Histoire de Rome Livre XXVIII

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) Tandis que le roi de Perse remuait tout en Orient, et y ressuscitait ainsi la guerre par ses intrigues, les massacres du temps de Népotien recommençaient, plus de seize ans après sa mort tragique, à ensanglanter la ville éternelle. Une étincelle suffit pour allumer cet incendie ; et mieux vaudrait peut-être pour empêcher le retour d’atrocités semblables les ensevelir dans un éternel oubli. La contagion de l’exemple est plus à redouter que le mal lui-même.

(2) Mais, bien que j’aperçoive plus d’un danger à m’arrêter trop longtemps sur ces scènes d’horreur, d’un autre côté le bon sens de l’époque actuelle me rassure. Je me crois donc autorisé à extraire de la masse des faits ceux du moins qui méritent une place dans l’histoire. On me permettra cependant de montrer par une anecdote à quoi s’exposait un auteur dans les temps anciens en retraçant des peintures de ce genre.

(3) Les Perses dans la première période de leur grande lutte contre la Grèce, avaient réuni toutes leurs forces pour accabler la ville de Milet. Les habitants, réduits au désespoir, et n’ayant pour perspective que la mort au milieu des supplices, réunirent en monceau leurs effets mobiliers, y mirent le feu, après avoir égorgé tout ce qui leur était cher, et finalement se précipitèrent tous à l’envi dans ce bûcher de la patrie expirante.

(4) Le poète Phrynicus composa sur ce sujet une tragédie qui fut représentée sur le théâtre d’Athènes, et d’abord écoutée avec faveur. Mais le drame devenant de plus en plus lamentable, l’exposé de pareilles douleurs parut dépasser la mesure des convenances de la scène. Au lieu d’un hommage à la mémoire de cette charmante cité, on n’y vit plus, sous les voiles de l’allusion, qu’une satire insultante de l’abandon où l’avait laissée la métropole. Milet effectivement, était une colonie d’Athènes, fondée en Ionie par Nilée, fils de ce Codrus qui se dévoua pour sa patrie dans la guerre dorique.

(5) Revenons à notre sujet. Maximin, qu’on a vu investi de la vice-préfecture à Rome, naquit obscurément à Sopiana, dans la Valérie. Son père y était greffier de l’office présidial, et tirait son origine de la nation des Carpis, à qui Dioclétien fit quitter le sol natal pour les transporter dans la Pannonie.

(6) Maximin, après avoir reçu une éducation médiocre, et s’être essayé sans succès au barreau, fut successivement administrateur de la Corse et de la Sardaigne, et enfin correcteur de la Toscane. De là il fut appelé aux fonctions de préfet des subsistances à Rome, et pendant un intérim géra concurremment la préfecture de la ville et celle de la province. Trois motifs contribuèrent à le tenir en bride à son début.

(7) D’abord il se souvenait que son père, homme très versé dans la science des haruspices et des augures, lui avait autrefois prédit qu’il parviendrait au poste le plus élevé, mais qu’il mourrait de la main du bourreau. En second lieu, il avait contracté certaine liaison avec un magicien sarde qui savait évoquer les mânes des suppliciés, conjurer les larves, en tirer la révélation de l’avenir ; et la crainte de quelque indiscrétion de cet homme, dont plus tard on l’accusa de s’être traîtreusement défait, le força tant que celui-ci vécut à se montrer humain et traitable. Enfin il tenait du serpent, et, comme lui, savait ramper jusqu’au moment de s’élancer sur ses victimes.

(8) Voici quelle fut pour Maximin l’occasion de lever le masque : Une plainte d’empoisonnement avait été portée devant Olybrius, alors préfet de Rome, par Chilon, ex-lieutenant d’Afrique, et Maxima, sa femme, contre le luthier Séricus, Asbolius, maître d’escrime, et l’haruspice Campensis. Elle avait eu pour effet l’arrestation immédiate des prévenus.

(9) Mais l’état d’infirmité du préfet faisant traîner l’affaire en longueur, les plaignants, impatientés, obtinrent par requête que la connaissance en fût attribuée au préfet des subsistances.

(10) Maximin allait avoir enfin du mal à faire, et, comme chez les animaux du cirque dont la loge vient de s’ouvrir, sa férocité, jusque-là contenue, tout à coup prit l’essor. L’affaire se compliqua dès le prélude. Dans les révélations arrachées par la torture, quelques noms illustres se trouvèrent compromis, comme ayant employé leurs clients à des pratiques criminelles ; mais en général il ne s’agissait que de gens sans aveu, délinquants ou délateurs d’habitude. Le juge d’enfer saisit ce prétexte pour étendre sa mission. Un rapport envenimé sur ces incidents fut aussitôt mis sous les yeux du prince, exposant que le débordement des crimes à Rome réclamait une extension des rigueurs d’information et de pénalité, dans l’intérêt de la morale et de la vindicte publique.

(11) Valentinien, esprit plus emporté, qu’ami de la justice, rugit de fureur à la lecture de la dépêche, et s’empressa de décréter, par une assimilation tout à fait arbitraire au crime de lèse-majesté, que par exception la torture serait au besoin appliquée à toutes les classes de personnes qui ont à cet égard privilège d’exemption, d’après le droit ancien et les décisions impériales.

(12) En même temps, pour grandir Maximin et doubler en lui la puissance du mal, on lui donna l’intérim de la préfecture, et, qui plus est, on lui adjoignit pour ces informations, qui devaient être fatales à tant de têtes, le notaire Léon, depuis maître des offices, un brigand pannonien, spoliateur de tombeaux, qui portait écrite la soif du sang sur son museau de bête fauve.

(13) L’arrivée d’un si digne auxiliaire, et les termes flatteurs dans lesquels était notifiée à Maximin cette augmentation de son pouvoir, exaltèrent encore chez lui le génie du mal. Dans l’ivresse de sa joie, il ne pouvait tenir en place, et se croyait sans doute la faculté des brahmanes pour marcher en l’air, car il semblait que la terre ne fût plus digne de le porter.

(14) Le signal des meurtres judiciaires était donné ; une profonde terreur glaçait toutes les âmes. Parmi les condamnations, dont le nom et la variété sont infinis, il y en eut de cruelles et d’atroces : celle de l’avocat Marin en première ligne, contre qui fut prononcée la peine de mort à peu près sans débats, pour avoir usé de pratiques illicites afin d’obtenir la main d’une femme nommée Hispanilla.

(15) Il se peut que des témoins oculaires, annotateurs scrupuleux, m’accusent ici d’omission ou d’interversion des faits et des dates. À cet égard je ne me pique pas d’une rigoureuse exactitude, et ne vois aucun intérêt à enregistrer par ordre les souffrances et les noms inconnus de toutes les victimes. Les documents d’ailleurs feraient défaut même à qui compulserait les archives publiques tant la fureur des bourreaux, la perturbation des principes de justice et des formes légales ont été poussées au-delà de toute mesure. Ce qu’on avait le plus à craindre, en effet, n’était pas d’être mis en jugement, mais bien de n’être pas jugé.

(16) Le sénateur Céthégus, sur la simple prévention d’adultère, eut la tête tranchée. Alypius, jeune homme de noble famille, paya de l’exil je ne sais quelle peccadille. D’autres moins distingués passèrent en foule par les mains du bourreau. Chacun, dans leur sort, croyait voir celui qui lui était réservé ; on ne rêvait plus que chaînes, cachots, exécution capitale.

(17) Ce même temps vit le procès de l’honnête Hymétius. Voici ce que j’ai pu savoir de cette affaire : cette fois les formes juridiques ne furent pas épargnées. Durant son proconsulat en Afrique, une disette s’étant fait sentir à Carthage, Hymétius avait fait ouvrir aux habitants les greniers affectés à l’approvisionnement de Rome, et avait profité d’une bonne récolte subséquente pour rétablir en magasin une quantité de grains égale à celle qu’il avait fait sortir.

(18) Comme le froment avait été livré à la consommation locale sur le pied d’un écu d’or les dix boisseaux, et racheté au taux d’un écu d’or les trente, l’opération présentait au profit du trésor une différence qu’il y fit verser. Hymétius fut toutefois soupçonné par Valentinien d’un détournement sur le bénéfice, et il subit la confiscation d’une partie de ses biens.

(19) Sa position fut encore aggravée par une funeste coïncidence. En même temps que lui, Amantius, l’haruspice le plus en réputation de l’époque, était traduit en justice sur une délation anonyme, comme ayant été appelé en Afrique par Hymétius pour faire un sacrifice dans des vues criminelles. La torture ne put tirer de lui que des dénégations.

