien, et que l’homme privé, qui connaît la faiblesse des honnêtes gens, l’injustice des envieux et la haine des méchants, prend ses précautions et se ménage[30]. »

Cicéron se faisait illusion sur les causes de son changement de politique et ne se rendait pas compte des raisons qui l’engageaient à chercher de puissants appuis. Comme tous les hommes sans caractère, au lieu d’avouer hautement les motifs de sa conduite, il se justifiait auprès de ses amis en prétendant que, loin d’avoir modifié ses opinions, c’était lui qui convertissait Pompée et qui tenterait bientôt la même épreuve sur César. « Vous frappez tout doucement sur moi, écrivait-il à Atticus, au sujet de ma liaison avec Pompée, mais n’allez pas imaginer que je l’aie contractée en vue de ma sûreté personnelle. Les circonstances ont tout fait ; au moindre désaccord entre nous, il y avait trouble dans l’État. J’ai pris mes mesures et fait mes conditions, de sorte que, sans transiger sur mes principes, qui sont les bons, je l’ai lui-même amené à des sentiments meilleurs. Il est un peu guéri de sa manie de popularité… Si je réussis de même à convertir César, dont la barque vogue à pleines voiles, aurai-je encore fait grand mal à l’État[31]? » Cicéron, comme tous les hommes dont la parole est la principale force, sentait qu’il ne pouvait jouer de rôle important ni même être en sûreté qu’en s’associant aux hommes d’épée.

Pendant qu’à Rome les dominateurs du monde se livraient à des querelles mesquines, une nouvelle inquiétante vint soudainement faire diversion aux intrigues politiques. On apprit que les alliés gaulois des bords de la Saône avaient été battus par les Germains, que les Helvètes étaient en armes et faisaient des excursions hors de leurs frontières. L’effroi fut général. On crut à une nouvelle invasion des Cimbres et des Teutons, et, comme toujours en pareille occasion, une levée en masse, sans exemption, fut ordonnée[32]. Les consuls de l’année précédente tirèrent au sort leurs provinces, et on décida d’envoyer des commissaires chargés de s’entendre avec les peuplades gauloises pour résister aux invasions étrangères. Les noms de Pompée et de Cicéron furent aussitôt prononcés ; mais le sénat, mû par différentes raisons, déclara que leur présence était trop nécessaire à Rome pour qu’on leur permît de s’éloigner. On ne voulait pas fournir au premier une nouvelle occasion de se mettre en évidence, ni se priver du concours du second.


Alliance de César, de Pompée et de Crassus.

III. Des nouvelles plus rassurantes étant parvenues de la Gaule, la crainte de la guerre cessa pour quelque temps, et les choses avaient repris leur allure accoutumée, lorsque César revint d’Espagne. Au milieu de la confusion des opinions et des intérêts, la présence d’un homme ferme dans ses desseins, à convictions profondes, illustré par de récents succès, fut, sans nul doute, un événement. Il lui fallut peu de temps pour juger la situation, et, ne pouvant encore réunir les masses par une grande idée, il pensa à réunir les chefs par un intérêt commun.

Tous ses efforts eurent dès lors pour but de faire partager ses vues à Pompée, à Crassus et à Cicéron. Le premier avait été assez mal disposé pour lui. À son retour de la campagne contre Mithridate[33], il l’appelait son Égisthe, par allusion aux relations que César avait eues avec sa femme Mucia pendant que, semblable à Agamemnon, il faisait la guerre en Asie. Ce ressentiment, assez faible d’ailleurs chez les Romains, disparut bientôt devant les exigences de la politique. Quant à Crassus, qu’un antagonisme jaloux séparait depuis longtemps de Pompée, toute l’habileté de César et la séduction de ses manières furent nécessaires pour le rapprocher de son rival. Mais, pour les amener l’un et l’autre à suivre une même ligne de conduite, il fallait, en outre, faire valoir à leurs yeux des motifs puissants, capables de les convaincre. Les historiens, en général, n’ont donné, comme raison de l’entente de ces trois hommes, que l’appât de l’intérêt personnel. Certes Pompée et Crassus n’étaient pas insensibles à une combinaison favorisant leur amour pour le pouvoir et les richesses, mais on doit prêter à César un mobile plus élevé, et lui supposer l’inspiration du vrai patriotisme.

