Histoire de Rome Livre XXVII

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) Pendant cette rapide succession de faits en Orient, les Alamans s’étaient en partie remis des rudes coups que Julien avait portés à leur puissance, et le dépit du traitement qu’ils venaient de recevoir les poussait à insulter de nouveau les frontières, par eux longtemps respectées, de la Gaule. Aux calendes de janvier, profitant de l’extrême rigueur de l’hiver dans ces régions glaciales, plusieurs bandes firent ensemble irruption, et, divisées en trois corps, se répandirent en pillant dans le pays.

(2) Charietto, qui commandait sous le titre de comte dans les deux Germanies, s’avança contre le premier corps avec ce qu’il avait de meilleures troupes. Il avait appelé à lui Sévérien, qui était cantonné à Châlons avec les Divitenses et les Tongriens, officier du même rang que lui, mais vieux et infirme.

(3) Quand leurs forces furent réunies, ils jetèrent avec promptitude et résolution un pont sur une rivière de médiocre largeur ; et, du plus loin qu’on aperçut l’ennemi, l’action s’engagea par des volées de traits et de flèches, que les barbares rendirent aux Romains avec usure.

(4) Mais quand on en vint à combattre de près l’épée au poing, notre ligne de bataille, ébranlée par le choc impétueux des barbares, perdit toute vigueur et toute énergie ; et à la vue de Sévérien renversé de cheval par un javelot, elle prit tout à coup la fuite.

(5) En vain Charietto, gourmandant les fuyards et leur opposant son corps pour barrière, tâcha de leur faire laver cette honte en combattant de pied ferme : lui-même il reçut le coup mortel.

(6) Les barbares, après sa mort, s’emparèrent de l’étendard des Hérules et des Bataves, et, le plaçant en évidence, dansèrent autour avec des trépignements d’insulte et de triomphe. Ce trophée ne leur fut repris que fort tard, et au prix de beaucoup de sang.

Chapitre II[modifier]

(1) Nonobstant l’extrême consternation qui suivit ce désastre, Dagalaif fut incontinent envoyé de Paris pour tâcher de le réparer. Mais il ne fit que temporiser, alléguant que les forces des barbares étaient trop divisées pour lui permettre de frapper un coup décisif. Il ne tarda pas à être rappelé pour recevoir avec Gratien l’investiture du consulat ; et Jovin, maître de la cavalerie, prit le commandement à sa place. Ce dernier disposait d’un corps complet et en bon état. Il mit le plus grand soin à bien couvrir ses flancs ; et, surprenant à Scarponne le plus nombreux des trois corps de barbares avant que ceux-ci eussent le temps de courir aux armes, il les extermina jusqu’au dernier.

(2) Ce beau succès, obtenu sans aucune perte, exalta au dernier point l’ardeur de ses troupes. L’habile chef sut en profiter pour écraser le second corps. Avançant toujours avec la même précaution, il apprit qu’une grosse division de barbares, après avoir tout dévasté dans le voisinage, se reposait sur le bord du fleuve. Jovin poursuivit silencieusement sa marche, masqué par un vallon boisé, jusque à ce qu’enfin il vît distinctement les ennemis occupés, les uns à se baigner, les autres à lisser leur blonde chevelure à la mode de leur pays, et le plus grand nombre à boire.

(3) Le moment était favorable. Il fait sonner la charge, et tombe sur ces brigands. Leurs armes étaient dispersées ; les Germains ne purent se former ni se rallier, et n’opposèrent à leurs vainqueurs que des hurlements et des menaces vaines. Toute cette multitude tomba donc sous nos lances et nos épées, sauf un très petit nombre, qui réussirent à s’échapper vivants, et ne durent leur salut qu’à la rapidité avec laquelle ils surent fuir par des sentiers étroits et détournés.

(4) La confiance des troupes s’était encore accrue par ce grand résultat, où la fortune avait autant de part que le courage. Jovin se porta sans délai, toujours éclairant sa marche avec prudence, contre la troisième division, qu’il trouva réunie près de Châlons et disposée à combattre.

(5) Il prit un campement favorable, s’y retrancha, et employa une nuit à rafraîchir et reposer ses troupes. Le lendemain, au lever du soleil, il disposa son monde habilement dans une vaste plaine, de façon à présenter, bien qu’inférieur en nombre sinon en courage, un front de bataille égal à celui des barbares.

(6) Au moment où l’on se joignait au son des trompettes, les Germains s’arrêtèrent, un moment intimidés à la vue de nos enseignes ; mais ils se remirent aussitôt, et le combat se prolongea jusqu’à la nuit. La valeur de nos soldats s’y déploya avec sa supériorité ordinaire ; et ils auraient recueilli presque sans perte le fruit de leurs efforts si Balchobaude, tribun de l’armature, moins brave en action qu’en paroles, ne se fût honteusement retiré comme la nuit arrivait. Cette lâcheté eût rendu la déroute inévitable si le reste des cohortes avait suivi son exemple, et nul de nous ne serait resté vivant pour en porter la nouvelle.

(7) Mais la troupe tint ferme, et porta des coups si sûrs qu’elle tua six mille hommes à l’ennemi et lui en blessa quatre mille ; tandis qu’il n’y eut de notre côté que deux mille hommes hors de combat, dont deux cents blessés.

(8) La nuit, qui mit fin à l’action, répara nos forces épuisées ; et dès le point du jour le brave général, qui avait déjà formé carrément sa troupe, vit que l’ennemi avait profité des ténèbres pour s’enfuir. En traversant cette vaste plaine tout unie, où nulle surprise n’était à craindre, on foulait aux pieds des monceaux de blessés aux membres déjà roidis, et que la perte de sang et la rigueur du froid avaient bientôt achevés.

(9) Après avoir ainsi marché quelque temps sans rencontrer personne, Jovin revenait sur ses pas, quand il apprit qu’un détachement de lanciers, qu’il avait envoyé par un autre chemin piller les tentes des Alamans, avait pris leur roi, qui n’avait plus qu’une faible escorte, et l’avait mis au gibet. Son juste courroux voulait d’abord sévir contre le tribun qui avait pris sur lui un tel acte d’autorité ; et la condamnation de ce dernier était certaine s’il n’eût prouvé que l’emportement du soldat ne lui avait pas laissé le temps d’intervenir.

(10) Après cette glorieuse expédition, Jovin reprit la route de Paris. L’empereur vint joyeux à sa rencontre, et peu après le désigna consul. La satisfaction de Valentinien était au comble, car il venait de recevoir de Valens l’hommage de la tête de Procope.

(11) D’autres combats moins remarquables se livrèrent encore en diverses parties de la Gaule, mais le peu d’importance des résultats ne mérite pas qu’on s’y arrête. L’histoire ne saurait descendre à des détails de si peu d’intérêt.

Chapitre III[modifier]

(1) Vers cette époque, ou peu auparavant, la Toscane annonaire fut témoin d’un prodige qui mit en défaut les plus habiles dans la science divinatoire. Un jour, à Pistoia, devant un grand concours d’assistants, un âne monta au tribunal vers la troisième heure du jour, et se mit à braire avec une continuité des plus remarquables, à la grande stupéfaction de tous ceux qui le virent, ou à qui le fait fut rapporté. On s’épuisa d’abord vainement en conjectures sur le sens de ce pronostic, qui ne tarda pas toutefois à s’expliquer par l’événement.

