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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T2/6

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La Revue Blanche, 1901 (Vol.2 : Esterhazy, pp. 453–500).

CHAPITRE VI

SCHEURER-KESTNER

I. Le silence se fait à nouveau sur Dreyfus, 453. — Consignes plus sévères encore à l’ile du Diable, 455. — II. Henry décachète le courrier de Picquart, 457. — Lettre de Germain Ducasse, 457. — Henry fabrique la fausse lettre « Speranza », 458. — Rapports de Guénée contre Leblois, 459. — Le « grattage » du petit bleu, 460. — Nécrologie du marquis de Nettancourt, 465. — Entrevue de Luxembourg ; Cuers, 466. — Mort du turco Baschir, 467. — III. La fausse mission de Picquart dans l’Est et sur les Alpes, 468. — Picquart envoyé en Tunisie, 471. — IV. Testament de Picquart, 473. — V. Esterhazy modifie son écriture, 476. — Il cherche à renouer avec Schwarzkoppen, 477. — Nouvelles tentatives pour entrer au ministère de la Guerre, 479. — Lettres à Jules Roche et à Grenier au sujet d’Henry, 481. — Explication entre Billot et Jules Roche, 483. — Weil rompt avec Esterhazy, 484. — VI. Esterhazy s’entend avec Drumont pour une violente campagne de presse contre Billot ; articles de la Libre Parole, de l’Intransigeant et de l’Autorité, 485. — Menaces d’Esterhazy, 488. — VII. Ses embarras d’argent 490. — Christian Esterhazy, 491. — Escroqueries d’Esterhazy, 493. — Ses lettres à son cousin ; projets de mariage, 497. — Esterhazy associé d’une proxénète, 498. — VIII. Mathieu Dreyfus fait expertiser l’écriture du bordereau et celle de son frère, 500. — Crépieux-Jamin et Rougemont, 501. — IX. Scheurer Kestner se décide à élucider l’affaire Dreyfus, 504. — Ses premières recherches, 505. — Conversation avec Bertin-Mourot, 509. — Lettre de Hohenlohe à Théodore Schlumberger, 510. — Teysonnières chez Scheurer, 512. — Billot entretient Scheurer de la fausse lettre de Panizzardi, 514. — X. Lettre menaçante d’Henry à Picquart, 518. — Inquiétudes de Picquart ; sa réponse, 519. — XI. Confidence de Picquart à Leblois, 520. — Hésitations de Picquart ; ses instructions finales à son avocat, 523. — XII. Embarras de Leblois, 524. — Il rencontre Scheurer-Kestner, 525. — Il lui fait part de ce qu’il a appris de Picquart, 526. — Scheurer, le 14 juillet, se déclare convaincu de l’innocence de Dreyfus, 527. — J’avertis Mme Dreyfus, 528. — Scheurer et Lucie Faure, 530. — XIII. Alerte causée à l’île du Diable par une goélette égarée, 531. — Dreyfus transféré dans une nouvelle case, 533. — Régime tous les jours plus rigoureux, 534. — XIV. Scheurer en Alsace, 536. — Embarras de Leblois, 537. — Ma correspondance avec Scheurer, 538. — XV. Perplexité de Billot, 539. — Esterhazy en non activité, 540. — XVI. Voyage de Félix Faure en Russie, 541. — Les fêtes de l’alliance, 542. — XVII. Nouvelle entrevue de Scheurer avec Bertin, 543. — XVIII. Mon entrevue avec Darlan, à Vichy, 547. — XIX. Ma visite chez Lebon, 548. — Lebon me révèle qu’il a fait mettre Dreyfus aux fers, 550. — XX. Inquiétudes et embarras de Scheurer, 552. — La légende de l’homme de paille ; article de la Croix, 555. — Le contrôleur général Martinie chez Hadamard, 557. — Billot renvoie Bertin chez Scheurer, 558.



I

Méline, de très bonne foi, crut l’affaire finie, parce qu’il croyait Dreyfus coupable. Il avait suffi, pour faire évanouir le spectre, de marcher sur lui.

Son garde des Sceaux, Darlan, eût voulu ouvrir une enquête sur les accusations portées à la tribune par Castelin ; surtout, poursuivre Bernard Lazare pour avoir, dans sa brochure, divulgué des documents secrets. La loi, dont il était le gardien, lui en faisait un devoir.

Le jeune écrivain l’y avait provoqué par une lettre publique. Méline observa que ce serait le recommencement scandaleux, au grand jour, du procès de 1894[1].

La visite de Forzinetti à Rochefort et à Jaurès avait été dénoncée au général Saussier ; le gouverneur de Paris y vit un manquement à la discipline, refusa de recevoir les explications du commandant du Cherche-Midi, lui demanda sa démission. Forzinetti la donna[2] ; mais Billot, sans l’accepter ni la refuser, maintint le vieux soldat à son poste. L’incident eût fait du bruit, et le bruit ne fait pas de bien.

La sagesse commandait de faire le silence sur l’importune tragédie. Ce fut le sentiment de la Chambre comme de Méline. Le Comité des pétitions vota l’ordre du jour sur la requête de Mme Dreyfus. Le rapporteur[3] invoquait le respect de la chose jugée, « considération qui domine tout », la solennelle affirmation de Billot que Dreyfus a été régulièrement condamné[4] et les paroles du président Brisson flétrissant les traîtres.

La presse elle-même se tut. Rochefort, au lendemain de l’interpellation de Castelin, avait publié un inquiétant article. Il avait reproché à Billot, « l’un des plus notables battus de la guerre de 1870 », d’avoir osé dire « que l’honneur de l’armée est au-dessus de toute suspicion », « ce qui est une sottise », et « d’avoir rendu tout à fait obscure une question qui n’a jamais été très claire[5] ». On le fit rentrer dans le rang ; Drumont donna pour consigne de ne plus prononcer le nom du traître[6].

À l’île du Diable, Lebon fit redoubler de précautions. Dreyfus était maintenant aux mains de Deniel. Le nombre des surveillants fut porté de cinq à dix[7]. Après avoir suspendu entièrement « pendant quelques semaines[8] » la correspondance du condamné, le ministre trouva lui-même « que ce traitement était trop rigoureux » ; mais, alléguant la lettre à l’encre sympathique, il ordonna que les lettres du condamné et celles des siens ne seraient plus transmises qu’en copie[9] ; cette douceur, voir l’écriture de l’être cher, la tenir en mains, fut retirée à ces malheureux. Les envois de livres que sa femme lui faisait tous les trois mois furent suspendus ; désormais, il devra faire directement ses commandes ; mais les deux premières ne lui parvinrent qu’au bout de plusieurs mois et il ne fut jamais répondu à la troisième, « de sorte qu’il dut vivre sur le fonds qu’il s’était créé précédemment[10] ». Ainsi, après avoir privé son corps de tout exercice, dans l’étroite enceinte de la nouvelle palissade, et ses yeux de la vue de la mer, on privait son intelligence de tout aliment vivifiant. La bête avait refusé de mourir ; on cherchait à tuer l’âme.

II

Henry avait un grave défaut : il n’avait jamais assez vaincu.

Dreyfus renfoncé dans son tombeau, Esterhazy sauvé, Picquart en disgrâce, Billot intimidé ou trompé, et lui-même, enfin, à la tête du service des Renseignements, sous la direction nominale de Gonse[11], de tels succès eussent contenté tout autre. Cependant, il resta soucieux, interrogeant l’avenir. Il connaissait trop bien le passé.

Prévoyant de futures batailles, il s’y prépare. Et, pour que ces combats soient de nouvelles victoires, il fabrique de nouveaux faux.

Dreyfus avait son compte, pour la seconde fois ; il s’agissait maintenant de déshonorer Picquart, dans les dossiers.

Picquart, en quittant Paris le 16 novembre, avait prescrit à Gribelin de lui faire parvenir son courrier[12]. Gribelin le remit à Henry, qui le décachetait par les procédés du cabinet noir[13] ; il prenait copie des lettres qui lui paraissaient intéressantes, puis refermait le pli sans qu’il y parût.

L’une de ces lettres, datée du 27 novembre[14] et écrite moitié en français, moitié en espagnol[15], émanait d’un ancien soldat, Germain Ducasse, qui avait servi autrefois sous les ordres de Picquart[16]. Celui-ci l’avait employé, par la suite, à de menues besognes, sous le nom de Durand, au bureau des Renseignements[17], et l’avait placé comme secrétaire chez une vieille amie, la comtesse Blanche de Comminges[18]. Ducasse professait pour Picquart, qui l’aimait beaucoup[19], un grand dévouement. Il avait, par malheur, la manie des surnoms baroques, des désignations mystérieuses. Henry tomba en arrêt devant le passage suivant :

Le grand œuvre est accompli ; Cagliostro est redevenu Robert Houdin… Le demi-dieu demande tous les jours à la comtesse quand il pourra voir le bon Dieu… — Signé : J.[20].


Le « grand œuvre », c’était le ramonage des cheminées dans la maison truquée de la rue de Lille, en face de l’ambassade d’Allemagne. Desvernine (que Ducasse appelait Gagliostro) avait si habilement placé les phonographes dans les cheminées que les ramoneurs ne s’en étaient pas aperçus ; dès lors, son rôle était fini ; il redevenait simple commissaire spécial (Robert Houdin). Ducasse, qui avait été mêlé à l’affaire, informait Picquart de ce résultat, Le « demi-dieu » était le capitaine de Lallemand, officier d’ordonnance du général des Garets, qui fréquentait chez la comtesse de Comminges. De passage à Paris, il regrettait de n’y pas trouver son ami Picquart, le « bon Dieu »[21].

Cette lettre eût étonné tout autre qu’Henry. Peut-être s’en amusa-t-il seulement. Le certain, c’est que, l’ayant fait copier avant de la réexpédier[22], il en employa la phraséologie pour la confection d’un nouveau faux. C’est le procédé classique, qui lui était familier. Le 15 décembre[23], il porta le document à Gonse : c’était une lettre adressée « au lieutenant-colonel Georges Picquart ; » il l’avait ouverte, parce qu’il avait pensé qu’elle venait d’un espion[24] ; il en ressortait que son ancien chef était au service du Syndicat des Juifs. La signataire « Speranza » écrivait dans le style des faussaires ordinaires d’Henry[25] :

Paris, minuit 35. — Je sors de la maison ; nos amis sont dans la consternation ; votre malheureux départ a tout dérangé. Hâtez votre retour ici, hâtez-le vite… vite ! Le moment des fêtes étant très favorable pour la cause, nous comptons sur vous pour le 20. Elle est prête, mais elle ne peut et ne veut agir qu’après vous avoir causé. Le demi-dieu ayant parlé, on agira[26].

Sur l’enveloppe : « Pressée, faire suivre. »

Le faux était stupide ; il eût été plus stupide encore d’envoyer à Picquart la lettre recachetée[27]. Henry s’en garda bien, ce qui suffit à prouver qu’il ne s’était pas mépris sur la pensée de Ducasse. Mais il classa dans le dossier de Picquart, qu’il commençait à nourrir, la copie de la lettre de Ducasse et cette lettre de « Speranza », avec l’enveloppe, pour les en sortir au bon moment.

Il y avait précédemment inséré le rapport de Guénée sur les manœuvres de Picquart et un second rapport du même, plus récent[28]. Guénée y nommait enfin « le vieil ami » qui avait conseillé le colonel ; c’était l’avocat Louis Leblois, « fils d’un ancien pasteur ; il va fréquemment, avec sa femme, en Allemagne, à Strasbourg ; dans le quartier, on l’a surnommé l’Allemand… C’est un homme aigri, haineux, ergotant sur tout, à la figure de chafouin, au regard oblique et méchant, qui s’occupe de spiritisme et qui, s’il n’était pas fortuné, serait un ennemi de la société[29]. »

Guénée tenait à garder son gagne-pain ; Henry eut moins de succès avec Tomps.

