Histoire de l’Affaire Dreyfus/T5/2

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Eugène Fasquelle, 1905
(Vol. 5 : Rennes, pp. 107–194).

CHAPITRE II

DÉFENSE RÉPUBLICAINE

I. À qui revient l’honneur de la Revision, 107. — II. Les adversaires de la Revision refusent de s’incliner devant l’arrêt des Chambres réunies, 109. — Agitation et complots contre Loubet, 111. — Le scandale d’Auteuil, 114. — III. Dupuy propose la mise en accusation de Mercier, 120. — « La politique de l’éponge », 120. — Retour de Zola, 121. — IV. Chambre des députés ; séance du 5 juin, 125. — Discours de Dupuy, de Cassagnac et de Cochin, 128. — V. Discours de Ribot contre la mise en accusation de Mercier, 131. — Double jeu de Dupuy ; motion de Pourquery de Boisserin sur l’ajournement des poursuites contre Mercier ; discours de Viviani ; la motion d’ajournement est adoptée, 139. — La Chambre ordonne l’affichage de l’arrêt de Revision, 143. — VI. Poursuites contre les manifestants d’Auteuil, 135. — Proposition de Gerville-Réache sur l’amnistie, 136. — Incidents militaires ; le général Hartschmidt et le colonel de Saxcé, 138. — VII. Affaire Picquart-Leblois en police correctionnelle ; non-lieu, 141. — Mise en liberté de Picquart, 142. — Le comité central de la Ligue des Droits de l’homme et du citoyen adresse un remerciement public aux « champions de Dreyfus », 143. — Lettre de Bernard Lazare à l’Aurore, 144. — VIII. Entretien singulier que j’ai avec le Père Du Lac, 145. — IX. Manifestation républicaine de Longchamp, 149. — Chute du ministère Dupuy, 155. — X. Poincaré chargé de former un cabinet ; ses négociations, son échec, 156. — XI. Loubet offre le pouvoir à Waldeck-Rousseau, 161. — De l’entrée d’un socialiste au ministère ; Millerand et Jaurès, 162 — XII. Waldeck-Rousseau offre au général de Galliffet d’être son chef de cabinet au ministère de la Guerre, 167. — Portrait de Galliffet, 168. — Sagesse des socialistes et exigences des modérés ; Waldeck-Rousseau renonce à former un cabinet, 172. — Refus de Bourgeois et de Brisson, 173. — Rappel de Waldeck-Rousseau ; nouvelle combinaison avec Galliffet à la Guerre et Millerand au Commerce, 175. — XIII. Attaques violentes contre le ministère du 22 juin, 177. — Discours de Mercier ; il annonce qu’il dira tout à Rennes, 179. — Complots royalistes et césariens ; la réunion du fort Chabrol, 182. — Premiers actes du ministère ; la « défense républicaine », 186. — XIV. Séance du 26 juin, 187. — Discours de Viviani, 190. — de Waldeck-Rousseau, 191. — de Brisson, 192. — Vote de confiance rendu à vingt-cinq voix de majorité, 193.




I

La lecture de l’arrêt en audience solennelle fut accueillie par un grand cri de « Vive la Justice ! »

Il y eut, ce jour-là, dans le monde entier, une belle joie, un vif mouvement des cœurs, tous les regards tournés vers cette France qui venait de donner des spectacles si contradictoires et ne parut jamais une plus déconcertante énigme.

Le génie d’un pays de montagnes, comme la Suisse, n’est pas le même que celui d’un pays de plaines, Flandre ou Lombardie. Et la France est plaine et montagne. Le génie d’un peuple baigné de soleil, Grèce ou Italie, n’est pas celui d’un peuple qui habite les brumes, Hollande ou Angleterre. Et la France s’étend des rives que battent les mers du Nord et l’Océan à celles que caresse la Méditerranée. Le génie d’un peuple qui boit la bière n’est pas celui d’un peuple qui boit du vin. Et la France a le houblon et la vigne, et l’alcool. Le génie d’un pays monarchique n’est pas celui d’un pays républicain. Et la France est monarchie et république. Une monarchie qui a fait corps avec la nation durant des siècles, puis la plus tourmentée des républiques, une république avec des habitudes monarchiques et, dans les veines, le virus césarien. Le génie d’un peuple catholique n’est pas celui d’un peuple protestant, l’âme espagnole n’est pas l’âme anglaise, ou l’âme scandinave. Et la France est un pays catholique, l’un des berceaux de la Réforme, et la patrie de Voltaire, l’homme le plus divers qui fut jamais.

Et, comme si ce n’était pas assez de tous ces contrastes, les plus beaux élans vers la justice qui soient dans les annales du monde sont partis de France, et le Français n’a pas le sens de la loi ; le Français se défie de l’étranger, et la France ne travaille, ne peine, ne lutte jamais pour elle seule, mais pour le genre humain.

Autre fait : nul pays plus sonore. La France parle devant une paroi de bronze ou de granit qui répercute en échos sans fin tout ce qu’elle dit. Un cri de liberté poussé à Londres ne franchit pas le détroit : le même cri, poussé à Paris, ébranle la terre. Une iniquité commise à Berlin ou à Rome afflige quelques consciences allemandes ou italiennes : la même iniquité, si elle est commise à Paris, désole la conscience universelle. Pourquoi ? C’est ainsi. Plus d’un innocent est mort dans les bagnes russes ou dans les forteresses prussiennes ; on sait à peine leurs noms : Calas et Dreyfus ont été les hommes de l’humanité tout entière.

On dit : « L’innocence de Calas, celle de Dreyfus, le monde les a reconnues avant la France. » Cela est vrai. Il est facile, en effet, pour le spectateur de voir le piège où va choir l’acteur ; le difficile, c’est, étant l’acteur, au milieu des passions qui obscurcissent la vue et font la nuit, de ne pas tomber au piège. Or, la France a glissé jusqu’à l’abîme ; elle n’y est point tombée. C’est un fait aussi que l’histoire a enregistré seulement deux grandes réparations judiciaires ; et toutes deux, Dreyfus, Calas, en France. On attend les autres peuples à l’épreuve ; encore la partie ne sera-t-elle plus égale, car la leçon donnée par la France, l’expérience qu’elle a faite, sont des enseignements pour le monde entier. À elle, à elle seule, ils ont coûté cher[1]. Grâce à elle, à la tragédie qui l’a déchirée, un coin qu’on n’arrachera plus est entré dans la quiétude des juges, des justiciables. Les vieux codes, les vieux prétoires sont toujours debout. Cependant quelque chose est changé. Plus d’arrêt réputé infaillible ; sur chaque arrêt, la peur, l’ombre d’une erreur. Bien plus, c’est l’heure où Tolstoï écrit Résurrection. La justice humaine, pour la première fois, cherche sa justification, s’interroge : « Suis-je légitime ? » L’intérêt social dit encore « Oui », la science hésite. Deux grands souffles ont passé, l’un de bonté, l’autre, non moins bienfaisant, de doute.

II

Les adversaires les plus notoires de la Revision avaient pris l’engagement public de tenir pour bon l’arrêt des Chambres réunies, fut-il sans renvoi. Le dépit, la colère, la haine, chez quelques-uns une véritable férocité, une sottise opaque chez beaucoup, l’emportèrent, du premier jour, sur la parole donnée. L’arrêt de la seule Chambre criminelle, si elle n’avait pas été dessaisie, n’eût pas été accueilli par plus d’injures, les mêmes d’ailleurs, la monotone, l’éternelle accusation que les juges s’étaient vendus aux juifs et aux sans-patrie. Et il y avait encore des milliers et des milliers de lecteurs pour ces indignités, des centaines d’officiers à s’en réjouir. Ce fut pour eux, dans « cette victoire juive », une consolation d’entendre traiter Ballot-Beaupré « d’abjecte crapule », les quarante-six conseillers de « vieux macaques qui avaient mis à sec les caisses du Syndicat », Loubet de « Panama ier[2]. » Lasies écrivit à Dupuy que, s’il osait toucher à Mercier, il demanderait, lui, « sa mise en accusation immédiate » : « Le plus coupable, le plus inexcusable, c’est vous ! »

Il n’y avait de divergence entre les insulteurs que dans leurs pronostics. Drumont geignait : « Une armée qui ne sait pas défendre son honneur contre une bande de juifs, ne saura pas défendre la patrie contre une invasion étrangère[3] » ; mais Cassagnac, avec Barrès, Rochefort et Judet, répétait le défi du vieux général Cosseron de Villenoisy : « C’est l’armée qui aura le dernier mot [4]. »

L’agitation dans la rue, les complots de salon reprirent, avec quelque chose de plus fébrile, la dernière partie où le joueur vide ses poches sur le tapis.

Dès le lendemain, la rage des perdants éclata dans une violente goujaterie.

Dupuy, avec son système de bascule, avait dépensé le plus clair de son crédit. L’obstacle, pour les royalistes et les nationalistes, c’était Loubet.

Si les césariens, toujours en quête d’un général et pas mal fatigués de Déroulède, surtout si les gens du Duc avaient été capables de réflexion, ils se fussent aperçus que tout ce qu’ils avaient fait contre Loubet tournait pour lui. Peu connu, lors de son élection, sauf des politiques et dans sa province, il avait beaucoup gagné depuis trois mois rien qu’à être insulté ; la haine, sans motif plausible, d’une grossièreté indécente, des adversaires de la République lui donna, par contre-coup, le cœur des républicains. Discrètement, sans avoir l’air d’y toucher, il y mit du sien. Sa simplicité, sa bonhomie, succédant au faste et à la morgue de Faure, firent plaisir, même à cette partie du public qui avait admiré la prestance décorative de l’ancien Président. En ramenant à l’Élysée la bonne façon bourgeoise, patriarcale de Grévy, il y reprit aussi sa politique ; l’ayant vu autrefois à l’œuvre, il le connaissait autrement que par les basses histoires et par les tristesses de sa fin, se souvenait de ses enseignements, d’un Nestor qui ne s’impatientait ni des grandes ni des petites choses. Il laissa Dupuy tanguer lourdement entre les républicains et la réaction militariste ou cléricale, s’enfoncer ; on savait, sans qu’il eût besoin de le dire, qu’il n’était pas avec lui. En avril, il inaugura ses voyages officiels par une visite à Montélimar, sa ville, dont il avait été maire pendant vingt-huit ans, et ce fut, après les solennelles promenades de son prédécesseur, une jolie page, dans le goût de la littérature attendrie du dix-huitième siècle, la petite cité enguirlandée de buis sauvage, accourue tout entière pour acclamer « Monsieur Émile », dont la fortune était un peu son œuvre, les vieux, les camarades d’école qui se délectaient à le tutoyer, le beau-frère, marchand de fer, le frère, médecin de campagne, la mère octogénaire, qui avait quitté sa ferme de Marsanne pour aller au-devant de « son garçon » ; elle s’était installée sur une estrade, d’où elle le verrait défiler dans sa gloire, au bruit des musiques et du canon ; et, lui, dès qu’il l’aperçut, il fit arrêter sa voiture, malgré les « autorités » qui l’accompagnaient, et s’élança vers elle, l’embrassa à cœur joie, pendant que la vieille campagnarde pleurait et répétait : « Tu n’es pas malade, au moins ! » Ces scènes aimables, de petits discours à l’avenant, touchèrent les bonnes gens, l’immense majorité de ce bon pays que quelques furieux essayaient de rendre mauvais. En mai, à Dijon, il trouva encore les mots qu’il fallait, des mots de brave homme qui veut la concorde et la fin des querelles : « Je suis un optimiste ; avec de la bonne volonté de part et d’autre, la réconciliation, l’union se fera…[5] »

Le « beau monde » parisien, celui des cercles et des « grands bars », décida d’étouffer cette popularité naissante ; la première fois où ce pacificateur se montrera en public, on le huera. Ce scandale, la fuite du chef de l’État sous les outrages, sera le signal de nouveaux troubles[6].

Le coup, encore une fois, comme pour la bagarre du retour de Versailles et pour l’échauffourée de Reuilly, ne fut nullement secret. La circonspection et la prudence, autrefois vertus essentielles des conspirateurs, ces agités les tenaient pour superflues, tant par sottise naturelle que par dédain pour un gouvernement dont la faiblesse ressemblait à de la complicité. La canaille élégante se tut si peu de son projet que la police en fut informée[7]. Dupuy sut également que les ligues (royalistes, antisémites) avaient établi des permanences[8] ; que Guérin, de nouveau, se remuait, ayant touché pas mal d’argent, tant du Duc que de Castellane, et armait en guerre sa maison de la rue de Chabrol[9] ; que Buffet avait enfin obtenu de son prince qu’il se rapprochât de la frontière[10], et que tous les professionnels mobilisaient pour « une grande semaine » ; Barillier et Bottier annonçaient « qu’on allait taper sur la gueule à Loubet », et Dubuc que, « si les soudoyés de Reinach » se montraient récalcitrants, « il se chargeait lui-même d’en crever un[11] ». Enfin, alors que ces gens du monde, ces garçons bouchers et ces malandrins n’auraient pas bavardé, il n’y avait qu’à lire leurs journaux où l’acquittement de Déroulède, c’était la voix du peuple qui sommait Loubet de donner sa démission, s’il ne voulait pas qu’on le chassât de l’Élysée comme un laquais[12]. Sabran, qui rivalisait avec Guérin de violence, somma les généraux de se servir enfin de leurs armes et de « fourrer dedans les scélérats qui gouvernaient la France[13] ».

Dupuy, comme en février, massa de grandes forces de police partout sauf où il l’eût fallu. (Dimanche 4 juin.) Il fit garder l’Élysée et le ministère de l’Intérieur, échelonna quelques escouades le long du parcours de Loubet, mais ne prit aucune précaution pour l’arrivée à l’hippodrome d’Auteuil[14]. Dès que le Président y parut, un ignoble tapage éclata : « À bas Loubet ! À bas Panama ! Démission ! » ; la bande des manifestants comprenait deux à trois cents individus, gens du monde et valets d’écurie, et pas mal de ligueurs à qui Barillier avait donné des cartes de pesage à 20 francs[15]. Nulle pudeur ne leur vint, ni des ambassadeurs qui entouraient le Président, ni des femmes qui étaient dans sa tribune, ni des cheveux blancs de cet homme de soixante ans qui était l’hôte de la Société des courses. Enfin, comme si ce n’était pas assez de ce vacarme de mauvais lieu, l’un de ces gentilshommes s’élança vers la loge présidentielle, qui était gardée seulement par des huissiers de l’Élysée, escalada les marches à grandes enjambées, et, par deux fois, leva sa canne. Loubet ayant paré le coup, son chapeau seul fut atteint. Ses officiers, avec Zurlinden et Brugère, s’étaient entre temps précipités sur l’assaillant, qu’ils rejetèrent de la tribune et qui tomba entre les mains des agents enfin accourus[16]. Loubet, toujours très calme, exprima ses regrets à sa voisine, la comtesse Tornielli ; la grande dame italienne lui répondit qu’elle se trouvait, près de lui, « à une place d’honneur ».

Cette vilenie, qui n’était peut-être pas dans le programme, avait été préméditée par son auteur. Il en convint au premier moment : « Si nous avions été une quarantaine, nous aurions enlevé la tribune. Je sais qu’on va me mettre en prison, mais je recommencerai[17]. » C’était


le baron Fernand Chevreau de Christiani, âgé de quarante-deux ans, et sans autre profession que membre du Cercle de la rue Royale.