(2) Térence, natif de cette ville et boulanger de profession, ayant accusé de péculat l’ex-préfet Orfite, obtint pour récompense l’administration de la province à titre de correcteur. Il s’y montra aussi insolent que brouillon, et périt, sous la préfecture de Claude, par la main du bourreau, convaincu, dit-on, d’avoir prévariqué dans l’affaire des transports par eau.

(3) Longtemps auparavant, Apronien avait eu pour successeur Symmaque, qu’on peut citer comme un des hommes les plus instruits et les plus modestes. Jamais dans la ville éternelle les subsistances, et la tranquillité par conséquent, ne furent mieux assurées que sous sa préfecture. Symmaque a la gloire d’avoir laissé un pont magnifique autant que solide à ses concitoyens, dont l’ingratitude fut notoire.

(4) En effet, ils brûlèrent, quelques années après, la superbe maison qu’il possédait sur l’autre rive du Tibre ; uniquement parce que je ne sais quel individu, de la plus basse classe du peuple, lui avait, au hasard, et sans autre preuve que son assertion, prêté ce propos : "Pour vendre mon vin au prix qu’on en offre, j’aime mieux le garder pour éteindre de la chaux."

(5) La place de Symmaque fut ensuite remplie par Lampade, ex-préfet du prétoire, qui se fâchait sérieusement si l’on n’admirait en lui jusqu’à sa manière de cracher, prétendant mettre dans cet acte une convenance qui n’appartenait qu’à lui ; homme intègre d’ailleurs, et administrateur habile.

(6) Ce fut lui qui, donnant avec éclat les jeux de son investiture comme préteur, et se trouvant excédé du brouhaha de la populace, qui réclamait en faveur de tel ou tel favori des largesses souvent assez peu méritées, fit venir quelques- uns de ces pauvres qui se tiennent aux portes du Vatican, et leur distribua de sa main de grosses sommes, afin de constater à la fois sa propre libéralité et son mépris des jugements populaires.

(7) De sa vanité, qui était notoire, je ne veux citer qu’un trait assez innocent, comme avis aux édiles futurs. Partout où la magnificence de nos princes a doté la ville d’un édifice, il y inscrivait son nom comme fondateur du monument, et non pas simplement comme restaurateur. On a dit Trajan atteint de la même manie, ce qui aurait valu à cet empereur le sobriquet de pariétaire.

(8) La préfecture de Lampade fut troublée par des émeutes fréquentes. Une fois (ce fut la plus sérieuse), la populace armée de torches et de brandons en jeta plusieurs sur sa maison, située près des thermes de Constantin, et l’aurait réduite en cendres sans la prompte intervention de ses domestiques, qui, aidés des voisins, dispersèrent du haut des toits les incendiaires à coups de tuiles.

(9) Quant à lui, effrayé de l’extension que la sédition avait prise, il s’était dès le commencement retiré sur le pont Milvius (bâti, dit-on, par l’ancien Scaurus), d’où il avisait aux moyens de mettre fin au tumulte. La cause en était des plus graves.

(10) Lampade voulait construire de nouveaux édifices, ou en réparer d’anciens ; et au lieu d’en imputer la dépense, comme l’on fait en pareil cas, sur le produit des impôts, quand il avait besoin de fer, de plomb, de cuivre, etc., il envoyait de ses agents, sous couleur d’achat, s’emparer de ces matériaux, dont le prix n’était jamais payé. Ces exactions répétées à l’infini avaient fini par soulever les pauvres gens qui s’en trouvaient victimes, et l’on eût fait au préfet un mauvais parti s’il ne se fût promptement dérobé.

(11) Vivence, son successeur, ancien intendant du palais et Pannonien de naissance, avait autant d’intégrité que de mesure. Son administration douce et circonspecte fit régner l’abondance. Elle fut toutefois ensanglantée par une terrible discorde, dont voici l’origine.

(12) Damase et Ursin se disputaient le siège épiscopal avec une ambition désordonnée ; et le fanatisme de leurs sectaires, non moins exalté que celui des factions politiques, alla plus d’une fois jusqu à l’appel à la violence et jusqu’à l’effusion du sang. Les adoucir n’étant pas plus possible au préfet que les réprimer, il se vit, par leurs fureurs, relégué dans un faubourg.

(13) Damase finit par l’emporter de haute lutte ; et c’est un fait constant que cent trente-sept cadavres furent trouvés le lendemain dans la basilique de Sicinins, où les chrétiens tiennent leurs assemblées. Ce ne fut qu’avec peine, et longtemps après, qu’on parvint à calmer cette terrible effervescence.

(14) Véritablement, quand je considère l’éclat de cette dignité dans la capitale, je ne suis plus surpris de cet excès d’animosité entre les compétiteurs. Le concurrent qui l’obtient est sûr de s’enrichir des libérales oblations des matrones, de rouler dans le char le plus commode, d’éblouir tous les yeux par la splendeur de son costume, d’éclipser dans ses festins jusqu’aux profusions des tables royales.

(15) Ah ! que ces prélats seraient mieux inspirés si, au lieu de se faire un prétexte de la grandeur de la ville pour justifier leur luxe, ils prenaient exemple sur tels de leurs collègues des provinces, que leur ordinaire frugal, leur humble extérieur, leurs yeux baissés, leurs mœurs pures et austères, recommandent à plus juste titre à Dieu et aux véritables fidèles !

Chapitre IV[modifier]

(1) Tandis que ces événements se passaient en Italie et dans les Gaules, la Thrace devenait le théâtre de nouveaux combats. Valens, de l’avis de son frère, qui le dirigeait en tout, venait de déclarer la guerre aux Goths. Cette résolution avait un motif légitime dans le secours que ce peuple avait fourni à Procope pendant la guerre civile. Disons, à propos de cette contrée, quelques mots de sa position géographique et de ses origines.

(2) La tâche serait facile si les notions des anciens auteurs étaient concordantes. Mais les livres se contredisent, et n’aident guère à découvrir la vérité qu’ils promettent. Je ne parierai que de ce que j’ai vu.

(3) La Thrace, comme l’a dit Homère, est un pays de vastes plaines et de hautes montagnes : le poète immortel en a fait la patrie de l’Aquilon et du Zéphyr. C’est une fiction ; ou, de son temps, on comprenait sous la désignation de Thrace une étendue de pays bien plus considérable, habitée par de sauvages nations.

(4) Le territoire des Scordisques notamment en faisait partie, et il se rattache de nos jours à une province qui en est fort éloignée. Nos annales nous apprennent quelle était la brutale férocité de cette race, qui sacrifiait ses prisonniers à Mars et à Bellone, et buvait avec délices du sang dans des crânes humains. Rome, dans les guerres qu’elle eut contre eux, essuya de fréquents échecs, et, en dernier lieu, une armée entière y périt avec son chef.

(5) Dans ses dimensions actuelles la Thrace a la figure du croissant de la lune, ou, si l’on veut, celle d’un magnifique amphithéâtre. À son extrémité occidentale s’élèvent les monts escarpés qui forment le défilé de Sucques, et qui séparent la Thrace de la Dacie.

(6) Elle est bornée au nord par le sourcilleux sommet de l’Hémus et par le cours de l’Ister, qui, sur la rive romaine, baigne le pied d’une multitude de villes et de châteaux.