(20) Une perquisition dans ses papiers fit alors découvrir un écrit de la main d’Hymétius, où l’haruspice était invité à employer les formes religieuses de supplications, pour adoucir à son égard les deux empereurs. Mais l’écrit se terminait par d’amères récriminations sur l’avarice et la dureté de Valentinien.

(21) Les juges en référèrent au prince, ne manquant pas d’exagérer la portée de la découverte, et reçurent bientôt, en retour, l’ordre de pousser avec vigueur l’information. En conséquence, Frontin, conseiller d’Hymétius, convaincu par son propre aveu d’avoir prêté son ministère pour la rédaction de la pièce, fut, pour ce fait seul, battu de verges et relégué en Bretagne. Les charges contre Amantius parurent motiver une condamnation capitale, et il y succomba.

(22) De ce moment le vice-préfet Maximin cessa de connaître de l’affaire, qui fut évoquée par le préfet Ampélius ; et l’accusé principal, transféré à Otricoli, eut à répondre devant la juridiction supérieure. On le regardait comme un homme perdu ; mais le droit qu’il fit valoir d’être jugé par l’empereur lui-même devint son salut.

(23) Valentinien le renvoya devant le sénat, qui examina l’affaire sans passion, et ne prononça contre lui qu’un simple exil à Boas en Dalmatie. Cet adoucissement de sentence, en faveur d’un homme dont il avait juré la mort, jeta le prince dans un accès de fureur.

(24) Chacun put voir par cet échantillon le sort qui l’attendait lui-même. L’alarme devint générale. Le mal ne faisait encore que couver ; mais, protégé par le silence public, il allait s’étendre, et menaçait d’une conflagration universelle. Le sénat arrêta qu’une députation composée de Prétextat, ex-préfet de Rome, Vénuste, ex-lieutenant, et de Minervius,ex-consulaire, irait supplier l’empereur de rétablir la juste proportion entre les délits et les peines, et de révoquer la faculté illégale et inouïe d’appliquer les sénateurs à la torture.

(25) Le premier mouvement de Valentinien, lorsque ces doléances lui furent apportées en plein conseil, fut de crier à la calomnie, prétendant n’avoir jamais autorisé de telles mesures. En quoi il fut respectueusement contredit par Eupraxe, dont la liberté courageuse fit revenir le prince sur cette énormité sans exemple.

(26) Maximin pendant ce temps faisait sérieusement le procès à un véritable enfant, le jeune Lollien, fils de l’ex-préfet Lampade, dont tout le crime était d’avoir copié, sans discernement, un recueil de formules magiques. Personne ne doutait que Lollien n’en fût quitte pour un exil ; mais il fit la faute, par le conseil de son père, d’en appeler à l’empereur, et fut transféré à la cour. C’était, comme on dit, se mettre au feu, de peur de la fumée. Effectivement il est livré au jugement du consulaire Phalange, et sa tête tombe sous le fer.

(27) Tarracius Bassus, qui fut depuis préfet de Rome, son frère Caménius, Marcien et Eusaphe, tous quatre clarissimes, se virent enveloppés dans une même accusation, celle d’avoir favorisé le cocher Auchénius au moyen de sortilège. Mais l’insuffisance des preuves et, si l’on en croit le bruit public, le crédit de Victorin, tout ami qu’il était de Maximin, procurèrent leur acquittement.

(28) Le sexe même n’était pas épargné dans ce débordement d’assassinats juridiques. Plus d’une femme de noble maison périt sous l’imputation d’adultère ou d’inceste. Les plus notables sont Claritas et Flaviana, dont la première fut conduite au supplice dépouillée de ses vêtements, dans une nudité complète. Mais le bourreau coupable de cette indignité fut par la suite brûlé vif.

(29) Deux sénateurs, Paphius et Cornélius, qui firent l’aveu de s’être mêlés de maléfices, furent exécutés, sur un ordre seulement de Maximin. Le procurateur de la monnaie eut le même sort. Séricus et Asbolius, précédemment cités, furent assommés à coups de balles de plomb attachées à des lanières. Maximin, pour obtenir d’eux des révélations, leur avait garanti que le fer ni le feu ne serait contre eux mis en usage. Mais il livra aux flammes l’haruspice Campensis, à qui il n’avait rien promis.

(30) C’est ici le lieu, je pense, d’indiquer ce qui amena l’exécution précipitée d’Aginace, dont l’opinion s’est entêtée à faire un noble, sans que les preuves de son origine aient jamais paru au grand jour.

(31) L’ambition effrénée de Maximin s’était de bonne heure décelée. Il n’était encore que préfet des subsistances, que déjà son audace, trop sûre d’une haute protection, allait jusqu’à braver l’autorité de Probus, à qui sa position de préfet du prétoire donnait la haute main sur les provinces.

(32) Aginace était déjà piqué de s’être vu, lui, lieutenant de préfet, préférer Maximin par Olybrius pour la direction des enquêtes. Il s’avisa en cette occasion de prendre pour Probus fait et cause, et d’insinuer dans les lettres à ce dernier que pour réprimer un subalterne insolent il n’avait qu’à le vouloir.

(33) Mais Probus eut peur de se compromettre contre un scélérat consommé qui s’appuyait sur la faveur du prince ; et l’on assure qu’il envoya secrètement par un exprès cette correspondance à Maximin. La rage de celui-ci fut extrême ; et dès lors, semblable au serpent qui connaît la main qui l’a blessé, il mit tout en œuvre contre le signataire.

(34) Une excellente occasion se présentait pour le perdre ; il en profita. Après la mort de Victorin, Aginace, que ce dernier avait fort avantagé dans son testament, ne laissait pas d’attaquer sa mémoire, prétendant qu’il avait trafiqué des sentences de Maximin. Il fut même assez inconsidéré pour menacer d’un procès Anepsia, sa veuve.

(35) Celle-ci, pour s’assurer la protection de Maximin, lui fit croire que son mari avait fait en sa faveur un legs de trois mille livres d’argent par codicille. La cupidité de Maximin (c’était encore un de ses vices) prend feu tout aussitôt, et le voilà réclamant la moitié de l’héritage. Mais c’était trop peu pour le satisfaire. Il s’avisa d’un expédient, honnête à son avis autant que sûr, pour s’approprier la plus grosse part de ce riche patrimoine : ce fut de demander en mariage pour son fils une fille qu’Anepsia avait eue d’un premier lit ; et la mère s’y montrant disposée, l’affaire fut bientôt conclue.

(36) Voilà quel ignoble spectacle donnait à la ville éternelle cet homme, dont le nom seul fait frémir, et qui procédait par de telles manœuvres au renversement de toutes les fortunes. Comme juge, Maximin ne s’en tenait jamais aux voies légales. À certaine fenêtre écartée du prétoire était constamment suspendue une ficelle, qui lui servait à recueillir de toutes mains les délations. Si dénuées qu’elles fussent de preuves, c’était toujours de quoi perdre quelqu’un. Il imagina un jour de chasser ostensiblement ses appariteurs Mucien et Barbarus, deux fourbes consommés,

(37) qui, tout en faisant grand bruit de l’injustice et de la dureté de leur maître, disaient et répétaient partout que les accusés ne pouvaient sauver leur tête qu’en compromettant beaucoup de grands noms. Multiplier les délations, disaient-ils, c’était pour les prévenus se créer des chances d’acquittement.

(38) Le régime de terreur continuait ; on ne comptait plus les arrestations. Tout ce qui était noble montrait dans son extérieur abattu son anxiété profonde, ou s’inclinait jusqu’à terre devant l’oppresseur. Et véritablement il serait dur de taxer en cela de bassesse des gens qui sans cesse entendaient un brigand, au cœur de tigre, crier à leurs oreilles qu’il n’y avait d’innocents qu’autant qu’il le voulait bien.

(39) Des Numas, des Catons auraient tremblé. Quel temps que celui où nul n’avait l’œil sec, n’eût-il pas à pleurer pour son propre compte !

(40) Cette âme atroce avait cependant son bon côté. Il lui arrivait parfois de se laisser toucher par les prières. D’après Cicéron, ce penchant même à s’attendrir serait encore un sujet de blâme. Il a dit quelque part : "Colère implacable est dureté ; colère qui se laisse fléchir, inconséquence ; mais il vaut mieux être inconséquent qu’impitoyable."