Concerté ou non avec les meneurs, le « geste » de Christiani parut admirable à la jeunesse royaliste qui redoubla ses cris, avec l’évidente intention de faire vider la place à Loubet, puis se colleta avec la police, maintenant en force. Les manifestants, la boutonnière ornée du bluet antisémite ou de l’œillet blanc, frappèrent les agents à coups de cannes, en blessèrent plusieurs[18]. Cela dura une demi-heure. Quand on eut arrêté une cinquantaine des plus enragés, presque tous à blason ou à particule[19], la fleur de l’armorial, il fallut encore repousser l’assaut de leurs amis qui essayèrent de les délivrer. Barillier s’esquiva, au moment où on allait l’appréhender[20]. Le calme se rétablit seulement avec l’arrivée de la troupe. À la nuit, tous ces beaux fils, pas mal abîmés, lurent conduits, en voiture cellulaire, au Dépôt.

Loubet reçut les excuses des commissaires des courses[21]. Dupuy, à qui le silence eût mieux convenu, parla de guet-apens. « Nous n’avions pas de police, répliqua un des commissaires, et vous étiez prévenu. »

Ce qui fut confirmé par Loubet, mais il ajouta, et le mot se répandit : « Je n’ai aucun mal ; pourtant, c’est une leçon. »

Au départ, on lui lança encore des œufs pourris, sans l’atteindre. Puis, Chevilly et Grammont coururent annoncer à leur duc, à Gênes, « le charivari qui avait été fait au Président[22] ».

III

Cette tentative de se venger du triomphe de la justice sur le premier magistrat de l’État, ces procédés de palefreniers et de crocheteurs, ne rencontrèrent pas dans le parti conservateur la réprobation qu’il eût fallu. Il y avait encore, parmi les royalistes, des gens de bonne compagnie, beaucoup d’esprits honnêtes et sains, à qui répugnaient ces mœurs nouvelles, le mélange, pour une telle besogne, d’une société qui avait été exquise et généreuse avec de la crapule payée à la journée. Mais la peur de se brouiller avec les violents, le poison des influences jésuitiques, avaient émoussé chez eux le sens de l’honneur. Ils se contentèrent de gémir dans le particulier, pendant que les journaux célébraient le « geste » du baron de Christiani[23], et que leurs bijoutiers vendaient par centaines une petite breloque en or qui figurait le chapeau bosselé de Loubet.

La piteuse résignation de ces timides ne va pas moins contribuer que la brutalité des meneurs à déchaîner ce que les prévoyants appelaient déjà « la réaction jacobine[24] ».

Pour l’instant, toute la pensée des républicains, des plus modérés aux plus avancés, se résuma dans une heureuse formule, Défense républicaine, trouvée on ne sait par qui, jaillie comme du sol, de l’instinct de conservation, qui est la vie même.

Dupuy était trop avisé pour ne pas se rendre compte de sa faillite. Le pire, c’est qu’elle passait pour volontaire, chez un homme de sa poigne. Qu’il eût laissé se renouveler à Auteuil les scènes de la gare Saint-Lazare, même des gens qui ne lui étaient pas hostiles y voyaient un obscur projet d’atteindre Loubet, de le dégoûter[25]. Ainsi, les uns l’accusaient des pires desseins, et les autres, qui s’y refusaient, le tenaient pour imprévoyant et incapable.

Il est beaucoup plus aisé de dire ce qu’il aurait dû être depuis plusieurs mois (le contraire de ce qu’il avait été et de lui-même), que ce qu’il avait à faire maintenant. L’autorité des hommes au pouvoir tient moins à leurs actes qu’à leur caractère. Dupuy aurait procédé aux actes à la fois les plus énergiques et les plus judicieux que l’insécurité eût subsisté. Or, il se donna seulement l’apparence de faire quelque chose ; des décisions qu’il proposa au conseil, les unes étaient dérisoires, les autres frappaient à côté, et la plus importante cachait un piège.

Alors que le procureur général Bertrand ne recevait même pas un blâme pour avoir laissé insulter le Président de la République à la cour d’assises, lui qui devait l’exemple, il était déplaisant de sévir contre son substitut, qui était un républicain éprouvé et, du moins, avait esquissé une protestation, et contre le président Tardif[26]. Les régiments, en garnison à Paris, n’y restent pas plus de deux ans ; c’était le cas de la brigade de Roget qui passait à Orléans[27]. Annoncer gravement une enquête contre Pellieux qui, depuis deux mois[28], la réclamait lui-même (sur ses actes comme officier de police judiciaire), et une instruction contre Esterhazy pour le document libérateur, c’était se moquer. Enfin Mercier n’aurait pas rédigé autrement que Lebret la lettre qui saisissait la Chambre, non pas d’une demande de mise en accusation, mais du dispositif de la Cour de cassation sur la communication clandestine du dossier secret aux juges de Dreyfus[29] : « Le fait paraît tomber sous le coup des articles 114 et suivants du Code pénal[30] ; il appartient à la Chambre de décider s’il y a lieu à renvoi devant le Sénat. » D’ailleurs, Dupuy avait fait prévenir Mercier de son intention[31].

Comme la loi constitutionnelle dispose seulement que « les ministres peuvent être mis en accusation par la Chambre pour crimes commis dans l’exercice de leurs fonctions[32] », il n’en résulte pas, en droit, que le Garde des Sceaux ou son procureur général ne soit pas qualifié pour réclamer des poursuites[33]. En fait, sauf pour des cas de prévarication, l’initiative est venue toujours des députés[34]. On eût compris également, dans le silence du texte, ou que Dupuy s’abstînt de demander lui-même la mise en accusation, ou qu’il la proposât franchement, parce que le crime avait été commis, sous un ministère dont il était le chef, par un collègue qui avait agi à son insu, et pour rompre toute solidarité avec lui. Cette procédure insolite, qui avait surtout pour objet de faire prononcer la Chambre au moment le moins opportun, eût dû suffire à mettre en garde les esprits avisés.

Il y avait, dans l’énorme affaire, d’autres coupables que Mercier ; mais il était le plus grand, avec Esterhazy et Henry, et il aurait entraîné avec lui Boisdeffre et Gonse. Comme par une loi physique, les colères et les haines s’étaient concentrées sur lui ; et, lui-même, il les avait encore accrues, par tout ce qu’il y avait en lui de plus fier et de plus affreux, d’un calme impassible sous l’outrage et d’un cynisme irréductible devant son crime, capable de tout, sauf de s’humilier.

Pas de réunion publique sans que la foule furieuse ne le réclamât pour le bagne et, dans la presse, toute une meute après lui, si bien qu’il en grandissait encore, bourreau traqué comme une victime, malfaiteur qui avait sa part des traitements réservés aux bons citoyens.

Nous avons dit comment son cas fut introduit dans l’arrêt de la Cour de cassation. D’autre part, Manau avait renvoyé « à d’autres juges » les auteurs « des machinations » contre Dreyfus, et Ballot lui-même l’avait frappé au visage : « Les droits de la justice et de la défense priment tout ; la procédure secrète n’est plus de notre temps[35]. »

C’était cependant une question, même parmi les promoteurs de la Revision, s’il était nécessaire que Mercier fût poursuivi ; ils étaient fort divisés à cet égard. Scheurer, comme on l’a vu[36], pensait que la réparation de l’erreur judiciaire suffisait, qu’une telle victoire, de la Vérité et du Droit, était assez belle ; et Cornély avait trouvé à ce système de la grâce préalable une formule familière qui fit fortune : « La meilleure de toutes les politiques, c’est la politique de l’éponge[37]. » Mais la grande majorité des défenseurs de Dreyfus y répugnait, voyait dans ce hâtif effacement, qu’il fût offert « au nom de Celui qui a pardonné » ou qu’il fût proposé dans la pensée plus pratique de clore l’Affaire au plus vite, une défaillance et presque une trahison. C’était le sentiment (alors très vif) de Jaurès, celui de Clemenceau, d’Yves Guyot et de Trarieux. Ce grand mouvement, qui les emportait depuis près de deux années, une telle exaltation de justice, les avait comme projetés hors d’eux-mêmes. Les plus réalistes d’entre eux n’auraient pas reconnu les hommes qu’ils avaient été auparavant. Ils étaient devenus intransigeants sur le Droit, et ni les phrases éloquentes ou cruelles ne leur manquaient, ni des arguments plus solides que des invectives : la nécessité d’un exemple éclatant pour empêcher le retour d’une pareille aventure, l’antique doctrine de Platon « qu’il faut qu’aucun crime ne reste impuni[38] », et l’affirmation de Montesquieu que « l’impunité des crimes est la cause de tous les relâchements[39] » ; surtout cette interrogation, bien faite pour troubler les plus sceptiques ou les plus généreux : « La justice de la République ne doit-elle frapper que les petits[40] ? »

Zola avait été décidé par cette raison. Il était revenu, la veille, de son exil volontaire, dès le lendemain de l’arrêt de revision[41], très simplement, le brave homme modeste qu’il était quand son œuvre littéraire n’était pas en cause, nullement en triomphateur, comme beaucoup s’y attendaient. Pour tout manifeste, il fit paraître un article[42], le premier qu’il publiât depuis onze mois, où il racontait comment on l’avait fait partir pour l’Angleterre ; pourquoi, « la frontière passée », il avait poussé « l’abnégation jusqu’au silence complet », parce qu’« on ne doit parler que lorsqu’on est là pour prendre la responsabilité de ce qu’on dit » ; son grand chagrin, « quand ses conseils et ses amis s’opposèrent à son retour », après le premier arrêt de la Chambre criminelle ; enfin sa joie de rentrer avec la vérité et la justice, sa volonté de ne donner lieu à aucun trouble, car « il serait indigne de lui qu’on pût le confondre un instant avec les bas exploiteurs des manifestations populaires » ; et son anxiété de voir « l’innocent qu’il avait aidé à sortir du tombeau », de le voir libre et de lui serrer les mains. « Cette minute suffira à payer tous mes soucis. » Mais, en même temps, il se prononça pour « les sanctions pénales nécessaires », toutefois sans allégresse[43], car longtemps, il a incliné « pour le grand pardon, pour laisser les malfaiteurs sous le seul châtiment de l’éternel mépris public[44] », et, de toutes façons, « il n’aidera pas la Némésis à achever son œuvre ». Cependant « c’était un argument décisif que, si quelque redoutable exemple n’est pas fait, si la justice ne frappe pas les hauts coupables, jamais le petit peuple ne croira à l’immensité du crime ». Il avertissait au surplus le procureur général que les huissiers pouvaient lui signifier l’arrêt de Versailles, mais « son procès n’est plus utile et ne l’intéresse plus ».

Telles étaient, sur cette phase nouvelle de l’Affaire, l’opinion des indulgents et celle des inflexibles, l’une où il y avait de la fatigue avec de la bonté, du mépris et de la politique, l’autre où le souci de la Loi, qui doit être égale pour tous, et une très noble préoccupation morale voisinaient avec des rancunes, pas mal de démagogie et cette survivance de l’homme des cavernes qui ne se croit vainqueur que s’il a écrasé la tête de son ennemi. Dès lors, d’autres hésitaient, à cause des éléments divers et de valeur inégale qui entraient dans ces idées contradictoires, comme l’or et le cuivre dans un alliage, et, en attendant qu’ils eussent fait leur choix, ils s’étaient arrêtés à une opinion, non pas intermédiaire (il n’en pouvait pas être), mais provisoire. Ranc inclinait à jeter un voile sur ce passé et à n’en tirer que des enseignements politiques ; j’aurais préféré la justice intégrale, à condition que l’esprit de représailles en fût banni[45] ; et nous étions tous deux d’avis qu’il serait imprudent d’ouvrir le procès de Mercier avant que celui de Dreyfus fût jugé, c’est-à-dire d’opposer l’un à l’autre, dans l’esprit simpliste des militaires, l’ancien ministre de la Guerre et le juif. Toute nue, notre pensée était celle-ci : « Acquittez Dreyfus et, dans la joie de la vérité reconquise, on oubliera. »

On peut croire que c’était le sentiment de l’immense majorité des républicains, sauf qu’ils portaient moins d’intérêt au malheureux de l’île du Diable ; mais ce n’était pas l’idée de Dupuy. La lettre, équivoque et prématurée, de Lebret et la suite qu’il y donna, montrent à l’évidence qu’il voulait à la fois leurrer par un semblant de satisfaction les défenseurs de Dreyfus et fournir aux adversaires de la Revision l’occasion d’un facile avantage, se dégager de Mercier sans le perdre, et, par la menace suspendue sur la tête du plus grand coupable, faire recondamner l’innocent.

IV

La Chambre, le 2 juin, s’était ajournée au 5, déjà fort mécontente de Dupuy, pour tout ce qui s’était passé dans cette semaine où le hasard et lui avaient accumulé le procès de Déroulède, le triomphe de Marchand et la revision de Dreyfus, mais comptant quand même sur l’apaisement qu’il avait promis, pour le lendemain de l’arrêt, et qu’elle avait payé si cher, du dessaisissement des juges.

D’autant plus la prompte déception parut amère. L’arrêt était à peine rendu qu’une nouvelle folie parisienne remettait tout en question. Du coup, on retombait aux tempêtes.

Le rêve de la plupart des journaux eût été la guerre civile qu’ils n’y auraient pas provoqué dans un pire langage. Pendant que Drumont et ses congénères invitaient « le peuple » à recommencer au plus tôt contre Loubet, les socialistes poussaient à d’autres violences « contre la réaction de salon et de lupanar[46] », et « le tas de scélérats et de coquins à plumes d’autruche que réclamait le bagne[47] ». Alors qu’il n’y avait de remède à une situation redevenue tout à coup périlleuse que le sang-froid, tous en manquèrent. De Guyot à Clemenceau, il n’y avait qu’une voix, dans la presse revisionniste, pour réclamer la mise en accusation, l’arrestation immédiate de Mercier comme réponse au coup de canne de Christiani. Loin de comprendre que la victoire qu’ils avaient aidée à remporter, que d’avoir eu raison, des premiers, contre tout le monde, leur faisait d’un peu de réserve une obligation politique, ils ordonnaient, commandaient. Jaurès écrivit que « la Chambre serait coupable de forfaiture envers le pays si elle ne mettait pas Mercier en accusation ». On n’avait gagné encore qu’une bataille ; la plus dure restait à livrer. On ne s’y fût pas pris autrement pour la perdre, pour faire le jeu sournois de Dupuy. Une telle façon furieuse de réclamer la justice était au rebours de la justice, en aurait écarté les justes.

Dupuy, à la Chambre, se surpassa, trompa tout le monde.

La lettre de Lebret, sur les poursuites contre Mercier, eût dû être communiquée dès le début de la séance. Il prit soin qu’elle parvînt tardivement à Deschanel. De cette façon, l’interpellation s’engagera seulement sur l’affaire d’Auteuil.

Comme cette majorité, à la fois inquiète et indignée avait besoin avant tout d’une manifestation d’énergie, rien que pour se soulager, il lui suffisait de redevenir pour une heure le tape-dur qu’il avait été à ses débuts ministériels, montrer, faire croire qu’il saurait frapper.

La caricature l’avait souvent représenté en lutteur auvergnat, les manches retroussées, « tirant la savate », cognant à tour de bras. Il reprit cette attitude qui convenait au sujet qu’il traitait, parla avec une trivialité voulue, et, au surplus, fut fort aidé par la Droite qui lui reprocha la brutalité de sa police, alors qu’il aurait eu quelque peine à sortir d’une discussion serrée sur l’insuffisance des mesures qu’il avait prises, bien que prévenu depuis plusieurs jours[48]. Il revendiqua d’avoir désigné lui-même les manifestants à arrêter, menaça : « Lorsque les agents, sous mes ordres personnels, s’approchaient de ces beaux messieurs de l’Œillet blanc, ils se cachaient derrière les femmes » ; certainement, « il y a eu concert préalable et complot » ; « le juge d’instruction saura en rechercher et trouver la trace » ; « certains établissements qu’on appelle cercles seront fermés… » Un royaliste breton, Rioust de Largentaye, qui siégeait silencieusement depuis trente ans dans les assemblées, ayant tout à coup retrouvé la parole pour insulter Loubet[49], on l’avait censuré et expulsé. Dupuy s’empara de l’incident, provoqua une ovation au Président de la République, se colla à l’homme que, par deux fois, il n’avait pas su préserver.