(7) À droite et au midi s’élèvent les crêtes majestueuses du Rhodope. Elle est terminée au levant par le détroit dont les eaux, venant du Pont-Euxin, courent se confondre avec les flots de la mer Égée, et forment une séparation étroite entre les deux continents.

(8) La Thrace touche encore à la Macédoine par un point de sa limite orientale, et la communication d’une contrée à l’autre s’opère par une gorge abrupte et resserrée que l’on appelle Acontisma. Non loin de là se trouvent la vallée d’Aréthuse, la station de même nom, où l’on montre le tombeau du célèbre poète tragique Euripide, et Stagire, patrie d’Aristote, cette bouche d’or, comme l’appelle Cicéron.

(9) Cette contrée nourrissait jadis des peuples barbares différents de mœurs et de langage, dont les plus redoutés étaient les Odryses, si altérés de sang humain que, lorsqu’ils n’avaient pas d’ennemis à combattre, ils tournaient au milieu de leurs repas, ivres de vin et gorgés de nourriture, le fer contre leurs propres membres.

(10) Lorsque la puissance romaine eut pris de l’accroissement sous le gouvernement des consuls, Marcus Didius, à force de persévérance, parvint à vaincre cette nation jusqu’alors indomptée, et vivant sans culte et sans lois. Drusus ensuite sut la contenir dans ses limites naturelles. Minucius l’accabla dans une grande bataille sur les bords de l’Hèbre, qui prend sa source dans les montagnes des Odryses ; et ce qui en restait fut écrasé dans un dernier combat par le proconsul Appius Claudius. Des flottes romaines alors s’emparèrent des villes du Bosphore et de la Propontide.

(11) Après ces généraux parut Lucullus, qui, dans une seule expédition, abattit la rude nation des Besses, et réduisit, malgré leur vive résistance, les montagnards de l’Hémus. Sa valeur fit passer toute la Thrace sous le joug de nos ancêtres, et, par cette conquête longtemps disputée, ajouta six nouvelles provinces au territoire de la république.

(12) La première de ces provinces, qui, par le nord confine à l’Illyrie, est la Thrace propre, que décorent les grandes villes de Philippopolis et de Béroé. La province de l’Hémus comprend Andrinople, qu’on appelait autrefois Uscudama, et Anchialos. Vient ensuite la Mysie, où l’on trouve Marcianopolis, ainsi appelée du nom de la sœur de Trajan, Dorostorus, Nicopolis et Odessus. Plus loin est la Scythie, dont les cités les plus peuplées sont Dionysopolis, Tomes et Callatis. Enfin, la province appelée Europe est la dernière de la Thrace du côté de l’Asie. Elle compte, outre ses municipes, deux autres villes remarquables, Apri et Périnthe, nommée par la suite Héraclée.

(13) La province de Rhodope est limitrophe de cette dernière. Ses villes sont Maximianopolis, Maronée et Aenus, qu’Énée bâtit et ensuite abandonna, pour aller, sous de meilleurs auspices, et après avoir longtemps erré sur les mers, fonder un établissement éternel en Italie.

(14) Il est généralement reconnu que les montagnards de cette contrée ont sur nous l’avantage d’une constitution plus saine et plus robuste, et d’une vie plus longue. La raison en est, dit-on, qu’ils mangent froid, et que leurs corps, rafraîchis continuellement par la rosée, aspirent un air plus pur, participent plus immédiatement de l’influence vitale des rayons du soleil, et que les vices n’ont pas encore pénétré chez eux. Je reprends mon récit.

Chapitre V[modifier]

(1) Après la défaite de Procope en Phrygie, lorsque l’ordre fut partout rétabli, Victor, maître de la cavalerie, fut envoyé chez les Goths pour savoir quel motif avait pu déterminer cette nation amie, et qu’un traité sincère unissait aux Romains, à seconder de leurs armes une entreprise dirigée contre leurs princes légitimes. Ceux-ci, pour se justifier, produisirent une lettre où Procope établissait son droit à l’empire comme étant du sang de Constantin ; et ils ajoutèrent que s’ils s’étaient trompés, leur méprise était pardonnable.

(2) Victor transmit l’excuse à Valens, qui, la jugeant tout à fait frivole, leva ses enseignes contre les Goths, qui furent aussitôt prévenus de sa marche, et vint, au retour du printemps, camper avec toutes ses forces près de la forteresse de Daphné. Un pont de bateaux fut jeté sur le Danube, sans qu’on rencontrât de résistance ;

(3) et comme le prince put parcourir le pays dans tous les sens, ne trouvant personne à combattre ou même à chasser devant lui, sa confiance devint sans bornes. L’effroi s’était effectivement emparé des Goths à la vue du déploiement de forces imposant de l’armée impériale, et ils s’étaient retirés en masse dans les âpres montagnes des Serres, où nul ne pouvait pénétrer sans une grande habitude des lieux.

(4) Toutefois, ne voulant pas laisser toute la saison se consumer sans résultats, Valens fit battre le pays par des détachements dirigés par Arinthée, maître de l’infanterie, lesquels purent s’emparer d’une partie des familles des ennemis avant qu’elles eussent gagné les hauteurs. Ce fut là le seul fruit de cette campagne, dont le prince revint sans avoir essuyé de perte, mais sans avoir produit grand effet.

(5) L’année suivante, l’empereur allait rentrer plein d’ardeur sur le sol ennemi, quand il fut arrêté court par un débordement du Danube. Il campa tout l’été près du bourg des Carpis. Mais l’inondation continuant l’empêcha de rien entreprendre, et il revint passer l’hiver à Marcianopolis.

(6) Valens persévéra. L’année suivante, un pont jeté à Novidunum lui ouvrit le territoire des barbares, où, après de longues marches, il atteignit la belliqueuse tribu des Greuthungues, et chassa devant lui Athanaric, l’un des plus puissants parmi leurs chefs, qui s’était cru assez fort pour tenir tête à l’armée. L’empereur ensuite revint à Marcianopolis, position des plus commodes pour un quartier d’hiver.

(7) Deux causes devaient amener la fin de la guerre après cette période de trois années. D’abord la présence prolongée du prince dans leur voisinage était un sujet d’appréhension continuelle pour les Goths. L’interruption du commerce, en second lieu, privait les barbares des premières nécessités de la vie. Ils se virent enfin réduits à implorer la paix par une députation.

(8) L’empereur, esprit sans culture, mais d’un jugement très sûr avant que le poison de la flatterie eût rendu son gouvernement si funeste à la chose publique, décida, son conseil entendu, qu’il y avait lieu d’accepter la paix.

(9) Victor, et ensuite Arinthée, maîtres généraux de l’infanterie et de la cavalerie, eurent mission de traiter. Leurs lettres ayant confirmé que les Goths étaient prêts à accepter les conditions, il ne restait plus qu’à désigner un lieu de conférence convenable. Mais Athanaric allégua une défense de son père, et le serment qu’il lui avait fait de ne jamais mettre le pied sur le sol romain. De son côté, l’empereur aurait dérogé en se rendant auprès de lui. Un expédient trancha la difficulté. On ménagea une rencontre au milieu du fleuve, au moyen de bateaux qui amèneraient, d’une part, l’empereur avec sa suite, et, de l’autre, le chef barbare pour ratifier la convention stipulée.