(41) Un successeur était arrivé à Maximin. Il était appelé à la cour, où déjà Léon l’avait devancé, et où l’attendait la nomination de préfet du prétoire. Ses victimes n’y gagnaient rien : il tuait comme le basilic, à distance.

(42) Vers cette époque, ou peu de temps avant, on vit fleurir les balais qui servent à nettoyer la salle des séances du sénat ; ce qui présageait l’arrivée aux honneurs de gens de la plus basse extraction.

(43) Il serait bien temps sans doute d’en finir avec cette digression. Mais je crois devoir m’y arrêter un moment encore, afin de compléter cette série d’iniquités par le récit des actes du même genre qui même après le départ de Maximin, et sous son influence, ont signalé la gestion des lieutenants, ses délégués et les exécuteurs de ses ordres.

(44) Ursicin, son successeur immédiat, inclinait à la douceur. Scrupuleux observateur des formes légales, il avait voulu en référer à l’empereur touchant l’affaire d’Esaias et de plusieurs autres, accusés d’adultère sur la personne de Rufina, et qui, de leur côté, intentaient contre Marcellus, ex-intendant, mari de cette dernière, une accusation de lèse-majesté. La circonspection d’Ursicin fut traitée de pusillanime ; il fut privé de sa charge, comme manquant de nerf pour l’exercer.

(45) On mit à sa place Simplicius d’Emona, de professeur de grammaire devenu conseiller de Maximin. L’élévation de ce dernier ne changea rien à ses manières. Il n’était ni fier ni insolent, mais son regard oblique avait une expression effroyable, et la modération qu’il affectait dans son langage cachait les plus homicides intentions. Il débuta par faire mourir au préalable Rufina et tous ceux qu’atteignait avec elle l’accusation d’adultère au premier chef, ou comme complices, et touchant la culpabilité desquels Ursicin s’était abstenu. On le vit ensuite procéder non moins sommairement contre une infinité d’autres prévenus, sans acception d’innocents ou de coupables.

(46) Il se faisait un point d’honneur sanglant d’aller plus loin encore que son chef de file Maximin dans la destruction des familles patriciennes. Émule, en un mot, des Busiris et des Antée, c’était, au taureau près, un Phalaris d’Agrigente.

(47) La répétition de pareilles scènes répandait un tel effroi, qu’une dame noble nommée Hésychia, pour se dérober aux suites d’une accusation, s’étouffa, en comprimant sa respiration sur un lit de plumes, dans la maison d’un appariteur où elle était provisoirement détenue.

(48) Le fait qui suit n’est pas moins révoltant. Du temps où Maximin exerçait encore la préfecture, l’opinion désignait déjà deux hommes du rang le plus distingué, Eumène et Abiénus, comme ayant entretenu un commerce illicite avec Fausiana, femme d’une condition élevée. Tous deux cependant, protégés par Victorin, vivaient dans une sécurité complète. Mais, Victorin mort, ils commencèrent à trembler en voyant arriver Simplicius, qui s’annonçait hautement comme continuateur de son devancier.

(49) Ils cherchèrent d’abord une retraite, puis une autre plus cachée, en apprenant qu’on avait condamné Fausiana, et que des mandats d’amener étaient aussi décernés contre eux. Abiénus trouva quelque temps un asile chez Anepsia. Mais, par un de ces incidents qui viennent empirer les positions les plus fâcheuses, un esclave d’Anepsia, nommé Sapaudulus, irrité d’une correction corporelle infligée à sa femme, s’en vint, une nuit, tout révéler à Simplicius. Des appariteurs vont aussitôt arracher ces infortunés de leurs retraites,

(50) et Abiénus, sous l’imputation aggravante d’un nouvel adultère avec Anepsia, est envoyé à la mort. Celle-ci, qui espérait sauver sa vie en faisant ajourner son supplice, déclara que c’était par l’emploi de sortilèges, et dans la maison d’Aginace, que son déshonneur avait été consommé.

(51) Aussitôt rapport fulminant fait par Simplicius à l’empereur. Près de lui se trouvait Maximin, et l’élévation de son rang n’avait fait qu’aigrir sa haine contre le malheureux Aginace. Le tout puissant favori n’eut pas de peine à obtenir du prince une réponse, qui était ordre de mort.

(52) Mais comme Simplicius avait été conseiller de Maximin et son intime, la crainte que l’opinion ne fît remonter jusqu’au patron la responsabilité d’une condamnation prononcée par son protégé contre une tête patricienne, empêcha quelque temps Maximin de se dessaisir du rescrit impérial : il ne voulait en confier l’exécution qu’à des mains sûres, et que rien n’arrêtât.

(53) Un pervers manque rarement à trouver qui lui ressemble. Il se rencontra un certain Doryphorien, Gaulois de nation, hardi jusqu’à la démence, qui prit tout sur lui par commission spéciale. Maximin confie le rescrit à cet intermédiaire, non moins ignorant que cruel, lui donnant pour instruction d’aller droit au fait nonobstant toute opposition dilatoire, attendu qu’Aginace était homme, s’il lui laissait le temps d’aviser, à lui glisser entre les mains.

(54) Doryphorien gagne Rome en toute hâte, pour mettre à exécution son mandat ; et le voilà qui s’évertue à imaginer comment ôter la vie à un sénateur éminent, sans recourir à l’autorité locale. Aginace avait été arrêté dans sa maison de campagne, et y était resté gardé à vue. Doryphorien décide brusquement que l’accusé principal et Anepsia comparaîtront en sa présence la nuit, temps où l’esprit se trouble plus aisément, sous l’impression de la terreur : témoin, entre mille autres exemples, l’Ajax d’Homère, qui veut la mort an grand jour, et sans le surcroît d’horreur dont l’environnent les ténèbres.

(55) Uniquement préoccupé d’accomplir sa tâche, le juge, ou plutôt le brigand détestable, dès qu’Aginace est amené devant lui, fait entrer une troupe de bourreaux ; et la torture, au milieu du cliquetis lugubre des chaînes, déchire sans pitié les esclaves du prévenu, exténués déjà par une détention prolongée, seulement pour tirer de leur bouche la condamnation de leur maître.

(56) Vaincue par l’excès des tourments, une servante laisse échapper quelques mots équivoques. Ce fut assez pour motiver, sans plus d’éclaircissements, l’ordre de traîner Aginace au supplice, nonobstant ses clameurs répétées : "J’en appelle au jugement des empereurs". Anepsia eut le même sort. Présent ou absent, par lui-même ou par ses délégués, voilà de quel deuil Maximin remplissait la ville éternelle.

(57) Mais satisfaction prompte fut donnée aux mânes de ses victimes. Ainsi que nous le dirons en son lieu, ce même Maximin paya de sa tête, sous le règne de Gratien, l’insolence de sa conduite. Simplicius fut massacré en Illyrie. Quant à Doryphorien, condamné à mort et jeté dans le Tullianum, il en fut d’abord tiré et rendu à ses foyers par les sollicitations de la mère de l’empereur ; mais le prince ne tarda pas cependant à le faire périr du plus affreux supplice.

Chapitre II[modifier]

(1) Valentinien, dont le cerveau mûrissait des plans aussi vastes qu’utiles, fortifia d’une levée tout le cours du Rhin depuis la frontière de Rhétie jusqu’à l’océan Germanique, exhaussa les forts et les châteaux qui le bordaient du côté de la Gaule, et y ajouta, partout où les localités s’y prêtaient, une suite de tours liées entre elles, jetant même çà et là sur l’autre rive des ouvrages avancés qui rasaient le territoire barbare.

(2) Un de ces forts, situé sur les bords du Nicer, lui paraissant exposé à être un jour emporté par les eaux, il voulut détourner la rivière. Aussitôt les ingénieurs les plus habiles en hydraulique sont appelés, et une partie des bras de l’armée est employée à cette rude entreprise.

(3) On tenta vainement, plusieurs jours de suite, d’établir un batardeau au moyen de formes ou moules construits en pilotis serrés, et garnis dans les interstices de madriers de chêne : toujours la force du courant parvenait à délayer les matériaux, à surmonter et emporter les ouvrages.

(4) Cependant la forte volonté de l’empereur, bien secondée par le dévouement ou l’obéissance passive des soldats, qui souvent travaillaient dans l’eau jusqu’au menton, finit par triompher des obstacles. On y perdit quelques hommes ; mais le fort est maintenant debout, et préservé à toujours des insultes du fleuve.