Déjà, avant le départ de Picquart, il avait essayé de lui faire entendre qu’on lui saurait gré de désigner le chef du service comme l’auteur de la publication du bordereau par le Matin. Picquart parti, Henry pressa Tomps de pousser son enquête[30]. L’agent rapporta bientôt que le fac-similé provenait d’un expert, sur quoi Henry et ses acolytes le malmenèrent[31]. L’archiviste le bouscule ; Lauth l’accuse « de subir une influence » ; Henry repousse son rapport : « Je n’ai pas besoin de lire ce papier ; je sais ce qu’il y a dedans[32]. »

Il y avait, « là dedans », la vérité ; il voulait autre chose.

Gribelin, par ordre d’Henry, se rendit alors chez l’informateur de Tomps, lui fit des promesses ; mais ce malheureux lui-même refusa de faire un mensonge. Comme Lauth avait menacé de renvoyer Tomps, l’agent riposta qu’il était prêt à partir, « mais la tête haute, après avoir défendu son honneur de fonctionnaire ». Henry battit en retraite[33].

Dans l’intervalle, il avait procédé à une opération plus importante.

Picquart lui avait remis le petit bleu. On a vu qu’Henry, dans une occasion précédente, avait gratté sur une lettre de Schwarzkoppen un nom qui l’inquiétait et qu’il l’avait remplacé par l’initiale de Dreyfus[34]. Il appliqua ce procédé, en le perfectionnant, à l’adresse du petit bleu. Il y gratta le nom du commandant Esterhazy, toutes les lettres et tous les intervalles des lettres ; et il commença à gratter « le chiffre 7 du 27 rue de la Bienfaisance » ; puis il rétablit ces mêmes lettres, à demi effacées ou altérées par cette opération, toutefois en les empâtant, sans les lier les unes aux autres et d’une écriture qui diffère de celle du texte[35]. Ainsi, le jour où on regardera de près le petit bleu, il apparaîtra que la carte-télégramme était destinée à une personne autre qu’Esterhazy, mais demeurant dans la même rue, et que Picquart a effacé son nom pour y substituer celui de l’ami d’Henry[36]. « Schwarzkoppen n’aurait pas été assez bête » pour confier à la poste une carte aussi compromettante, « où, lui-même, il aurait nommé son espion[37] » !

Henry porta ensuite, sans mot dire, la pièce à Gonse, qui l’enferma dans son armoire[38].

Il avait le génie du faux, mais, par malheur, tantôt par ignorance, tantôt parce qu’il mettait trop de hâte à réaliser ses rapides pensées, il compromettait par des négligences matérielles les plus étonnantes conceptions de son fertile esprit.

Ainsi, quand il eut gratté l’adresse du petit bleu, il oublia de détruire les clichés et les épreuves photographiques que Picquart en avait fait prendre par Lauth[39].

Ces clichés et ces épreuves montrent déjà une surcharge qui n’est qu’une retouche[40] ; mais ils ne portent trace d’aucun grattage.

Et, encore, il se trompa de bouteille à encre. Le texte et l’adresse du petit bleu avaient été écrits, en effet, avec de l’encre à base de noix de galle, et cette encre se retrouve non seulement dans les parties intactes du petit bleu, mais même dans la pâte du papier, aux endroits où il a été gratté[41]. Or, Henry effectua ses surcharges avec une encre différente, plus noire[42], à base de campêche[43], l’encre même dont Lauth se servait pour ses retouches photographiques[44].

De sorte que l’adresse du petit bleu, regardée à la loupe, diffame Picquart, mais qu’examinée par un chimiste, elle condamne Henry.

Une activité infatigable, la fièvre, une terreur secrète le dévoraient. Quoi qu’il fît, il ne se sentait pas en sûreté. Les remparts de faux qu’il avait construits lui semblaient toujours trop bas ; il y ajoutait sans cesse. Le beau-père d’Esterhazy, le marquis de Nettancourt, étant mort le 4 janvier 1897, Henry découpa dans l’Éclair du lendemain la notice nécrologique du vieux gentilhomme[45] et, l’ayant datée, au crayon rouge, du 5 janvier 1896[46], il la classa en tête du dossier d’Esterhazy que Picquart avait remis à Gonse[47].

Picquart a toujours affirmé qu’il n’a connu Esterhazy que par le petit bleu[48], au printemps de 1896. Ouvrez maintenant le dossier ; vous y trouvez d’abord la découpure du journal, antidatée d’un an, mais qui songera à vérifier ? Donc, dès janvier 1896, Picquart guettait l’ami d’Henry dans la pensée de le substituer à Dreyfus ; il s’est trahi lui-même en recueillant cette nécrologie ; son mensonge est démontré. Et c’est un indice de plus que, sur l’adresse du petit bleu, c’est Picquart qui a gratté le nom du véritable destinataire et l’a frauduleusement remplacé par celui d’Esterhazy[49] !

Dans ce même mois de janvier, Henry envoya Lauth et Junck à Luxembourg pour s’y rencontrer avec Cuers. L’entrevue avait été préparée par Picquart[50]. Il eût été imprudent de la contremander. Mais Henry affecta de ne pas s’y rendre lui-même[51].

Les deux officiers rapportèrent[52] que Cuers avait cherché encore à les « apitoyer sur son sort » ; le major Dame lui a montré récemment une lettre menaçante de Lajoux ; cependant, il refuse toujours d’entrer au service français. Lauth et Junck l’ont invité (bien qu’ils le tiennent pour un provocateur) à s’établir à Paris ou en pays neutre ; il n’a rien voulu entendre[53] ; il a confirmé, d’ailleurs, son récit de Bâle, sans y rien ajouter. Plus tard, « à son heure, il prouvera qu’il est sincère ».

Telle fut la version officielle de Lauth.

Le hasard lui-même se fit le complice d’Henry.

Il y avait, comme huissier, au bureau des Renseignements, un vieux turco du nom de Baschir, qui avait servi d’ordonnance à Sandherr. Il savait bien des choses. Esterhazy prétend que l’Arabe le vit souvent entrer chez Henry[54]. Un matin, on trouva Baschir mort dans son lit, asphyxié par le gaz. On n’expliqua pas comment le robinet du bec de gaz avait été ouvert.

III

Gonse, de son côté, ne restait pas inactif. Il promenait Picquart d’un bout de la France à l’autre, exécutant ainsi le plan qui avait été conçu par Billot et concerté avec Boisdeffre.

Picquart était parti le 16 novembre pour sa fausse mission. Il visita, d’abord, le 6e corps et adressa, le 17 et le 18, deux rapports à Gonse. Celui-ci l’en remercia, le 19 : « Vos renseignements nous ont bien intéressés. Tenez-nous au courant de tout ce qui peut se présenter dans votre voyage[55]. » Il lui recommande, au nom du ministre, « de continuer, sans interrompre, sa tournée et de ne pas se presser pour bien voir les choses ». Le commandant du 7e corps a déjà été prévenu ; « les deux régions ne vont pas l’une sans l’autre ».

Comme Picquart était parti précipitamment, il n’avait emporté qu’une valise ; il demanda à Gonse l’autorisation de repasser par Paris avant de se rendre de Châlons à Besançon. Cette simple requête produisit une panique au bureau. Coup sur coup, Gonse lui télégraphia « de ne pas bouger avant d’avoir reçu une nouvelle lettre[56] ». La lettre, bien que toujours très affectueuse, fut catégorique. Gonse avait référé à Boisdeffre et à Billot, et « le ministre prescrivait à Picquart de continuer, sans revenir à Paris, sa tournée au 7e corps ». Au surplus, dès qu’il aura terminé « cette visite détaillée », il devra, « sans désemparer, examiner les 14e et 15e régions ». Là, tout est à créer. Les Alpes après l’Est. « Dussiez-vous ne rentrer que dans cinq ou six semaines, il faut absolument que le travail soit fait ; c’est l’ordre formel du ministre[57]. »

Cette fois, Picquart comprit ; mais il fit semblant de ne pas comprendre. Il envoya, de chacune de ses nouvelles stations, des rapports circonstanciés à Gonse ; et, régulièrement, Gonse lui répondait, recommandant, avec une même sollicitude, la discrétion et une « sage » lenteur. « Ne vous pressez pas… Prenez tout le temps nécessaire… Voyez tout… Après la visite à un corps d’armée, prenez du repos… Finissez tout au 14e avant de passer au 15e ; vous y aurez beaucoup à faire[58]. » Picquart ayant été souffrant à Lyon, Gonse espère « qu’il se remettra assez vite[59] ». Il l’avait prié d’abord[60] de n’écrire que tous les deux ou trois jours ; à la réflexion, il parut plus prudent de l’obliger à une lettre quotidienne. Ainsi, on ne perdra jamais sa trace. Gonse transmet ce contre-ordre en précisant que « le ministre et le chef d’État-Major général désirent avoir plus fréquemment de ses nouvelles[61] ». Jamais les grands chefs ne s’étaient tant intéressés à un jeune officier. Ses rapports sur sa mission (dont il rougissait[62] devant les commandants des 14e et 15e corps) étaient trouvés excellents, donnaient toute satisfaction ; il faisait de bonne besogne. Pour que la comédie fût parfaite, Gonse chiffrait, çà et là, des phrases insignifiantes[63].

Henry lui écrivit aussi, mais cacha sa fourberie plus profondément, sous de la franchise :

Ainsi que je vous l’ai dit plusieurs fois avant votre départ, je suis fixé personnellement sur toutes les histoires en question, et j’ai les preuves les plus convaincantes sur ce que vous savez. Mais je ne veux rien dire et ne pourrai parler (ou agir si c’était nécessaire) qu’une fois en retraite, si le bon Dieu me prête vie. C’est-à-dire une fois libre de mon individu, alors que je ne serai plus soumis aux règles de la discipline.

J’estime trop mes chefs et j’aime trop mon métier pour jamais déroger aux principes qui font sa force et sont sa raison d’être.

Je sens comme vous le malaise dont vous parlez, mais je dois vous dire franchement et d’homme à homme que, si vous aviez voulu m’écouter le jour où vous m’avez dit que « je parlais d’or », il y a longtemps que ledit malaise se serait dissipé. Actuellement, je n’y puis plus rien et je le regrette profondément[64].

Lorsque Gonse eut sûrement conduit Picquart de Châlons à Besançon, de Dijon à Grenoble et de Chambéry à Briançon, il le prévint, « confidentiellement », que le ministre allait se rendre à Nice et comptait l’y voir[65], Quelques jours après[66], Billot décida que ce serait à Marseille, où Picquart était invité à se rendre d’urgence. Picquart accourt et, le 28 décembre, il y reçoit, au débotté, cette flatteuse communication de Gonse[67] : « le ministre vient de me dire qu’il donnait à votre mission une ampleur nouvelle ; il vous charge d’aller organiser le service des Renseignements dans l’Algérie et dans la Tunisie. » Le général La Rocque, à Constantine, et le général Leclerc, à Tunis, sont déjà prévenus. Ordre de s’embarquer sur le bateau du lendemain[68].

Mais Constantine est encore trop près ; Picquart y est à peine arrivé que Gonse lui prescrit de partir « pour la Régence, où il va trouver un travail de longue haleine qui demandera beaucoup de tact et la plus grande discrétion, en raison du voisinage ». Et, comme les insignes de L’État-Major que Picquart porte encore seraient de nature à éveiller l’attention des agents secrets (de l’Italie), le ministre, qui pense à tout, l’a affecté « provisoirement au 4e régiment de tirailleurs ». Il pourra « circuler partout et librement » sous cette tenue nouvelle, dont il n’aura pas, d’ailleurs, à supporter la dépense : « Il va de soi que vous toucherez l’indemnité de changement de tenue. » Et Gonse, plus affectueux que jamais, lui souhaite « bonne santé pour son beau voyage[69] ».

Cette question d’argent tient une grande place dans les lettres de Gonse[70]. Le colonel sera couvert de tous ses frais ; ses chevaux lui seront directement expédiés ; le ministre lui-même a décidé de porter son indemnité journalière de dix à vingt francs[71] ; il aura en plus une indemnité spéciale de mille francs[72] ; « si les mouvements qu’il va faire entraînent des frais nouveaux et imprévus », il ne doit pas hésiter à le faire savoir[73]. Il ne s’agit, bien entendu, que de rendre sa mission aussi agréable qu’importante, car il n’en est pas que Billot suive avec plus d’attention[74]. Le ministre va lui faire envoyer des directives nouvelles ; il lui recommande de ne pas faire connaître sa présence en Tunisie[75] ; « cette partie capitale de sa mission doit être absolument secrète et inaperçue pour l’extérieur[76]. «

Henry, de même, fait montre d’une grande sollicitude. Picquart avait laissé à Paris un cheval, « un vieux camarade, un compagnon d’armes qu’il eût été désolé de savoir en de mauvaises mains » ; Henry assure à l’animal « de bons Invalides[77] » ; il espère, d’ailleurs, que le colonel reviendra bientôt.