(10) C’est ce qui eut lieu. Valens se fit livrer des otages, et revint ensuite à Constantinople. Le sort y amena dans la suite Athanaric lui-même, chassé de sa patrie par une faction. Il y mourut, et fut inhumé avec magnificence suivant le rit romain.

Chapitre VI[modifier]

(1) Au milieu de ces événements, Valentinien tomba gravement malade, et sa vie fut en danger. Des Gaulois de la garde du prince tinrent pendant ce temps un conciliabule où il fut question d’élever à l’empire Rusticus Julianus, garde des archives. Cet homme aimait le sang comme par instinct, ainsi qu’une bête féroce, et l’avait bien prouvé du temps qu’il gouvernait l’Asie à titre de proconsul.

(2) On l’a vu s’adoucir et se montrer plus humain dans sa préfecture de Rome, qu’il exerçait encore lorsqu’il mourut. Mais c’était l’effet de la contrainte et de la peur ; il savait bien ne devoir cette haute fonction qu’au pouvoir précaire d’un tyran et à la disette de sujets plus dignes.

(3) Une autre partie portait ses vœux sur Sévère, maître de l’infanterie, comme méritant le pouvoir suprême. Celui-ci était dur et redouté ; mais enfin c’était un homme d’une autre trempe, et de tous points préférable au premier.

(4) L’empereur toutefois recouvra la santé au milieu de ces vaines intrigues. À peine rétabli, il méditait déjà l’élévation an pouvoir de son fils Gratien, qui touchait alors à l’âge d’homme.

(5) Tout fut à l’avance disposé pour la cérémonie, et pour y préparer l’esprit de l’armée. Il fit ensuite venir Gratien, et, montant avec lui sur un tribunal élevé dans le champ de Mars, entouré des plus grands personnages de sa cour, il prit par la main le jeune prince, et, le présentant à l’assemblée, le lui recommanda par l’allocution suivante

(6) "Témoignage éclatant de votre bienveillance, la pourpre dont vous m’avez jugé digne entre tant d’hommes illustres me permet d’accomplir sous vos auspices, et avec l’appui de vos conseils, un devoir de cœur autant que de bonne politique, et que bénira le Tout-Puissant, protecteur éternel de cet empire.

(7) Recevez donc favorablement la communication que j’ai à vous faire, braves amis ; et soyez convaincus que, malgré la voix du sang qui me parle, je ne veux rien décider sans vous, sans votre sanction, qui seule peut donner force et puissance à ma résolution, et par qui seule tout me deviendra facile.

(8) Voici mon fils Gratien, dont le temps a fait un homme, et qu’une éducation commune avec vos enfants doit vous rendre aussi cher qu’à moi. Je veux, si ma tendresse de père rencontre l’assentiment du ciel et le vôtre, donner, en l’associant à la dignité d’Auguste, un gage de plus à la sécurité publique. Il n’a pas comme nous fait dès le berceau le dur apprentissage des armes, ni subi les rudes épreuves de l’adversité. Il n’est pas encore, vous le voyez, en état de supporter les fatigues de la guerre et la poussière d’un champ de bataille. Mais il porte en lui (qu’il me soit permis de le dire) le germe du courage et des vertus de ses ancêtres.

(9) Oui, je l’ai bien étudié. Quoique ses mœurs et ses goûts ne soient pas formés encore, on voit déjà, et son éducation en est un sûr garant, qu’il saura juger du mérite des choses et des hommes. Avec lui les bons seront appréciés. Toujours près des aigles et des enseignes, il les précédera même pour courir à la gloire ; endurant et l’ardeur du soleil, et le froid pénétrant de la neige et des frimas, il saura, s’il le faut, vous faire de son corps un rempart, et donner sa vie pour les siens. Enfin, pour embrasser d’un mot toute l’étendue de ses obligations, la république lui sera chère comme la maison de ses aïeux."

(10) Ce discours à peine fini fut accueilli du plus flatteur murmure ; tous les rangs de l’armée luttant d’empressement et d’allégresse, comme si chaque soldat eût tenu à constater la part qu’il prenait à cet acte solennel. Gratien fut proclamé empereur au son réuni de toutes les trompettes, auquel se mêlait un retentissement adouci des armes.

(11) Valentinien en conçut l’augure le plus favorable ; et, après avoir embrassé son fils et l’avoir revêtu des ornements du rang suprême, il s’adresse ainsi au jeune homme, rayonnant sous sa nouvelle parure, et prêtant à son père l’oreille la plus attentive

(12) "Vous voilà, mon cher Gratien, par mon suffrage et celui de mes compagnons d’armes, revêtu de la pourpre impériale. On ne saurait l’obtenir sous de plus heureux auspices. Habituez-vous, comme collègue de votre père et de votre oncle, à prendre votre part du fardeau des affaires publiques ; à fouler du pied, s’il le faut, le lit glacé du Rhin et du Danube ; à ne mettre personne entre vous et votre armée ; à répandre, mais non pas inconsidérément, votre sang pour vos sujets ; enfin, à ne rien regarder comme étranger à vous de ce qui touche votre peuple.

(13) Je n’en dis pas plus aujourd’hui ; mais dans l’occasion mes avis ne vous manqueront pas. Quant à vous, braves défenseurs de l’empire, je vous confie votre jeune empereur. Entourez-le, je vous en conjure, de fidélité et d’amour."

(14) À ces mots, que la solennité rendait imposants, Eupraxe, né dans la Mauritanie Césarienne, et alors garde des archives, s’écria le premier : "La famille de Gratien a droit à cet honneur." Il fut fait questeur sur-le-champ. Plus d’un trait de sa conduite dans cette charge pourraient être cités comme exemples à suivre. Il s’y montra serviteur fidèle, mais non servile ; inflexible et sans passion comme la loi, qui ne fait acception de personne ; et d’autant plus incapable de transaction, qu’il avait pour maître le plus emporté des princes et le plus enclin à l’arbitraire.

(15) On se répandit alors en louanges sur les deux empereurs. Le plus jeune en attirait la plus grande part. En effet, le feu de ses yeux, les grâces de sa figure et de toute sa personne, la bonté de son naturel, auraient formé un ensemble bien fait pour soutenir le parallèle avec les princes les plus accomplis, si, trop peu ferme encore pour les épreuves qui l’attendaient, ce noble caractère eût su mieux se défendre contre l’influence des mauvais conseils.

(16) En conférant le titre d’Auguste et non celui de César à son frère et à son fils, Valentinien mit le sentiment de famille au-dessus de l’usage établi. Le seul exemple offert par les temps anciens d’une adjonction immédiate est celui que donna Marc-Aurèle en associant à son pouvoir, sur le pied d’une égalité complète, Vérus, son frère adoptif.

Chapitre VII[modifier]

(1) Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis cette manifestation solennelle de l’accord des vues du pouvoir avec les sentiments de l’armée, lorsque Mamertin, préfet du prétoire, à son retour de Rome, où il était allé redresser quelques abus, fut accusé de concussion par Avitien, ex-lieutenant d’Afrique.

(2) Mamertin fut remplacé par Vulcace Rufin, caractère à citer comme parfait de tous points, et comme type d’une longue vie honorable ; à cela près qu’il ne laissait échapper aucune chance de gain quand il pouvait en profiter sans scandale.

(3) Rufin sut obtenir le rappel d’Orfite, ex-préfet de Rome, et la restitution des biens de l’exilé.