La situation de la République devait apparaître ainsi à sa vaste pensée : la domination romaine, étendue sur le monde comme un corps immense, le tient enserré de ses bras nerveux ; et, tandis que ses membres sont pleins de vie et de force, le cœur se décompose par la corruption. Sans un remède héroïque, la contagion se répandra bientôt du centre aux extrémités, et la mission de Rome restera inachevée ! — Qu’au présent on compare les beaux jours de la République ! Qu’on se souvienne de ce temps où, rendant hommage à la politique du sénat, les délégués des peuples étrangers déclaraient hautement préférer à l’indépendance la suzeraineté protectrice de Rome ! Depuis cette époque, quel changement ! Tous les peuples haïssent la puissance romaine, et cependant cette puissance les préserve de maux plus grands encore. Cicéron dit avec raison : « Que l’Asie y songe bien, aucune des calamités qu’engendrent la guerre et les discordes civiles ne lui serait épargnée si elle cessait de vivre sous nos lois[34]. » Et ces conseils peuvent s’appliquer à tous les pays où les légions ont pénétré. Si donc le sort a voulu, que les nations fussent soumises à un seul peuple, le devoir de ce peuple, exécuteur des décrets éternels, est d’être envers les vaincus juste et équitable comme la divinité, puisqu’il est inexorable comme le destin. — Comment mettre un terme à l’arbitraire des proconsuls ou des propréteurs, que toutes les lois promulguées depuis tant d’années ont été incapables de réprimer ? Comment empêcher les exactions commises sur tous les points de l’Empire, si une direction plus stable et plus forte n’émane pas du pouvoir central ? — La République suit sans règle un système d’envahissement qui épuisera ses ressources : il est impossible de combattre tous les peuples à la fois et de maintenir les alliés dans l’obéissance, si, par d’injustes traitements, on les pousse à la rébellion. Il faut diminuer le nombre des adversaires de la République en rendant la liberté aux cités qui en sont dignes[35], et reconnaître comme amis du peuple romain les royaumes avec lesquels il y a chance de vivre en paix[36]. Les ennemis les plus dangereux sont les Gaulois, et c’est contre ce peuple guerrier et turbulent qu’il importe de diriger toutes les forces de l’État. — En Italie, et sous ce nom on doit comprendre la Gaule cisalpine, combien de citoyens privés des droits politiques ! À Rome, combien de prolétaires vivant de l’aumône des riches ou de l’État ! Pourquoi ne pas étendre jusqu’aux Alpes la commune romaine, et pourquoi ne pas augmenter la race des laboureurs et des soldats en les rendant propriétaires ? Il faut relever le peuple romain à ses propres yeux et la République aux yeux de l’univers ! — La liberté absolue de la parole et du vote était un grand bienfait, lorsque, tempérée par les mœurs, contenue par une aristocratie puissante, elle développait les facultés de chacun sans nuire à la prospérité de tous ; mais, depuis que, les mœurs antiques disparaissant avec l’aristocratie, on a vu les lois devenir des armes de guerre à l’usage des partis, les élections un trafic, le Forum un champ de bataille, la liberté n’est plus qu’une cause incessante de faiblesse et de décadence. — Les institutions créent une telle instabilité dans les conseils et une telle indépendance dans les fonctions, qu’on cherche en vain cet esprit de suite et de contrôle, indispensable au maintien d’un aussi grand empire. Sans renverser des institutions qui ont donné à la République cinq siècles de gloire, on peut, par l’union intime des citoyens les plus recommandables, établir dans l’État une autorité morale qui domine les passions, modère les lois, donne plus de fixité au pouvoir, dirige les élections, maintienne dans le devoir les mandataires du peuple romain, et conjure les deux plus sérieux dangers du moment : l’égoïsme des grands et l’effervescence de la foule. Voilà ce que leur union peut réaliser ; leur désunion, au contraire, ne fera qu’encourager la funeste conduite de ces hommes qui compromettent également l’avenir, les uns par leur résistance, les autres par leur emportement.

Ces considérations devaient être facilement comprises de Pompée et de Crassus, acteurs dans de si grands événements, témoins de tant de sang répandu dans les guerres civiles, de tant d’idées généreuses tantôt triomphantes, tantôt abattues. Ils acceptèrent l’offre, et c’est ainsi que fut conclue une alliance appelée à tort Premier triumvirat[37]. Quant à Cicéron, César l’engagea à entrer dans le pacte qui venait de se former, mais il refusa de se joindre à ce qu’il appelait une réunion d’amis[38]. Toujours incertain dans sa conduite, toujours partagé entre son attrait pour les dépositaires du pouvoir et ses engagements envers les partisans de l’oligarchie, inquiet de l’avenir, qui échappait à sa prévoyance, il mettait son esprit à empêcher de réussir toute mesure qu’il approuvait une fois qu’elle avait réussi. L’alliance que ces trois personnages scellèrent par des serments[39] resta longtemps secrète, et ce ne fut que pendant le consulat de César qu’elle apparut au grand jour par l’accord qu’ils montrèrent dans toutes les résolutions politiques. César se mit donc ardemment à l’œuvre pour réunir en sa faveur toutes les chances qui devaient assurer son élection.