Picquart ne fut pas dupe de Gonse, mais il fit mine de l’être. Il continua donc à écrire au général des lettres d’une amicale déférence ; et il remercia Henry, mais en toute sincérité ; « il a gardé le meilleur souvenir de tous ses subordonnés, officiers de choix, et il est fier de les avoir eus sous ses ordres[78] ». Il confia d’autre part ses craintes au général Millet, qui, naguère, l’avait fait entrer au bureau des Renseignements. Millet lui répondit de se rassurer, « mais qu’il avait probablement cessé de plaire[79] ». C’était bien la disgrâce.

Comme le mensonge de sa mission lui pesait, il demanda à rentrer franchement dans la troupe[80]. Billot s’y refusa : c’eût été convenir que Picquart était frappé, éloigné, pour avoir commis quelque faute. Gonse équivoqua : d’une part, « les intentions du ministre sont toujours les mêmes au sujet d’une mission qui est de toute confiance » ; d’autre part, « sa mission une fois terminée, Picquart n’aura qu’à se consacrer complètement au service de troupe ». Il ajouta, non sans ironie : « En dehors de la satisfaction que vous aurez à servir dans un régiment d’Afrique, vous êtes certain de travailler pour votre avenir, car vous savez que les campagnes font toujours bien sur les notes d’un officier[81]. »

IV

Tant d’hypocrisie et d’astuce fit souffrir Picquart, non seulement pour lui, mais pour cette armée, livrée à de tels chefs. Pourtant, il restait dans le rang, pris entre deux craintes : celle de briser sa carrière par une protestation qui serait tardive et vaine ; celle de se salir à ses propres yeux par un silence qui, à la longue, deviendrait de la complicité.

Désabusé, il voyait toute la triste complexité de son cas. Des hauteurs où le destin propice l’avait élevé, quand il avait découvert l’erreur judiciaire, il a glissé peu à peu, sur une pente rapide ; ses chefs l’ont joué, soldat discipliné et parfois candide ; il s’en rend compte. C’est l’évidence que ces ruses, cette peur qu’on a de lui, n’ajoutent pas seulement au crime : elles en sont l’aveu. Cependant, le crime triomphe. Et lui, qui eût pu être le justicier, le voici, humilié, désarmé, dans un coin perdu d’Afrique ! Et peut-il même se plaindre, quand l’autre est là-bas ?

Sa pensée subtile cherchait à tout concilier, ses deux devoirs, le militaire et le moral, ses deux intérêts, d’honnête homme et de soldat. Il avait espéré une crise ministérielle. Il parlerait, ce jour-là, à un autre ministre, plus loyal, moins timoré, à quelque Cavaignac, pourchasseur breveté d’abus et défenseur patenté de la vertu. Il pensa aussi soit à donner sa démission, soit à prendre sa retraite, — dans trois ans, — après vingt-cinq ans de service, et il se renseigna à cet effet. Puis, comme il aimait encore son métier et qu’il était sans fortune, il écarta ces combinaisons et imagina de demander à quitter l’armée de terre pour l’infanterie de marine ; ce changement d’arme opéré, il s’ouvrirait à son nouveau chef, qui, peut-être, aurait le courage d’avoir une conscience, n’étant pas le prisonnier d’un État-Major lui-même prisonnier du passé. Il écrivit, confidentiellement, à son ami, le lieutenant-colonel Mercier-Milon, de lui chercher un permutant.

Idée ingénieuse, mais dans combien de temps la pourra-t-il réaliser ? Et, s’il meurt d’ici là, que deviendra l’autre, déshonoré à jamais ? et sa propre mémoire ?

Il a dit à Gonse qu’il n’emportera pas ce secret dans la tombe ; le secret, du moins, sortira de sa tombe ; ce que le vivant a tû, le mort le révélera.

Il ajouta, de Sousse, le 2 avril, un long codicille à son testament[82]. Il y racontait le hasard qui l’avait mis sur la piste du traître ; l’infamie du personnage et son audace, puisque, récemment encore, Esterhazy a essayé d’entrer au ministère de la Guerre, « par le moyen de son ami Weil, peut-être son complice », et par l’influence du général Saussier ; — comment cette découverte le mena à une autre, plus tragique encore ; que Dreyfus a été condamné pour le crime d’un autre, injustement et illégalement, sur des pièces secrètes qui, depuis, ont été peut-être détruites ; — comment Boisdeffre a « retourné » Billot qui, d’abord, avait admis les preuves dont Picquart l’avait saisi ; — enfin, comment il a été envoyé en Afrique, « dans l’intention évidente de l’éloigner du service des Renseignements[83] ». Il enferma ce récit dans un pli scellé sur lequel il inscrivit ces lignes :

En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République, qui seul devra en prendre connaissance.

G. Picquart,
Lieutenant-colonel au 4e tirailleurs.


V

Gonse, en récompense de ses services, avait été porté au tableau d’avancement pour le grade de divisionnaire[84]. Henry eût joui enfin de sa victoire, n’étaient les ennuis que lui causait Esterhazy.

Celui-ci n’avait pas été très long à se remettre de sa dernière alerte. Au contraire, son impudence redoubla. Il ne prit guère qu’une précaution, celle de modifier son écriture, désormais connue par la publication du fac-similé du bordereau[85]. Mais sa fougue l’emportait et son graphisme redevenait naturel.

Gonse avait demandé à Desvernine s’il pensait, en continuant à surveiller Esterhazy, pouvoir arriver à quelque résultat[86]. L’agent n’y voyant pas d’impossibilité, Gonse l’invita à poursuivre son enquête, avec prudence et discrétion, et à le tenir au courant. Mais la surveillance ne donna rien[87].

Cependant Esterhazy eut, vers cette époque, une entrevue avec Schwarzkoppen[88]. Picquart parti et remplacé par Henry, il avait pensé à reprendre, en pleine sécurité, son métier interrompu par la découverte du petit bleu. Mais l’attaché allemand le reçut par ces mots : « C’est vous l’auteur du bordereau. » Il avait, en effet, reconnu sur le fac-similé du Matin, l’écriture de son correspondant et compris l’épouvantable drame[89]. Ainsi, en s’abouchant avec Esterhazy, il n’avait pas seulement manqué à la parole qui avait été donnée que les attachés allemands s’abstiendraient désormais, à Paris, de toute tentative d’espionnage, mais il avait causé la plus tragique des catastrophes. Schwarzkoppen en éprouva un violent remords. S’il n’osa pas se confesser à l’ambassadeur, dont il craignait les justes reproches, il se fût fait horreur en reprenant des relations avec le misérable qui, tranquillement, laissait un innocent expier son crime.

Esterhazy ne broncha pas : « Donnez-moi par écrit, dit-il à Schwarzkoppen, que vous avez eu des rapports avec Dreyfus et je vous fournirai désormais des renseignements importants et toujours exacts. — Vous êtes, lui cria l’Allemand, la plus grande canaille qui ait jamais existé ! » Et il le chassa[90].

Frustré dans son espérance et pressé d’argent, Esterhazy se retourna une fois encore vers Weil, et, comme les mendiants des Sierras espagnoles, l’escopette au poing, il menaça. « Je remettrai à Drumont, écrit-il, une note où seront rapportés tous vos efforts contre les lâchetés, les abandons de ceux qui auraient pu me sauver ; il sait tout ce que j’ai fait et saura me venger[91]. » Weil n’eut garde de montrer cette lettre, mais il réussit à émouvoir à la fois l’abbé Seigneur et le grand-rabbin, et récolta une dizaine de mille francs[92]. Il les versa directement aux créanciers d’Esterhazy et exigea des reçus, « afin de pouvoir, le cas échéant, établir, preuves en mains, ce que les Juifs avaient fait pour lui ». Esterhazy eût préféré garder l’argent.

À Rouen, à son régiment qu’il avait rejoint, ses affaires allaient mal.

Pendant longtemps, malgré sa vie déréglée, ses dettes et tant de désordres, ses notes militaires avaient été excellentes. En 1895, il était désigné par son chef de corps comme un « officier des plus distingués, servant avec un dévouement absolu et pouvant aspirer aux grades les plus élevés de la hiérarchie par son savoir, son expérience, l’énergie de son caractère et l’élévation de ses sentiments… À pousser avant que l’âge ne soit un obstacle[93] ». Le général de brigade, le général de division, le commandant du corps d’armée avaient repris ces notes en les amplifiant : « Excellent chef de bataillon, dont la manière d’être et de servir ne laisse rien à désirer[94]… Officier de grand mérite et d’avenir[95]… » Par trois fois, il avait été présenté pour officier de la Légion d’honneur et lieutenant-colonel. Et encore, en 1896 : « Conduite très bonne. Moralité bonne, caractère froid, très énergique[96]… » Mais brusquement, à l’inspection de cette même année, le général Guerrier s’était aperçu que cet officier, jusqu’alors apprécié par lui-même avec tant de faveur[97], avait inscrit sur ses états de service une fausse citation à l’ordre du jour de l’armée[98] ; il en avait rendu compte, et la citation avait été rayée[99]. L’incident avait fait scandale. Puis, des rumeurs circulèrent ; la disgrâce, dès qu’elle menace, délie les langues. Enfin, le colonel Abria, quand il vit la photographie du bordereau, avait été frappé de l’étonnante ressemblance entre cette écriture et celle du commandant. Il n’avait pas osé conclure, mais les communications de Picquart lui revinrent à l’esprit[100].

Esterhazy, respirant mal dans cette atmosphère de défiance, redoubla alors d’efforts pour entrer au ministère de la Guerre. Il suivait ses idées. Trois jours après l’interpellation de Castelin, onze jours après la publication du Matin, il harcèle de nouveau Montebello et Jules Roche pour qu’ils l’imposent, étant membres de la Commission de l’armée, au ministre récalcitrant[101]. Billot, évasif, ajourna sa réponse après le vote du budget. Esterhazy ne se payait pas de cette monnaie[102].

Henry, jusqu’à sa victoire sur Picquart, inquiet terriblement pour lui-même et dans une situation subalterne, n’était pas de ces puissants dont le concours peut servir un solliciteur. Mais, vainqueur maintenant, chef effectif du service des Renseignements et maître des secrets de Boisdeffre et de Gonse, il n’a apparemment qu’un mot à dire pour que la requête de son ami soit entendue. Faire entrer Esterhazy à L’État-Major ne saurait être plus difficile que d’en faire partir Picquart. Et comment s’y refuserait-il ?

Cette exigence d’Esterhazy parut à Henry le comble de la folie. Quoi ! il ne suffit pas à Esterhazy d’avoir été sauvé par lui, et au prix de quels dangers ! Billot, s’il a été dupe de la fausse lettre Panizzardi, n’en tient pas moins Esterhazy pour un forban. Et Henry viendrait l’appuyer de son influence, attirant sur soi de redoutables soupçons ! Même Boisdeffre, auréolé de l’alliance russe, au comble de la faveur, ne l’oserait pas !

Henry, cependant, ne repoussa point la demande d’Esterhazy, parce qu’il avait peur de lui, et il lui promit d’agir sur Boisdeffre, qui déciderait Billot. Mais il n’en fit rien ou, sans doute, mieux encore, appela l’attention de Boisdeffre et de Gonse sur le danger qu’il y aurait, non pas même à introduire Esterhazy au ministère, mais à le recommander à Billot et à risquer un irrémédiable éclat. Que ferait Picquart s’il en était informé ?