Il y avait chez lui un fonds de rudesse et de verve plébéiennes qui, sur le moment, faisait oublier ses roueries. Ce lourd Scapin, à peine l’avait-on surpris dans un nouveau trafic, on se reprenait à le croire brave homme.

Le débat tournait court, semblait épuisé, lorsque Cassagnac et Cochin portèrent le cas de Mercier à la tribune. Cochin, selon son récit, n’aurait rien su de la demande de poursuites si, par hasard, s’étant absenté de la salle, il n’avait lu la dépêche, affichée dans les couloirs, qui annonçait les décisions du gouvernement.

Cassagnac, plus il vieillissait, plus il jouait au brutal, comme pour se donner à lui-même l’illusion qu’il était resté le mousquetaire d’autrefois, et, en outre, par calcul, car il était l’esprit le plus politique de la Droite ; la grossièreté (des diffamations et des mots) n’était chez lui qu’une tactique. Il vit qu’il n’y avait nul moyen de disloquer la majorité sur le scandale d’Auteuil, même en accusant Dupuy d’avoir laissé frapper Loubet comme il avait laissé tuer Carnot et calomnier Casimir-Perier ; mais il fallait la précipiter à nouveau dans l’Affaire ; nécessairement, elle s’y divisera et fera la Droite, une fois de plus, maîtresse de la situation. Ce fut tout l’effort de son discours, d’une gradation savante. Il rappela qu’il n’avait jamais ménagé Mercier ; maintenant encore, il ne le défend pas ; pourtant, il se refuse de croire « à la rumeur publique » : « Vous, son ancien collègue, vous, son ancien président du Conseil, aurez-vous le courage de le livrer ? Commettrez-vous cet acte effroyable ? Je vous crois brave et ce serait une lâcheté. »

Dupuy : « Il faut un certain courage pour faire ce que je vais faire dans un moment. » Cassagnac lui fait répéter la phrase « qu’il n’a pas entendue », que l’autre, en effet, avait prononcée à mi-voix ; puis, dès qu’il eut l’aveu, il en triompha. C’était la dernière injure à faire à l’armée, la faute suprême ; après quoi, il n’y aurait plus place que pour une nouvelle révolution du mépris et pour le César « sonore » qui balayerait la République.

Tel qu’on l’a déjà vu manœuvrer, Dupuy n’était pas homme à se buter. Quand Cochin dénonça son dessein de surprendre le vote de la Chambre sans s’être expliqué sur Mercier, il nia simplement qu’une semblable pensée lui fût venue : « Les mesures que le gouvernement a cru devoir prendre, je vais les indiquer, avec le sentiment de ma responsabilité et, aussi, avec celui de la tristesse que j’ai eue en les prenant. » Et il les énuméra, brièvement, mais pesant ses mots, réservant pour la fin « un acte visé par l’arrêt de la Cour de cassation », sans nommer Mercier.

À droite : « Que faites-vous de la solidarité ministérielle ? »

Le plus loyal des hommes n’eût pas répondu avec plus de tranquille fermeté : qu’il savait que sa propre mise en accusation allait être proposée (par Lasies) ; qu’il appartiendrait à la Chambre d’examiner cette question de solidarité ; mais que, pour lui, comme il l’avait déjà dit, sous la foi du serment, à la Cour de cassation, « il n’avait connu (en 1894) que le bordereau ».

Cochin, appuyé par Lasies et par Cassagnac : « Pourquoi cette communication (si grave) n’a-t-elle pas été faite à la Chambre ? Pourquoi, en même temps (que vous vous expliquiez sur les incidents de la veille), ne rendiez-vous pas compte des mesures que vous preniez ? » Mais il s’en tira par un défi : « Parce qu’il n’y avait pas de connexité. Si vous en voyez une, établissez-la et qu’on vote sur cette connexité. Le gouvernement y consent. » Cochin dit encore que, sans discuter le fond, il ne comprenait pas plus la précipitation du gouvernement que son silence, manifestement calculé, à l’égard de la Chambre sur cette grosse affaire. Il s’inclinait, pour sa part, devant l’arrêt de la Cour. Cependant, ce n’était qu’un arrêt de renvoi. « Lorsqu’on attend encore le jugement définitif, peut-on exercer des poursuites ? »

Les socialistes (Millerand, Viviani) avaient déposé un ordre du jour qui excluait la confiance[50]. Sur la réponse de Dupuy à Cochin, ils tombèrent au plein du piège. Millerand déclara que, dès lors, « c’était sur l’approbation des mesures prises par le gouvernement qu’on demandait le vote de ses amis » et « qu’ils ne le marchanderaient pas[51] ».

Toute la Gauche vota, ainsi qu’une partie du Centre, plus de trois cents voix[52].

Alors seulement Deschanel donna lecture de la lettre de Lebret, et tout aussitôt Dupuy, rien qu’en se taisant, fit tomber l’accusation contre Mercier.

V

Lasies fit passer au président une motion sur la mise en accusation de Dupuy, mais, Ribot ayant demandé la parole, il s’effaça devant lui.

Il y avait eu (entre autres) une faute à éviter : c’était de jeter l’affaire Mercier au travers de l’affaire Dreyfus. Ribot l’aggrava.

Une fois la question posée, la résoudre négativement, c’était contre Dreyfus ; autant le laisser à l’île du Diable.

Ribot ne dit que peu de mots, mais décisifs. Sur la forfaiture : « Je puis juger sévèrement la conduite qu’a pu tenir le général Mercier, peut-être moins sévèrement qu’elle ne l’a été tout à l’heure. » Sur la motion même de Dupuy : « Il s’agit d’une prérogative de la Chambre. La Chambre seule, devant qui les ministres sont responsables, a le droit de les mettre en accusation ; le gouvernement n’en a pas le droit. »

La question, nous l’avons dit, est complexe, controversable. Pourtant le scrupule de Ribot, en soi légitime, avait lieu d’étonner, après le long silence qu’il avait gardé devant tant d’autres illégalités et tant d’abus de pouvoir. Pourquoi accourait-il au secours de Mercier quand, jamais, il n’avait paru à la tribune pour Dreyfus ni pour la loi ? Les socialistes lui crièrent que « c’était la trahison pour le portefeuille ». Millerand : « Proposez-vous à la Chambre d’user de son droit ? »

C’était toute la question : dans le doute sur le droit des ministres, Ribot conseillait-il à la Chambre de provoquer elle-même la mise en accusation ?

Ribot se tut. Et de même Dupuy, Lebret ; obstinément, ils refusèrent de soutenir leur propre motion. Tout ce qu’on put tirer de Lebret, ce fut « que la procédure suivie par le gouvernement était régulière ».

Lasies lui avait crié : « Dites que vous ne voulez pas commettre une mauvaise action et donnez votre démission. »

La majorité républicaine était fort perplexe, tentée de frapper la réaction à la tête, dans Mercier, et troublée par l’intervention de Ribot. Nulle direction : Bourgeois absent, Brisson et Poincaré muets, Barthou à la recherche du vent[53]. Un des hommes les moins surs de la Gauche, Pourquery de Boisserin, député radical d’Avignon, pour qui votaient les royalistes et les cléricaux, trouva la solution la plus propre à tirer les députés d’embarras : que la proposition du gouvernement était « irrégulière, inattendue », et qu’en tout cas il fallait surseoir à statuer, après le conseil de guerre.

Cela conciliait les scrupules, les peurs, des inquiétudes honorables et les pires desseins.

Pourquery, qui n’avait pas objecté aux poursuites contre Picquart, fit valoir un argument qui toucha beaucoup : que Mercier serait, à Rennes, l’un des principaux témoins (contre Dreyfus) ; que, dès lors, le frapper d’avance de suspicion, c’était entreprendre sur l’indépendance des juges. D’autre part, on ne vit pas, ou l’on vit trop bien, que tout suspendre jusqu’à l’arrêt, c’était peser non moins lourdement sur les juges, leur signifier qu’acquitter Dreyfus, c’était livrer, condamner Mercier : « Entre le juif et le général, choisissez[54] ! »

Viviani essaya en vain de réagir. Il déposa, « au nom du parti socialiste », une motion ferme de mise en accusation[55], la développa dans une improvisation enflammée. Mais ce beau discours venait trop tard, après qu’on avait entrevu le refuge commode du sursis. On ajourna par 277 voix contre 228[56].

Dupuy s’abstint, avec ses ministres. Son désir d’être battu par ses propres amis parut visible. Il n’est nullement impossible que lui-même ait soufflé Pourquery. Puis, le tour joué, pour rétablir une façon d’équilibre, il ne « s’opposa pas[57] » à l’affichage de l’arrêt de la Cour de cassation, proposé par les socialistes[58], combattu par Cavaignac et appuyé par Brisson[59], comme réparation de l’affichage des faux d’Henry[60].

VI

Tous comprirent enfin, vainqueurs et dupes, qu’il n’y avait aucun fonds à faire sur cet homme, qu’à la première occasion, il fallait moins le renverser que le chasser[61].

Au Sénat, Monis fit voter l’ordre du jour pur et simple, avec cette indication que les mesures prises par le gouvernement étaient insuffisantes, qu’il fallait frapper plus haut[62].

Dupuy eut le sentiment de la fin prochaine et trouva encore moyen, pendant les huit jours où on le garda, d’empirer les choses.

Il s’était engagé, comme on l’a vu, à rechercher les fauteurs du coup d’Auteuil, machiné, concerté, selon lui-même. Il n’en fit rien. Nulle perquisition aux ligues, bien qu’il sût la part qu’elles avaient prise à la préparation de la bagarre[63], ni chez leurs bailleurs de fonds (Castellane et Archdeacon), bien que la police les eût tout deux signalés[64] ; et nulle instruction plus molle. Sur cent et quelques individus qui, tous, avaient été arrêtés en flagrant délit, et qui eussent été tous retenus s’ils avaient été mal vêtus, le juge Lemercier n’en garda que huit, et pour les prévenir seulement de rébellion aux agents, ce qui équivalait à supprimer le délit d’outrage au Président de la République. L’un fut acquitté[65], les autres condamnés à quelques semaines de prison et à des amendes dérisoires[66]. Pour Christiani, inculpé « de coups portés à un magistrat dans l’exercice de ses fonctions », il eut quatre années d’emprisonnement[67].

Les violences, les défis continuèrent. Lasies, dans le journal de Drumont, poussait directement à la révolte : « Allons, soldats, citoyens, tous debout !… Les généraux n’ont plus le droit de se taire[68]. » Mercier, avec sa froide insolence accoutumée, déclara que, loin de se considérer comme un accusé, « il restait un accusateur[69] ».

Cependant, il était moins rassuré qu’il ne disait ; Gerville-Réache, qui avait eu l’initiative de la loi de dessaisissement, déposa, à tout événement, une proposition d’amnistie pour « tous les faits délictueux ou criminels se rattachant à l’affaire Dreyfus[70] ». Il le fit sans bruit, pour qu’on n’y vît pas l’aveu d’une crainte secrète, « se réservant de réclamer l’urgence après l’arrêt de Rennes ».

La grande inquiétude des républicains, c’était l’armée.

Krantz, avec des intentions droites, honnête homme et, à le juger sur l’apparence, solide comme ses Vosges, manquait cruellement de prestige. Or, à aucun moment, le corps d’officiers n’avait eu plus besoin d’un chef aux titres incontestés, à la supériorité partout reconnue, respecté et craint.

Depuis le départ de Freycinet, surtout depuis l’arrêt des Chambres réunies qui remettait aux juges militaires la sentence définitive, l’armée était entrée dans la phase la plus dangereuse de sa crise. En reprenant possession du condamné que la procédure en revision leur avait soustrait, les soldats redevenaient les arbitres de l’Affaire et, par l’Affaire, semblait-il, de toute la politique. De fermes esprits, parmi les civils, se fussent grisés d’un tel rôle ; ceux-ci, foncièrement incapables de voir telles qu’elles sont les choses qui ne sont pas de leur métier, et fumant, enfiévrés depuis deux ans, éclatèrent. Rien de la vérité ne leur était parvenu, ni le rapport de Bard, ni celui de Ballot-Beaupré, ni l’enquête de la Chambre criminelle. Les journaux qui les ont publiés, rien que pour cela, ont été exclus de leurs cercles, et qui a osé les lire est devenu suspect. Croire Dreyfus innocent, accepter l’arrêt des juges « vendus », c’est, plus que jamais, manquer à l’honneur, « le huitième des péchés capitaux[71] ». Alcoolisés par toutes les sottises en vogue, par les lubies et les divagations des bandits de lettres qui exploitent leur crédulité, ils vivent dans le cauchemar fixe de la trahison et de la corruption. Et tout contribue à ajouter à leur folie, les cajoleries des césariens, la faveur des salons où jamais les uniformes ne furent plus choyés, la poussée de colère, dans beaucoup de grandes villes, contre les abus de l’institution militaire, et le mobile professionnel enfin, plus puissant à lui seul que les haines politiques ou religieuses, à savoir que les faveurs, les croix et les promotions sont réservées à ceux qui pensent bien.

Quiconque était informé de cet état des esprits regardait douloureusement vers le nouveau conseil de guerre. Monod me communiqua cette lettre d’un officier : « La loi ne demandant pas plus aux juges militaires qu’aux jurés comment s’est formée leur conviction, Dreyfus sera condamné ; j’ai été juge moi-même ; on se vengera sur lui des injures de la presse contre l’armée. » Waldeck-Rousseau, sur d’autres renseignements, n’était pas moins inquiet[72].

Nombre de républicains, qui continuaient à détester l’Affaire, se seraient résignés à cette victoire contre la justice ; mais l’armée ne poussera-t-elle pas ces avantages ? Ils se rendaient compte de l’hostilité frémissante du corps d’officiers, du mécontentement, de moins en moins déguisé, des chefs de corps, et se demandaient si cette haute armée resterait fidèle jusqu’au bout, sourde aux excitations des fauteurs de coups d’État. Si le mal s’accroissait encore, comme il était probable, Krantz ne paraissait pas de taille à maintenir ou à rétablir l’ordre. Déjà, il donnait l’impression d’un cavalier inexpérimenté que sa monture emporte et qui se cramponne à la selle. Les socialistes n’étaient pas les moins inquiets, souhaitaient ouvertement de voir à la tête de l’armée un chef sous qui nul ne se risquerait à broncher.