Élection de César.

IV. Parmi les candidats se trouvait L. Lucceius ; César désirait s’adjoindre ce personnage, distingué par ses écrits et son caractère[40], et qui, jouissant d’une immense fortune, avait promis d’en faire largement usage à leur profit commun, pour avoir le plus de voix dans les centuries. « La faction aristocratique, dit Suétone, ayant appris cet arrangement, fut saisie de crainte. Elle pensait qu’il n’était rien que César ne tentât, dans l’exercice de la magistrature souveraine, s’il avait un collègue qui s’accordât avec lui et qui adhérât à tous ses projets[41]. » Les grands, ne pouvant réussir à l’évincer, résolurent donc de lui adjoindre Bibulus, qui, déjà son collègue dans l’édilité et dans la préture, s’était montré constamment son adversaire. Chacun contribua de sa bourse pour influencer les élections ; Bibulus dépensa des sommes considérables[42], et l’incorruptible Caton lui-même, qui avait fait le serment solennel de poursuivre en justice quiconque achèterait les suffrages, donna sa quote-part, avouant cette fois qu’il fallait, dans l’intérêt public, faire fléchir ses principes[43]. Cicéron ne se montrait pas plus austère, et il exprimait, quelque temps auparavant, à Atticus, la nécessité d’acheter le concours des chevaliers[44]. Les plus honnêtes, on le voit, étaient entraînés par la force des choses dans le courant d’une société corrompue.

Porté par le sentiment public et l’appui des deux hommes les plus influents, César fut élu consul à l’unanimité, et reconduit, selon l’usage, du Champ-de-Mars dans sa maison, au milieu du concours empressé de ses concitoyens et d’un grand nombre de sénateurs[45].

Si le parti opposé à César n’avait pu l’empêcher d’arriver au consulat, il ne désespérait pas de lui interdire le rôle important qui devait lui appartenir comme proconsul. Dans cette intention, le sénat se décida à éluder la loi de Caius Gracchus, qui, afin d’éviter que la désignation des provinces fût faite en vue des personnes, voulait qu’elle eût lieu avant la tenue des comices. L’assemblée, s’écartant donc de la règle, assigna à César et à son collègue, par un mauvais vouloir flagrant, la surveillance des bois et des chemins publics, fonctions assimilées, il est vrai, à celles de gouverneur de province[46]. Cette humiliante désignation, preuve d’une inimitié persévérante, le blessa profondément ; mais les devoirs de sa nouvelle dignité imposèrent silence à ses ressentiments ; le consul allait oublier les injures faites à César et tenter avec générosité une politique de conciliation.

  1. Plutarque, César, xii. — Appien, Guerres civiles, II, ii, 8, parle de 25 millions de sesterces, ce qui fait 4 millions 750 000 francs.
  2. Suétone, César, xviii.
  3. Cicéron, Lettres à Atticus, I, xiv et xvi.
  4. « Dès sa jeunesse il se montra zélé et fidèle envers ses clients. » (Suétone, César, lxxi.)
  5. Suétone, César, lxxi.
  6. Plutarque, César, xii.
  7. Plutarque, César, xii.
  8. Chaîne de montagnes du Portugal, appelée aujourd’hui serra da Estrella, et qui sépare le bassin du Tage de la vallée du Mondego. D’après Cellarius (Géographie antique, I, lx), le mont Herminium s’appelle encore Arminno. L’oppidum principal des populations de ces montagnes paraît avoir été Medobrega (Membrio), dont il est fait mention dans les Commentaires de César, Guerre d’Alexandrie, xlviii.
  9. Probablement dans la province actuelle de Leyria.
  10. D’après une reconnaissance faite, en août 1861, par le duc de Bellune, il n’y a aucun doute que la presqu’île de Peniche n’ait jadis formé une île. Suivant la tradition des gens du pays, l’Océan allait, dans les temps anciens, jusqu’à la ville d’Atoguia ; mais, puisque Dion-Cassius parle de la marée montante qui aurait englouti des soldats, il faut croire qu’il existait quelques gués à marée basse. Nous donnons ici les extraits de divers auteurs portugais qui ont écrit à ce sujet.