(4) Valentinien, au début de son règne, avait fait effort pour maîtriser les mouvements de fureur auxquels il était sujet, espérant donner le change à l’opinion sur l’irascibilité notoire de son humeur. Mais cette passion n’en fermentait pas moins chez lui, et l’explosion, pour avoir été longtemps contenue, n’en fit que plus de victimes. Les philosophes définissent la colère un ulcère de l’âme, difficile à guérir, si non incurable, et qui a pour principe un affaiblissement moral. Ils s’appuient d’un argument spécieux ; savoir, que les malades sont plus irascibles que les gens en santé, les femmes que les hommes, les vieillards que les jeunes gens, les malheureux que ceux qui n’ont qu’à se louer du sort.

(5) Parmi les actes de cruauté qu’exerça Valentinien contre des individus de rang inférieur, il faut citer le supplice de Dioclès, ex-trésorier des largesses en Illyrie, qui expira sur le bûcher pour une faute assez légère ; et la peine de mort infligée aussi à Diodore, ex-intendant d’Italie, et à trois appariteurs du lieutenant, uniquement parce que le comte s’était plaint de ce que Diodore lui avait intenté un procès civil, et que les appariteurs, sur l’ordre du tribunal, avaient, au moment d’un départ, osé lui signifier qu’il eût à répondre devant la justice. Les chrétiens de Milan ont en honneur la mémoire de ces victimes, et le lieu de leur sépulture s’appelle encore aujourd’hui "Les innocents".

(6) L’empereur, une autre fois, avait donné l’ordre de mettre à mort les décurions de trois villes, pour avoir, sur la réquisition légale d’un juge, pressé l’exécution d’un nommé Maxence, qui était de Pannonie "O prince, lui dit alors Eupraxe, écoutez davantage les conseils de la modération ! Ces mêmes hommes que vous faites périr comme des criminels, la religion chrétienne en fait des martyrs, c’est-à-dire des âmes agréables à Dieu."

(7) Cette courageuse liberté eut un imitateur dans le préfet Florence, qui osa dire un jour, en apprenant que pour une bagatelle l’empereur avait donné le même ordre contre trois des décurions d’un certain nombre de villes : "Et si quelqu’une de ces villes ne compte pas trois magistrats, faudra-t-il ajourner l’exécution jusqu’à ce que celle-ci ait complété son nombre ! "

(8) Valentinien montrait souvent un raffinement de tyrannie dont la mention seule a de quoi révolter. Quand un plaideur s’adressait à lui pour décliner la juridiction d’un ennemi puissant et demander un autre juge, il ne manquait pas, quels que fussent les motifs de récusation, de renvoyer le plaignant devant le magistrat même dont la partialité lui était justement suspecte. Mais voici qui serait horrible. Qu’un débiteur de l’État devînt insolvable : Il faut le tuer, disait-il.

(9) Voilà où l’orgueil mène les souverains qui refusent le droit d’observation à leurs amis, et dont les ennemis, glacés par la peur, n’osent ouvrir la bouche. Il n’est pas d’énormité dont on ne devienne capable quand on regarde son caprice comme le droit de tout faire.

Chapitre VIII[modifier]

(1) Valentinien se rendait à la hâte d’Amiens à Trèves, quand il reçut d’affligeantes nouvelles de Bretagne. Les barbares s’étaient combinés pour affamer le pays, qui était réduit aux abois. Ils avaient tué le comte Nectaride, qui commandait sur les côtes, et fait tomber le duc Fullofaud dans une embuscade.

(2) Valentinien, très alarmé, chargea d’abord Sévère, comte des domestiques, d’aller remédier autant que possible au mal ; puis il le rappela, et le remplaça par Jovin, qui, à peine arrivé, lui dépêcha Provertuide pour demander qu’on lui envoyât une armée, la situation des affaires n’exigeant pas un moindre développement de forces.

(3) De plus en plus inquiet sur la possession de cette île, l’empereur choisit en dernier lieu pour y commander Théodose, déjà connu par les plus brillants succès, en lui confiant l’élite des légions et des cohortes. Cette expédition paraissait donc s’ouvrir sous les meilleurs auspices.

(4) J’ai déjà, dans le règne de Constance, expliqué de mon mieux le phénomène du flux et du reflux, et donné la description géographique de la Bretagne : je crois donc superflu, d’y revenir. Comme Ulysse chez les Phéaciens,je crains l’ennui des redites.

(5) Mais il est essentiel de noter que les Pictes formaient à cette époque deux corps de peuple, les Dicalydons et les Verturions, qui, de concert avec les belliqueuses peuplades des Attacottes et des Scots, portaient de tous côtés leurs ravages. Dans les parties de l’île plus voisines de la Gaule, les Francs et les Saxons, leurs voisins, opéraient des descentes sur les côtes et faisaient des courses dans l’intérieur, pillant, incendiant, égorgeant tout ce qui leur tombait sous la main.

(6) Telles étaient les calamités qui appelaient aux extrémités du monde cet habile capitaine pour essayer, la fortune aidant, d’y porter remède. Théodose se rendit sur la plage de Bononie, qui n’est séparée du bord opposé que par un étroit bras de mer, dont les marées par leurs alternatives tantôt troublent la surface, et tantôt la laissent unie comme une plaine, et sans aucun danger pour le navigateur. Il s’y embarqua, et prit terre à Rutopie, excellent mouillage à l’autre bord.

(7) De là, suivi des Bataves, des Hérules, des Joviens et des Victorins, troupes habituées à vaincre, il gagne l’ancienne cité de Londres, appelée depuis Augusta. Arrivé sur ce point, il divise sa troupe en plusieurs corps, et, tombant sur les partis ennemis chargés de butin, les défait, et leur enlève les hommes et le bétail qu’ils avaient pris.

(8) Restitution en fut faite aux malheureux dépouillés, sauf un léger prélèvement dont il récompensa les fatigues de sa troupe. Il rentra ensuite en triomphe dans la ville, naguère abattue sous la détresse, mais qui se ranimait soudain devant l’espoir qui lui était rendu.

(9) Ce début donna de la confiance à Théodose, sans que sa circonspection en fût diminuée. Comparant ensemble divers plans, il lui sembla que le plus sûr, eu égard à la multiplicité des nations auxquelles il avait affaire et à la dispersion de leurs forces, était de procéder par surprise, et d’accabler en détail des ennemis dont le féroce courage ne laissait pas d’autre chance de succès.

(10) Les aveux des prisonniers et les renseignements des transfuges le confirmèrent dans cette opinion. Il promit alors l’impunité par ses édits aux déserteurs qui reviendraient sous les drapeaux, et y rappela les soldats dont l’absence était autorisée. Presque tous rejoignirent au premier avis. C’était encore une présomption favorable. Mais il se sentait tiraillé par la multitude des soins, et, pour cette raison, sollicita l’envoi en Bretagne, comme lieutenant des préfets, d’un nommé Civilis, homme très capable et plein de droiture, et de Dulcitius, officier qui avait fait preuve de talents militaires.