Des incidents, qui se produisirent coup sur coup, montrèrent dans une lumière crue la nervosité des officiers et le relâchement du haut commandement. Généraux et colonels, qui s’étaient contentés jusqu’alors d’exhaler leurs rancœurs dans le particulier, se mirent, dans une même semaine (6-13 juin), à manifester publiquement. — À Angers, ordre du jour du général Hartschmidt, l’un des meilleurs soldats de la jeune armée : « Si les officiers étaient réellement des coquins, on en aurait trouvé dans toutes les cochonneries qui se sont faites en France depuis dix ans et plus…[73] » — À Béziers, lettre ouverte du colonel Rigollet aux journaux : « Les turpitudes des drôles qui font métier d’outrager le drapeau…[74] ». — De Rennes (du camp de Coëtquidan), lettre du colonel de Saxcé à Pressensé, au sujet du bruit qui avait couru qu’il allait être appelé à présider le futur conseil de guerre ; Saxcé, loin d’être hostile à Dreyfus, était porté à le croire innocent et ne s’en cachait pas ; Pressensé, à qui il arrivait d’avoir le renseignement, inexact et la plume fâcheuse, le prit lourdement à parti, le traita de « bourreau », décidé d’avance à condamner[75] ; Saxcé, d’autant plus offensé qu’il était plus sûr de sa loyauté, riposta par des injures : « Les règlements militaires ne me permettent pas de répondre à votre violent article, mais il n’est au pouvoir de personne de m’empêcher de vous dire que vous êtes un immonde polisson[76]. » — À Paris, à l’École militaire, harangue du lieutenant-colonel de Coubertin à ses cuirassiers : « Je regrette de ne vous avoir pas fait mettre sabre au clair contre les gens qui criaient « Vive Picquart ! » sur le parcours du régiment… Le cas échéant, je vous engage à vous servir de vos armes contre les insulteurs de l’armée[77]. » — Nécessairement, les nationalistes exultèrent : « Enfin, les chefs redressent la tête ; ils regardent en face les sans-patrie ; ils auront des imitateurs ; il faut qu’ils continuent : ils continueront ; la charte de l’armée a été violée par les ministres qui, depuis deux ans, désertent successivement leurs postes ; l’armée exaspérée n’a plus qu’une ressource, celle de se défendre elle-même[78]. » — Et Krantz fit celui qui n’avait rien entendu, pour cette raison que la patience des officiers était mise à une trop dure épreuve, et par peur de sévir.

Que des soldats, irréprochables dans leur service, se cabrassent à la fin sous le soupçon d’être tous sans conscience et sous tant d’abominables généralisations de Gohier et de ses émules, c’était dans la nature des choses, et l’honneur militaire, en effet, n’eût été qu’un vain mot s’ils ne se fussent sentis blessés et humiliés. Mais que ces colonels et ces généraux, à qui la discipline commandait de se taire, même sous l’injustice et l’outrage, que ces grands muets professionnels en fussent là d’engager des polémiques publiques et grossières avec des journalistes, c’était le symptôme certain du mal le plus grave qui puisse tourmenter les armées, quand, créées pour la guerre, elles s’usent dans la paix ; cet organe qui ne s’acquitte pas de sa fonction, « ce sang qui ne se répand pas et bouillonne sans cesse », risquent de chercher dans la guerre civile l’emploi du trop-plein exaspéré de leur ardeur et de leur force[79]. Ainsi l’on ne glissait plus vers l’anarchie ; on y était en plein.

VII

Dans un tel trouble et avec de telles craintes, on s’arrêta à peine aux premiers résultats de l’arrêt, qui eussent été des triomphes si la République elle-même n’avait paru menacée[80] : le retour de Zola, le départ d’un croiseur pour ramener Dreyfus, la mise en liberté de Picquart.

Nous avons raconté en son temps[81] que Leblois, en se pourvoyant contre l’arrêt de la Cour de cassation en règlement de juges, avait eu pour objet de soustraire Picquart au conseil de guerre tant que les juges civils n’auraient pas prononcé sur Dreyfus. Il avait pris cette sage précaution d’accord avec Picquart, qui, lui-même, avait attendu la veille de la Revision pour déposer une demande de mise en liberté provisoire[82]. Leblois s’étant désisté quelques jours auparavant[83] de son pourvoi, qui n’avait aucune valeur juridique, la Chambre des mises en accusation put enfin juger au fond. Le substitut Blondel donna aussitôt ses réquisitions[84] ; fondées comme de droit sur l’arrêt en revision, elles concluaient au non-lieu et à la mise en liberté du principal accusé. Les juges ordonnèrent d’abord que Picquart fût relâché (après trois cent vingt-quatre jours de détention), puis prononcèrent le non-lieu (9 et 13 juin). Ainsi Leblois fut mis entièrement hors de cause et Picquart n’avait plus à répondre que pour l’affaire Boulot et celle des pigeons. D’ailleurs Zurlinden donna l’assurance que le mandat de dépôt décerné contre lui par son parquet ne serait pas exécuté et qu’il ne le renverrait pas au Cherche-Midi.

Son ami Gast l’emmena à Ville d’Avray, où il avait une hospitalière maison, un grand parc et des pâturages (9 juin). Il y trouverait le calme familial, loin des fâcheux, et l’air pur de la campagne, après l’anémiante atmosphère des prisons. C’était, par une éloquente coïncidence, le jour même où Dreyfus s’embarquait pour la France, quittait « l’île maudite[85] ».

Trarieux, chez qui, il y a onze mois, il avait passé sa dernière soirée de liberté, le reçut à dîner le lendemain ; des centaines d’amis vinrent l’y saluer ; Mathieu Dreyfus se jeta dans ses bras en pleurant.

Ce fut le moment le plus heureux de Picquart, aimé et célébré alors comme peu d’hommes le furent, et jouissant de l’être, dans une simplicité faite de joie et de légitime fierté. Il pouvait regarder avec satisfaction dans son passé, noble par les victoires qu’il avait remportées sur lui-même, son sacrifice et sa fermeté dans l’épreuve, à travers les imbéciles et cruelles persécutions ; et avec confiance dans l’avenir, pourvu qu’il y restât l’homme patient, juste et fort qu’il était devenu. Le monde le tenait pour une parure de la France et l’unissait indissolublement, semblait-il, à Dreyfus.

Ce soir-là encore, comme au soir de l’arrêt de la Cour de cassation, les amis de la justice se sentaient fraternellement heureux. Venus, dans une même pensée, des partis les plus éloignés et les plus hostiles, ils s’étaient réconciliés ou mieux connus dans la bataille et se flattaient que leur accord défierait le temps.

La même croyance, à des heures pareilles de péril ou de gloire, avait rempli le cœur des hommes de la Révolution ; et ce fut, encore une fois, une illusion. Déjà, il y avait des fêlures dans le bloc revisionniste, non seulement des dissentiments d’ordre politique, comme avec Gohier, d’une fureur ininterrompue, qui tournait à la manie, dans son âpre et malsaine solitude, mais d’autres divergences encore, plus intimes, sinon plus graves, qui tenaient au caractère même de ces hommes paradoxalement assemblés autour d’une idée. Ils vécurent alors les dernières heures d’un rêve, où la plupart furent meilleurs et plus grands qu’eux-mêmes, étant sortis d’eux-mêmes et ayant tenu de beaux personnages. Encore un acte à jouer dans la fièvre de la bataille, et la toile va tomber, les lumières s’éteindre, ils déposeront leurs costumes, comme font des acteurs, et ils se retrouveront eux-mêmes, les bons, les médiocres et les autres.

Les revisionnistes, n’ayant pas eu de chef et seulement un très petit nombre de doctrines communes, n’étaient pas un parti ; mais ils en avaient l’apparence, et les faiblesses. Désintéressés, pour la plupart, et n’attendant pas de leur effort un profit d’ambition ou d’argent, ils avaient, par contre, le sentiment très vif de ce qu’ils avaient peiné et de l’estime ou de la gloire qui leur étaient dus. De là des amours-propres blessés, des jalousies, parfois puériles, même contre les privilégiés de l’injure[86] ; surtout, quelques militants « des premiers jours, amers et doux », se trouvèrent un peu méconnus « au profit des ouvriers de la dernière heure ». Le Comité de la Ligue ayant chargé Trarieux d’adresser un remerciement public aux « champions de Dreyfus », il n’y avait nommé que Scheurer, Zola et Picquart, parce qu’ils avaient été les plus éprouvés et que l’idée bizarre de décerner des prix et des accessits, comme dans une distribution de collège, n’était venue à aucun de nous qui avions signé avec lui. Cependant Bernard Lazare réclama, dans une lettre ouverte qui fut publiée par Clemenceau[87], pour les oubliés : Forzinetti, « qui avait souffert les souffrances journalières de l’innocent » ; Leblois, « travaillant dans le silence » ; Demange, « inoubliable cependant, celui-là, lui qui fut le premier à affronter l’insulte et dont le patient dévouement ne s’est jamais démenti » ; enfin, sans hypocrisie, lui-même. Il rappela qu’il avait sonné le premier, coup de cloche de la Revision, invoqua mon témoignage, parce que, moi aussi, « j’avais tendu ma main au malheureux à l’heure de la lutte solitaire ». Si, plus tard, sans quitter le combat, il s’est effacé dans la pénombre, ce fut à la demande de Mathieu qui le pria de sacrifier sa personnalité trop marquée ; il a, en outre, l’orgueil d’être juif et le proclame :

J’appartiens à la race de ceux qui, a dit Renan, ont introduit les premiers l’idée de la justice dans le monde… Tous, tous ceux-là, mes ancêtres et mes frères, ont voulu, fanatiquement, qu’il fût fait à chacun son droit et que ne penchât jamais injustement le plateau de la balance. Pour cela, depuis des siècles, ils ont crié, chanté, pleuré, souffert, malgré les outrages, malgré les insultes et les crachats. Je suis des leurs et je veux l’être. Étant ainsi, ne pensez-vous pas que j’ai raison de parler de ceux auxquels vous n’avez pas songé ?

Beaucoup en voulurent à Bernard Lazare, les uns que, lui-même, il n’avait pas nommés[88], les autres qui n’étaient pas guéris des « individus ».

Mathieu Dreyfus vit tomber ces semences, sut qu’elles germeraient, se multiplia pour retarder l’inévitable. Mais Lazare, dans sa lettre, l’avait appelé « le frère admirable, vrai héros celui-là…[89] ».

VIII

Le lendemain[90] de la mise en liberté de Picquart, j’eus un entretien singulier avec le père Du Lac. Par l’imprudence de son agitation et par ses bavardages, il était devenu, dans l’imagination de beaucoup de monde, l’incarnation vivante du Rodin d’Eugène Sue, et, bien qu’il fût loin d’occuper la première place dans la hiérarchie de sa compagnie, il en était réputé le chef, le grand machinateur des complots catholiques et militaires. Son rôle réel n’en avait pas été moins considérable, confesseur et inspirateur de Boisdeffre, ami intime d’Albert de Mun, en perpétuels tripotages avec les politiques, les journalistes (surtout avec Drumont) et des officiers. Tant que le vent souffla en poupe, il ne se cacha pas de son influence et se plut à l’exagérer. Maintenant que le ciel s’obscurcissait, il était aussi gêné de sa renommée qu’il en avait eu d’orgueil et, depuis qu’une enquête avait été ordonnée sur Pellieux, redoutait d’être compromis dans une de ces affaires où l’Église ni le Gésu ne plaisantent quand elles tournent mal. Il avait été accusé, on s’en souvient, par Mme Monnier d’avoir trahi, à son détriment, le plus sacré des secrets religieux ; le juge Bertulus avait porté cette histoire à la Cour de cassation[91], et cela faisait grand bruit. Rome, dans l’espèce, n’eût pas admis l’ordinaire excuse que le moine s’était entretenu avec sa pénitente ailleurs qu’au confessionnal, et qu’ainsi ce qu’il avait raconté n’était point la confidence recueillie dans l’exercice de ses fonctions. Du Lac pensa que le plus simple serait que Mme Monnier se rétractât et forma le projet, qui témoignait assez de son embarras, de détourner par mon intervention le péril dont il était menacé. Les gens qui me connaissaient seulement par les outrages de mes adversaires et la réputation qui m’en était venue, me tenaient pour un furieux ; ceux qui me lisaient ou qui étaient renseignés savaient que, même dans cette dure bataille, je poussais à l’extrême le désir d’être équitable. Il m’avait donc fait demander par l’une de ses amies[92], qui était aussi la mienne, d’entendre ses explications, et comme j’y avais consenti, tant pour m’éclairer que par la curiosité de voir de près le personnage, il avait impudemment proposé que j’allasse lui rendre visite dans sa cellule. Je refusai de lui donner cet avantage d’une démarche qu’il m’eût fait attribuer, après l’avoir lui-même sollicitée. Il fut alors convenu que nous nous rencontrerions à déjeuner chez cette amie, qui le croyait calomnié et qui eût voulu m’en persuader.

Je trouvai un homme de fort belle taille, très robuste, la figure colorée du paysan, un front haut et comme gonflé par une surabondance de pensées, l’œil doux et fuyant, et n’ayant rien, au dehors, du moine ténébreux et terrible qu’on avait coutume de dépeindre. Le père Letellier, au dire de Saint-Simon, « eût fait peur au coin d’un bois[93] ». On se fût figuré volontiers celui-ci attablé, dans un cabaret de village, à boire chopine en maquignonnant du bétail.

Il alla, tout de suite, au fait, d’une parole vive et sûre, qui ne paraissait pas calculée et, même, semblait parfois imprudente ; quelqu’un qui ne se fût pas méfié aurait été séduit par son ton, tantôt indigné, tantôt douloureux, qui eût passé pour sincère.

Son discours fut long[94]. Il ne connaît pas Pellieux, ne lui a jamais parlé ; le général lui-même en conviendra ; la dénonciation contre Mme Monnier est venue d’ailleurs, à cause du signalement de la dame voilée qui parut s’appliquer à elle ; et tout ce qu’il a dit à Boisdeffre, quand il connut par les journaux l’aventure de la protectrice d’Esterhazy, c’est que c’était quelque supercherie : Il ne peut attribuer qu’à l’affolement le récit de son ancienne pénitente à Bertulus ; s’il lui a écrit par deux fois, lors du procès de Zola, c’était dans la pensée de ramener la paix au foyer conjugal ; il avait bien le temps de s’occuper de l’affaire Dreyfus ! « Je suis monté en chaire, pour la première fois de ma vie, à cinquante-deux ans ; je dois travailler beaucoup mes sermons. » Et le tout, à chaque instant, entrecoupé de serments : « Je jure devant Dieu… » Déjà, il a convaincu la mère de Mme Monnier qu’on l’a soupçonné à tort : « Pourquoi n’écoute-t-elle pas les conseils de ses proches ? Elle s’accusera, sur son lit de mort, d’avoir calomnié un prêtre. » Mieux vaudrait convenir, dans une lettre publique, qu’elle s’est trompée et mettre ainsi fin à ce scandale.

J’eus quelque peine à le rebuter, sans lui dire le fond de ma pensée ; je répliquai obstinément que je n’étais pas qualifié pour intervenir dans un conflit de cette nature.

Il aborda alors un autre point, qui lui tenait peut-être moins à cœur : ses relations avec Boisdeffre.

Il l’avait connu, pendant la guerre, au Mans, quand Boisdeffre, jeune et brillant officier d’État-Major, sorti de Paris en ballon, faisait campagne avec Chanzy ; il ne l’avait revu ensuite qu’à de rares intervalles ; enfin, il s’était lié avec lui à l’époque où le général était devenu le second, puis le successeur de Miribel. Chaque soir, ils se rencontraient. Mais ils ne parlaient ni de politique ni des choses de l’armée, seulement de Dieu ou des affaires de famille du général. Boisdeffre ne l’a entretenu qu’en passant de l’affaire Dreyfus ; ainsi, une fois, il le prévint qu’un ancien zouave pontifical, au nom historique, allait être dénoncé ; mais il n’était occupé que de mobilisation, absorbé par la préparation du plan XIII. Maintenant, frappé par l’adversité, il ne vit plus que pour les siens, malade et faisant peine à voir. L’autre jour, dans la cellule du moine, où, par hasard, Albert de Mun s’était trouvé en même temps, il a dit au jésuite : « Donnez-moi votre bénédiction comme à un homme qui attend le peloton d’exécution. » Et Du Lac l’avait béni. Il eût voulu savoir si son ami était sous le coup de nouveaux ennuis.