(5) Enchanté de ce succès, Valentinien distribua l’armée dans ses quartiers d’hiver, et revint se livrer aux soins intérieurs du gouvernement. Convaincu toutefois que son système de défense, pour être complet, devait comprendre dans son développement le mont Pirus, situé sur le territoire barbare, il prit le parti d’y construire encore un fort. Et comme la célérité était pour beaucoup dans la réussite, il fit donner par le notaire Syagrius, depuis préfet et consul, l’ordre au duc Arator de s’emparer de ce point avant que le projet fût éventé.

(6) Le duc se transporte immédiatement sur le terrain, accompagné de Syagrius. Mais au moment où il faisait commencer les terrassements par les soldats qu’il avait amenés, arrive Hermogène qui le remplace. Au même instant parurent quelques Alamans de distinction, les pères des otages que nous avions reçus comme gages les plus sûrs de la durée de la paix.

(7) Ceux-ci supplièrent à deux genoux les nôtres par ce respect des traités, gloire immortelle du nom romain, de ne pas se laisser entraîner si imprudemment à fouler aux pieds la foi jurée ; mais leur protestation fut vaine.

(8) Voyant qu’on ne les écoutait pas, et perdant tout espoir d’une réponse favorable, ils se retirèrent, pleurant d’avance la mort de leurs enfants. À peine avaient-ils disparu, qu’un corps de barbares, qui apparemment attendait le résultat de la conférence, s’élança d’un pli caché de la montagne, tomba sur nos soldats, qui s’étaient dépouillés de leurs armes pour travailler plus à l’aise, et les massacra jusqu’au dernier, y compris les deux chefs.

(9) Il ne resta pour porter la nouvelle que Syagrius. Mais le prince furieux, le voyant revenir seul à la cour, le destitua de sa charge et le renvoya dans ses foyers, sans doute pour le punir d’avoir pu survivre au désastre commun,

(10) La Gaule à cette époque fourmillait de bandits qui faisaient un mal affreux. Ils se portaient sur les routes les plus fréquentées, attaquant sans hésiter quiconque promettait une riche dépouille. Parmi leurs nombreuses victimes je citerai le grand écuyer Constancien, qu’ils firent tomber dans un guet-apens, où il fut massacré, Il était parent de l’empereur, et cousin de Céréalis et de Justine.

(11) Bien loin de la Gaule, et comme si un brigandage universel eût été organisé par les Furies, les gens du bourg de Maratocypre près d’Apamée, les plus actifs des voleurs, et non moins redoutables par leur nombre que par l’intelligence qui dirigeait leurs entreprises, désolaient la Syrie par leurs déprédations. Sous l’habit de marchands ou d’officiers de l’armée, ils s’introduisaient un à un et sans bruit dans les maisons de ville et de campagne, et même dans les places fortes.

(12) Nul moyen de se prémunir contre leurs expéditions, qui jamais n’avaient de but fixe et arrêté d’avance. Ils partaient au hasard, et allaient s’abattre au loin comme un essaim porté par le vent. C’est ce même imprévu qui rend les irruptions des Saxons si dangereuses. Ces bandes ravissaient sans mesure et massacraient avec même fureur, n’ayant pas moins soif de sang que de butin. Je ne m’amuserai pas à détailler leurs nombreux stratagèmes : un exemple suffira pour en juger.

(13) Une troupe de ces scélérats, déguisés en officiers du fisc, un faux magistrat en tête, entre un soir, se faisant annoncer par la voix lugubre du crieur public, dans la magnifique demeure d’un citoyen de marque, et se jette, l’épée à la main, sur le propriétaire, comme s’il eût été proscrit et que sa tête fût dévouée. Surpris, atterrés, les domestiques ne songent même pas à se mettre en défense. Les brigands profitent de leur stupeur, en tuent un certain nombre, et disparaissent avant le jour, emportant du logis ce qu’il contenait de plus précieux.

(14) Enfin, gorgés de dépouilles, ils en étaient venus à voler sans faire grâce à rien, et seulement par esprit de rapine, quand, sur un ordre de l’empereur, ils furent enveloppés par la force armée, et détruits jusqu’au dernier. On n’épargna pas même leurs enfants en bas âge, de peur qu’ils ne suivissent un jour les exemples de leurs pères ; et l’on rasa leurs maisons, toutes somptueusement construites aux dépens des malheureux qu’ils avaient dépouillés. Reprenons le fil des événements politiques.

Chapitre III[modifier]

(1) L’illustre Théodose, après quelque séjour à Augusta, autrefois Lundinium, en repartit animé d’une vigueur nouvelle, à la tête d’un corps d’élite. Partout sa présence relevait notre fortune chancelante en Bretagne. Il savait toujours s’assurer l’avantage du terrain, y prévenir les barbares ou les surprendre. Toujours le premier à donner l’exemple,

(2) il se montrait intrépide soldat autant que capitaine habile. Partout il battit ou dispersa les barbares, dont l’insolence, accrue par l’impunité, un moment menaça la domination romaine ; et il eut bientôt rétabli ou réparé les places et les forts construits en d’autres temps pour assurer la tranquillité de l’île, mais que des assauts multipliés avaient mis hors d’état d’y contribuer.

(3) Il se tramait pendant ce temps contre Théodose un complot dont l’explosion eût été des plus funestes, s’il n’eût réussi à l’étouffer dans son germe.

(4) Un certain Valentin, né dans la Pannonie Valérienne, et beau-frère du cruel Maximin, depuis préfet du prétoire, avait été banni en Bretagne pour crime grave. Cette bête malfaisante, à qui le repos de l’exil était insupportable, cherchait à exciter un mouvement contre l’autorité de Théodose, qu’il regardait avec raison comme le seul obstacle à ses désastreux projets.

(5) Il y mit quelque circonspection d’abord ; puis, cédant à la violence de son ambition, il essaya, tant sous main que publiquement, de séduire les exilés et les soldats par des promesses proportionnées aux dangers de la tentative.

(6) Mais, au moment où la conspiration allait éclater, l’actif Théodose, secrètement instruit par ses intelligences de ces menées, résolut de les briser d’un seul coup. Il donna l’ordre au duc Dulcitius de mettre à mort Valentin et quelques-uns de ses plus intimes complices. Mais, avec ce coup d’œil militaire qui lui assurait la supériorité sur tous les capitaines de son temps, il comprit que pousser plus avant les recherches serait jeter l’alarme dans les provinces et réveiller les troubles assoupis. Il défendit donc toute recherche sur les ramifications du complot.

(7) Ce péril une fois surmonté avec le bonheur qui l’accompagnait en toute chose, Théodose se livra sans distraction aux réformes qu’exigeait impérieusement l’état du pays. Il reconstruisit les villes, établit des camps retranchés, protégea les frontières par des postes et des gardes avancées. En un mot (comme il l’a dit lui-même dans son rapport), la province, arrachée aux mains de l’ennemi, était rendue à son état primitif, à sa domination légitime, et allait prendre désormais le nom de Valentia, qui reportait au prince tout l’honneur de ces grands résultats.

(8) Théodose expulsa les Arcani, dont l’institution remonte à nos ancêtres. Nous en avons dit quelques mots dans l’histoire de l’empereur Constant. La corruption s’était glissée insensiblement parmi eux. Ils furent convaincus d’avoir, par l’appât des promesses, et dans l’espoir de partager le butin, trahi plus d’une fois le secret de nos mesures ; tandis que leur rôle, le but de leurs excursions lointaines, était au contraire de nous avertir des mouvements de l’étranger.

(9) Après les glorieux résultats que nous venons de retracer, un ordre de la cour rappela Théodose de la province qu’il avait si supérieurement administrée. Il partit, couvert, comme Camille et Papirius Cursor, de lauriers aussi brillants que solides, laissant au pays le bonheur pour adieu, et accompagné jusqu’au port de témoignages universels d’amour et de reconnaissance. De là porté par un vent favorable, il fut bientôt rendu près de l’empereur, qui, après l’avoir accueilli avec transport et comblé d’éloges, lui conféra la maîtrise générale de la cavalerie, où il remplaça Valens Jovin.

Chapitre IV[modifier]

(1) Assez longtemps l’abondance des matières a réclamé de ma part une attention exclusive aux choses du dehors. Je reprends le fil des événements intérieurs de Rome, en commençant par la préfecture d’Olybrius. L’administration de ce magistrat fut douce et tranquille. Esprit bienveillant par essence, il apportait le plus grand soin à ne blesser qui que ce fût par ses actes ou ses paroles. Jamais calomniateur ne trouva grâce devant lui. Il rogna de son mieux les ongles au fisc, sut se montrer habile autant qu’intègre dispensateur de la justice, et adoucir par les égards la condition des subordonnés.