Chapitre IX[modifier]

(1) Telle était la situation des choses en Bretagne. L’Afrique, depuis l’avènement de Valentinien, était désolée par les barbares, dont les insolentes incursions y répandaient le meurtre et le pillage. Les maux du pays, fomentés par le relâchement de la discipline, étaient encore aggravés par la cupidité qui s’emparait de toutes les âmes, et dont le comte Romain donnait à tous l’exemple,

(2) tout en sachant rejeter sur d’autres l’odieux de ses exactions. Haï pour sa cruauté, cet homme l’était plus encore pour l’infâme calcul avec lequel il prenait les devants sur les ravages de la guerre, et mettait ensuite au compte de l’ennemi la spoliation de la province par ses propres mains. Ces déprédations étaient protégées par la connivence de son parent Rémige, maître des offices, qui avait l’art de présenter à Valentinien sous un jour tout différent la déplorable condition de l’Afrique, et qui, par ses rapports mensongers, sut longtemps mettre en défaut la pénétration dont se piquait le prince.

(3) Mon intention, du reste, est de réserver pour une relation spéciale et détaillée les circonstances du meurtre du président Rurice et des autres membres de l’ambassade, ainsi que d’autres scènes de sang dont ce pays fut alors le théâtre.

(4) Mais le temps de la vérité est venu : disons nettement toute notre pensée. Un des torts de Valentinien est d’avoir, au grand préjudice de l’État, donné le premier l’essor à l’arrogance de l’armée. Il prodigua trop de ce côté les richesses et les honneurs, et, ce qui n’est pas moins blâmable en morale qu’en politique, impitoyable à l’égard des simples soldats, il fermait les yeux sur les vices des chefs, qui dépassèrent bientôt toute mesure : aussi en sont-ils venus à se regarder comme disposant de toutes les fortunes.

(5) Les législateurs d’autrefois, au contraire, étaient en garde contre l’ambition et la prépondérance militaires, jusqu’au point même d’outrer l’application de la peine capitale, par l’application de ce principe inexorable qui, lorsqu’une multitude a failli, frappe l’individu innocent offert par le sort aveugle en sacrifice à la vindicte publique.

(6) À cette époque, des bandes d’Isauriens s’étaient jetées sur les villes et les riches campagnes de leur voisinage, et désolaient la Pamphylie aussi bien que la Cilicie, sans trouver de résistance nulle part. Le spectacle de ce brigandage impuni, et des dévastations qu’il laissait à sa suite, émut le lieutenant d’Asie, nommé Musonius, qui avait enseigné la rhétorique à Athènes. Mais le désordre était dans l’administration et la désorganisation dans la force militaire, corrompue par la mollesse. Musonius prit le parti de rassembler autour de lui quelques éléments de cette milice à demi armée, connue sous le nom de Diogmites, et d’attaquer la première bande qu’il rencontrerait. Mais, en cherchant à franchir un étroit défilé de ces montagnes, il ne put éviter une embuscade, où tout son monde périt avec lui.

(7) Ce succès, qui donna aux Isauriens la confiance de se disséminer, tira enfin nos troupes de leur torpeur. On fit justice d’un certain nombre de ces brigands ; le reste, repoussé jusque dans ces ténébreux repaires, y fut encore relancé. Tant qu’enfin, ne trouvant plus ni repos ni moyen de subsistance, ces barbares, d’après le conseil des habitants de Germanicopolis, qu’ils ont toujours suivis comme chefs de files, se décidèrent à demander la paix. On exigea d’eux des otages, qu’ils livrèrent ; après quoi ils restèrent longtemps sans commettre aucun acte d’hostilité.

(8) Rome était alors sous l’excellente administration de Prétextat, dont toute la vie n’est qu’une suite d’actes d’intégrité et de droiture. Ce magistrat réussit à se faire aimer, tout en sachant se faire craindre : talent bien rare assurément, car l’affection chez les subordonnés ne se concilie guère avec la crainte.

(9) Son autorité, ses sages conseils, mirent fin au schisme violent qui divisait les chrétiens. Ursin fut expulsé. Une parfaite tranquillité régna dès lors dans la ville, à la vive satisfaction de ses habitants, et permit au préfet d’augmenter sa propre gloire par plus d’une utile réforme.

(10) Il fit disparaître toutes ces usurpations de la voie publique, qu’on appelle Maenianes, et que prohibaient les anciennes lois ; purgea les temples des constructions parasites dont trop souvent l’intérêt privé profane et déforme leurs approches ; établit dans tout son ressort l’uniformité de poids et mesure, seul moyen d’empêcher les exactions et les fraudes dans le commerce. Enfin, sa conduite comme juge lui mérite ce bel éloge fait par Cicéron de Brutus : "La faveur, à laquelle il ne concédait rien, s’attachait pourtant à tous ses actes."

Chapitre X[modifier]

(1) Vers ce temps-là, pendant une absence de Valentinien, qui en croyait le secret bien gardé, un prince allemand nommé Rando, qui avait mieux pris ses mesures, profita de ce que Moguntiacum était dégarni de troupes pour s’y introduire par un coup de main.

(2) Ce jour se trouvait par hasard celui d’une grande solennité du christianisme. Le chef barbare put, sans coup férir, entraîner après lui des prisonniers sans nombre de toute condition et de tout sexe, et se charger d’un riche butin.

(3) Mais cet échec fut bientôt suivi pour nous d’un retour favorable. Tous les moyens étaient mis en œuvre pour nous débarrasser du fils de Vadomaire, Vithicab, prince d’une constitution faible et valétudinaire, mais dont le courage ardent soulevait contre nous à tout moment ses compatriotes.

(4) Après plusieurs vaines tentatives contre sa vie ou sa liberté, il finit par succomber, à notre instigation, sous les coups d’un de ses domestiques. Sa mort rendit quelque temps les hostilités moins vives. Mais l’assassin, craignant que son crime ne fût découvert, se hâta de chercher l’impunité sur le territoire romain.

(5) Il allait s’ouvrir contre les Alamans une campagne plus sérieuse que les précédentes, et préparée avec maturité par une grande concentration de forces ; effort que commandait la sûreté de l’empire, gravement compromise par ce turbulent voisinage d’ennemis sans cesse renaissants. Nos soldats se montraient pleins d’ardeur, las qu’ils étaient de se voir tenus perpétuellement sur le qui-vive par cette nation, humble tantôt jusqu’à la bassesse, et tantôt poussant aux dernières limites l’insolence de ses déprédations.

(6) Le comte Sébastien reçut, en conséquence, l’ordre de concourir à l’expédition avec les troupes qu’il commandait en Italie et en Illyrie. Et, dès que l’hiver eut disparu, Valentinien et son fils, à la tête de nombreux bataillons amplement pourvus d’armes et de munitions de bouche, franchirent le Rhin sans trouver de résistance. On s’avança formant le carré, les deux empereurs au centre, et les généraux Jovin et Sévère sur les deux ailes, pour prévenir toute attaque en flanc.

(7) Précédée de guides sûrs pour éclairer sa marche, l’armée s’enfonçait dans de vastes solitudes. À chaque pas l’excitation du soldat semblait s’accroître, et on l’entendait frémir de courroux, comme s’il eût rencontré l’ennemi. Plusieurs jours se passèrent ainsi, et, ne trouvant rien à combattre, on incendiait les maisons et les cultures ; épargnant seulement les vivres, que l’incertitude de la situation conseillait de recueillir et de conserver.

(8) L’empereur, après cette exécution, continua sa marche, mais en ralentissant le pas, jusqu’à ce qu’il eût atteint un lieu nommé Solicinium. Là il s’arrêta court comme devant une barrière, averti par ses éclaireurs que l’ennemi était en vue à quelque distance.