Je lui répondis de s’adresser lui-même à Boisdeffre, qui savait apparemment si quelque crime était encore à découvrir. Il grogna que la règle de l’Ordre lui défendait d’interroger l’homme dont il était le directeur de conscience. Il revint alors à son affaire personnelle, mais sans plus de succès, et protestant toujours qu’il ne se mêlait pas de politique et ne tenait pas à ce que Dreyfus fût coupable, mais qu’il n’en savait rien.

Quand il se sentit battu, il fit effort pour n’en rien montrer, et, une fois à table, mangea de bel appétit. Il avait de l’esprit, un peu gros, et des connaissances fort variées, mais je ne trouvai chez lui aucune trace de cette fameuse habileté de sa Compagnie ; sa tentative sur moi suait la crainte, et il avait peur également pour son Ordre. Il finit par me demander si je ne prévoyais pas une nouvelle expulsion des Jésuites : « Mon Père, lui dis-je, je suis un disciple de Voltaire qui offrit à deux jésuites exilés l’hospitalité de Ferney ; mais je ne vous promets pas de vous faire dire la messe chez moi[95]. »

IX

Les royalistes ayant insulté Loubet aux courses d’Auteuil, les républicains décidèrent de le venger, le dimanche suivant, aux courses de Longchamp, d’y faire voir qu’on ne se laisserait pas intimider.

À peine sorti du marais, de nouveau l’on s’enlisait. Les anciens partis (sauf les socialistes), disloqués, désemparés, ayant perdu dans l’Affaire jusqu’à leur personnalité, n’avaient trouvé que des phrases pour répondre à la provocation royaliste ; même l’espèce de Comité de Salut public qui venait de se constituer (les bureaux des groupes républicains des deux Chambres réunis en permanence « pour surveiller les événements ») était sans initiative ; en cherchant à suppléer à l’absence de gouvernement, il ajoutait seulement à l’anarchie. Dupuy recevait leurs délégués sans mauvaise humeur, écoutait leurs doléances, y ajoutait les siennes, n’en faisait pas plus.

Cassagnac, dans son discours du 5, avait repris la thèse de Sabran et de Drumont : « Ce ne sont pas les muscadins qui ont manifesté à Auteuil, c’est le peuple de Paris… Ce n’a pas été seulement le Président, mais la République elle-même qu’ils ont huée… Le peuple de Paris est descendu hier dans la rue et il y descendra encore. » Cette légende et ce défi, pouvait-on les laisser sans réponse ?

La manifestation fut inventée, décidée par les journaux revisionnistes. Ils virent très bien que la Réaction s’enhardissait de la paralysie officielle ; pour lui donner à réfléchir, rendre confiance au pays, il fallait un acte, fut-il d’allure révolutionnaire. Et, tout de suite, le calcul se trouva juste. Dès le premier appel répandu dans les faubourgs, il fut manifeste que les militants y répondraient et seraient suivis, que l’offense à Loubet, « pour atteindre la République[96] », avait été ressentie. Ce qu’il y avait de paradoxal en apparence dans l’opération séduisit par la nouveauté : une émeute légale, non plus pour renverser un ministre ou un roi, mais pour appuyer le chef de l’État, le défendre contre les gens qui se disaient, depuis des siècles, les représentants attitrés de l’ordre et qui provoquaient au désordre depuis des mois. En conséquence, ces mêmes gens n’hésitèrent pas, dès que le combat leur fut offert, à le refuser. Rien que le langage de Gérault-Richard leur fit passer le goût de récidiver. C’était une manière de mousquetaire populacier, la corpulence et les bras d’un paysan, qui mettait flamberge au vent pour un mot et qui parlait, écrivait comme il se battait. Il dit exactement ce qu’il fallait dire pour être compris : « Nous voudrions un champ de bataille qui sentît moins le fumier et la prostitution… Ah ! ah ! beaux fils, nous allons vous traiter comme vous traitez vos larbins ![97] » Les « beaux fils », qui avaient projeté de recommencer[98], ne doutèrent pas qu’il ferait comme il disait. Beaucoup partirent pour la campagne[99] ; les autres annoncèrent qu’ils resteraient chez eux. Il y avait, en effet, moins de risques à insulter un vieillard et à le frapper par surprise qu’à se mesurer avec les ouvriers de Belleville ou la jeunesse des écoles.

Tout le sens profond de notre histoire contemporaine est dans ce rapide mouvement de Paris. La majorité de la bourgeoisie et la masse du peuple flottent depuis cent ans et se divisent entre les différentes formes de la Révolution, libérale ou républicaine, césarienne ou socialiste ; pour les rapprocher, il suffit que l’Ancien Régime se montre sans masque, pousse en avant ses prêtres ou ses nobles. La sottise, l’insolente provocation d’Auteuil fut plus démonstrative à cet égard que toute l’Affaire. Où Gérault était bien peuple, ce fut dans le cri de guerre qu’il jeta à la foule, non pas : « Sus à l’injustice ! à la tyrannie militaire ! », mais : « Sus aux nobles ! sus aux curés ! »

Les milliers d’adresses qui arrivaient à Loubet des grandes villes et des plus petits villages racontaient l’émotion de la province. La protestation de Paris sera, cette fois, celle du pays républicain.

On avait vaincu avant de se battre, puisque la jeunesse royaliste avait décidé de suivre les prudents conseils de Meyer et de Coppée et de ne pas se commettre avec les républicains en nombre ; pourtant, on se méfiait de quelque traîtrise. Les fédérations ouvrières, les comités socialistes redoublèrent d’activité, renouvelèrent leurs appels ; les journaux en étaient pleins. Cette chaleur latente de la Révolution qui est dans Paris, même aux époques les plus basses, s’était ranimée. Il n’était question, dans la vieille phraséologie rajeunie, que de donner une leçon « aux descendants des kaiserlicks et des émigrés, aux gens de Coblentz portant encore au dos la livrée prussienne, aux fils des chouans, aux misérables rejetons des félons de l’armée de Condé… Il faut qu’on tremble dans les salons du noble faubourg et dans les fabriques des jésuites[100] ! »

Dupuy, qui eût été bien embarrassé d’empêcher la manifestation, fit d’abord mine de s’y prêter ; il exagéra ensuite à plaisir, et malgré Loubet, les précautions militaires et de police, mit sur pieds 6.000 gardiens de la paix, 20.000 hommes de troupes, la gendarmerie, la garde républicaine, et, ce qui n’était pas exempt de ridicule, une douzaine de juges d’instruction, procureurs et substituts, pour improviser, en plein champ de courses, un tribunal des flagrants délits. Ainsi avait-il l’air, à nouveau, de taxer Loubet d’une périlleuse impopularité. Pourtant, de plus fermes se fussent inquiétés de la promenade de 100.000 hommes à travers Paris (11 juin.)

Dès le matin, un grand fleuve se mit en marche, s’écoula, en masses compactes qui affluaient de tous les quartiers, vers Longchamp, ouvriers, étudiants, petits bourgeois, beaucoup avec leurs femmes, l’églantine rouge à la boutonnière, presque tous armés de cannes, de gourdins, et chantant la Marseillaise. Les gens des comités, le ban et l’arrière-ban de la presse républicaine, pas mal de députés, s’établirent aux enceintes réservées, où ils mesurèrent du regard les quelques élégants qui étaient venus[101], cherchèrent en vain Déroulède, qui était resté à son vignoble de Langély[102], et Rochefort, enfermé chez lui sous la garde de Guérin[103]. Le gros de la foule occupa peu à peu la pelouse et les avenues. Gérault, dans son journal[104], avait publié un véritable ordre de mobilisation et de concentration qui fut suivi à la lettre.

L’énorme déploiement de troupes (comme pour repousser une invasion de barbares, une armée égale à celle de Bonaparte en Égypte) se trouva fort inutile. La malice faubourienne eut vite fait de deviner la pensée sournoise de Dupuy à l’égard de Loubet ; les plus batailleurs, orateurs de clubs et journalistes, n’offrirent aucun prétexte à la répression. Une seule acclamation salua le chef de l’État. Sous le clair soleil de printemps, ce mélange de force et de gaîté, qui fait les manifestations de Paris, fut plus qu’une réparation, quelque chose comme le sacre du Président par le peuple.

Pour Dupuy, il s’était porté à lui-même le dernier coup. Sa négligence, chaque fois que la vigilance eût été de mise, l’ostentation de ses excès de zèle, quand il eût convenu de dissimuler les précautions nécessaires sous un peu de confiance républicaine, achevèrent de le ruiner. On tint pour démontré qu’il se divertissait, de deux jours l’un, à livrer Loubet aux outrages des nationalistes et des « gens du monde » et à le compromettre, aux yeux du populaire, en le défendant militairement contre ses amis[105]. Il était déjà condamné quand se produisirent, au cours de la soirée, quelques-unes de ces bagarres qui sont l’habituel corollaire des jours de fête ; des manifestants s’étaient échauffés, des agents firent preuve de brutalité. Les socialistes, fort grisés par leur succès et qui s’étaient crus les maîtres du pavé, décidèrent aussitôt d’interpeller. On en chargea un ancien membre de la Commune, Vaillant, député de Charonne.

Ce fut fort laid, comme toutes les exécutions.

Dupuy ne descendit pas à désavouer sa police, revendiqua la responsabilité des dispositions qu’il avait prises pour la journée et de tous ses ordres. Se sentant perdu, il voulut du moins tomber crânement et ne céda rien. Tous l’abandonnèrent, sauf quelques amis personnels et un lot de radicaux, ceux dont Viviani disait que, « pour ces solennels eunuques, la République était sauvée quand ils avaient casé leur clientèle[106] ». Il essaya pourtant de l’appel classique, mais qui échoue toujours, « aux hommes vertueux du Centre ». Ribot, Poincaré, comme Brisson et Millerand, en avaient assez ; Méline lui-même guettait sa chute, manœuvra pour le faire tomber à son profit. Mais la majorité, qui ne voulait pas plus de lui que de Dupuy, fit coup double, le repoussa du même geste qui renversait l’autre. Méline se refusait seulement à blâmer la police, Dupuy réclamait un ordre du jour implicite de confiance. Près de trois cents voix votèrent une belle formule : « La Chambre, résolue à ne soutenir qu’un gouvernement décidé à défendre avec énergie les institutions républicaines et à assurer l’ordre public…[107] »

Il avait tellement lassé et trompé tout le monde que les royalistes et les nationalistes, pour qui il s’était perdu, se joignirent contre lui à la gauche[108], Drumont en tête qui lui appliqua le mot de Tacite : « Morbo proditor, menteur par tempérament ».

X

Les démocraties, surtout sous la forme républicaine, redoutent les gouvernements faibles, comme une proie promise à l’anarchie et au despotisme. Les socialistes et les radicaux eux-mêmes, après avoir tant contribué depuis vingt ans à diminuer le pouvoir, réclamaient maintenant un gouvernement fort. Un homme qui sût vouloir, qui ne serait pas à la remorque des événements et, pis encore, des passions, nul autre moyen de sortir de la situation où l’on s’était embourbé. Mais qui ? Dans l’effroyable consommation d’hommes qu’avait faite la République, combien peu restaient debout !

Loubet fit d’abord appel à Poincaré (13 juin).

Depuis son intervention en novembre, après son long silence, l’éloquent Meusain n’avait pas reparu à la tribune ; pourtant, le goût de l’action semblait l’avoir repris ; il avait mené dans les couloirs une vive et parfois âpre campagne contre Dupuy et ne se cachait plus de sa conviction que Dreyfus était innocent.

Il restait, de beaucoup, le premier de sa promotion politique, mais, à la fois, une énigme et une espérance : on ne savait exactement ce qui lui manquait de qualités ou de défauts pour être un homme d’État.

Il espérait l’offre du pouvoir et la redoutait, souhaita de réussir à former un gouvernement et ne s’y serait point pris autrement s’il avait voulu échouer.

La beauté, la force entraînante de la jeunesse, c’était l’une des notions de l’esthétique politique qui échappaient toujours à Poincaré. Jeune encore lui-même, s’il eût cherché à grouper autour de lui des jeunes, après tant d’erreurs et de fautes des anciens, il avait de grandes chances de succès. Au contraire, il s’adressa surtout à ces anciens ; mais ni Brisson ni Bourgeois n’avaient envie de s’embarquer à nouveau par des temps d’orage. (Brisson allégua qu’il était malade, Bourgeois qu’il était nécessaire à la conférence internationale pour le désarmement[109] où il s’était fait déléguer), et Ribot seul promit son concours. La grosse difficulté, c’était le ministère de la Guerre, où il fallait de toute évidence un chef d’un caractère et d’une autorité incontestés, tant pour rassurer le corps d’officiers que pour raffermir la discipline, rétablir le respect du pouvoir civil et mettre le conseil de guerre en face de sa seule conscience. Ne voyant aucun général qui, à ces heures critiques, pût réaliser ces conditions, et redoutant d’assumer lui-même une pareille tâche, l’idée vint à Poincaré de la proposera Casimir-Perier. Il lui offrit, en outre, avec le consentement de Loubet, de prendre la présidence du Conseil, parce qu’il ne se voyait pas bien le premier dans un cabinet où Casimir-Perier serait le second. Mais cela même rendait l’opération chimérique, car l’ancien Président de la République eût pu trouver honorable de renoncer à sa belle retraite pour aller au ministère de la Guerre comme au poste le plus difficile et le moins enviable ; mais il ne pouvait accepter d’être premier ministre qu’à la condition de choisir lui-même ses collaborateurs et d’établir son programme, et le Parlement n’en était pas là qu’il fallût chercher en dehors de lui un président du Conseil.

Le refus de Casimir-Perier fut très sensible à Poincaré ; pourtant, il ne renonça pas encore et se rabattit sur une autre combinaison, mais qui, même en des temps ordinaires, eût paru médiocre. Il conservait la moitié du cabinet Dupuy, laissait Krantz à la Guerre, et mettait à l’Intérieur, où il eût fallu l’homme le plus énergique, la faiblesse même, Sarrien. Il dira, plus tard, « qu’il aurait voulu garder pour son parti (c’est-à-dire son groupe) le bénéfice de l’opération à accomplir » : quelle œuvre eût-il accomplie avec l’hésitant Sarrien et Krantz, toujours certain que Dreyfus et Picquart étaient coupables[110] ? Aussi bien ne se trompait-il pas lui-même sur cette politique des groupes et des « sous-groupes » ; (dans le déclassement des partis depuis l’Affaire, elle ne correspondait plus à rien de réel, hors des couloirs du Palais Bourbon) ; et il en éprouvait d’autant plus d’ennui qu’il avait entrevu un plus grand ministère, avec, autour de lui, les chefs en disponibilité et les vétérans de la République. Mais plus il consultait d’« amis », plus sa propre vision des choses se rétrécissait.

Une autre faute, mais qui ne manquait pas de générosité, le fit échouer.

Il avait annoncé, dès ses premières conversations, qu’il ne ferait pas de ministère sans son ami Barthou, et il s’y obstinait, bien qu’il le sût en butte aux animosités les plus vives. Les radicaux, en effet, ne lui pardonnaient pas d’avoir renversé Brisson, moins encore d’avoir conduit contre eux la machine électorale sous Méline, et ils suspectaient sa nouvelle évolution à gauche. Tout cela était si récent que l’intérêt même de Barthou, c’était de laisser faire le temps. On ne comprenait donc pas qu’il fût si pressé de redevenir ministre (lui qui était homme d’action et de résolution, dans un poste de second plan, aux travaux publics), et que Poincaré fut seul à ne pas voir ce qui crevait les yeux. Poincaré avait si peu coutume de subordonner la politique à l’amitié qu’il venait de refuser à Millerand un portefeuille pour Viviani[111], alors qu’il n’était pas moins lié avec eux qu’avec Barthou. — On verra plus loin de quelle façon avait pris naissance l’idée de faire une place aux socialistes dans un ministère d’union de tous les républicains ; Poincaré n’y était pas favorable pour des raisons qu’il dit très franchement à Millerand ; il ne se fût pas fâché davantage avec Barthou en lui disant celles qui s’opposaient à sa rentrée aux affaires. — Il sembla, en outre, contradictoire qu’après avoir réclamé d’abord le concours de Brisson et de Bourgeois et fait tant d’avances aux radicaux[112], il leur voulût imposer ensuite l’un des hommes dont ils se méfiaient le plus.