(2) Un seul défaut fait ombre à tant de vertus, défaut, il est vrai, peu préjudiciable à la chose publique, mais qui entache cependant le caractère d’un homme d’État : Olybrius était dissipé dans son intérieur, trop livré au goût des spectacles et au plaisir des sens, sans l’aller chercher toutefois jusque dans les jouissances monstrueuses ou illégitimes.

(3) Après lui vint Ampélius, caractère non moins voluptueux. Natif d’Antioche, il avait été maître des offices, proconsul deux fois de suite, et, après un assez long intervalle, finalement appelé à la préfecture ; homme de mérite d’ailleurs, ayant en soi tout ce qui rend le pouvoir populaire, bien qu’assez rigide dans l’occasion. Et que n’a-t-il su l’être avec persévérance ! Un degré de fermeté de plus lui eût valu la gloire durable d’avoir réformé l’intempérance publique, et le penchant crapuleux de la population à la gourmandise.

(4) Il avait fait publier la défense d’ouvrir les cabarets, de vendre de l’eau chaude ou de la viande cuite avant la quatrième heure. Toute personne se respectant elle-même y était invitée à s’abstenir de manger dans la rue ;

(5) habitude ignoble, qui, sans parler d’autres pratiques encore plus hideuses, est arrivée, par la connivence de l’autorité, au dernier degré de cynisme. Épiménide de Crète lui- même, réalisant de nouveau son fabuleux retour à la vie, ne parviendrait pas à purger Rome de ces souillures ; tant le vice l’a profondément infectée de sa gangrène incurable !

(6) Je jette ici en passant quelques traits de la corruption de l’époque, en attirant d’abord, comme je l’ai déjà fait plus haut, l’attention sur les classes supérieures ; je descendrai ensuite dans les mœurs du peuple.

(7) Quelques personnes, éblouies du prestige de ce qu’on appelle grands noms, tiennent à immense honneur de s’appeler Réburrus, Flavonius, Pagonius, Géréon, Dalius, Tarracius, Férasius et autres également sonores, également indicatifs d’une haute origine.

(8) Tel, rayonnant sous la soie, traîne avec lui une bruyante cohue de valets. On dirait, à voir cette foule qui le presse, un condamné que l’on mène à la mort, ou, pour employer une moins sinistre image, un général fermant la marche de son armée.

(9) Voyez-le sous le dôme d’un bain, avec cinquante valets à ses ordres, s’écrier avec colère : "Où sont donc mes gens ? " Mais aperçoit-il de loin un esclave qui ne lui est pas connu, ou quelque Laïs de carrefour, courtisane émérite, vétéran femelle de la prostitution ; quel empressement pour courir à cette créature, et l’accabler d’immondes caresses ! Sémiramis en Perse, Cléopâtre en Égypte, Artémise chez les Cariens, Zénobie chez ses sujets de Palmyre, n’étaient pas dignes de rivaliser avec cette transcendante beauté. Et voilà quelles mœurs affichent des hommes dont les ancêtres virent un membre du sénat flétri par le blâme du censeur pour s’être oublié jusqu’à donner à sa femme un baiser devant sa fille !

(10) Il en est qui, lorsqu’à bras ouverts on vient les saluer, refusent la tête avec le geste d’un taureau qui menace des cornes, ne livrent aux étreintes de leurs clients et amis que leurs mains ou leurs genoux, et croient rendre ces gens-là trop heureux encore. D’autres recevant un étranger, un homme qui peut-être leur a rendu service, pensent l’honorer suffisamment en laissant tomber des questions de ce genre : "Quels bains fréquentez-vous ? De quelle eau vous servez- vous ? Où logez-vous ? "

(11) Ils se donnent pour hommes sérieux, et amis de la vertu seule. Mais qu’on leur annonce l’arrivée d’un attelage qui débute, d’un cocher qui n’a pas encore paru, vite ils se mettent en quête, et n’ont de cesse qu’ils n’aient vu de leurs yeux cette merveille du jour. Le retour des frères Tyndarides, après un triomphe nouveau, n’excitait pas jadis un plus vif enthousiasme.

(12) Leurs maisons ne désemplissent pas de babillards oisifs, prêts à applaudir, sous toutes les formes, à tout ce qui sort de la bouche d’un riche. Vrais parasites de la comédie, qui se tordent la nuque dans leur admiration pour la hardiesse d’une colonnade, restent en extase devant les incrustations d’un lambris, et portent aux nues le possesseur de ces merveilles ; à peu près du même ton que leurs confrères de la scène vantent à l’amphitryon entiché de ses prouesses militaires, les villes prises, les batailles gagnées par l’effort de son bras, et les prisonniers qu’il a faits par centaines.

(13) Au beau milieu d’un festin on entend crier "Des balances ! " C’est le patron du logis qui veut savoir au juste ce que pèse un poisson, un oiseau rare, un loir servi sur sa table. Quel concert d’exclamations alors ! chacun de se récrier sans terme, mais non pas sans ennui, sur les extraordinaires dimensions de la pièce : on n’a jamais rien vu de comparable. Ce n’est pas tout. Trente secrétaires au moins sont là, style et tablettes en main, qui prennent note exacte de la composition des services et du nombre des mets. On dirait l’intérieur d’une école, moins le professeur.

(14) D’autres, qui ont horreur de l’étude à l’égal du poison, lisent avec intérêt Juvénal et Marius Maximus. Mais, malgré tout leur loisir, ne leur demandez pas de sacrifier même un instant à tout autre livre. Pourquoi ? C’est ce que je n’ai pas l’esprit de deviner.

(15) Pour leur honneur cependant, pour celui de leurs familles, ils ne feraient pas mal d’étendre un peu le cercle de leurs lectures. On peut leur citer l’exemple de Socrate. Condamné à mort et déjà en prison, le sage priait un musicien qui chantait avec grâce un hymne de Stésichore de lui apprendre à donner le ton à ce morceau. "À quoi bon ? disait l’autre. Vous n’avez plus que ce jour à vivre. — À savoir cela de plus avant de mourir, répondait Socrate."

(16) Combien peu de l’espèce de gens dont je parle savent punir avec discernement ! Un esclave est-il trop lent à leur apporter l’eau chaude ? vite ils lui font appliquer cent coups d’étrivières. Mais si le coquin a tué un homme avec intention, son maître ne se gênera pas pour répondre à ceux qui demanderaient la tête du meurtrier : "Que voulez-vous ? c’est un misérable. Mais à l’avenir le premier de mes drôles qui s’avisera d’en faire autant aura, je vous jure, affaire à moi."

(17) Il est reçu dans ce monde-là qu’on manque moins à un homme en tuant son frère, qu’en refusant d’aller dîner chez lui. Trouvez-moi le sénateur qui ne préfère la perte de son patrimoine à l’affront de voir faire défaut à une invitation qu’il a si mûrement réfléchie !

(18) Un de ces grands personnages a-t-il à faire une excursion tant soit peu hors de ses habitudes, pour visiter ses terres par exemple, ou pour se donner le plaisir de la chasse (bien entendu sans y prendre une part active), il s’imagine avoir égalé les voyages de César et d’Alexandre, n’y eût-il même qu’à se faire voiturer, dans les gondoles peintes du lac Averne, jusqu’à Putéoli ou jusqu’à Caiète, si le jour est chaud surtout. Qu’une mouche vienne à se poser sur la frange de soie de son éventail doré ; que le moindre rayon de soleil pénètre par quelque interstice de son parasol, le voilà qui gémit de n’avoir pas vu le jour chez les Cimmériens.

(19) Voyez-le sortir des étuves de Silvanus ou des eaux salutaires de Mamaea, tout le corps soigneusement essuyé du linge le plus fin. Avec la garde-robe qu’on met à sa disposition, dix hommes trouveraient à se vêtir. Chaque pièce est fraîchement tirée de dessous presse ; encore veut-il lui-même en explorer le lustre au grand jour. Enfin son choix est fait ; le voilà qui retourne au logis, tous les doigts surchargés de bagues, qu’en se baignant il a eu soin de remettre à son valet de chambre, de peur que l’humidité ne les ternisse

(20) TEXTE LACUNAIRE

(21) Il est de ces personnages qui s’offusquent (pruderie assez peu commune cependant) d’être appelés joueurs de dés. Tesseraires, à la bonne heure : la différence à peu près de voleur à filou. Convenons-en toutefois : à Rome aujourd’hui les amitiés sont bien tièdes ; mais parlez-moi d’une liaison de jeu (noble communauté de travaux !) en fait de constance, en fait de chaleur. Vous ne rencontrez que là de ces affections tendres, de ces couples dont l’union vous rappelle les frères Quintilius. Aussi quelle idée n’a-t-on pas de soi quand on compte parmi les initiés de cette science ? Que le plus intime de ceux-là soit obligé dans un festin de céder la préséance à un proconsul, voyez quelle majestueuse bouderie ! Caton, repoussé de la préture contre toute vraisemblance, ne se renfermait pas autrement dans sa dignité blessée.