    Bernard de Brito (Monarchie portugaise, t. I, p. 429, Lisbonne, 1790) s’exprime ainsi : « Comme sur toute la côte du Portugal nous ne voyons pas, de notre temps, une île plus conforme aux conditions de celle où César voulait aborder, que la péninsule où se trouve une localité qui, prenant le nom de la situation qu’elle a, s’appelle Peniche, nous dirons, avec notre Resende, que c’est d’elle que parlent tous les auteurs. Et je ne crois pas qu’il soit possible d’en trouver une plus conforme en tout que celle-là, parce que, outre qu’elle est unique et peu distante de la terre ferme, nous voyons qu’à la mer basse on peut traverser à sec le détroit qui la sépare, et avec bien plus de facilité encore qu’on n’aurait pu le faire dans les temps antiques, par la raison que la mer a ensablé une grande partie de cette côte, et produit ce résultat que la marée occupe ce terrain avec moins d’élévation ; mais, toutefois, cette élévation n’est pas si petite que, lorsque la marée monte, il ne soit nécessaire de se servir d’embarcations pour arriver à l’île, et cela sur un espace de cinq cents pas environ d’eau qui sépare l’île de la terre ferme. »

    Voici le passage de Resende : « Sed quærendum utrobique quænam insula ista fuerit terræ contigua, ad quam sive pedibus sive natatu profugi transire potuerint, ad quam similiter et milites trajicere tentarint ? Non fuisse Londobrin, cujus meminit Ptolomæus (Berligam modo dicimus), indicio est distantia a continente non modica. Et quum alia juxta Lusitaniæ totius littus nulla nostro ævo exstet, hæc de qua Dion loquitur, vel incumbenti violentius mari abrasa, vel certe peninsula illa oppidi Peniche juxta Atonguiam, erit intelligenda. Nam etiam nunc alveo quingentis passibus lato a continente sejungitur, qui pedibus æstu cedente transitur, redeunte vero insula plane fit, neque adiri vado potest. Et forte illo sæculo fuerit aliquanto major. » (L. André de Resende, De Antiquitatibus Lusitaniæ cæteraque historica quæ exstant opera. Conimbricæ, 1790, t. I, p. 77.)

    Antonio Carvalho (Da conta corografia Portuguesa, t. II, p. 144. Lisboa, 1712) expose les mêmes idées.

    Les renseignements précédents sont confirmés par la lettre suivante d’un évêque anglais qui faisait partie de l’expédition des croisés, au temps de la prise de Lisbonne, sous le règne d’Alfonso Henrique, en 1147 :

    « Die vero quasi decima, impositis sarcinis nostris cum episcopis velificare incepimus iter prosperum agentes. Die vero postera ad insulam Phenicis (vulgo Peniche) distantis a continente quasi octingentis passibus feliciter applicuimus. Insula abundat cervis et maxime cuniculis : liquiricium (lege glycyrrhizum) habet. Tyrii dicunt eam Erictream, Peni Gaddis, id est septem, ultra quam non est terra ; ideo extremus noti orbis terminus dicitur. Juxta hanc sunt duæ insulæ quæ vulgo dicuntur Berlinges, id est Baleares lingua corrupta, in una quarum est palatium admirabilis architecturæ et multa officinarum diversoria regi cuidam, ut aiunt, quondam gratissimum secretale hospicium. » (Crusesignati Anglici epistola de expugnatione Olisiponis, dans : Portugalliæ monumenta historica a sæculo octavo post Christum usque ad quintum decimum, jussu Academiæ scientiarum Olisiponensis edita. Volumen I, fasciculus iii, Olisipones, MDCCCLXI, p. 395.)