Les exigences des radicaux ne s’arrêtaient pas d’ailleurs à Barthou ; ainsi Pelletan signifia que, si Ribot recevait un portefeuille, ses amis combattraient le cabinet. D’autre part, Clemenceau le harcelait avec sa dureté ordinaire, traitait, ses futurs collaborateurs d’« anciens ministres éculés », et pronostiquait la défaite[113].

Poincaré, bien que le cœur n’y fût plus, essaya d’un dernier marchandage. Ayant réuni Brisson qui l’eût aidé volontiers à aboutir, les huit députés[114] et le sénateur Monis qui avaient accepté d’entrer dans son cabinet, il fit proposer par Sarrien aux bureaux des groupes radicaux de leur donner deux portefeuilles en plus, celui de la Marine à De la Porte et à Vallé celui de l’Agriculture, qu’il avait destiné d’abord à un modéré (le sénateur Dupuy), s’ils cessaient leur opposition à Barthou. Mais les radicaux refusèrent avec quelque superbe, soit que leur rancune contre Barthou l’emportât sur tout autre sentiment, soit que le prix où l’on taxait leur concours leur parût trop bas[115]. Il y avait beaucoup moins de places que de candidats ; la table, que les chefs refusaient de présider, était trop étroite pour toutes les non-valeurs qui brûlaient de s’y asseoir. Quand Sarrien rapporta le refus à la réunion qui l’avait délégué, il ne s’y trouva personne pour conseiller la surenchère d’un troisième portefeuille. Il eût été difficile à Poincaré, s’il avait été l’ennemi de Barthou, de le faire plus proprement assommer.

Il en fut fort endolori, comme de tous ses autres déboires, depuis cinq jours que, courant de l’un à l’autre, il s’ingéniait à doser un gouvernement comme une potion et à compenser un radical par un modéré, un partisan de la Revision par un adversaire de Dreyfus, Krantz par Monis ou Barthou par Vallé, et rien n’était plus laid, en effet, en un tel moment, que le spectacle de tant de convoitises et de basses querelles après celui de tant de dérobades. On allait déclamant que l’intérêt supérieur de la République commandait l’union de toutes les bonnes volontés ; puis, quand on en venait au fait et comme si la première condition de l’union n’était pas l’oubli des griefs réciproques, tout le vieux fonds de haine remontait à la surface. Le voisin de chacun était seul tenu de faire à l’intérêt commun le sacrifice de son amour-propre, de son repos ou de ses animosités. On eût dit la gageure de démentir par les actes que la situation était grave et que les soldats jetaient les sabres dans la balance. En pleine paix publique, on ne se fût pas disputé plus âprement à qui aurait l’Agriculture ou les Postes, « l’arsenic » ou « les nègres » : L’accord n’était difficile que sur les personnes. Alors qu’on savait le régime parlementaire en danger, on en étalait à nouveau les misères. Et cependant il n’y avait pas d’autre organisation possible de la liberté.

XI

Poincaré, quand il résigna son mandat, dit à Loubet qu’il l’engageait à s’adresser à Waldeck-Rousseau, que c’était le seul qui fut en mesure de faire aboutir un ministère d’énergie et qu’il se mettrait à sa disposition pour un poste quelconque. Il alla ensuite lui porter cette déclaration, sans fausse modestie et avec le désir d’autant plus sincère d’être de la bataille qu’il se savait soupçonné de la fuir (16 juin).

Dans la conversation que j’eus avec Waldeck-Rousseau, le lendemain de cette visite de Poincaré, j’ouvris l’avis, qui était également celui de Clemenceau et de Ranc, que la gravité de la situation imposait de faire appel à toutes les fractions du parti républicain, des plus modérés aux plus avancés, et, par conséquent, d’offrir un portefeuille au chef des socialistes parlementaires qui était Millerand. Mon duel avec lui, en décembre 1897[116], n’ayant pas été suivi de réconciliation, ce n’était pas l’amitié qui me faisait prononcer son nom, mais l’estime que j’avais de son talent et des qualités d’homme de gouvernement qu’il avait développées, là où il est le plus difficile de les manifester, dans une crise violente et à la tête d’un parti jeune et passionné.

Quelles que fussent la valeur oratoire et l’intelligence politique de Millerand, cependant elles n’auraient pas suffi à justifier qu’il devînt ministre, s’il n’avait été qu’une brillante exception dans son parti. Au contraire, il en était le type le plus représentatif, à ce moment précis de l’évolution socialiste où le gros du parti devenait politique et pratique, ne renonçait pas encore à l’impossible, qui est la source et le mobile du progrès, mais s’attachait au possible et le préférait. La nouveauté, l’extraordinaire des derniers événements avait singulièrement aidé à cette transformation d’un parti révolutionnaire en un parti gouvernemental. La guerre des classes avait été longtemps presque tout le socialisme ; depuis quinze mois, les socialistes se battaient, côte à côte avec des bourgeois, pour un homme qui était un bourgeois. On tenait le socialisme pour l’ennemi des lois ; il en réclamait l’application. Le socialisme avait été le désordre ; c’étaient les royalistes et les cléricaux qui l’étaient devenus ; la légalité et l’ordre républicains n’avaient pas à cette heure de défenseurs plus résolus que les ouvriers.

Jaurès, lui aussi, avait été l’un des promoteurs de cette évolution, qui n’était pas un des résultats les moins étonnants de l’Affaire ; mais Millerand la figurait avec un relief plus marqué. Alors même qu’il serrait les arguments de plus près, dans son étau de logicien et de métaphysicien impénitent, Jaurès avait l’air de déclamer ; la splendeur de sa prose imagée, la sonore beauté de ses phrases, cette succession d’éclairs qu’était sa rhétorique, faisaient méconnaître, tout en aidant à la faire pénétrer, la solidité de sa pensée ; même quand il croyait s’attacher aux réalités, il s’envolait et planait ; souvent aussi, il prenait les métaphores pour des idées. Millerand, à l’opposé de son ami, était l’homme de la raison pratique ; s’il adhérait (par nécessité, pour garder la tête de son parti) aux vastes programmes, il les situait, c’est-à-dire qu’il les reculait dans les temps[117], et descendait vite à terre, des nuées à ce qui est accessible et tangible, des utopies aux réformes ; il savait, lui aussi, parler aux foules, mais il n’y était pas chez lui, comme à la barre ou à la tribune, incapable également de monter ou de tomber à ce qui entraîne le plus souvent le populaire, aux grands mots et aux gros mots, et à l’aise seulement dans les arguments et dans les faits ; mais là il excellait, par une telle condensation de force qu’on en oubliait tout ce qui lui manquait de rayonnement, et qu’il faisait de la dialectique, qui n’est que la carcasse de l’éloquence, une éloquence originale et victorieuse. — Jaurès, dans l’affaire Dreyfus, avait précédé le prolétariat ; Millerand avait marché du même pas que le peuple, il n’avait pas eu raison avant tout le monde, ce qui est loin d’être une faiblesse. — Jaurès, quoi qu’il fît, était condamné à rester (dans le sens classique du mot) un démagogue ; Millerand avait figure d’homme d’État, le plus parlementaire des hommes. Les anciens le comparaient à Dufaure, dont il avait, en effet, la forte méthode, l’esprit net et d’une implacable précision, la tactique savante, la rudesse, et les maxillaires.

Sa dernière manœuvre, où les socialistes avaient suivi sans en prévoir les conséquences, datait de quelques jours. Bien qu’il se fût appliqué à en faire peu à peu des parlementaires à son image, ils avaient mis jusqu’alors leur orgueil à se tenir à l’écart des autres groupes républicains. Millerand, devant le péril commun, les décida à nommer des délégués au comité de vigilance où les autres groupes étaient représentés. Dès lors, la question se posa d’elle-même : Pourquoi cette collaboration s’arrêterait-elle au pouvoir[118] ?

Oh a vu la réponse négative de Poincaré, quand Millerand l’engagea à s’adjoindre Viviani ; elle eût été celle de presque tous les républicains, radicaux ou modérés, s’ils avaient été consultés. Ils acceptaient volontiers le concours désintéressé des socialistes ; mais l’entrée d’un socialiste aux affaires leur faisait peur. Ils y voyaient l’avènement du socialisme, du collectivisme lui-même, un encouragement à des doctrines détestées, l’accélération de la poussée, déjà si forte, du prolétariat. Si on leur objectait la vertu assagissante du pouvoir, par le fait de la responsabilité partagée, cette perspective, loin de les rassurer, accroissait leurs inquiétudes. Ils ne craignaient rien plus que la modération apparente des socialistes, préféraient à l’infiltration lente des idées, dont il reste toujours quelque chose, l’assaut brutal qu’on peut brutalement et entièrement repousser. D’autre part, les pontifes de la doctrine pure (la guerre des classes, la vieille guerre sociale) ne raisonnaient pas autrement ; eux aussi, ils redoutaient cet assagissement, la substitution de l’esprit de gouvernement à l’esprit de révolte, les réformes partielles qui rendent l’oppression capitaliste ou patronale et la misère elle-même plus supportables, la Capoue qui détend les colères et les sombres énergies. Pourtant ils n’osaient pas dire clairement leur crainte et se réfugiaient derrière une formule : que toute participation d’un socialiste au pouvoir bourgeois était une trahison. Mieux vaut attendre l’inévitable catastrophe finale, l’effondrement total et soudain d’une société pourrie, le mouvement, « quasi réflexe et presque physiologique », contre la tyrannie et contre la faim, qui emporterait tout[119]. Entre une réalité, qui risque d’être bienfaisante, et leur vieux rêve sanglant, leur choix est fait. D’ailleurs, ni Guesde ni ses amis ne définissaient le « bourgeois », parce que, lui-même, il n’avait jamais manié d’outil, et que l’ambition profonde de tout ouvrier, c’est de devenir un bourgeois.

Ainsi Millerand avait eu beau s’appliquer à canaliser la question, à la faire toute petite, elle rompait ses digues et débordait, l’une des plus grandes qui fût : la conquête pacifique du Pouvoir par le quatrième État. Le problème n’intéressait pas seulement l’ouvrier français, mais ceux du monde entier pour qui « le cas Millerand » allait devenir aussi passionnant que l’affaire Dreyfus d’où il sortait. Il n’y a pas, dans l’histoire, beaucoup de sources plus fécondes que cette erreur judiciaire.

Waldeck-Rousseau, qui appartenait à l’espèce d’hommes politiques la plus rare qui soit en France : le conservateur intelligent, avait déjà donné des preuves de sa liberté d’esprit en présence des questions ouvrières. Il ne tenait pas l’ordre social, qui est issu de la Révolution, pour plus immuable que celui qui l’avait précédé, parce que le statu quo n’existe pas plus dans la politique que dans la nature ; il ne confondait pas l’inaction avec la modération ou la sagesse ; et l’histoire lui avait appris qu’une société qui adapte à ses besoins une croyance, même destructive, peut en faire « un calmant » et même « une machine essentiellement conservatrice[120] ». La loi sur les Syndicats professionnels, où les travailleurs s’étaient attachés comme à leur Charte d’émancipation, était son œuvre. Enfin, il s’était pris récemment de goût pour Millerand, après lui en avoir longtemps voulu de l’âpre guerre qu’il avait menée contre les idées et les hommes du vieux parti républicain ; mais l’art de gouverner les hommes implique la faculté d’oublier, ou de faire semblant.

Il inclinait donc à s’associer Millerand, par un coup hardi, à la tâche qui allait lui être proposée, réserva cependant sa décision, le jour où j’eus cet entretien avec lui et quelques heures avant d’être appelé à l’Élysée. Avec des vues très profondes, qui dépassaient de beaucoup le moment présent, il était accoutumé à étudier une situation politique comme un dossier.

XII

Il se préoccupa d’abord du ministère de la Guerre, l’offrit à Casimir-Perier, ainsi qu’avait fait Poincaré, mais sans plus de succès, malgré Loubet qui joignit ses instances aux siennes, et décida aussitôt, sans plus chercher, d’y aller lui-même. Il se savait l’autorité nécessaire pour rétablir l’ordre dans l’armée, parlerait, en effet, aux chefs insubordonnés ou nerveux un langage qui serait entendu, et serait vite au fait des hommes et des choses s’il s’assurait d’un conseiller militaire expérimenté et dévoué. Il crut ces qualités réunies chez Galliffet, son ami personnel depuis de longues années et qui se faisait publiquement honneur de cette amitié, et, comme il savait ma liaison avec lui, il me pria d’aller le trouver dans sa retraite de Clairefontaine, près de Rambouillet, de lui proposer d’être son chef de cabinet et de l’y décider ; l’emploi était médiocre pour un homme qui avait commandé des armées et occupé les charges les plus élevées de la hiérarchie ; mais les circonstances étaient exceptionnelles et telles que chaque poste de combat devenait honorable ; et rien que l’adhésion de Galliffet signifiera que l’armée sera également défendue contre les injures et les sollicitations. L’idée me parut heureuse, malgré le souvenir des haines que l’intimité de Galliffet avait values à Gambetta et tout ce qu’il y avait de troublant en lui. Mais tel que je le connaissais, il ne déclinerait pas l’offre, et, d’abord, par cette raison que tout autre, à sa place, l’aurait repoussée et s’en fût presque offensé. Il l’accepta, en effet, et sans hésiter, presque sans réfléchir, sinon à la surprise qu’il allait causer et au plaisir d’une dernière aventure, quand il s’était cru condamné définitivement à l’inaction[121].

Il avait alors soixante-neuf ans, mais ne les paraissait pas, tant il avait gardé de vigueur dans un corps sec et couturé de cicatrices, la taille droite comme d’un jeune homme, le visage haut en couleur, d’un bronze rouge, les yeux vifs, enfoncés derrière un bec d’oiseau de proie, un nez à la Condé, et qui brillaient du même feu qu’aux jours de bataille ou de fête d’autrefois, et toujours cette même allure, qui avait contribué à sa fortune, d’un chef de bandes, qui n’a peur de rien, et d’un grand seigneur qui se moque de tout. Il eût fallu remonter aux premiers temps de la Renaissance italienne pour trouver chez les grands reîtres d’alors, un Malatesta ou un Castruccio, le modèle de la magnifique bête humaine qu’il avait été, une pareille intensité ou férocité de vie, un assemblage plus saisissant de qualités fortes et de vices qui ne l’étaient pas moins, le mépris de la mort et la soif des plaisirs, qu’il avait poussés également à la folie, la ruse et le courage, la souplesse et l’effronterie, la dureté, presque parfaite, du cœur et un tel éclat d’intelligence. Et de tout cela, dans sa robuste vieillesse, il avait l’orgueil, de son épée et de son blason, de sa gloire de soldat, qu’on lui avait sottement disputée, et de sa réputation de bourreau, « parce qu’il eût été d’un goût médiocre » de s’en défendre[122] ; et il était fier d’avoir été aussi inflexible sur la discipline pour lui que pour les autres, d’avoir été riche et de n’avoir plus pour vivre que sa pension.