Esterhazy, d’autre part, n’était pas homme à se laisser berner. Ayant eu l’audace d’aller voir, au ministère, Thévenet, l’un des officiers d’ordonnance de Billot, il fut reçu « fraîchement », et en coup de vent ». Il en fut ulcéré : « S’il arrive un jour à ces gens-là tout ce que je leur souhaite. Dieu leur réserve plus tard quelques moments désagréables » ; et il appelle de tous ses vœux « une bonne révolution sanglante, qui mènera au césarisme[103] ». Puis, s’étant informé, il ne fut pas long à deviner le double jeu d’Henry, lui promettant son concours, mais le desservant ou se terrant ; et, parce qu’il était incapable de toute contrainte, il ne se contenta pas de le menacer directement de sa colère, mais il le dénonça à ses amis comme l’un de ceux qui l’empêchaient, méchamment, d’obtenir satisfaction. Il se plaignit, notamment, au fils de son ancien chef, Gaston Grenier, qui lui portait encore intérêt ; ayant rencontré Henry, Grenier lui fit des reproches ; Henry protesta vivement, affirma que, bien au contraire, il aidait Esterhazy « de tout son pouvoir », promit qu’il l’aiderait encore « de tout cœur » et pria instamment Grenier de le lui répéter[104]. Grenier, le soir même, répéta les propos à Esterhazy, l’accusant « d’avoir l’esprit chagrin » et d’avoir méconnu l’amitié d’Henry. « Eh bien ! il ne manquerait plus que cela, par exemple, qu’Henry ne fût pas gentil pour moi[105] » !

Mais Henry continua à n’être « gentil » qu’en paroles et, quand Billot, hésitant toujours à dire à ses solliciteurs le fond de sa pensée, allégua, pour expliquer son refus obstiné, que leur client était criblé de dettes, avait une maîtresse et menait une vie de débauches, Esterhazy éclata en cris de rage contre l’ami qui, certainement, avait suggéré une telle réponse :

 J’ai tout lieu de supposer, écrit-il à Jules Roche, que cette ordure émane du service des Renseignements. Ce service, qui devrait renseigner sur ce qui se passe en Allemagne et qui laisse dépenser 200 millions par l’ennemi sans en trouver l’emploi, a, parmi ses hauts chefs, un chef de bataillon, officier de la Légion d’honneur (qui, par parenthèse, ne sait pas un mot d’allemand, d’italien ou d’anglais), qui emploie les fonds destinés à autre chose, à faire le métier de mouchard et à faire surveiller, par des agents louches de vingtième catégorie, ses camarades… On est terrifié de penser que la réputation, l’avenir, les intérêts des bons officiers sont à la merci des délations, sans appel, d’un homme dont l’abject métier devrait être, avant tout, sujet à défiance, d’un homme qui colle ses épaulettes d’officier sur la défroque d’un argousin, et on a le droit d’être écœuré et révolté quand, comme moi, on a obligé cet homme et qu’on sait aujourd’hui ce qu’il vaut.

Le commandant Henry, en effet, est mon débiteur depuis 1876 ; je lui ai prêté quelque argent qu’il ne m’a jamais rendu, qu’il me doit encore. Cela explique bien des choses[106].


Et de même, à Grenier, avec plus de violence encore et une menace plus caractérisée contre Henry, pour qu’elle lui soit rapportée :

Quand, pour me perdre et m’achever, le ministre de la Guerre abandonne l’officier, pour chercher dans ma vie privée, et écoute les calomnies intéressées d’un drôle quelconque en épaulettes, et vraisemblablement du sieur Henry, mon débiteur et mon obligé, j’avoue qu’il est hors de mes forces de supporter ce traitement. Si le ministre se refuse à m’entendre et à me mettre à même de lui prouver qu’il a été trompé et qu’il me cause, en acceptant toutes ces calomnies, un préjudice énorme, je dirai quelles accusations ont été portées contre moi, que j’ai demandé à être entendu et que je n’ai pu l’être. Je me demande sous quelle forme présenter cela, par la presse ou le livre[107] ?

Esterhazy avait fait valoir à Grenier, fils d’un général, le souvenir qu’il avait gardé de ce brave soldat, ses propres faits de guerre et ses notes brillantes. À Jules Roche, qui n’était qu’un civil, il déclara « sur l’honneur » qu’il n’avait point de dettes et que sa vie n’était point d’un débauché : il a, sans doute, une amie qui, « moyennant une modeste rétribution, veut bien de temps à autre dénouer sa ceinture » ; c’est que les médecins lui ont fait, dans l’intérêt de la santé de sa femme malade et nerveuse, certaines recommandations ; cependant, « il est un homme[108] ».

Grenier, bien que les propos d’Esterhazy contre l’armée l’eussent plus d’une fois inquiété[109], et Jules Roche, parce que le fait, pour un officier, d’avoir une maîtresse ne lui semblait pas un scandale inattendu et sans précédent, firent, successivement, une dernière démarche auprès de Billot. Celui-ci, au premier mot que lui dit d’abord Grenier, entra dans une violente colère et, jetant en l’air les dossiers qu’il avait sur sa table, bousculant les meubles : « Vous vous êtes donc tous entendus, cria-t-il, pour me faire rouler par cette canaille, par ce gredin, par ce bandit[110] ! » Puis, lorsqu’il reçut Jules Roche et que le député lui objecta le peu de valeur des raisons invoquées contre son client, Billot, comme s’il eût voulu se décharger d’un poids, montra un dossier qu’il avait près de lui et laissa deviner la vraie raison qui lui dictait son refus : « C’était la plus grave de toutes les suspicions qui pût frapper un Français[111]. »

Ni Grenier ni Jules Roche ne recommandèrent plus Esterhazy.

Vers cette même époque[112], Weil rompit avec lui. Il n’avait pas cherché à percer le mystère de la lettre anonyme où il était associé à Esterhazy comme le complice de Dreyfus ; en effet, il avait peur du bruit. Mais il avait vu récemment une photographie du bordereau et, de son propre aveu, il en avait reconnu l’écriture. Il a été, à son insu, l’ami d’un traître ; il ne veut pas le rester consciemment.

Seulement, il se tut. La loi n’ordonne la dénonciation qu’à ceux qui ont été témoins d’un crime[113]. Il n’a qu’une présomption, mais qui, pour lui, est une preuve. Légalement, il a le droit de se taire. Mais, moralement, quand un innocent est au bagne ?

Un homme dont le passé eût été intact aurait fait venir Esterhazy : « Vous êtes un traître ; en voici la preuve : vous allez, sur l’heure, quitter l’armée, la France ; une fois en sûreté, avouez, ou je vous dénonce. » Weil n’osa pas, redoutant moins la honte de dénoncer un ami que l’éclaboussure dont pourrait l’atteindre le rappel de ses propres défaillances.

Ainsi, les injustes soupçons qui, bientôt, vont coller à sa peau, c’est lui-même qui se les attache, — par peur du soupçon[114].

VI

Esterhazy s’était vanté d’avoir épargné « à Billot des attaques qui lui auraient été fort sensibles » ; il aurait aussi empêché un gros scandale où Saussier eût été convaincu « d’avoir fait payer par des grades de colonel et de général » les complaisances d’un mari[115]. Il se targue maintenant de déchaîner Drumont contre ces grands chefs ingrats. « Mes amis, écrit-il, ont commencé dans différents journaux, pour me venger de cette canaille de Billot, une campagne qui fait hurler la charogne. Ce vieux drôle ne se doute pas d’où cela part[116]. »

Il précise quelques jours après[117] :

Pour mon cochon (Billot), j’ai prié Drumont de le faire attaquer par tous les bouts, sans repos ni trêve. Il a été parfait. Paul de Cassagnac a été aussi très bien ; et, grâce à Drumont qui fait marcher, non seulement sa feuille, mais d’autres — entre autres l’Intransigeant, — la crapule n’a plus de répit. Quelques échantillons amusants ci-joints.

Drumont m’a dit : « Je vous promets que nous aurons sa peau… » Ceci n’est qu’un léger prélude. On va lui sortir son rôle dans l’Est, son lâchage de Cremer sur les champs de bataille ; mais tout cela, en le distillant, amoroso.

Drumont projette même une petite brochure : l’Armée de la décadence, à tirer à 6.000 exemplaires, 3.000 à vendre et 3.000 à distribuer gratis. Parlement, presse, régiments.

Je suis corps et âme dévoué à mes amis, mais je ne pardonne jamais à ceux qui m’ont fait du mal ; ce misérable vieillard m’en faisant énormément, je me venge et je me vengerai, tant qu’il vivra.

Pour Saussier, après ce que j’avais fait pour lui, il aurait dû me demander personnellement près de lui au lieu de faire donner de l’avancement à un b… qui ne sait pas le vent d’un coup de canon.

Si je ne peux pas me recoller, si je m’en vais, je leur réserve une histoire qui fera un scandale dont on parlera dans le monde entier.

Dans une lettre précédente à Grenier, il a déjà esquissé la même menace[118]. Il a écrit, de même, à Jules Roche « qu’il n’est pas un résigné et qu’il est, comme un Romain de bonne époque : au point de ne rien dire, en état de tout faire[119] ». Si Boisdeffre, Gonse et Henry ont connaissance de ces propos, ils comprendront : Esterhazy va se dénoncer lui-même comme l’auteur du bordereau. Il se perdra, mais il les perdra avec lui. Ou plutôt, il ne perdra qu’eux, puisqu’il aura pris la précaution de passer la frontière[120]. Et il prépare ce coup de tonnerre, en racontant que Dreyfus est innocent. Il l’a dit à sa maîtresse, à Weil, à Ernest Crémieu, à Grenier, à d’autres encore[121].

On voudrait connaître ses conversations d’alors avec Henry, et s’il poussa l’audace jusqu’à écrire directement à Boisdeffre.

Ainsi, il faisait de sa propre infamie une arme contre les chefs qui l’avaient sauvé, et contre Henry, Si ce n’est pas pour monter en grade ou pour entrer à l’État-Major, ce sera, du moins, pour avoir de l’argent. Ce hautain et heureux Boisdeffre devient le prisonnier, non seulement du crime, mais du criminel.

La vie intérieure de cet homme dut être atroce, marchant dans la gloire et dans les honneurs, sachant l’abîme sous ses pieds, tremblant, à chaque minute, d’apprendre que le hideux bandit a franchi la frontière et que de loin, à l’abri, il va lancer sa bombe, chargée de boue, plus meurtrière que toutes celles des anarchistes.

Henry, au bureau, portait beau, d’apparence toujours tranquille, dans sa rudesse de vieux soldat et de campagnard. Pourtant, quelques observateurs plus pénétrants s’aperçurent de son inquiétude [122].

Esterhazy, tourmenté de sa manie d’écrire, répéta dix fois sa menace :

J’en ai assez. Je vois me passer sur le dos tous ces porte-galons dont l’immense majorité est lâche au feu, plate et basse devant les chefs, hypocrite et ignorante… Et quand, au bout de vingt-sept ans, je demande la seule place qui puisse me permettre de m’en aller décemment, ce misérable Billot me traite comme un chien !

Dans une lettre à moi destinée à ma vingtième année, mon père, qui fut un vrai chef, — je n’en veux que le témoignage du prince Frédéric-Charles dans ses conférences sur la cavalerie, — et dont toute cette racaille d’épaulettiers n’aurait pas été digne de lécher les éperons, mon père m’écrivait : « N’oublie jamais un bienfait, ne pardonne jamais une offense, »

Cette canaille m’a injurié ; elle le payera cher, je le jure. Ah ! le Billot est en colère, pauvre vieux ! Moi, je ne le suis pas, mais je sais haïr et je le ferai voir. Il paraît que ces attaques répétées l’affolent. Il a envoyé plusieurs personnes pour demander qu’on le laisse tranquille. Ça ne fait que commencer !

Pour vous, si vous avez jamais besoin de faire passer quelque chose dans les feuilles de mes amis, zu diensten[123].