(22) D’autres s’attachent à exploiter quiconque a de la fortune. Jeune, vieux, célibataire, ou sans famille, peu importe ; eût-il même femme et enfants, tout leur est bon. Il n’est pas de prestige qui ne soit mis en œuvre pour faire arriver un testament en leur faveur. Enfin leur homme s’exécute, et les a fait légataires de son bien : zest, le voilà qui trépasse, comme s’il n’eût attendu que cela pour mourir. LACUNE

(23) Celui-ci vient d’obtenir un poste assez mince. Comme il se guinde ! quelle roideur dans sa démarche ! Il ne voit plus ses connaissances que de haut en bas : on dirait Marcellus revenant vainqueur après la chute de Syracuse.

(24) Tel nie l’existence des pouvoirs célestes, qui ne se hasarderait pas à sortir de chez lui, ni à se mettre à table, ni à prendre un bain, sans avoir bien consulté son calendrier. Ne faut-il pas déterminer au préalable l’exacte position de la planète de Mercure ? savoir à quel degré se trouve en ce moment la lune dans le signe du Cancer ?

(25) Tel autre, excédé d’un créancier qui le presse, s’en va trouver un cocher, l’effronterie personnifiée, et l’endoctrine pour lui faire intenter à son importun une accusation de maléfice. Voilà un homme bien empêché, obligé de donner caution, au grand détriment de sa bourse. Ce n’est pas tout. De créancier devenu débiteur fictif ; il est mis sous la clef comme débiteur réel, et ne se tire de là qu’en donnant quittance.

(26) Là c’est une femme qui, à force de battre l’enclume jour et nuit, comme dit un vieux proverbe, amène enfin son mari à faire son testament. L’époux, de son côté, n’a pas un moindre empressement pour faire tester sa femme. On mande les hommes de loi de part et d’autre. Et voilà réciproquement les deux praticiens à l’œuvre en sens inverse, l’un dans la chambre à coucher, l’autre dans la salle où l’on mange. On ne manque pas non plus, à la sourdine, de recourir à la divination par les entrailles des animaux. Le sort n’est guère uniforme dans ses réponses. Il s’agit pour l’époux de préfectures à choisir, de décès de femmes nobles et riches ; pour la femme, de dispositions qui pressent pour les obsèques d’un mari. LACUNE. Cicéron dit vrai : "On n’estime les choses de ce monde que par ce qu’elles rapportent. L’ami qu’on préfère est celui dont on peut tirer le plus."

(27) Noble qui emprunte chausse le brodequin ; c’est la bonhomie, l’humilité même : Micon ou Lachès ne parleraient pas autrement. Est- il question de rendre ? on reprend le cothurne. La voix est montée au diapason des Héraclides : c’est Téménos ou Cresphonte tonnant sur la scène.

(28) Assez des patriciens. Passons au peuple, cet amas de fainéants, de désoeuvrés. Dans cette tourbe, où tous n’ont pas de souliers, on se glorifie des noms d’élite de Messores, de Statarii, de Sémicupae, de Serapini ; ou bien encore, Cicymbricus, Gluturinus,Trulla, Lucanicus, Porclaca et Salsula.

(29) Boire et jouer, hanter les spectacles et les tavernes, les bouges de l’ivrognerie et de la prostitution, voilà chez ces gens-là toute la vie. Pour eux le grand cirque est le temple, le foyer, le centre de réunion, la somme de l’espoir et des voeux. Par les rues, sur les places, dans les carrefours, on ne voit que groupes où l’on se chamaille et s’injurie pour quelque point débattu.

(30) Il faut voir les Nestors de ces réunions, ceux qui ont assez vécu, proclamer avec l’autorité de l’expérience, et prendre à témoin leurs rides et leurs cheveux blancs, que la république est perdue si, dans la course qui va s’ouvrir, leur cocher favori ne prend pas d’abord la tête, ne rase pas la borne d’assez près.

(31) Toute cette populace croupit dans une paresse incurable. Mais que le jour désiré, le jour des jeux équestres, commence à luire, c’est chez tous à la fois un empressement, une précipitation, une lutte de vitesse à devancer les chars mêmes qui vont courir. Beaucoup ont passé la nuit au cirque, parqués en quelque sorte par factions, dans une attente fébrile du grand œuvre dont ils vont être témoins.

(32) Un mot maintenant sur l’avilissement de la scène. Les acteurs en sont chassés par les huées et les sifflets, à moins qu’on n’ait pris la précaution de payer à la canaille leur bienvenue. Autre vacarme alors : c’est l’expulsion des étrangers (où seraient-ils sans eux ?) que réclament les vociférations les plus hideuses, les plus sauvages. On pourrait se croire en Tauride. Quel contraste avec ce peuple d’autrefois, dont on cite encore les heureux dictons, les aimables saillies !

(33) On a encore imaginé cette formule d’applaudissement qu’à chaque représentation quelque interrupteur d’office jette au nez de tout acteur qui entre en scène, exodiaire, chasseur ou cocher ; qu’on adresse même, parmi les spectateurs, aux fonctionnaires grands ou petits, voire aux matrones romaines : "À vous de lui en remontrer." En remontrer sur quoi ? c’est ce que pas un ne saurait dire.

(34) Combien de ces affamés, flairant de loin la fumée des cuisines, ou guidés par les notes aiguës de ces femmes qui glapissent dans les rues, comme autant de paons, dès le point du jour, vont se glissant dans les salles à manger, et là, guindés sur leurs orteils, attendent, en se rongeant les ongles, que les plats refroidissent ! D’autres, de tous leurs yeux regardent cuire la viande, sans être rebutés des émanations nauséabondes de la chair sur le feu. Vous croiriez voir Démocrite entouré d’anatomistes, et promenant le scalpel dans les entrailles de quelque animal, afin de léguer à la postérité des remèdes pour nos maux internes.

(35) Mais c’est trop nous arrêter à Rome : les intérêts généraux nous rappellent dans les provinces.

Chapitre V[modifier]

(1) Sous le troisième consulat de Valentinien et de Valens, les Saxons, sortis de leurs forêts, franchirent l’obstacle de l’Océan, et, marchant droit à notre frontière, firent un grand massacre de sujets romains. Le comte Nanniénus, officier d’une expérience consommée, qui commandait de ce côté, soutint la première furie de l’invasion.

(2) Mais ces barbares se battent en désespérés ; il perdit contre eux beaucoup de monde. Blessé lui-même, et se sentant désormais trop affaibli pour tenir seul plus longtemps campagne, il informa de sa situation l’empereur, qui, sur sa demande, envoya Sévère, maître de l’infanterie, à son secours.

(3) L’arrivée de ce général sur le terrain, avec des forces suffisantes, jeta l’effroi chez l’ennemi et la perturbation dans ses rangs Avant d’en venir aux mains, le cœur lui manqua à la seule vue des aigles et des enseignes romaines. Il implora le pardon et la paix.

(4) On hésita longtemps avant d’accepter la proposition, mais on reconnut enfin qu’elle était toute à notre avantage. Une trêve fut conclue ; et les Saxons, après nous avoir livré, aux termes du traité, une partie notable de leur jeunesse valide, purent ostensiblement, sans obstacle, retourner là d’où ils étaient venus.

(5) Cependant, tandis qu’ils opéraient sans inquiétude leur mouvement rétrograde, un détachement d’infanterie les devança secrètement, et alla prendre, dans une étroite vallée, une position d’où l’on pouvait les accabler aisément. L’événement toutefois dérangea ce calcul.

(6) Au bruit des barbares qui s’approchaient, une partie de l’embuscade se montra trop tôt, et, troublée par les affreux hurlements que ceux-ci poussèrent alors, prit la fuite sans avoir pu se former. On parvint cependant à se rallier et à tenir ferme. Mais il fallait soutenir le choc de forces supérieures ; et les nôtres eussent succombé jusqu’au dernier si leurs cris de détresse n’avaient promptement attiré sur ce point un escadron de eataphractes qui s’était posté, d’après le plan d’attaque, à l’embranchement d’un chemin, pour prendre en flanc les barbares.