On a vu en leur lieu ses interventions dans l’Affaire, et, si ce n’était pas la première fois qu’il se séparait de son monde, puisqu’il s’était donné publiquement à Gambetta et déclaré non moins ouvertement contre Boulanger, il en avait recueilli beaucoup plus de colères, dans réchauffement des esprits et parce qu’on n’apercevait pas d’arrière-pensée intéressée à son attitude. (C’était l’époque où le général du Barail disait à Cornély, son ami de vingt ans et qui avait rédigé ses Mémoires, qu’il lui en voudrait toute sa vie de s’être prononcé pour la Revision, sauf si on lui avait donné promesse d’une bonne place.) Galliffet, qui n’avait point cherché à se faire pardonner son marquisat, ni même sa principauté des Martigues, par les républicains, professait, par contre, un grand dédain pour l’inintelligence des gens de sa caste et, n’ayant plus d’autres plaisirs, s’amusait à leur dire en face sa manière de penser à leur endroit. Ils lui avaient fait grief de ses amitiés avec des fils d’épicier ; cela valait mieux que de s’être enrôlé sous Boulanger et sali avec Esterhazy. Tout le temps, avant de s’aller terrer à Rambouillet, il leur répéta qu’ils s’étaient discrédités devant l’Europe ; que « leurs généraux », après s’être si lourdement trompés sur Picquart et sur Dreyfus, devraient s’estimer heureux qu’on les mît seulement « au rancart » ; et que, pour lui, il désirait avant tout « un gouvernement énergique, fût-il composé de gens qui souhaitaient de fusiller le fusilleur de 1871[123] ».

Waldeck-Rousseau, avec l’acceptation de Galliffet, commença ses démarches, confiant au début de la journée, puis, arrêté par l’obstacle le plus inattendu, le ministère Dupuy, qui aurait dû se croire mort entre les morts, mais à qui l’illusion était venue qu’il allait ressusciter ; enfin, si découragé vers le soir qu’il rendit son mandat, sans esprit de retour, cependant avec l’angoisse de passer la main à l’inconnu. (19 juin.)

La sagesse politique, durant cette nouvelle journée des dupes, fut du côté des socialistes. Ils virent fort bien deux choses : d’abord, que la crise, en se prolongeant, accroissait tant de périls dont ils seraient les premières victimes ; en second lieu, qu’en ne marchandant pas leur aide à Waldeck-Rousseau, quels que fussent les hommes dont il s’entourât, le socialisme aurait la part la plus large au succès final et qu’ainsi, « à force de sauver la République, il la ferait sienne[124] ».

Waldeck-Rousseau, lui aussi, entrevoyait ces conséquences de la sagesse des socialistes et déjà s’en inquiétait[125] ; mais, en même temps, il était touché de la confiance personnelle qu’ils lui témoignaient après tant de coups qu’il leur avait portés, quand il travaillait, contre Bourgeois et sous Méline, à fonder dans la République un parti tory. Il y avait beaucoup de politique et, aussi, pas mal de crainte dans cette soudaine exaltation de dévouements qui surgissait autour de lui, mais ces calculs étaient pourtant généreux et c’était la passion de la République et de la Justice qui les dictait.

Jaurès, prévenu par Millerand des premières ouvertures de Waldeck-Rousseau, en avait référé aux militants du parti[126] ; très loin d’opposer aucune objection de principe à l’entrée éventuelle d’un socialiste dans un ministère bourgeois, ils en éprouvèrent un vif mouvement de plaisir, comme d’un signe que les temps se rapprochaient, mais sans faire du portefeuille entrevu la condition de leur concours. Un peu plus tard, quand ils surent par moi que les modérés s’opposaient à Millerand et qu’en outre Waldeck-Rousseau jugeait indispensable de se couvrir de Galliffet devant l’armée[127], Jaurès ne cacha pas que c’était dur, mais on marcherait quand même.

Au contraire, la plupart des modérés semblèrent préoccupés surtout de questions de personnes et de confisquer Waldeck-Rousseau. Il avait pensé leur faire large mesure en demandant à trois membres du cabinet démissionnaire (Delcassé, Delombre et Leygues) de rester dans sa combinaison, et en offrant à Poincaré le ministère de l’Intérieur ; mais Delombre et Poincaré insistèrent pour qu’il prit encore Guillain ; puis Guillain réclama Krantz ; et Krantz enfin déclina tout autre portefeuille que celui de la Guerre. C’était celui que Waldeck-Rousseau s’était réservé et ce qui donnait sa signification au nouveau ministère. Autant rappeler Dupuy.

Quand les revisionnistes, surtout les socialistes, apprirent que tout était rompu, leur colère se tourna contre Poincaré[128]. Ce fut fort injuste, car, s’il était d’ordinaire l’homme de toutes les irrésolutions, il n’avait pas hésité cette fois à donner son concours à Waldeck-Rousseau, il lui avait réitéré sa promesse après l’impertinente prétention de Krantz, bien qu’il s’inquiétât de Galliffet, et il n’avait été d’aucune intrigue, comme on l’en accusait, ni avec Méline ni avec Deschanel[129]. Mais il s’était trop méfié des hommes qui le lui rendirent et on le mit, pour un temps, hors de combat.

Cependant le refus de Waldeck-Rousseau paraissait à la fois si fâcheux et si peu définitif (une fausse sortie, bien qu’il n’en fût rien), que, dès le lendemain (20 juin), Loubet l’appela à nouveau ; mais il était parti chez Galliffet, à Clairefontaine, pour le remercier « de l’exemple sans précédent qu’il avait donné » (en acceptant d’être son chef de cabinet), et il fallut aller l’y chercher[130]. On eut quelque peine à le ramener à Paris. Loubet, dans l’intervalle, avait mandé Bourgeois de la Haye ; mais Bourgeois, sitôt arrivé, déclara qu’il était mieux à sa place à la conférence pour la paix qu’à la tête d’un gouvernement de combat[131] et que l’homme indiqué, c’était Waldeck-Rousseau. Il le lui dit à lui-même[132], lui promit le concours « actif et direct » de ses amis radicaux. — Les uns l’avaient pressé de prendre le pouvoir ou d’y décider Brisson, qu’il alla voir, en effet, mais sans succès ; les autres préféraient le réserver, après la grosse besogne, pour des temps meilleurs. — Enfin Waldeck-Rousseau céda, parce que les principaux républicains lui faisaient de son acceptation un devoir civique[133], puisque les chefs des modérés avaient fait faillite, que ceux des radicaux se dérobaient et que Loubet allait être découvert, et quand il se sentit assez maître pour s’entourer seulement d’hommes qui recevraient sa direction sans arrière-pensée. C’était le moins, dans une telle tempête, qu’il ne prît la mer qu’avec un équipage de son choix. Ainsi, il avait arrêté de revenir au ministère de l’Intérieur qu’il avait occupé sous Gambetta et sous Ferry, de mettre Galliffet à la Guerre, non plus cette fois comme l’ad latus d’un civil, mais comme titulaire, de comprendre Millerand dans sa combinaison, et d’y faire entrer, sans autre préoccupation que du talent et du caractère, des hommes appartenant à toutes les fractions du parti républicain, parce que la Liberté était leur commun patrimoine et que, pour défendre la Révolution, tous les fils de la Révolution avaient droit à leur part du commun danger[134]. Il se rendit exactement compte que le choix de Millerand faisait plus que bouleverser la géographie politique que les radicaux comme les modérés avaient voulu lui imposer : ce sera une date dans l’histoire du monde ouvrier. Mais, outre que ces audaces n’étaient pas pour déplaire à l’artiste qui survivait chez lui sous le politique et sous l’avocat, il tenait que Millerand, d’une part, Galliffet, de l’autre, seraient les pierres de touche où il reconnaîtrait la sincérité des concours qu’on lui promettait pour l’engager. Il me pria, en conséquence, d’aviser les principaux revisionnistes et les socialistes, y compris Millerand, de ses intentions.

Les députés socialistes s’étaient réunis précisément ce jour-là (21 juin), qui était le dixième de la crise. Millerand leur ayant fait part des offres qu’il avait reçues l’avant-veille, sa communication fut accueillie avec beaucoup de faveur ; un Marseillais, Cadenat, alla jusqu’à proposer d’engager la responsabilité du groupe « par un vote officiel et public ». La motion fut combattue par Vaillant. Le vieux révolutionnaire ne s’opposa toutefois qu’à la sorte de délégation qu’on voulait donner à Millerand, nullement à son entrée éventuelle dans un ministère, mais à condition que ce fût « en son nom personnel » ; sur quoi Millerand, qui tenait à rester libre, se déclara d’accord avec Vaillant pour repousser l’investiture[135]. L’important, qui lui parut acquis, c’était qu’il serait résolument appuyé par son parti. Pourtant, on n’avait pas encore parlé de Galliffet comme ministre de la Guerre.

Ce fut à l’issue de cette réunion que je me rencontrai avec Millerand (pour la première fois depuis notre duel) et que je lui fis la communication de Waldeck-Rousseau. Il eût préféré, certainement, être ministre sans que Galliffet le fût du même coup, mais il accepta, parce que les responsabilités n’étaient pas pour l’effrayer et, aussi, parce qu’il se sentait mûr pour le pouvoir et las des oppositions stériles, sous la tyrannie des comités. Jaurès, au contraire, s’échauffa. Il consentait à soutenir même un ministère dont ferait partie Galliffet, puisqu’on le disait fidèle, résolu à mettre la haute armée au pas et acquis à la Revision ; mais il suppliait Millerand de ne pas mettre sa main dans celle du « massacreur de mai ». À l’évocation de ces atroces journées, dont l’ombre était sur Galliffet, bien que la légende y eût exagéré son rôle et que, lui du moins, eût refusé de ramasser une décoration dans le sang, les autres socialistes qui assistaient à la conférence et dont plusieurs avaient pris part à la Commune[136], éprouvèrent une vive émotion, et le combat le plus honorable se livra en eux, entre tant de souvenirs douloureux et leur souci du danger présent. Millerand, très soutenu par Clemenceau, tint bon. Quelqu’un ayant mis en doute la sincérité de Galliffet dans l’Affaire, j’apportai, à une seconde conférence que nous eûmes le soir, un lot de lettres du général qui parurent décisives. Enfin tous consentirent[137].

Le lendemain (22 juin), lorsque Waldeck-Rousseau accepta officiellement de former le ministère, il était assuré déjà de tous ses collaborateurs ; la seule question qui restât en suspens était celle du portefeuille à attribuer à Millerand, qui eût souhaité celui de la Justice (mais c’était la vice-présidence du Conseil), ou celui de l’Instruction publique (mais Waldeck-Rousseau ne redoutait rien tant que des émeutes d’étudiants). Comme il ne voulait pas davantage le mettre aux Travaux publics, à cause des grèves, ni aux Colonies, à cause des conflits possibles avec Marchand qui se remuait beaucoup, il lui offrit le Commerce qui était un petit ministère, mais dont Millerand vit tout de suite quel parti il en pouvait tirer. Sa réponse fut affirmative et Loubet signa les décrets[138].

Tous les ministres étaient notoirement convaincus de l’innocence de Dreyfus.

XIII

La constitution du nouveau gouvernement parut beaucoup plus qu’un paradoxe : un défi au bon sens et un scandale. Ni tout le passé de Waldeck-Rousseau, qu’il continuait, mais qu’il semblait démentir ; ni la présence auprès de lui des républicains les moins aventureux, Leygues et Delcassé, qui gardaient leurs portefeuilles, Caillaux, fils d’un ancien ministre du Seize-Mai, Monis, Jean Dupuy et Albert Decrais, préfet sous Thiers et sous Mac-Mahon, puis ambassadeur à Rome, à Vienne et à Londres, et dont les opinions ne dépassaient pas l’ancien Centre-gauche de Dufaure et de Léon Say ; ni même le nom de Galliffet ne suffirent à rassurer les modérés. Réunis d’urgence, sous la présidence de Méline, ils partirent aussitôt en guerre et se déclarèrent en permanence ; ils se refusaient « à tolérer » un cabinet où Waldeck-Rousseau, « hypnotisé par le seul souci de l’Affaire », faisait entrer « un collectiviste révolutionnaire » et donnait ainsi aux socialistes droit de cité dans le gouvernement. Les radicaux, qui avaient seulement deux des leurs, Lanessan et Baudin, dans le cabinet, ne furent pas moins surpris, feignirent une horreur tout animale pour Galliffet, surtout ne se souciaient pas de justifier l’ironique espérance de Clemenceau, après l’arrêt des Chambres réunies, que « les lâchetés rassurées se donneraient des airs de vaillance[139] ». Les révolutionnaires, à feu contre Millerand pour avoir consenti à devenir le collaborateur de Galliffet, se retirèrent avec fracas du groupe socialiste[140]. Enfin, pour les catholiques et les nationalistes, c’était le « ministère Dreyfus », « le gouvernement de la trahison[141] » ; dès qu’il paraîtra devant les Chambres, on le balayera.

Depuis douze jours que l’on était sans ministère, les meneurs de la double opération (contre la République et contre Dreyfus) n’étaient point inactifs. Après s’être tenus cois à Longchamp, ils avaient repris l’offensive dès le lendemain, où la Droite avait contribué de toutes ses forces à renverser Dupuy, dans le dessein d’ajouter une crise indéfinie à tant de causes de troubles, et chaque jour avait amené son incident. Un plan d’ensemble, mûrement combiné, ne se fût pas révélé par des faits plus saisissants : un discours de Mercier où il s’offrait comme « le porte-drapeau de l’armée » et faisait entendre toutes sortes de menaces : qu’il dirait tout, absolument tout, au conseil de guerre » et que, « l’action hiérarchique s’arrêtant au seuil (qu’il avait franchi lui-même, avec ses pièces secrètes) de la chambre des délibérations des juges », Dreyfus serait condamné en 1899 comme il l’avait été en 1894[142] ; — des propos imbéciles ou comminatoires du commandant Carrière qui préludait à ses fonctions de commissaire du gouvernement à Rennes en racontant à des journalistes que « la Cour de cassation » avait jugé « à distance », que l’arrêt des trois Chambres n’était, dès lors, qu’une opinion, que les militaires auraient la leur et que, pour lui, il ne ferait pas « les commissions » du gouvernement[143] ; — les officiers débridés : un ordre du jour du général Metzinger contre les fauteurs d’une « odieuse » campagne, acharnés « à représenter les chefs comme des brutes[144] » ; un autre du colonel de Saxcé sur sa querelle avec Pressensé, « individu indigne d’un coup d’épée[145] » ; Marchand qui déclamait dans les banquets[146] ; le lieutenant Arnal démissionnant pour se jeter dans la politique où son premier acte fut d’adresser au Président de la République une lettre d’injures[147] ; — l’indiscipline enfin gagnant jusqu’à la Marine : Lockroy, bien que démissionnaire, obligé de frapper le général de la Roque, pour une dépêche insolente à Loubet[148], et son propre chef d’État-Major, l’amiral de Cuverville, le même qui vouait la flotte à l’archange saint Michel[149], pour une diatribe exaspérée « contre un état de choses (la République) qui engendre le désordre et prépare la défaite[150] ». — Mais ce péril, qui ne se cachait pas, n’était pas le seul, ni le plus sérieux, pour inquiétant qu’il fût ; les moines, qui travaillaient en souterrain, étaient plus à craindre que les soldats. Ils avaient fort bien vu que Déroulède, tout en continuant à fanfaronner, avait déchanté depuis son échec de Reuilly, où il avait voulu opérer tout seul, et que le moment était venu de lui faire accepter une action commune avec les royalistes. Bien trop avisés pour se proposer eux-mêmes comme négociateurs, ils se servirent d’un ancien député républicain, Turquet[151], qui avait tourné à la religion après s’être compromis dans le boulangisme, affilié maintenant au tiers-ordre de Saint-François, et de l’espèce de ces brouillons qui se croient nés pour les premiers rôles, acceptent toutes les besognes et, toujours agités, hannetonnant partout, sont des instruments d’autant plus commodes aux mains des grands intrigants qu’ils ne tirent pas à conséquence et qu’on les peut plus aisément désavouer. Déjà, dans les derniers temps du séjour de Déroulède à la Conciergerie, Turquet lui avait rendu visite et proposé, pour commencer, une entente avec les Assomptionnistes et leur comité « Justice-Égalité », où les royalistes avaient la haute main[152]. Les Croix et tous les journaux du furieux couvent lui furent dès lors acquis. Il se laissa rapprocher ensuite de Guérin[153], malgré le peu d’estime qu’il avait pour l’individu, de Castellane[154], malgré leur scène violente à la veille des obsèques de Faure, et, enfin, de Ramel, qui revenait de conférer avec son duc en Angleterre et qui lui offrit à la fois de l’argent et le concours des antisémites pour un coup de force, en collaboration avec les « patriotes ». Déroulède dit qu’il ajourna les subsides à plus tard[155], mais il repoussa si peu l’accord à la fois avec les royalistes et les bonapartistes (jusqu’à la victoire contre l’ennemi commun) que leurs principaux meneurs décidèrent de poursuivre l’agitation rien que sur son nom, de fédérer les ligues et de désigner le triumvirat qui, le coup fait, pourvoierait à la vacance du pouvoir. Le plus important de leurs conciliabules, où assistèrent le colonel de Villebois-Mareuil, le marquis de la Ferronays, Cunéo d’Ornano, le baron Legoux, Lasies, Le Provost de Launay, Turquet, Sabran et Castellane[156], se tint, le 17, au fort Chabrol, sous la présidence du colonel Monteil. Après qu’on eût beaucoup bavardé, « comme dans une réunion parlementaire[157] », Guérin, que tous savaient au duc d’Orléans, rallia tout le monde par un bref discours, mais énergique : « Il faut en finir ! Il faut un coup de force, nous n’aboutirons que par là ! Il s’agit de s’emparer d’un ministère avec cinq cents hommes et, demain, l’armée sera avec nous. » Il fut désigné aussitôt pour faire partie du futur triumvirat avec Déroulède et le général Hervé ; tous deux étaient absents de la réunion et ne furent peut-être pas informés des résolutions qu’on y prit ; mais personne ne leur fit ni l’injure ni l’honneur de croire qu’ils n’accepteraient pas au moment voulu[158]. Sabran et Guérin allèrent aussitôt rendre compte au duc, qui consulta également Lur-Saluces et Buffet et approuva ce qui avait été décidé[159]. Ainsi, ce qui allait recommencer, c’était bien l’aventure qui avait échoué autrefois avec Boulanger[160] et, encore une fois, sous les auspices de la Congrégation qui avait noué les fils et les tenait. On tentera le coup pendant le procès de Rennes, ce rendez-vous de toutes les espérances et de toutes les haines.