En effet, ses journaux marchaient. On reconnaît sa marque de fabrique, sa science frelatée et ses haines, dans une série d’articles de la Libre Parole et de l’Intransigeant qui firent alors quelque bruit. Il y répète, ou fait répéter, ses diatribes habituelles contre les généraux et contre Henry[124]. Rochefort publie de longs extraits d’une lettre qu’il a reçue « d’un officier supérieur en activité de service » et dont le style ne laisse nul doute :

Le haut commandement est au-dessous de tout : dites-le, répétez-le, criez-le… C’est une vraie monstruosité de voir le commandement suprême de l’armée aux mains d’un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, en paix comme en guerre, a été jugé depuis longtemps à sa valeur, qui est nulle… Au 18e corps, en 1870, Billot a été de la plus insigne faiblesse, au-dessous de tout ; récemment, aux manœuvres du Nord, il fut piteux… Quant à Boisdeffre, sottement entiché d’une noblesse qui n’a même pas le mérite, mince aujourd’hui, d’être sérieuse, c’est un paresseux, ignorant comme une carpe, tellement rossard qu’il n’a pas eu le courage d’apprendre un mot d’allemand. Ce que les Prussiens doivent se tordre et se moquer de nous !

Et voici l’avertissement à Henry :

Du reste, grâce à ses chefs, — tel maître, tels sous-ordres, — cet État-Major suprême est tellement singulier que l’officier supérieur à la tête aujourd’hui du fameux S. S. (service des Renseignements) ne sait pas lui-même un traître mot de langue étrangère… On peut juger du nouveau et terrible guêpier où nous serions en cas de coup de torchon[125].

Cassagnac paraphrasa la prose d’Esterhazy dans un long article[126] :

Comment pouvez-vous espérer qu’un général de division, jeune, intelligent, actif, obéira sans résistance à une vieille bourrique de même grade, maintenu dans le service militaire jusqu’à soixante-douze ans, non point en récompense de ses services militaires, mais pour des complaisances politiques, et alors que ces vieilles bourriques sont depuis longtemps incapables de monter à cheval et appartiennent, de droit, à la Société des cent kilos ?

Et, comme Esterhazy, Cassagnac annonce la défaite, « car la République est condamnée à nommer généraux d’armée des imbéciles ou de plats courtisans ». Un général victorieux la confisquerait[127].

Boisdeffre savait la valeur persuasive des raisons sonnantes ; Billot ne l’ignorait pas. Peu après, la campagne de presse cessa brusquement. Esterhazy fut réduit à des manifestations épistolaires.

De jour en jour, au régiment, il se sentait plus gêné, pour effronté qu’il fût : « J’y suis, avoue-t-il, en très mauvais point, comme tout homme que l’on sait maltraité par les grands chefs [128]. » Et encore : « Ces gens là (ses camarades) font preuve à mon égard de la lâcheté qui est le fond habituel de leur caractère[129]… »

On remplirait des volumes de ses imprécations. Les Furies le tenaient.

Puis, à son tour, il se calma ; et Henry redevint son meilleur ami.

VII

Il avait, d’ailleurs, des soucis de toute espèce et s’inquiéta notamment d’avoir été découvert par Weil. Son infidèle ami est un coreligionnaire de Dreyfus ; les Juifs passent pour unis entre eux, dans une étroite solidarité. Depuis quelque temps déjà, Henry avait chargé Guénée de surveiller Weil[130]. L’agent sut seulement « qu’il dessinait beaucoup et décalquait des dessins ». (C’était pour ses études d’histoire militaire.) Un peu plus tard, Guénée signala l’arrivée à Paris d’Isaïe Levaillant, l’ancien directeur de la Sûreté générale, « fort dangereux individu, qui a renoué avec des agents renvoyés, Souffrain, Cesti, Dupas ; mais on ignore s’il a vu Maurice Weil, qu’il connaît très bien ».

Une autre conséquence de la rupture avec Weil n’était pas moins fâcheuse pour Esterhazy : la bourse des riches Juifs lui sera désormais fermée. Il chercha ailleurs, ne trouvant nulle odeur à l’argent.

Depuis quelque temps, il avait amorcé une nouvelle escroquerie, et il en tira, un an durant, de fortes sommes.

À l’automne précédent, pendant son séjour à la campagne, il y avait appris la mort de son cousin Paul Esterhazy[131], qui laissait une veuve avec quatre enfants, trois filles, dont deux religieuses, et un fils de vingt ans. Esterhazy n’avait eu que peu de rapports avec lui. Le père de Paul, commerçant à Marseille, avait été sauvé autrefois de la faillite par l’intervention de ses frères, les deux généraux Walsin-Esterhazy, l’oncle et le père du commandant[132]. Esterhazy songea à récupérer cet argent, avec les intérêts, sur la veuve de son cousin.

Il ne l’avait vue qu’une seule fois, quatre années auparavant, pendant une visite d’une heure qu’elle avait faite à Dommartin, avec son fils Christian[133]. Cela lui avait suffi pour juger l’excellente femme, très dévote et d’une ignorance complète des affaires du monde.

Le jeune Christian, huit jours après la mort de son père, fut très fier de recevoir une belle lettre du commandant qu’il tenait pour le grand homme de la famille. Esterhazy ne se contentait pas d’y exprimer des sentiments d’une chaleureuse sympathie, mais il s’enquérait avec sollicitude de la situation où se trouvaient ces pauvres gens, laissés seuls, et si subitement, dans la vie. Christian, par retour du courrier, exposa que l’héritage paternel n’atteignait pas 5.000 francs, mais que sa mère cherchait un placement avantageux pour les 170.000 francs qu’elle avait tirés de la vente d’une propriété. Elle se défiait des journaux, dont les renseignements sont intéressés, et des notaires, dont les désastres sont fameux. On lui avait conseillé des valeurs turques.

La réponse d’Esterhazy[134] à « son cher Christian » paraîtrait au théâtre d’une excessive bouffonnerie. Il lui promet d’abord de reporter sur lui toute l’affection qu’il avait pour son père, « dont la mort laisse dans sa propre vie un bien grand vide », — ils ne s’étaient pas vus deux fois depuis dix ans, — et, comme il n’a pas de fils, « tout ce qu’il pourra faire désormais sera pour ce cher enfant ». Ainsi, il est l’ami intime d’Edmond de Rothschild, qui veut bien l’intéresser, « sans aucun risque ni aléa », à ses affaires. Or, cette aide puissante, dont il a fait profiter naguère, en secret, le père de Christian, il la leur offre, au fils et à la veuve de son ami, mais à cette condition formelle qu’ils s’en tairont à tous, parce que la moindre indiscrétion mettrait un terme immédiat à ses relations avec les grands banquiers. Quelle « canaille » ou quel « crétin » a pu leur proposer de placer leur argent dans des fonds ottomans ou égyptiens[135] ? Les affaires de Rothschild sont autrement sûres. Au surplus, pour que la mère de Christian ait l’esprit en repos, il lui garantira, « sur ses propres biens, l’intégralité du capital » qu’elle mettra dans l’affaire. — La solvabilité de Rothschild, avec l’aval d’Esterhazy, que peut-on exiger de mieux ? — « C’est bien entendu : un minimum d’intérêt de 25 pour 100 payables mensuellement, ce qui ne veut pas dire 25 pour 100 par mois », — la bonne dame pourrait s’y tromper, — « mais bien 2 et une fraction par mois. »

Ces gens simples furent éblouis ; le nom de Rothschild évoquait à leurs yeux les trésors des contes arabes. Et combien délicats les procédés d’Esterhazy ! Ils sont presque des inconnus pour lui, de lointains parents au cinquième degré ; cependant, à la première nouvelle de leur malheur, il vient à eux, et leur tend, dans leur coin perdu, une main secourable, lui, le fils du grand général, officier supérieur, décoré, le gendre de la marquise de Nettancourt et l’ami intime du Roi de l’Or !

Mme Esterhazy, par discrétion, n’envoya au commandant que 5.000 francs. Il en accusa, très correctement, réception, garantit, personnellement, par un acte en règle, « le remboursement de la somme, pour le cas où il viendrait à mourir », et annonça que l’affaire était conclue ; « cela n’avait souffert aucune difficulté[136]. »

Le mois suivant, il envoya à sa cousine le premier dividende, 103 francs.

Ainsi mis en goût, son appétit redoubla. Ayant fait venir Christian à Paris, pour quelques jours, il n’eut pas de peine à s’emparer entièrement de lui[137]. Le premier, il lui fit visite, le traitant, malgré la différence d’âge, en égal, et, chaque matin, il le venait prendre à son hôtel et le promenait, au Cercle militaire, à la Bourse, dans les théâtres, l’étourdissant de son ramage et ne tarissant pas sur l’affaire Rothschild, la plus belle du monde, aubaine exceptionnelle où sa mère avait bien tort de n’avoir mis que cinq mille francs (pourquoi pas cent sous ?), et dont c’était folie de ne pas profiter. À la Bourse, devant Christian, ahuri du bruit qui remplit ce temple de la Fortune, il causait familièrement avec les financiers, leur donnait (ou feignait de leur donner) des ordres, car il spéculait à coup sûr, renseigné, « tuyauté », par son grand ami. Mais cela, il ne le confiait qu’à Christian[138].

Le bon jeune homme, à son retour à Beautiran, vanta à sa mère la bonté et le prestige de son admirable parent. Il venait d’atteindre sa majorité, obtint une avance d’hoirie qu’il expédia aussitôt à Esterhazy[139]. « Ce qu’il y a de plus sage, lui écrit le commandant, c’est que je fasse pour ces 15.000 francs comme pour les autres ; car, là, c’est absolument sûr. »

Et, maintenant, par correspondance, en de volumineuses lettres qui arrivent chaque semaine et que Christian dévore, Esterhazy achève l’éducation du malheureux. Savamment, il tue en lui les croyances, toutes les illusions de son enfance. Il s’applique, d’abord, à l’inquiéter dans l’orgueil de son nom historique, car c’est la seule richesse que se connaisse Christian, et, dès qu’il la saura précaire, il sera à la merci de son bienfaiteur. Il lui révèle donc que ce nom a été pour l’excellent homme qui vient de mourir, comme pour lui-même, « la cause de bien des tristesses », et qu’il a fallu « durement combattre pour le défendre ». En effet, les Esterhazy d’Autriche sont leurs ennemis ; la branche française, entachée de bâtardise, ne figure pas dans l’Almanach de Gotha qui est entre les mains « de tous les gens du vrai monde[140] » ; et, pour le titre comtal qu’ils portent, ils n’y ont pas droit. Lui, il est un soldat ; il a forcé, par ses alliances, les portes de la société ; cependant, lui-même, il est écœuré « de cet infernal nom, il en crève de rage rentrée et d’humiliations avalées ». Mais Christian entre dans la vie avec un poids plus lourd encore sur les épaules, le souvenir des mauvaises affaires de son grand-père, souvenir qui a été|réveillé « par des négociants de Bordeaux ». Il n’y a qu’Esterhazy qui n’ait pas oublié cette vieille histoire ; les négociants implacables de Bordeaux, c’est lui qui les invente ; bien plus, selon l’un de ses procédés ordinaires, il fait adresser à la mère de Christian une lettre anonyme où ce triste passé est longuement rappelé. Nécessairement, Christian l’en informe, et il s’en lamente alors avec lui, retournant le couteau dans la plaie : « C’est d’autant plus écœurant, mon cher enfant, que c’est à une femme qu’on s’est adressé cette fois… Mais, hélas ! c’est la vérité, et toute tentative pour châtier ces gens ne ferait qu’augmenter le scandale[141]. » Il faut donc regarder bien en face cette situation « abominable » ; et la conclusion, c’est qu’à de tels maux, il n’existe qu’un « palliatif » : rien qu’un riche mariage peut sauver Christian, et, encore, bien qu’il ait à peine vingt et un ans, à condition qu’il se hâte, qu’il devance ses ennemis, avant que les calomnies répandues ne lui rendent impossible cette unique chance de gagner la bataille de la vie :

Crois-moi, plus on ira, plus l’argent sera tout, le maître souverain du monde. Et, dès lors, sois riche, très riche, applique toutes tes forces, toute ta volonté, toute ton intelligence à ce but unique… Je regrette bien de ne pas l’avoir compris plus tôt. Toi, au moins, profite de mon expérience et de ce que j’ai souffert ; tu m’en remercieras[142].