(7) La mêlée devint furieuse. Mais les Romains avaient repris courage, et l’ennemi, cerné de toutes parts, fut passé au fil de l’épée, sans qu’un seul de cette multitude pût revoir le sol de sa patrie. En stricte justice, un tel acte s’appelle perfidie, déloyauté. Mais comment faire sérieusement un crime à la politique romaine d’avoir saisi l’occasion, qui s’offrait si belle, d’écraser un nid de bandits ?

(8) C’était là sans doute un résultat considérable. Valentinien toutefois n’en était pas moins livré à l’agitation d’esprit la plus vive. Il formait projets sur projets pour parvenir à humilier l’orgueil des Alamans et de leur roi Macrien, dont les perpétuelles incursions tenaient l’empire en alarme.

(9) Cette féroce nation avait, malgré les échecs infligés à sa puissance naissante, tellement accru sa population, qu’elle semblait avoir joui de plusieurs siècles de paix. L’empereur, après une suite de plans conçus et abandonnés, s’arrêta finalement à l’idée de leur jeter sur les bras la belliqueuse race des Burgondes, dont la vaillante et inépuisable jeunesse était l’effroi de tous ses voisins.

(10) Une correspondance fut ouverte, par l’entremise d’agents discrets et sûrs, avec les rois du pays, que l’on pressait de prendre jour pour une attaque de concert. Valentinien, de son côté, promettait de passer le Rhin en personne avec une armée romaine, et de prendre à revers les Alamans, au milieu du trouble où les jetterait nécessairement cette agression imprévue.

(11) Il y avait deux motifs pour faire accueillir ces ouvertures. D’abord les Burgondes n’ont pas oublié leur origine romaine ; en second lieu, ils avaient avec les Alamans des démêlés touchant la délimitation des frontières et la propriété de certaines salines. Ils mirent donc sur pied l’élite de leurs forces, et, avant même qu’aucun mouvement de concentration fût sensible dans nos quartiers, le corps burgonde s’avança jusqu’au bord du Rhin, où un grand effroi se répandit à son arrivée imprévue.

(12) Là cette troupe fit halte un moment. L’empereur, alors tout entier aux soins de sa ligne de défense, n’était pas au rendez-vous, et rien n’indiquait même un commencement d’exécution de sa promesse. Les Burgondes lui envoyèrent une députation, demandant que leur retraite au moins fût protégée contre un retour offensif des Alamans.

(13) On mit à leur répondre des détours et des lenteurs qui équivalaient à un refus. Ainsi le comprirent les députés, qui se retirèrent indignés ; et leurs rois, furieux d’avoir été joués, rentrèrent dans leur pays, après avoir fait massacrer tous leurs captifs.

(14) Le nom générique du roi chez ce peuple est Hendinos. La coutume nationale veut qu’il soit déposé si la fortune l’abandonne à la guerre, ou si la récolte vient à manquer. Les Égyptiens rendent aussi leur gouvernement responsable des mêmes circonstances. Chez les Burgondes le grand prêtre s’appelle Sinistus. Le sacerdoce est à vie, et n’encourt pas les chances imposées à la royauté.

(15) Cette diversion, quoi qu’il en soit, avait produit chez les Alamans une impression de terreur dont le maître de la cavalerie, Théodose, sut habilement profiter. Il les attaqua du côté de la Rhétie, leur tua beaucoup de monde, et fit des prisonniers qui, par l’ordre de l’empereur, furent ensuite dirigés sur l’Italie, et constitués en colonie tributaire dans les fertiles campagnes arrosées par le Pô.

Chapitre VI[modifier]

(1) Nous allons en quelque sorte passer dans un autre monde, et retracer les douleurs de la province de Tripolitaine en Afrique, douleurs dont on peut dire que la Justice elle-même a pleuré. Nous montrerons quelle étincelle a produit cet incendie.

(2) Les Austoriani, tribu barbare du voisinage, ne vivant que de meurtres et de rapines, et redoutable pour la rapidité de ses mouvements, après une inaction de quelque durée, avait repris ses habitudes de pillage et de violence. Voici le motif qu’ils donnaient sérieusement à leur agression :

(3) Un des leurs, nommé Stachao, à la faveur de la paix parcourait librement notre territoire. Il y commit plusieurs infractions à l’ordre public et aux lois, une entre autres des plus graves, et dont on eut la preuve. Convaincu de trames pour livrer la province à ses compatriotes, il fut condamné à être brûlé vif et exécuté.

(4) Sous prétexte de tirer vengeance de l’injustice dont un des leurs était mort victime, les barbares se répandirent hors de leurs frontières avec la furie de bêtes féroces. Jovien régnait encore à cette époque. L’invasion respecta la ville de Leptis, redoutable par sa population et ses défenses ; mais ses riches environs furent pendant trois jours mis au pillage. Les Austoriani égorgèrent les paysans restés sur place par l’effet de la terreur ou réfugiés dans des cavernes, brûlèrent ce qu’ils ne purent emporter, et s’en retournèrent chargés de butin, emmenant prisonnier Silva, l’un des premiers magistrats de la ville, qu’ils avaient surpris dans sa campagne avec sa famille.

(5) Les Leptitains, sous l’impression de ce désastre, se dépêchèrent, avant que l’orgueil du succès poussât les barbares à de nouvelles hostilités, de demander du secours au comte Romain, qui venait d’être nommé au gouvernement de l’Afrique. Celui-ci vint en effet, amenant avec lui des troupes. Mais quand il s’agit de se porter sur les points ravagés, il refusa d’entrer en campagne que l’on n’eût au préalable mis à sa disposition d’immenses approvisionnements en vivres et quatre mille chameaux.

(6) Les infortunés Leptitains restèrent d’abord stupéfaits, puis protestèrent de leur impuissance, ruinés comme ils l’étaient par le fer et la flamme, à remplir l’exorbitante condition imposée pour porter remède à tant de maux. Sur quoi le comte séjourna quarante jours chez eux dans une inaction prétendue forcée, puis s’en retourna purement et simplement.

(7) Voyant s’évanouir ainsi l’espoir qu’ils avaient conçu de ce côté, les Tripolitains appréhendèrent les derniers malheurs. C’était l’époque de la session de leur conseil provincial, qui s’assemble une fois l’an. On y désigna deux députés, Sévère et Flaccien, chargés d’offrir à Valentinien, comme don de joyeux avènement, des figurines de la Victoire en or, et d’exposer nettement devant lui les souffrances de la province.

(8) Le comte, informé de cette résolution, dépêche aussitôt un courrier à Rémige, maître des offices, son parent et le complice de ses rapines, lui mandant de faire en sorte que la connaissance de l’affaire fût attribuée à lui Romain, et au lieutenant du préfet dans la province.

(9) Les députés arrivent à la cour, obtiennent audience, et, à l’appui de leurs doléances de vive voix, remettent au prince un mémoire des faits. Comme le contenu de cette pièce était en désaccord avec les renseignements du maître des offices, qui s’entendait avec Romain, les déclarations contradictoires furent jugées suspectes. On remit donc à plus ample informé la décision de l’affaire, qui dut passer par toutes les phases d’atermoiement et fins de non-recevoir dont les intermédiaires du pouvoir ont coutume d’endormir sa justice.

(10) Les Tripolitains cependant attendaient avec anxiété que le gouvernement vînt à leur secours. Au milieu de cette angoisse prolongée, voilà de nouvelles bandes qui leur tombent sur les bras. Les campagnes de Leptis et d’Oéa sont ravagées dans tous les sens, et les barbares ne se retirent que chargés de butin, après avoir tué plusieurs décurions, Rusticien et Nicaise entre autres, investis, l’un des attributions du culte, l’autre de celles de l’édilité.

(11) L’invasion ne rencontra pas même d’obstacle ; car les pouvoirs militaires, que les instances des députés avaient d’abord fait confier au président Rurice, venaient d’être dévolus à Romain.

(12) Toutefois une relation de ce nouveau désastre parvint au prince dans les Gaules, et lui causa une vive émotion. Il envoya aussitôt Pallade, tribun et notaire, avec la double mission d’acquitter la solde due aux cantonnements d’Afrique, et de porter une équitable investigation sur ce qui s’était passé dans la province de Tripolitaine.