  11. Dion-Cassius, XXXVII, lii-liii. — « César battit, dès son arrivée, les Lusitaniens et les Gallaques (habitants de la Galice), et s’avança jusqu’à la mer extérieure, soumit ainsi aux Romains des peuples qui n’avaient point encore reconnu leur autorité, et revint de ce gouvernement chargé de gloire et de richesses, dont il donna une partie à ses soldats. » (Zonare, Annales, X, vi.)
  12. Appien, Guerres civiles, II, viii.
  13. César, Guerre d’Espagne, xlii.
  14. Plutarque, César, xii.
  15. « Une légion d’accusateurs se déchaîna contre ceux qui s’enrichissaient par l’usure, au mépris d’une loi du dictateur César sur la proportion des créances et des possessions en Italie, loi depuis longtemps mise en oubli par l’intérêt des particuliers. » (Tacite, Annales, VI, xvi. — Suétone, xlii.)
  16. « Je ne rappellerai pas toutes les distinctions dont César a décoré le peuple de cette ville lorsqu’il était préteur en Espagne ; les divisions qu’il a su apaiser chez les Gaditains ; les lois que, de leur consentement, il leur a données ; l’antique barbarie de leurs mœurs et de leurs usages, qu’il a su faire disparaître ; l’empressement avec lequel, à la prière de Balbus, il les a comblés de bienfaits. » (Cicéron, Discours pour Balbus, xix.)
  17. « Dès sa jeunesse il a connu César, il a plu à cet homme éminent. César, dans la foule de ses amis, l’a distingué comme un de ses intimes ; dans sa préture, durant son consulat, il l’a préposé à la construction de ses machines de guerre. Il a goûté sa prudence, apprécié son dévouement, agréé ses bons offices et son affection ; à cette époque Balbus a partagé presque tous les travaux de César. » (Cicéron, Discours pour Balbus, xxviii.)
  18. « Car cet homme (César) commença par être préteur en Espagne, et, doutant de la fidélité de cette province, il ne voulut pas accorder à ses habitants la possibilité de devenir plus tard dangereux, grâce à une paix apparente. Il préféra faire ce qui importait aux intérêts de la République plutôt que de passer tranquillement le temps de sa magistrature, et, comme les Espagnols refusaient de se rendre, il les y obligea par la force ; il surpassa donc en gloire ceux qui l’avaient précédé en Espagne, car il est plus difficile de conserver une conquête que de la faire. » (Dion-Cassius, XLIV, xli.)
  19. Suétone, César, liv.
  20. « César arrive dans deux jours. » (Cicéron à Atticus, II, i. Juin 694.)
  21. De là le nom de candidat.
  22. « Bien des prétendants au consulat avaient été nommés quoique absents, témoin Marcellus en 540. » (Tite-Live, XXIV, ix.)
  23. Plutarque, Caton, xxxvi.
  24. Florus, III, xxiii.
  25. Cicéron, Lettres à Atticus, I, xviii
  26. Cicéron, Lettres à Atticus, I, xviii
  27. Cicéron, Lettres à Atticus, II, i.
  28. « Il paraît même que Cicéron avait emprunté à l’accusé un million de sesterces pour acheter une maison sur le mont Palatin. » (Aulu-Gelle, XII, xii.)
  29. Cicéron, Lettres à Atticus, II, xix.
  30. Cicéron, Lettres à Atticus, I, xix.
  31. Cicéron, Lettres à Atticus, II, i.
  32. Cicéron, Lettres à Atticus, I, xix.
  33. Suétone, César, l.
  34. Cicéron, Lettres à Quintus, I, i, xi.
  35. César, consul et dictateur, déclara libres plusieurs cités étrangères.
  36. On verra, dans le chapitre suivant, que César fit reconnaître comme amis du peuple romain Aulète, roi d’Égypte, et Arioviste, roi des Germains.
  37. On appelait duumvirs, décemvirs, vigintivirs, les magistrats qui, au nombre de deux, de dix ou de vingt, partageaient la même fonction. Or, dans le cas présent, il ne s’agissait que de lier par un accord tacite les hommes les plus considérables. Le nom de triumvirat n’était donc pas bien appliqué.
  38. « Me in tribus sibi conjunctissimis consularibus esse voluit. » (Cicéron, Discours pour les provinces consulaires, xvii.)
  39. Dion-Cassius, xxxvii, 57.
  40. Cicéron, Lettres familières, V, xii.
  41. Suétone, César, xix. — Eutrope, VI, xiv. — Plutarque, César, xiii.
  42. Suétone, César, xix.
  43. Plutarque, Caton, xxvi, et Suétone, xix.
  44. « Mais, direz-vous, nous n’aurons les chevaliers pour nous qu’à prix d’argent ? Qu’y faire ?… Avons-nous le choix des moyens ? (Cicéron, Lettres à Atticus, II, i.)
  45.  « Inde domum repetes toto comitante senatu,
    Officium populi vix capiente domo
    . »

    (Ovide, Ex Ponto, IV, epist. iv.)
  46. Suétone, César, xix.