Au surplus, « il n’y a, pour Christian, qu’une manière de se marier richement, c’est de tromper les gens (il faut dire les choses comme elles sont), en se faisant passer pour un gentilhomme, avec une fortune très modeste, mais titré, porteur d’un nom illustre, comte Palatin et descendant d’Arpad. »

L’idée étant venue à Christian de se faire d’abord une situation par le travail, d’entrer, par exemple, dans le journalisme, ou dans une maison de coulisse : « Cela est idiot et grotesque, lui répond le commandant ; cela ne pose pas. » Quand on joue à l’aristocrate, on peut dire, sans inconvénient, « qu’on s’occupe de politique et d’économie politique » ; mais on ne s’est pas fait graver des armes, « une grande épée et un griffon », pour vendre des primes et établir des comptes de report :

Du reste, ne t’emballe pas ; rien ne dit que nous réussirons, car les gens deviennent malins, et le marquis de Presles ne devient plus facilement le gendre du père Poirier, droguiste de la rue des Lombards… Affecte des dehors très sérieux, entièrement sérieux ; surtout, tâche de te faire une tête un peu plus vieille ; fonce-toi les cheveux, cela vieillit les blonds ; puis, ne fréquente que des jeunes gens ou des hommes très bien posés ; évite tout ce qui pourrait donner lieu à la moindre réflexion malveillante ; tu te rattraperas après et feras ce que tu voudras, quand tu auras de l’argent. C’est la partie d’où dépend toute ta vie que tu vas jouer ; il s’agit de jouer serré… Affiche des sentiments royalistes… Dans le mariage, il y a toujours l’un des deux qui est trompé, il faut tâcher d’être l’autre… Je t’embrasse[143].

Ainsi (j’entends du même ton) parlèrent Polonius à Laërte, Mentor au jeune Télémaque. Et il connaissait bien le « monde », les nobles et les bourgeois, et la cote des opinions politiques !

Aussi bien, il apporta tous ses soins à cette grande affaire, ne négligeant aucun détail. Par exemple, il se fit donner « des photographies avantageuses » de Christian et une ample collection d’articles nécrologiques, élogieux, sur le comte Paul (les discours prononcés aux obsèques), « car il faut exploiter, avant que le souvenir n’en soit refroidi, la carrière politique de ce fidèle royaliste[144] ». Il spécifia nécessairement que le futur époux, si la combinaison aboutissait, aurait la gestion des fonds ; Esterhazy les placera chez Rothschild. « Prie le Dieu des armées, dans lequel je n’ai nulle confiance du reste, de te couvrir de sa protection… Mais, surtout, compte sur moi[145]. »

Il procéda avec méthode. D’abord il fit « marcher », à l’insu de Christian[146], la tenancière d’une maison de rendez-vous, où il avait une part de commandite (5.000 francs)[147] ; il avait, en outre, procuré à la dame « 1.500 à 1.800 adresses », et il faisait le rabatteur, parlant discrètement, dans les cercles, de la maison pour y attirer des clients[148] » ; on lui devait bien, en échange, une nièce « à millions ». Il « mobilisa » ensuite, « en leur promettant un pont d’or, toutes les commissions possibles et imaginables[149] », un prêtre, un Juif, un ancien officier et un couturier. Il leur donna ces instructions : « La moralité (de la jeune fille et de la famille) est question secondaire ; on passerait sur toute espèce de choses scandaleuses pourvu qu’elles ne crevassent pas les yeux[150]. » Mais ces diverses négociations échouèrent.

Christian, d’ailleurs, s’était avisé qu’il n’avait pas fait encore son service militaire. Il a bien été ajourné une première fois ; le sera-t-il encore ? Esterhazy lui en indiqua le moyen, qui réussit : feindre une grave maladie qui ne se puisse vérifier, se faire soigner par un « thérapeute sérieux » qui en attestera, et « se purger, deux ou trois fois, au moment de passer au conseil, pour se donner tout à fait mauvaise mine[151]. »

Entre temps, il rappela Christian à Paris et lui fit honte de n’avoir pas su décider sa mère à mettre plus d’argent dans une série de belles spéculations qu’il avait imaginées. Mais la vieille dame commençait à avoir des scrupules, bien qu’il payât régulièrement les intérêts de la prétendue affaire Rothschild[152]. « Hélas ! s’écria-t-il, tout craque, et cet imbécile de ministre des finances (Cochery) veut faire un impôt sur les valeurs de Bourse[153] ! »