(13) Tandis que le temps se passe à prendre des renseignements et à attendre les réponses, les Austoriani, enflés de leur double succès, reviennent à la charge comme des oiseaux de proie qui ont senti le carnage, tuent tout ce qui ne peut fuir assez vite, emportent le butin dont ils n’avaient pu se charger dans les deux précédents pillages, et coupent les arbres et les vignes.

(14) Un citoyen très riche et très influent, nommé Mychon, surpris par eux dans sa maison de campagne, réussit cependant à s’échapper de leurs mains avant d’être garrotté. Mais une infirmité qu’il avait aux jambes l’empêchant de fuir, il se jeta dans un puits à sec, d’où les barbares le tirèrent avec une côte rompue. Ils le traînèrent ensuite jusque sous les murs de la ville, où la vue de cet infortuné émut la compassion de sa femme, qui paya sa rançon. Alors on le hissa sur le rempart avec une corde, et il mourut deux jours après.

(15) Enfin les brigands, de plus en plus acharnés, poussèrent l’insolence jusqu’à attaquer les défenses de Leptis. La ville aussitôt retentit des lamentations désespérées des femmes, qui, pour la première fois, se voyaient enfermées pour subir un siège. Celui-ci toutefois ne dura que huit jours. Les assaillants, voyant qu’ils y perdaient inutilement du monde, se retirèrent, assez humiliés de cet échec.

(16) Mais la position des habitants n’en était pas moins critique. Point de nouvelles des députés. On tente un dernier effort, en chargeant Jovin et Pancrace de remettre encore sous les yeux du prince le tableau de souffrances qu’ils ont vues et partagées. À Carthage, ceux-ci rencontrent Sévère et Flaccien, leurs prédécesseurs, qui ne purent rien répondre à leurs questions inquiètes, sinon qu’ils étaient renvoyés devant le comte et le lieutenant. Sur ces entrefaites, Sévère tombe malade et meurt. Les deux nouveaux commissaires n’en poursuivent pas moins leur voyage en toute célérité.

(17) Arrive Pallade en Afrique. Romain, averti de cette mission, et comprenant quel danger pouvait en résulter pour lui, dépêche aussitôt un de ses affidés à chacun des chefs de corps, leur conseillant de faire sous main de larges remises, sur les fonds de la solde, à l’homme influent et bien en cour à qui ce rôle important avait été confié. La manœuvre eut un plein succès.

(18) Pallade, empochant les deniers, s’achemine vers Leptis ; et là, pour constater plus sûrement les faits, se fait accompagner d’Erechthius et d’Aristomène, magistrats distingués de la ville, sur le théâtre des dévastations. Beaux parleurs tous deux, ceux-ci ne s’épargnèrent pas en doléances sur les maux endurés par eux, par leurs concitoyens, et par les habitants des campagnes voisines.

(19) Pallade vit de ses yeux toutes les misères de la province. Il revint invectivant amèrement contre la coupable négligence du gouverneur, et déclarant tout haut qu’il dirait au prince toute la vérité. Alors Romain, piqué au vif, le menaça d’un contre-rapport, où il révélerait à l’empereur les détournements opérés sur la solde au profit de l’incorruptible agent qu’il avait choisi.

(20) Par réciprocité d’infamie, une collusion s’établit ainsi entre ces deux hommes. Pallade, de retour près du prince, lui persuada, par le plus mensonger des récits, que les Tripolitains se plaignaient sans raison. Là-dessus il est lui-même renvoyé en Afrique avec Jovin, le seul membre restant de la seconde députation (Pancrace était mort à Trèves), afin de statuer, de concert avec le lieutenant, sur le mérite de cette nouvelle supplique. Valentinien ordonna de plus qu’Erechthius et Aristomène eussent la langue coupée, pour les propos par eux méchamment débités devant Pallade.

(21) Celui-ci se rend donc comme adjoint du lieutenant à Tripoli, où Romain, toujours bien informé, se dépêche d’envoyer un agent avec son conseiller Caecilius, enfant lui-même de la province. Par artifice ou corruption, ces deux entremetteurs surent si bien circonvenir les membres du conseil, qu’ils tournèrent en masse contre Jovin, prétendant que celui-ci n’avait reçu d’aucun d’eux mission de dire ce qu’il lui avait plu d’articuler devant le prince. Le comble de cette amère dérision fut que le pauvre Jovin se vit forcé lui-même, croyant par là sauver sa tête, de confesser qu’il avait menti à l’empereur.

(22) Au retour de Pallade, et sur son exposé des faits, l’empereur, toujours enclin aux résolutions violentes, prononça la peine capitale contre Jovin comme auteur, Célestin et Concordius comme complices, de fausses déclarations. Le président Rurice dut également perdre la tête sous le fer du bourreau comme imposteur, et, de plus, comme s’étant servi d’expressions inconvenantes dans sa dépêche.

(23) Rurice subit sa peine à Sétif. Les autres furent exécutés à Utique, par les ordres du lieutenant Crescens. Flaccien, quelque temps avant la mort de ses collègues, par la vigueur avec laquelle il soutenait son bon droit devant le comte et le lieutenant, ameuta contre lui les soldats, qui l’accablèrent d’injures et faillirent le massacrer. Ils lui criaient que si les Tripolitains étaient restés sans défense, ils ne devaient s’en prendre qu’à leur propre refus de fournir aux besoins du corps expéditionnaire.

(24) L’infortuné fut jeté en prison. Mais tandis que l’empereur hésitait sur ce qu’on devait faire de lui, il trouva moyen de s’évader, probablement en gagnant ses gardes, et fut secrètement se réfugier à Rome, où il resta caché jusqu’à sa mort.

(25) En présence d’un tel dénouement, la malheureuse province, opprimée au dehors, trahie au dedans, ne put que se résigner et se taire. Mais vint le tour de la vengeance. L’œil éternel de la Justice se rouvrit un jour, au cri du sang des députés et de Rurice. Il fallut du temps toutefois, comme on va le voir, pour que l’expiation fût complète. Déjà Pallade, frappé d’une disgrâce et dépouillé de tous les avantages d’une position dont il était si fier, était rentré dans l’obscurité,

(26) lorsque l’illustre Théodose fut envoyé en Afrique pour réprimer la révolte de Firmus. Une recherche ordonnée alors par le général, suivant ses instructions, dans les papiers du comte Romain, fit découvrir une lettre d’un certain Métère, laquelle portait cette suscription, "Métère à Romain, son patron," et, après quelques détails insignifiants, se terminait ainsi : "Le disgracié Pallade vous présente ses compliments. Sa destitution, dit-il, n’est qu’une juste conséquence des mensonges qu’il a débités à des oreilles sacrées, touchant l’affaire de Tripoli."

(27) La lettre fut envoyée à la cour, et, sur son contenu, Valentinien fit arrêter Métère, qui la reconnut pour être de lui. Un mandat d’amener fut aussitôt lancé contre Pallade, qui, récapitulant en chemin quelles charges il avait accumulées sur sa tête, se pendit à la première couchée, profitant de l’absence de ses gardiens, qui étaient allés passer la nuit à l’église, en observation de la grande solennité du christianisme. Érechthius et Aristomène, à qui ce jugement du sort ne laissait plus rien à redouter de leur cruel persécuteur, sortirent des asiles où ils s’étaient cachés en apprenant qu’ils devaient perdre la langue pour s’en être trop servis. Valentinien n’était plus. Ils révélèrent alors à l’empereur Gratien tout ce mystère d’iniquité, furent renvoyés devant le proconsul Hespérius et le lieutenant Flavien, où ils trouvèrent cette fois l’intégrité sur le siège du magistrat. La torture arracha à Cécile l’aveu d’avoir mis lui-même dans la bouche des membres du conseil de Tripoli l’accusation de fraude contre leurs députés. Enfin, une relation publique mit tous ces faits au grand jour, et pas une voix ne s’éleva pour dire non.

Un dernier acte manquait à cette terrible tragédie. Romain lui-même se rendit à la cour, accompagné de Cécile, dans l’intention d’accuser de partialité ceux qui avaient informé sur cette affaire. Encouragé par l’accueil que lui fit Mérobaud, il sollicita la comparution de plusieurs témoins, tous à sa dévotion. Mais, arrivés à Milan, ceux-ci eurent l’adresse de déposer de façon à se faire mettre hors de cause, et renvoyer chez eux purement et simplement. Quant à Rémige, avant la mort de Valentinien il était déjà rentré dans la retraite ; et nous dirons en son lieu comment un nœud coulant y termina ses jours.