(9) Les barbares avaient compris que leur chance unique de salut était de reprendre l’offensive ; et d’un commun accord ils s’étaient postés sur le point culminant d’un groupe de hautes montagnes composé de plusieurs pics escarpés et inaccessibles, excepté par le versant du nord, dont la pente est douce et facile. Nos lignes plantèrent leurs enseignes, et firent entendre le cri "Aux armes ! " mais, sur l’ordre de l’empereur, se tinrent immobiles, attendant que l’étendard levé leur donnât le signal. Cette preuve de discipline était déjà un gage de succès.

(10) Cependant l’impatience du soldat d’un côté, et les horribles clameurs des Alamans de l’autre, comportaient peu ou plutôt ne comportaient pas de délibération. Sébastien dut occuper d’urgence le revers septentrional de la montagne ; manœuvre qui lui donnait bon marché des fuyards, au cas où les Germains auraient le dessous. Gratien, trop jeune encore pour les fatigues et les dangers d’une bataille, eut sa place marquée à l’arrière-garde, près des enseignes des Joviens. Après ces premières. dispositions, Valentinien, en général consommé, passa, tête nue, l’inspection des centuries et manipules. Puis, sans faire part aux chefs de son dessein, il renvoie son escorte, ne gardant près de lui que quelques hommes de dévouement et de ressources, et court avec eux reconnaître en personne les bases de la montagne. Il se faisait fort (car il doutait peu de lui-même) de découvrir, pour atteindre le sommet, quelque sentier qui aurait échappé aux regards des éclaireurs.

(11) Il s’égara dans un marécage, et faillit périr dans une embuscade qui l’attendait au détour d’un rocher ; mais poussant, comme dernière ressource, son cheval sur une pente roide et glissante, il réussit à regagner l’abri de ses légions. Il échappa de si peu, que son écuyer, qui portait son casque enrichi d’or et de pierreries, disparut avec sa charge, sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il était devenu.

(12) Dès que l’armée eut pris quelque repos, l’étendard se déployant donna le signal ordinaire, accompagné du retentissement. des clairons. Alors deux jeunes guerriers d’élite, l’un scutaire, l’autre du corps des gentils, devancent d’un élan rapide la marche animée de leurs bataillons, invitant d’une voix terrible leurs compagnons d’armes à les suivre. Les voilà aux escarpements du mont, brandissant leurs lances et s’efforçant, en dépit de l’ennemi de franchir cet obstacle. Le gros de l’armée arrive, et, par des efforts surnaturels, parvient sur leurs traces, à travers les buissons et les rochers, à gagner enfin les hauteurs.

(13) Alors les fers se croisent, et la lutte s’engage entre la tactique et la férocité brutale. Étourdi du bruit des trompettes et du hennissement des chevaux, les barbares se troublent, en voyant notre front de bataille s’étendre et les enfermer dans ses deux ailes.

(14) Ils se rassurent néanmoins, et continuent à se battre de pied ferme. Un moment le carnage est égal et la victoire indécise.

(15) Enfin l’ardeur romaine l’emporte. L’effroi s’empare des ennemis, et la confusion qui se met dans leurs rangs les livre aux coups sans défense. Ils veulent fuir ; mais, épuisés de fatigue, ils sont pour la plupart joints par les nôtres, qui n’ont plus que la peine de tuer. Les corps jonchaient par masses le champ de bataille. Quant à ceux qui le quittèrent vivants, une partie vint donner sur le corps de Sébastien, qui les attendait sans se montrer au pied de la montagne, et fut taillée en pièces. Le reste courut, à la débandade, chercher refuge au fond de ses forêts.

(16) Nous eûmes aussi dans ce combat des pertes assez sensibles. Valérien, chef des domestiques, resta parmi les morts, ainsi que le scutaire Natuspardo, soldat d’une bravoure comparable à celle des Sicinius et des Sergius. Après cette victoire, chèrement achetée, on reprit les quartiers d’hiver, l’armée dans ses cantonnements, les deux empereurs à Trèves.

Chapitre XI[modifier]

(1) Vulcace Rufin venait de mourir en fonctions. On appela de Rome, à la préfecture du prétoire, Probus, recommandé par une naissance illustre et d’immenses richesses. Il comptait des possessions sur presque tous les points de l’empire ; bien ou mal acquises, c’est ce dont je n’ai pas la prétention de juger.

(2) On peut dire, en empruntant le langage des poètes, que la Fortune le porta sur ses ailes rapides. Il y avait deux hommes en lui ; l’un ami généreux et dévoué, l’autre ennemi dangereux et vindicatif. Malgré tout ce qu’auraient dû lui donner de confiance et d’aplomb ses immenses largesses et l’habitude du pouvoir, Probus baissait le ton dès qu’on le prenait haut avec lui, et n’était le grand personnage qu’avec les humbles : roi de théâtre quand il était sûr de lui ; Dave quand il avait peur.

(3) De même que le poisson ne vit guère hors de son élément, Probus ne respirait plus dès l’instant qu’il cessait d’être en charge. Au surplus, il y avait toujours pour le pousser au pouvoir bon gré mal gré, l’intérêt de quelque grande famille qui, ne sachant accorder la règle du devoir avec l’intempérance des désirs, voulait s’assurer l’impunité en se ménageant un patronage élevé.

(4) Car, il faut l’avouer, si personnellement il était incapable d’exiger rien d’illicite d’un client ou d’un subordonné, il ne manquait pas cependant, lorsqu’une prévention pesait sur l’un des siens, de prendre à tort ou à raison son parti, fût-ce même en dépit de toute justice. C’est une conduite énergiquement blâmée par Cicéron : "Où est la différence, dit-il, entre conseiller le mal et le trouver bon ? ma volonté n’y était pour rien. Qu’importe, si je l’approuve après coup ? "

(5) Son caractère était défiant, concentré ; son sourire amer. Il le rendait caressant quand il avait envie de nuire ; mais il est rare que cette hypocrisie ne se trahisse, au moment où l’on se croit le plus sûr d’en imposer.

(6) Son inimitié était inflexible, implacable, et jamais ne fut désarmée par l’aveu d’un tort involontaire. On eût dit qu’il se bouchait les oreilles, non pas avec de la cire, mais avec du plomb. L’esprit inquiet, le corps souffrant, c’est ainsi qu’il consuma sa vie, toujours au faite des honneurs, au comble des prospérités. Tel était l’état des choses en Occident à cette époque.

Chapitre XII[modifier]

(1) Cependant le vieux roi de Perse ne perdait pas ce goût d’envahissement qui dès le début avait signalé son règne. Après la mort de Julien et l’ignominieux traité qui l’avait suivi, une apparence de concorde subsista quelque temps entre nous et ce prince. Mais il ne tarda pas à fouler aux pieds ce pacte, comme s’il eût cessé d’être obligatoire depuis que Jovien n’était plus ; et déjà on le voyait étendre la main sur l’Arménie et chercher à la réunir à son domaine.

(2) L’esprit public y étant contre lui, il employait tour à tour l’artifice et la violence, tantôt essayant de séduire les satrapes et les grands du pays, et tantôt exerçant des hostilités sur un point ou sur un autre.