  1. Bernard Lazare écrivit à Rochefort : « Si quelqu’un redoute la lumière, ce n’est pas moi, mais plutôt le gouvernement. » (Intransigeant du 28 novembre 1896.)
  2. Par lettre du 28 novembre 1896. — Gaston Méry, dans la Libre Parole du 8 décembre, y fit allusion. — Forzinetti reçut, à cette époque, diverses lettres (anonymes) de menace.
  3. Loriot, député de l’Eure. Rapport sur la pétition n° 2707 (3 décembre).
  4. « La pétition, écrit Yves Guyot dans le Siècle, s’appuie sur un article de l’Éclair. Il est évident que les allégations d’un journal ne peuvent suffire pour déterminer une commission des pétitions à demander la revision d’un procès. Si on a produit, en dehors de la défense, une pièce sur laquelle aurait été basée la condamnation, c’est là un acte inqualifiable et qui frapperait le jugement de nullité. Mais il faudrait le prouver. »
  5. « L’armée, c’est l’armée, c’est-à-dire un corps spécial et privilégié qui jouit du droit d’exterminer les civils comme les Kurdes massacrent les Arméniens. » (Intransigeant du 20 novembre,)
  6. Le 17 novembre, la Libre Parole avait dénoncé Bernard Lazare comme l’agent du Syndicat ; celui-ci protesta par une lettre que Drumont inséra, en la faisant suivre de ces deux lignes : « Nous nous garderons de tous commentaires pour éviter à nos lecteurs une nouvelle épître. » — Le 1er décembre, la Libre Parole raconta que c’était un faux Dreyfus qui était à l’île du Diable et, le 2, qu’un bateau avait été affrété au Havre pour le délivrer (Qui ? le faux Dreyfus ?) Puis, plus rien.
  7. Cinq années, 243.
  8. Rennes, I, 242, Lebon.
  9. Gabriel Monod, qui avait appris cette mesure, pria Hanotaux de la faire rapporter ; Hanotaux ne lui répondit pas. (Cass., I, 458, Monod.) Cependant, Mme Dreyfus reçut de nouveau quelques lettres autographes.
  10. Cinq années, 243.
  11. Cass., I, 551, Billot : « Au départ du colonel Picquart, je confiai au général Gonse lui-même l’exécution du service ; il dut, à partir de ce jour, venir lui-même, à midi, apporter au ministre le bulletin des renseignements, et, pendant tout le reste de mon ministère, je n’ai pas vu le colonel Henry plus de deux ou trois fois. » — Procès Zola, I, 217, Henry : « Le successeur du colonel Picquart est le général Gonse. »
  12. Procès Zola, I, 288 ; Cass., I, 192 ; Rennes, I, 456, Picquart.
  13. Procès Zola, I, 238, Picquart : « Après que j’eus quitté Paris (c’est le général de Pellieux qui me l’a appris), on décachetait mon courrier à mon ancien bureau. » De même, à la Cour de cassation : « Mon courrier était décacheté et lu avant de m’être réexpédié. Le général de Pellieux me l’a affirmé et m’en a montré la preuve. » (I, 192.) De même au conseil d’enquête du 1er février 1898 (Cass., II, 161), à l’instruction Fabre (172), à Rennes (I, 456). — Pellieux, dans ses nombreuses dépositions, n’a jamais contredit le fait que Gonse, au contraire, a démenti : « Les lettres de Picquart n’ont jamais été décachetées. » (Cass., II, 161). À l’instruction Fabre, pressé par Picquart, il refusa de répondre, sur quoi Picquart refusa de signer le procès-verbal de la séance. (Instr. Fabre, 172 ; Cass., I, 193.)
  14. Enq. Pellieux, 30 nov. 1897, Pellieux ; Cass., I, 192, Picquart.
  15. Cass., II, 213, Picquart.
  16. Au 126e de ligne.
  17. Instr. Fabre, 22, 64, Ducasse.
  18. Cass., I, 192, Picquart.
  19. Procès Zola, I, 238, Picquart.
  20. J…, initiale de Just, du nom d’un personnage de Lessing ; le fidèle serviteur du major de Tellheim, dans Minna de Barnhelm.
  21. Cass., I, 192 ; II, 213, Picquart) II, 263, Mlle de Comminges.
  22. Procès Zola, I, 288, Picquart.
  23. C’est la date de la lettre que Pellieux montra à Picquart. (Procès Zola, I, 288 ; Cass., I, 192 ; Rennes, I, 451.)
  24. telle est la version de Gonse : « Une lettre venant d’Espagne a été ouverte, mais elle avait toutes les allures d’une correspondance provenant d’un agent du service des Renseignements. » (Cass., II, 161.) Gonse se coupe ; en précisant qu’il s’agit d’une lettre venant d’Espagne, il désigne bien la lettre de Ducasse, écrite moitié en espagnol, moitié en français.
  25. Comparer avec la lettre à l’encre sympathique, avec la fausse lettre Panizzardi, etc.
  26. Cass., II, 267, Texte communiqué par le ministre de la Guerre.
  27. Picquart ne la connut que le 27 novembre 1897, à l’enquête Pellieux : « D. Je vous présente une lettre qui vous a été adressée, le 15 décembre 1896, au ministère de la Guerre, portant l’indication : pressée, faire suivre. Cette lettre a été saisie ; je vous en donne connaissance. » — Esterhazy, à l’enquête Bertulus, déclare qu’il a été absolument étranger à la confection de cette lettre. (II, 244.)
  28. Du 21 novembre 1896.
  29. Rapport du 21 novembre 1896 (Dossier Tavernier).
  30. Cass., I, 766 ; Rennes, III, 364, Tomps. — Dans un premier rapport, Tomps avait relaté que « le fac-similé du Matin provenait d’une personne qui le détenait par ses fonctions. » Comme cette désignation pouvait s’appliquer aussi bien à un officier qu’à un expert, Henry, comptant que « cette personne » deviendrait Picquart, félicita l’agent et lui dit que « cela concordait ».
  31. Cass., I, 766 ; Rennes, III, 364, Tomps ; lettre du 6 décembre 1896, à Gribelin. (Cass., I, 772.).
  32. Cass., I, 767 ; Rennes, III, 364, Tomps.
  33. Cass., I, 767, 772 ; Rennes, III, 365, Tomps.
  34. Voir p. 388
  35. Dossier Tavernier, 31 oct. 1898, Rapport des experts en écriture : « Ce qui frappe d’abord, lorsqu’on examine le nom : Esterhazy, de l’adresse du petit bleu, c’est qu’il a été l’objet de surcharges et de grattages. Les surcharges, faites avec une encre plus noire, sont visibles sur plusieurs lettres du mot : E initiale, t, h et y. Ces surcharges ne sont pas toutes de la même date. Les unes sont anciennes et se trouvent déjà dans les clichés sur verre et dans les épreuves photographiques qui en ont été tirées ; les autres sont plus récentes et ne figurent pas dans ces clichés et dans ces épreuves. Les grattages ont particulièrement atteint les lettres t et h. Ils affectent, en outre, avec plus ou moins d’étendue, tous les intervalles qui séparent les neuf lettres du mot… Nous avons d’abord été surpris par la régularité et par le plan des grattages. Ils occupent tous, en effet, les intervalles des lettres et ont tous fait disparaître des parties plus ou moins grandes de la ligne horizontale imprimée sur laquelle le nom d’Esterhazy a été écrit… À aucun endroit, — peut-être cependant faudrait-il faire exception pour le premier jambage de l’h, — le grattage n’a porté que sur les parties du papier qui correspondent aux points de contact des lettres actuelles avec la ligne imprimée… Certains de ces grattages, sinon tous, — on comprendra que cette restriction est nécessaire, — ont été faits depuis l’exécution des clichés photographiques qui nous ont été remis… Aucune des lettres du nom d’Esterhazy qui peuvent être l’objet d’une comparaison n’est absolument semblable à celle de ces mêmes lettres qu’on retrouve dans les autres parties du petit bleu. Nous constaterons, en outre, que ces lettres ne sont pas liées entre elles, qu’elles sont toutes isolées, alors que les lettres isolées ne sont représentées dans le reste de la pièce que par deux exemples sans valeur probante… Signé: Couderc, Étienne Charavay, Varinard. » — Cet isolement des lettres fut remarqué par Picquart quand Pellieux, le 26 novembre 1897, lui montra le petit bleu. — Il est remarquable qu’un faux à peu près identique se soit produit, au iie siècle, dans un procès égyptien dont nous avons le protocole sur un papyrus de Berlin (n° 388). La faussaire Rolinaïs, conservant par devant elle le véritable acte d’affranchissement d’Eucairos, lui en a délivré un autre, fait à un autre nom, mais après avoir gratté ce nom pour le remplacer par le sien. (Gradenwitz, Einführung in die Papyruskunde, xii ; l’auteur fait le rapprochement avec le petit bleu.)
  36. Rapport : « L’hypothèse très naturelle que la constatation des grattages et surcharges nous a d’abord amenés à faire, c’est que nous nous trouvions en présence d’un nom substitué à un nom gratté ; mais cette hypothèse n’a pas été confirmée par un examen plus attentif… Nous avons vainement cherché, en suivant la trace des grattages à l’aide du microscope et de la loupe, à reconstituer, avec quelque vraisemblance, une lettre quelconque. M. L’Hôte (l’expert chimiste), d’autre côté, nous a déclaré qu’il n’avait pu faire revivre aucune parcelle des caractères supposés grattés. » — De même Picquart : « Ces grattages et surcharges sont de nature à tromper lors d’un examen superficiel. » (Cass., I, 145 ; Rennes, I, 464 Et Roget : « Le petit bleu a les apparences d’un document frauduleux. » (Cass., I, 110.) De même à Rennes (I, 296). — Ce sont ces apparences qui, jointes aux dénonciations de Lauth et de Gribelin, motivèrent, plus tard, les poursuites en faux et usage de faux intentées contre Picquart par le général Zurlinden. À Rennes, Zurlinden reconnut, « que le grattage ne peut être attribué au lieutenant-colonel Picquart » (III, 476).
  37. Procès Esterhazy, 133, Esterhazy : « Il n’est pas admissible que, si j’avais des relations louches avec la personne visée par M. Picquart, elle soit assez bête pour m’écrire, à moi qui serais un espion, d’une telle façon, en mettant mon nom, mon grade, mon adresse sur une carte ainsi jetée à la poste, une carte qu’on laisse traîner, qui peut être ouverte par mes domestiques, par les concierges, par ma famille. »
  38. On a vu (p. 445) que Gonse ne se souvient pas si le petit bleu lui fut remis par Picquart au moment de son départ. Picquart dit qu’il le remit à Henry et pourquoi. Puis Gonse ajoute : « Mais j’ai la notion bien exacte que, peu de temps après le départ de Picquart, j’ai eu ce dossier dans mon armoire : je ne saurais dire si c’est Henry ou Picquart qui me l’a remis. » (Instr. Tavernier, 10 oct. 1898.) La filiation est donc bien établie. Et, comme Gonse précise que le petit bleu ne sortit de son armoire que pour être joint au dossier Esterhazy quand Billot, en novembre 1897, l’envoya à Pellieux, il en résulte que le grattage du petit bleu fut opéré par Henry dès 1896. Picquart Croit, au contraire, que ce fut en 1897, au moment où il reçut le télégramme Blanche : « On a la preuve que le bleu a été fabriqué par Georges. » (Rennes, I, 465.) Mais cette hypothèse ne résiste pas à la chronologie : la dépêche Blanche est, en effet, du 10 novembre, c’est-à-dire antérieure de cinq jours à la dénonciation d’Esterhazy par Mathieu Dreyfus et de sept jours à la désignation de Pellieux pour l’enquête. La dépêche Blanche est donc postérieure, évidemment, à la falsification de la carte télégramme.
  39. Rapport : pièces nos 6 et 7. — Instr. Tavernier, 12 octobre 1898, Lauth : « Toutes ces photographies proviennent du second essai que nous avons fait (Junck et Lauth). Quant aux clichés et tirages sur papier qui ont été faits les premiers, ils avaient été, en partie, donnés au colonel, d’autres ont dû rester entre nos mains ; mais, comme c’étaient des essais non réussis, je les détruisais au fur et à mesure. » — Cass., I, 147, Picquart : « Si Lauth m’a remis les premières épreuves, ce qui est possible, on doit les retrouver. J’ai remis au général Gonse toutes les pièces de mon enquête sur Esterhazy ; je n’ai rien détruit, pas même les moindres notes au crayon ; et je puis affirmer que Lauth ne m’a jamais remis de clichés. »
  40. Lauth, à l’instruction Tavernier, nie qu’il en soit l’auteur : « Êtes-vous bien certain que, pour les besoins de la photographie, aucun mot de ce document et, particulièrement, de l’adresse, n’ait été retouché par vous à l’encre ? — Lauth : J’affirme que je ne l’ai pas retouché ; jamais je n’aurais eu l’idée de retoucher à l’encre un pareil document. » (12 octobre 1898.) De même Junck. — Picquart dit qu’il ne s’est jamais occupé des détails matériels de photographie et qu’il n’a jamais fait cette retouche. (Cass., I, 145, 147 ; Rennes, I, 465.)
  41. Rapport de l’expert chimiste L’Hôte.
  42. Rapport des experts en écriture.
  43. Rapport de l’expert chimiste, conclusions : « 1° L’adresse du petit bleu a été écrite avec de l’encre à base de noix de galle. Les surcharges qu’on observe sur le t (de commandant) et sur l’E et sur l’h (d’Esterhazy) ont été effectuées avec une encre différente, qui est à base de campêche. 2° Le texte du petit bleu a été écrit avec de l’encre à base de noix de galle. Signé : L’Hôte. » — Rennes, I, 446, Picquart : « Je crois que, si les encres avaient été les mêmes, la constatation des experts aurait été moins facile, moins probante. »
  44. L’expert L’Hôte constate que toutes les surcharges, celle de la lettre E qui apparaît déjà sur les clichés, et les autres qui sont postérieures, ont été faites avec la même encre à base de campêche. Il en résulte qu’Henry se servit de l’encre de Lauth. C’est ce que Picquart fait observer à Rennes (I, 465). Rien ne permet de croire que Lauth ait été le complice de cette fourberie, ni qu’Henry se soit servi de l’encre de Lauth avec l’arrière-pensée d’accuser, le cas échéant, son camarade. Il prit, tout naturellement, l’encre de Lauth.
  45. « Le marquis de Nettancourt-Vaubecourt est mort hier matin en son château de Nettancourt, dans la Meuse. Il était le chef d’une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la vieille chevalerie de Lorraine… etc. » La notice est évidemment d’Esterhazy lui-même.
  46. La fraude fut découverte par le commandant Tavernier au cours de son enquête ; le général Gonse, interrogé, reconnut aussitôt que l’annotation était de l’écriture d’Henry : « Je suis, dit-il, surtout frappé par l’allure graphique des chiffres et particulièrement, par celle du 9. » (2 novembre 1898.) Dans une déposition suivante, Gonse explique « qu’il est fort possible que ce soit en raison du changement très rapproché du millésime qu’Henry ait commis une erreur d’année dans la notation au crayon, la mort du marquis de Nettancourt datant de janvier 1897. » Il ajoute : « L’entrefilet, qui m’a été remis par Henry, ne m’a certainement pas paru avoir une grande importance, car, s’il en avait été autrement, j’aurais joint à cet entrefilet une note explicative, comme je le faisais d’habitude quand les affaires avaient un certain intérêt. » (10 novembre 1898.) — Picquart observe que l’article est encadré au crayon rouge, « ce qui ne se faisait, au bureau, que pour les choses importantes ». (Cass., I, 147.)