(3) Parvenu enfin, par une combinaison inouïe de ruses et de parjures, à fasciner le roi Arsace lui-même et à l’attirer dans un festin, il le fit aussitôt conduire dans un endroit écarté, où on lui creva les yeux. Après quoi le roi captif fut chargé de chaînes d’argent (honneur qui ne s’accorde qu’aux grands, et qui, dans les idées du pays, est un adoucissement de la peine) ; puis relégué dans un fort nommé Agabana, où finalement il fut mis à mort au milieu des tortures.

(4) Le perfide monarque ne s’en tint pas à cette violation de la foi jurée : il chassa Sauromace, qui tenait de nous le sceptre d’Ibérie, et mit à la tête de cette contrée Aspacuras, un inconnu qu’il affubla du diadème, en témoignage de son mépris de la puissance romaine.

(5) Pour comble d’insolence enfin, il conféra l’autorité sur l’Arménie entière à deux transfuges, l’eunuque Cylace et Arrabanne (l’un y avait été préfet, l’autre, dit-on, chef de la force armée), leur intimant l’ordre à tous deux de ne rien négliger pour prendre et détruire Artogérasse, ville très forte, munie d’une bonne garnison, où était enfermé le trésor d’Arsace avec sa veuve et son fils.

(6) Le siège s’ouvrit en conséquence. Mais l’assiette élevée de la place, qui était située dans les montagnes, et l’âpreté du climat, rendaient les opérations impraticables en hiver. Cylace, en sa qualité d’eunuque, savait s’y prendre avec les femmes : il voulut essayer de cette influence. Arrabanne et lui se rendirent ensemble, munis d’un sauf conduit, sous les murs de la ville, et en obtinrent l’entrée. En premier lieu ils tentèrent d’effrayer la reine et la garnison, en insistant sur la violence du caractère de Sapor, et sur la nécessité de le fléchir par une prompte soumission.

(7) Mais, après quelques pourparlers, ces négociateurs si ardents pour la reddition de la place, touchés des larmes éloquentes de la reine sur le sort de son mari, entrevoyant peut-être de ce côté de plus grandes récompenses, changèrent de plan tout à coup, et nouèrent une secrète intelligence avec les assiégés. Il fut convenu qu’une sortie nocturne de la garnison aurait lieu à une heure déterminée, pour faire main basse sur le camp, et que préalablement ils allaient y retourner pour assurer l’effet de cette surprise.

(8) Après avoir engagé leur honneur par serment, ils quittèrent Artogérasse, revinrent dire à l’armée que les assiégés demandaient deux jours pour délibérer sur ce qu’ils avaient à faire, et l’endormirent sur la foi de cette déclaration. En effet, vers l’heure de la nuit où le sommeil a le plus de puissance, les portes de la ville s’ouvrent tout à coup. Use troupe choisie se glisse sans bruit, l’épée au poing, dans le camp, et y fait un grand carnage, sans trouver de résistance de la part des Perses.

(9) Cette défection inopinée et le désastre qu’elle amena devinrent un grave sujet d’irritation entre nous et Sapor. Et le ressentiment de ce dernier fut encore accru lorsqu’il apprit l’évasion de Papa, fils d’Arsace, qui avait furtivement quitté la ville par le conseil de sa mère, et l’accueil fait au fugitif par Valens, l’empereur lui ayant assigné pour résidence la ville de Néocésarée dans le Pont, avec un traitement aussi libéral qu’honorable. Ces marques d’intérêt encouragèrent Cylace et Arrabanne à envoyer à Valens une députation. Ils lui demandaient Papa pour roi, et des secours.

(10) Les secours furent refusés, attendu les circonstances. Mais le duc Térence eut mission de ramener Papa en Arménie pour y exercer le pouvoir, sans prendre les insignes du roi ; condition qu’on lui imposa pour éluder le reproche d’infraction au traité.

(11) Toute cette transaction exaspéra au dernier point Sapor, qui rassembla des forces nombreuses, et dès lors se mit à ravager ouvertement l’Arménie. À son approche, Papa tremblant, et n’attendant aucune assistance, s’enfuit avec Cylace et Arrabanne, non moins effrayés, et gagna la cime des hautes montagnes qui séparent l’empire du territoire lazique. Pendant cinq mois qu’ils y restèrent cachés, ils mirent en défaut les poursuites du roi de Perse.

(12) Ce dernier comprit enfin qu’il perdait son temps à les y chercher pendant l’hiver. Il incendia les arbres fruitiers, plaça des garnisons dans tous les forts du pays qu’il avait pris par ses armes ou s’était fait livrer par ses intrigues, et revint avec toutes ses forces tomber sur Artogérasse, qu’il emporta et brûla après quelques alternatives de combats qui achevèrent d’épuiser la garnison. La femme d’Arsace et ses trésors tombèrent alors en son pouvoir.

(13) Ces événements déterminèrent l’envoi d’une armée avec Arinthée pour chef, afin de secourir l’Arménie, au cas où les Perses y recommenceraient les hostilités.

(14) Cependant Sapor, dont l’astuce était sans égale, et qui savait très bien, quand il y avait intérêt pour lui, prendre des façons insinuantes, travaillait à circonvenir Papa par ses émissaires. Sous l’appât de son alliance, qu’il lui montrait en expectative, il le gourmandait avec une bienveillance hypocrite sur l’ascendant excessif qu’il laissait prendre à Cylace et à Arrabanne, dont il n’était, disait Sapor, que l’esclave sous une ombre de royauté. Le crédule prince donna tête baissée dans le piège que couvraient ces avances, fit mettre à mort ses deux ministres, et envoya leurs têtes à Sapor, en signe de sa soumission.

(15) Cette sanglante exécution fut bientôt divulguée de tous côtés. C’en était fait de l’Arménie, si les Perses, intimidés par l’approche d’Arinthée, n’eussent discontinué leurs entreprises. Ils se contentèrent donc d’envoyer une ambassade à l’empereur, pour lui demander, aux termes du traité conclu avec Jovien, de ne pas intervenir.

(16) Cette réclamation fut repoussée ; et Térence, avec douze légions, alla replacer Sauromace sur le trône d’Ibérie. Le prince expulsé arrivait au fleuve Cyrus, lorsque Aspacuras, qui était son cousin, vint le supplier de consentir à ce qu’ils régnassent concurremment en bonne intelligence, comme étant du même sang. Il appuyait sa proposition sur l’impossibilité pour lui, qui avait son fils Ultra en otage chez les Perses, de faire abandon de son droit et cause commune avec les Romains.

(17) L’empereur, sur cette ouverture, jugea qu’il était de la prudence de ne pas envenimer la querelle par une opposition de sa part, et acquiesça au partage de l’Ibérie. Le Cyrus, qui coule au milieu du pays, fut fixé comme ligne de démarcation réciproque. Sauromace régna sur les Lazis et le territoire limitrophe de l’Arménie ; Aspacuras, sur celui qui confine à l’Albanie et à la Perse.

(18) Sapor se récria sur ces procédés, qu’il qualifiait d’indignes ; sur l’intervention des Romains en Arménie, au mépris des traités ; sur l’avortement de ses négociations pour obtenir un redressement ; enfin sur le partage, ainsi fait à son insu, du royaume d’Ibérie. Considérant le pacte comme rompu, il fit appel aux nations voisines, et se préparait à entrer en campagne au printemps, jurant de détruire de fond en comble tout ce qui venait de se faire sans son aveu.

Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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