  47. Le dossier porte cette mention : « 28 novembre 1896 ; dossier secret constitué en 1896 par le lieutenant-colonel Picquart contre le commandant Esterhazy et remis par ledit colonel au général Gonse en octobre 1896. Signé : A. Gonse. » Cette date d’octobre, indiquée comme celle de la remise du dossier, est inexacte. On a vu que Picquart n’a remis le dossier d’Esterhazy à Gonse que la veille de son départ, le 15 novembre.
  48. Cass., I, 147 ; Rennes, I, 418, Picquart.
  49. Ce faux n’ayant pu être commis que postérieurement au 6 janvier 1897, il en résulte que le grattage du petit bleu par Henry est antérieur ; la fausse date, inscrite par Henry sur la découpure de l’Éclair, explique, en effet, le grattage ; elle en est le commentaire. C’est un argument de plus à ajouter à ceux que j’ai exposés plus haut.
  50. Cass., I, 419 ; Rennes, I, 626, Lauth.
  51. Cass., I, 419, Lauth : « Henry s’en souciait si peu… etc. »
  52. Rapport du 20 janvier 1897 (Dossier Tavernier). — L’entrevue eut lieu la veille. — Cass., I, 420, Lauth ; Rennes, I, 626, Lauth ; 648, Junck.
  53. « Il se retranche d’une manière invariable derrière la phrase : « Je ne veux quitter à aucun prix Berlin, où mon enfant est enterré,… » pour refuser toute communication ultérieure ou éluder l’éventualité de son installation à Paris ou en pays neutre. » (Rapport de Lauth.) — Rennes, I, 648, Junck.
  54. Conversation avec un journaliste anglais. — Cass., II, 155, Leblois : « Il est fâcheux que Baschir soit mort. »
  55. Picquart versa ces lettres au procès d’Esterhazy ; elles firent ensuite partie des divers dossiers d’instruction.
  56. Cass., I, 190 ; II, 165, Picquart.
  57. 21 novembre. — La décision du ministre, qui prescrit à Picquart de poursuivre sa mission sur le territoire des 14e et 15e régions est datée du 21 novembre ; l’ordre du 28.
  58. 23 et 28 novembre ; 1, 6, 9, 12, 14, 19, 22, 28 et 26 décembre 1896.
  59. 22 décembre.
  60. 23 novembre.
  61. 28 novembre.
  62. Cass., I, 191, Picquart.
  63. 1er décembre : « Envoyez-moi le résumé de vos instructions à votre écouteur de la rue de Lille. » Il s’agit de l’appartement aux microphone ». (Rennes, I, 553, Gonse.)
  64. 4 décembre 1896. — Dans une lettre précédente, Henry avait informé Picquart « qu’on avait essayé d’incriminer dans la divulgation du bordereau par le Matin ce brave homme de Teyssonnières ; mais que ceux qui l’ont fait auront à s’en repentir ». Il visait Picquart et Tomps. Picquart lui répondit qu’il ne comprenait rien à ces rébus et qu’il désirait en avoir l’explication.
  65. 19 décembre.
  66. 23 décembre.
  67. Du 26 décembre. — L’ordre ministériel qui prescrit à Picquart de se rendre en Algérie et en Tunisie est de la même date ; un second ordre, du 28, complète le premier.
  68. « Vous devez partir par le paquebot partant de Marseille le mardi 29 décembre pour Philippeville. Vos chevaux pourront vous rejoindre par un paquebot subséquent, si vous le désirez. »
  69. 6 janvier 1897.
  70. Procès Zola, I, 349, Picquart.
  71. 16 janvier 1897.
  72. 30 janvier.
  73. 23 mars.
  74. « Continuez à m’écrire ; le ministre aime bien être au courant. » (16 janvier.)
  75. « Le point important dans la pensée du ministre, c’est que votre présence en Tunisie soit ignorée. » (16 janvier.)
  76. « Je répète et je souligne ces expressions avec insistance pour bien vous pénétrer du caractère et de la nature de votre mission. »
  77. Picquart l’en remercia par une lettre affectueuse, de Sousse, le 7 février 1897.
  78. « Je puis dire que, tant que j’ai été avec vous, je n’ai eu de tous que les plus grandes satisfactions, et je désirais que ces messieurs n’ignorent pas mes sentiments et le plaisir que j’ai eu à les avoir sous mes ordres… Encore une fois, cordialement merci, mon cher Henry, et bons souvenirs au petit zouave. Mes amitiés à tous ces messieurs. À vous. »
  79. Cass., I, 191, Picquart.
  80. 16 janvier 1897. (Cass., I, 191 ; II, 165, Picquart.)
  81. 25 janvier.
  82. Instr. Fabre, 5, Scellé n° 1 bis.
  83. Voir Appendice III.
  84. Il fut promu le 14 juillet suivant (1897).
  85. Procès Esterhazy, 141, Mathieu Dreyfus. Cette transformation porta surtout sur les majuscules M, Y, A, pour lesquelles Esterhazy adopta les formes allemandes avec boucle. Le fait fut vérifié par Scheurer-Kestner, par Gaston Grenier, (Cass., I, 715.)
  86. Cass., I, 733 ; Rennes, 253, Desvernine ; il explique à Gonse qu’il est édifié sur la moralité d’Esterhazy ; cependant il n’a encore rien trouvé qui puisse légitimer une accusation de trahison ; mais l’homme est dans une situation telle « qu’il est, peut-être, sur le point d’être accessible à certaines propositions ».
  87. Elle dura jusqu’au 23 octobre 1897.
  88. Cette visite fut connue de Desvernine et signalée par lui à Gonse (Cass., I, 733).
  89. C’est ce que précise le comte Tornielli dans son mémoire : « Ni Schwarzkoppen ni Panizzardi n’avaient jamais vu le bordereau, mais ils savaient parfaitement tous deux avoir reçu, dans le temps, les quatre documents cités dans cette pièce. L’écriture était bien celle de l’envoyeur des documents et celui-ci n’était pas Dreyfus. » — Rennes, III, 440, Trarieux, même récit d’après Tornielli.
  90. Cette anecdote fut racontée dans le Figaro, à l’époque du procès de Rennes, le 10 août 1899. Esterhazy déclara le lendemain, à un rédacteur du Matin, que cet entrefilet était stupide et que, si Schwarzkoppen lui avait tenu ce langage, il lui aurait tout simplement répondu qu’il était trop modeste et ne s’était jamais regardé dans une glace (Matin du 12). Le démenti parut faible. L’incident m’a été confirmé depuis.
  91. De Rouen, décembre 1896.
  92. Cass., I, 307, Weil : « Au moins 10.000 francs. »
  93. Procès Esterhazy, 138.
  94. Notes du général de brigade.
  95. Notes du général de division.
  96. Notes du chef de corps.
  97. Notes du général de Brigade pour 1895.
  98. Voir p. 47. — Le 7 novembre, dans une lettre à Weil (voir p. 433), Esterhazy s’inquiétait de l’incident : « Le Guerrier me taquine de toutes manières… etc. »
  99. Cass., I, 616, Guerrier.
  100. Lettre du colonel (aujourd’hui général) Abria.
  101. Cass., I, 703, lettre à Jules Roche, du 21 novembre. Le 7 décembre, Jules Roche écrit à Billot : « Je viens de nouveau, au nom de Montebello et au mien, vous prier très instamment de prendre, dans les services du ministère, notre ami, le commandant Esterhazy. Nous ne saurions vous dire combien nous tenons au succès de notre démarche auprès de vous, qui êtes maintenant le seul arbitre et n’avez qu’à consentir, toutes les bonnes volontés étant certaines et toutes les petites difficultés étant levées. Vous ne pouvez faire preuve de bienveillance envers un officier plus méritant. » (Cass., I, 555.)
  102. Cass., I, 705, lettre du 15 décembre à Jules Roche : « Jusqu’au budget, le ministre a peur de vous et de Montebello ; après, il m’enverra faire f…, moi et les miens. »
  103. Lettre du 17 janvier 1897 à Grenier.
  104. Cass., I, 714; Rennes, II, 9, Gaston Grenier.
  105. Ibid. — Roget (Cass., I, 107) feint d’ignorer les rapports d’Esterhazy et d’Henry : « Si Esterhazy avait connu soit Du Paty, soit Henry, il n’aurait pas manqué de les intéresser à ses démarches. »
  106. Cass., I, 709, lettre à Jules Roche (sans date).
  107. Rennes, II, 6, lettre à Grenier, du 16 février 1897.
  108. Cass., I, 706, 708, lettre à Jules Roche.
  109. Ibid., 712, Grenier.
  110. Ibid., 714, Grenier.
  111. Ibid., 697 ; Rennes, II, 249, Jules Roche. — Ces entrevues eurent lieu vers le 15 février 1897.
  112. Février 1897. (Cass., I, 309, Weil.)
  113. Article 30 du Code d’instruction criminelle,
  114. C’est sans doute en raison de sa rupture avec Weil qu’Esterhazy écrit à Roche : « Je vous demande de n’en point parler à Weil. (Il s’agit des accusations portées contre sa vie privée.) C’est un excellent homme, mais il a supporté sans broncher les plus effrayants des soupçons et les plus abominables des outrages, et, comme je n’ai point la même manière de voir, il ne comprendrait rien à ma colère. » Esterhazy craint, visiblement, que Weil ne fasse part à Roche de la découverte qu’il a faite au sujet du bordereau.
  115. Cass., I, 708, 709, lettre à Jules Roche.
  116. Lettre du 16 mars 1897 à Grenier.
  117. Lettre du 21 mars 1897.
  118. Rennes, II, 6, Grenier.
  119. Cass., I, 710.
  120. « Si je m’en vais… » Le terme est volontairement équivoque.
  121. Cass., I, 308, Weil ; 715, Grenier ; 792, Louise Gérard.
  122. Récit d’un ami d’Henry à Cordier.
  123. En allemand : À votre service.
  124. Libre Parole des 12, 13, 14, 18, 19 mars 1897, sous la signature du C Z. ; Intransigeant du 28 février, du 3 mars, etc. — J’ai sous les yeux les coupures mêmes qu’Esterhazy envoya à son correspondant.
  125. Intransigeant du 3 mars 1897. — Le rédacteur, Cloutier, qui signe Charles Roger, ajoute : « Tout commentaire affaiblirait, l’intense intérêt de cette violente mais juste critique, écrite par un homme du métier, — cela se voit ! »
  126. Autorité du 18 mars, le Haut Commandement.
  127. La Libre Parole visa plus directement Saussier dans deux articles, où il fut pris à partie, en compagnie de l’un de ses anciens officiers, Berger. (27 février et 18 mars.) Le 25 février, Esterhazy (à qui Berger n’avait prêté que deux mille francs) écrivait : « Il aura de mes nouvelles, demain, dans la Libre Parole. »
  128. 24 mars 1897.
  129. 5 avril.
  130. Le premier rapport de Guénée sur Maurice Weil est du 7 décembre 1896 ; le rapport sur Levaillant est du 29 janvier. La filature continua tout l’hiver. (Instr. Tavernier.)
  131. 15 octobre 1896.
  132. Valentin-Joseph Esterhazy (1802 — 1856) était le frère aîné des deux généraux. De son mariage avec Mlle Lenormand, il eut trois fils : Edmond, marié à Mlle Barthélémy, dont la descendance habite encore la Provence ; Ernest, qui ne se maria pas et mourut à 22 ans ; enfin Paul, né à Marseille en 1836, préfet, puis adjoint au maire de Bordeaux, qui épousa Louise de Faultrier, de famille messine. De ce mariage naquirent cinq enfants : Valentin, tué au Tonkin ; Marthe, mariée au vicomte de Goitisolo ; Alice, religieuse des Dames de l’Assomption ; Everilda, religieuse dominicaine, et Christian.
  133. Mémoire de Christian Esterhazy, 30. — Ce mémoire, adressé au procureur de la République, a été publié par son auteur, avec diverses autres pièces, dans une brochure intitulée : La Plainte en escroquerie contre le commandant Esterhazy. — Cass., I, 233, Bertulus : « Ma confiance en Christian Esterhazy est née du fait que jamais ce jeune homme n’a essayé, dans ses diverses dépositions, de dissimuler quelque chose pouvant être, au point de vue de la délicatesse et de l’honneur, durement qualifié… Je n’ai jamais réussi à relever contre lui aucune inexactitude. » — Néanmoins, je ne reconstitue tout cet épisode qu’à l’aide des seules lettres autographes d’Esterhazy dont j’ai les photographies sous les yeux.
  134. Lettre du 30 octobre 1896.
  135. « Le jour où la question d’Égypte se rouvrira ; — et on semble vouloir s’en occuper sérieusement ; c’est même le seul point vraiment soulevé par le voyage du Tzar ; — ce sera la dégringolade. » Pour la Turquie, « ce pays va sombrer ».
  136. L’escroquerie d’Esterhazy fut dénoncée par Christian à l’enquête Bertulus (séance du 9 juillet 1898) ; il remit au juge d’instruction toute la correspondance, les reçus, etc. Confronté avec Christian, Esterhazy commença par tout nier : « Ce sont des mensonges infâmes… etc. » (Cass., II, 242). Le 6 novembre 1899, la neuvième chambre correctionnelle le condamna, par défaut, à trois ans de prison et à la restitution des 33.500 francs qu’il avait escroqués à Christian. Il fut établi, au cours du procès, qu’Esterhazy n’avait jamais eu aucun rapport d’affaires avec la maison Rothschild ; il n’en reçut, à plusieurs reprises, que des aumônes, inscrites, régulièrement, au compte « Pauvres ».
  137. Janvier-février 1897.
  138. Mémoire, 54, 55.
  139. Le reçu de cette somme (exactement 16.500 francs) est daté du 25 février 1897 : 15.000 francs pour l’affaire Rothschild ; 1.500 à faire valoir dans une petite spéculation.
  140. Lettre du 20 novembre 1890.
  141. Lettre de mars 1897.
  142. Même lettre.
  143. Avril 1897.
  144. Lettre d’avril 1897.
  145. Lettre de mai 1897.
  146. Christian, dans une lettre du 6 décembre 1898 qu’il adressa au journal le Rappel, proteste qu’il n’a rien connu de cette négociation, « rien, absolument rien ».
  147. Cass., II, 173, Dossier du conseil d’enquête Esterhazy, rapport du colonel Kerdrain en date du 22 août 1899 : « Dans un autre rapport de police, qui revêt un caractère de haute gravité, M. le commandant Esterhazy est accusé d’avoir accepté de commanditer, pour une somme de 5.000 francs, une proxénète qui tenait une maison de rendez-vous dans le quartier de la gare Saint-Lazare. Dans une des entrevues, le commandant déclara se nommer « Rohan-Chabot » et, quelques mois plus tard, il déclina son véritable nom : « Walsin-Esterhazy, officier supérieur de l’armée française. » À un certain moment, la proxénète dont les affaires étaient, paraît-il, moins que prospères, fit part de sa situation à celui qu’elle appelait « son associé ». Le commandant Esterhazy lui proposa de se charger, moyennant une forte somme, de trouver une jeune fille pour marier son neveu, âgé de 21 ans, qui habite Bordeaux avec sa mère. La susdite tenancière le mit, déclare-t-elle, en rapport avec un certain Roussel, sorte d’agent matrimonial, qui avait une jeune orpheline très riche à marier. Ledit Roussel posséderait des lettres du commandant. Nous avons, d’ailleurs, retrouvé au dossier une lettre rédigée sous forme de billet, dans laquelle le signataire (une simple lettre alphabétique pour le désigner) l’engage à faire toutes les démarches nécessaires, lui assurant, en cas de réussite, la somme de 10.000 francs. » — Esterhazy convient, d’abord, des faits (séance du 24 août 1898 ; Cass., II, 180). Puis, le 27, « il prétend qu’on imite si bien son écriture qu’il s’est déjà trompé à diverses reprises sur des lettres qui lui ont été présentées » (II, 184 ; compte rendu officiel signé des membres du conseil d’enquête).
  148. Cass., III, 422, rapport de police du 18 novembre 1897.
  149. Lettre de l’abbé Villaume du 15 août 1897 ; j’en possède la photographie ; l’original a été versé à l’instruction du pro cès en escroquerie. Christian, dans son Mémoire, mentionne la lettre de « l’ecclésiastique », mais ajoute, entre parenthèses : « Signature vraie ou fausse ? ».
  150. Cass., II, 274, Rapport du colonel de Kerdrain.
  151. La lettre n’est pas datée. — Cass., II, 253, Esterhazy.
  152. Cass., II, 243, Esterhazy.
  153. Lettre d’août 1897.