Tout cela, dont le détail ne fut connu sur le moment que de la police, transpira cependant assez pour que les parlementaires ne pussent alléguer qu’ils ne se doutaient de rien. On pouvait discuter où était le point central du complot (peut-être la cellule du père Du Lac), et encore si le principal objet était un changement de régime ou la recondamnation de Dreyfus. Mais c’était l’évidence que la coalition employerait tous les moyens et que la force des choses faisait la Justice inséparable de la République. Leurs fortunes étaient liées. Restait à savoir si les républicains allaient resserrer le filet autour d’eux ; une nouvelle crise atteindrait Loubet lui-même, et bien plus sûrement que le coup de canne de Christiani.

Si la Chambre ne s’était pas ajournée au 26, Waldeck-Rousseau n’aurait duré qu’un jour ; la Droite n’avait qu’à laisser faire. Cassagnac, qui avait annoncé une interpellation, Déroulède, qui devait aller discourir à Versailles, y renoncèrent et dirent pourquoi : « Pour qu’on ne pût pas leur imputer le groupement d’une majorité autour du cabinet…[161] » « Il sera toujours temps d’en appeler au peuple[162] ! »

Waldeck-Rousseau, qui n’avait pas souhaité le pouvoir, mais qui ne voulait pas tomber sur la composition de son ministère, mit les fers au feu. Les républicains, si, décidément, ils sont pris de folie, le renverseront, mais sur ses actes. Dans les vingt-quatre heures, le préfet de police fut remplacé par Lépine, le procureur général et le procureur de la République relevés de leurs fonctions[163], le substitut Lombard réintégré dans la sienne, afin qu’il parût clairement que la responsabilité serait désormais en haut, Roget envoyé à Belfort, Hartschmidt, Coubertin et Saxcé déplacés, Metzinger invité à se taire, les préfets et les chefs de corps d’armée informés, par deux circulaires, qu’ils répondraient directement, ceux-ci de la discipline et ceux-là de l’ordre. La circulaire de Galliffet tenait en quatre mots : « Silence dans les rangs ! » Ainsi commença « la défense républicaine ».

XIV

Depuis deux ans, on était secoué dans un train déraillé ; d’un coup, la locomotive remontait sur ses rails ; tous, qu’ils fussent amis ou ennemis, éprouvèrent la même sensation : que la machine ne roule plus au hasard et que le mécanicien la tient en mains.

Nulle colère dans ces mesures, nulle rigueur inutile, qui eussent paru de l’affolement ou de la vengeance ; mais l’avertissement était précis.

On oublie si vite l’atmosphère, les circonstances, que ces premiers actes de Waldeck-Rousseau ont paru plus tard médiocres et sans portée. On dira alors que les disgrâces eussent dû être plus sévères et plus étendues, surtout qu’il eût fallu révoquer Carrière, comme la pensée en était venue d’abord à Galliffet. — Il dit au journaliste Barthélémy : « En d’autres temps, je l’eusse privé de son emploi ; j’ai été retenu par la crainte de paraître presser sur les juges[164]. » — Ainsi Dreyfus restait encore hors du droit commun et, parce qu’il n’y avait pas de plus tragique victime, on lui refusait toujours les garanties des accusés ordinaires, qui n’ont pas à lutter contre un monde de fureurs et de fraudes. — Mais, sur l’heure, aucun de ces reproches ne fut formulé, parce que la peur de trop faire, et trop tôt, s’imposait alors aux politiques les plus fermes comme aux moins experts, et que les plus impatients des revisionnistes ne demandaient encore à Waldeck-Rousseau que de vivre. Leurs exigences ne croîtront qu’avec la sécurité retrouvée. Ce grand changement d’un ministère qui n’était le complice ni de l’émeute ni de l’injustice, leur suffisait. Ils sentirent d’instinct que tout embarras qu’ils lui créeraient se retournerait contre eux, qu’il devait promettre seulement « la loi, rien que la loi pour tout le monde », et que, s’il découvrait, s’il ne cachait pas sa profonde pensée : l’acquittement de Dreyfus, tout croulait.

On le vit bien, à la séance du 26, où treize voix déplacées eussent rouvert la crise, malgré toute la prudence qu’on avait montrée et tant d’honorables efforts de Poincaré et de Brisson, depuis quatre jours, pour calmer et ramener leurs amis. Jusqu’à la fin de la journée, les plus vieux parlementaires crurent Waldeck-Rousseau à bas.

Lui-même s’y attendait, averti qu’on ne le laisserait pas parler et que Galliffet serait hué.

Le tumulte, les hurlements d’animaux[165] commencèrent avant même que la séance fût ouverte. Quand Galliffet parut dans la salle, les révolutionnaires et les anciens boulangistes l’accueillirent par une furieuse clameur : « Assassin ! Massacreur ! Vive la Commune ! » Habitué, comme à ses vieilles blessures, aux haines qui lui collaient à la peau, il riposta lestement : « Assassin, voilà ! » et alla s’asseoir au banc des ministres, d’où il regarda les braillards en face.

Il y avait dix ans que Waldeck-Rousseau n’était entré à la Chambre et elle avait fort changé. Accoutumé au calme des prétoires civils et du Sénat, il ne fut pas seulement surpris et écœuré, mais privé de ses moyens, par les façons, nouvelles pour lui, des hommes de sport et des hommes d’estaminet qui avaient succédé aux parlementaires d’autrefois, leur vacarme continu, la grossièreté et la vilenie des interruptions. À peine put-il donner lecture de la déclaration ministérielle ; la voix, sous les clameurs et les injures, lui resta au gosier ; la mince feuille de papier tremblait dans sa main. Quelqu’un[166] lui cria : « Vous tremblez ! » Dauzon (de Lot-et-Garonne) : « Il n’y en aurait pas un de vous qui aurait le courage de faire ce que fait M. Waldeck-Rousseau en ce moment ! » Il se crut « dans une cage de fauves[167] ».

La déclaration ne formulait aucun programme, au sens ordinaire du mot, c’est-à-dire une énumération de réformes et de promesses, mais, ce qui était toute la politique possible, un appel à l’union des républicains « pour maintenir intact le patrimoine commun » et « permettre à la justice d’accomplir son œuvre dans la plénitude de son indépendance ». « C’est le mandat le plus large que nous sollicitons, c’est notre responsabilité la plus entière que nous engageons devant vous. »

Qu’y avait-il autre chose à dire ? La Chambre était incapable (momentanément) de légiférer, et aucune assemblée n’en eut été capable, tant que les institutions étaient menacées, que la rue et la caserne étaient troublées, que le pays, dévoyé, ne serait pas rentré dans sa vie normale. Mais l’ordre ne pouvait être rétabli que par l’exécutif, comme une maison effondrée ne peut être reconstruite que par un architecte et par des maçons.

Les interpellateurs (Ernest Roche et Mirman) se gardèrent bien de contester cette politique qu’ils avaient réclamée eux mêmes, mais seulement pour renverser Dupuy ; leurs discours, deux heures durant, traînèrent dans l’outrage. Toute la poche à fiel de Mirman creva, se vida. Il est prêt à soutenir de son vote des hommes « dont les convictions ne seraient pas identiques aux siennes », mais à condition que ce soient d’honnêtes gens ; pour ceux qui ont eu l’audace de s’installer au pouvoir, il les faut chasser « de la famille républicaine » : Lanessan, « complice d’un escroc » ; Galliffet, « au sabre rougi de sang républicain jusqu’à la garde » et « le client de l’homme qui a été le plus néfaste au pays, Joseph Reinach » ; Waldeck-Rousseau, avocat ou patron « de tous les crapuleux officiants des saturnales financières » ; tous, « des fripons ou des meurtriers ».

On pouvait remonter au plus loin dans les annales des Chambres sans y trouver un exemple de ministres qui eussent été reçus ainsi. Ceux des républicains qui étaient décidés à voter pour eux se taisaient.

Ce silence, qui ressemblait à de la honte ou à de la peur, était plus dur, plus accablant que les pires outrages, et il encouragea fort les gens du Centre, les amis de Méline et de Ribot, qui, voyant déjà le ministère culbuté, négociaient à gauche, avec Sarrien et Chautemps, quand Viviani, enfin, posa la vraie question : « Voulez-vous défendre le pouvoir républicain et briser l’arrogance de l’autorité militaire ? »

Le danger, au point de vue du vote qu’on allait rendre et qui déciderait de tout, c’était l’appoint de radicaux qui se joindraient au Centre et à la Droite, sous l’hypocrite prétexte qu’ils ne pouvaient pas accepter Galliffet, eux qui avaient fait Boulanger et Cavaignac, et après que leurs chefs avaient refusé le pouvoir. Viviani fonça sur eux, sans ménagement, avec l’intention très politique, ou de les déshonorer devant les républicains, s’ils s’obstinaient, ou de les ramener en leur faisant honte de leur désertion :

Comment se fait-il que, depuis vingt-sept ans, après tant d’efforts et de paroles, à l’heure du combat républicain, nous n’avons pu trouver un homme dans ce personnel gouvernemental, un homme qui ait pu pénétrer au ministère de la Guerre, et, simplement, au nom de la République, faire rentrer dans l’ordre les généraux factieux ?… Comment se fait-il que tant d’hommes qui sentent s’éveiller en eux, aux époques normales, quand le gouvernement est un poste d’honneur et non un poste de combat, des aptitudes gouvernementales, comment se fait-il qu’ils ne se soient pas sentis poussés par une vocation secrète vers la tâche glorieuse de la défense républicaine ?

Argument quotidien de Clemenceau pour Waldeck-Rousseau et Galliffet : « Ils s’offrent, lorsque les autres s’enfuient[168]. » Personne n’y avait répondu. Viviani lui donna toute sa force : « Il n’y a pas trois politiques en présence ; il y a la politique de défense républicaine et la politique de trahison ; choisissez ! »

D’un beau mouvement, il s’offrit à Millerand qui, « tout seul, au milieu des défaillances presque universelles, a su prendre la responsabilité décisive » ; il la partagera avec lui.

Waldeck-Rousseau essaya alors de parler, mais sans parvenir à se faire entendre, tant le vacarme et les colères s’étaient encore accrus. La nouvelle que le Sénat avait acclamé la déclaration et, tout de suite après, sans débat, à la presque unanimité des républicains, voté la confiance[169], ouvrait la perspective que les ministres pourraient gouverner sans la Chambre. Au moins, on les accablera d’abord d’un vote de flétrissure, et cette bouche éloquente, mais qui ne sait pas crier, experte seulement à traduire « des raisonnements de pensée pure dans une langue impeccable [170] », on la fera taire. Rien que des lambeaux de phrases arrivèrent aux députés : « Réunir tous les républicains pour faire face à tous les réactionnaires… Le respect de tous les arrêts… Il n’est pas un général qui se soit incliné plus spontanément devant la Constitution… J’aurai, du moins, fait tout mon devoir… » La tempête d’injures et de vociférations emportait tout ; de guerre lasse, au bout d’une heure, il descendit de la tribune, où il fut remplacé par Vaillant. Un radical obscur[171], qui était inscrit pour parler, y renonça, « parce que ses sentiments lui interdisaient de piétiner sur un cadavre ».

En effet, ni l’offensive de Viviani, ni les mesures dont le gouvernement s’était fait précéder devant la Chambre, ni l’évidence de tant de périls coalisés, ni la cause manifeste de tout ce trouble, l’Affaire enfin éclatante de vérité, n’avait réussi encore à détacher assez de voix pour faire une majorité. Les terreurs simulées des uns, les haines des autres, les convoitises déçues, puis ranimées, étaient encore les plus fortes.

Au dernier moment, deux hommes, très opposés d’ordinaire d’opinion, mais également républicains et convaincus également de l’innocence de Dreyfus, Aynard et Brisson, sauvèrent la partie. Bourgeois était retourné à son congrès de Hollande.

Comme Pelletan venait de déclarer qu’il s’abstiendrait, parce que sa pureté répugnait également au contact de la Droite et à celui de Galliffet, Brisson, tout malade qu’il fût, s’élança à la tribune : « Et je dirai, moi, pourquoi je ne m’abstiens pas ! » Il rappela que, le premier, autrefois, « après les redoutables catastrophes », il avait réclamé l’amnistie : « Mais alors nous ne rusions ni avec les hommes, ni avec les choses, ni avec les mots. » — Il ne dit pas, mais c’était sa transparente pensée, que l’amnistie, « l’oubli des haines », devait s’étendre, sous peine de mensonge, aux vainqueurs comme aux vaincus de la Commune, à Galliffet comme à Vaillant. — « Le gouvernement propose de défendre la République ; je lui donne mon vote ; j’invite tous ceux sur qui je puis avoir, par ma carrière passée, quelque influence dans cette Chambre, à voter, je ne dis pas pour le gouvernement, mais pour la République. »

Il tendit, éleva les bras dans un appel où les initiés reconnurent le signe maçonnique de détresse. C’était bien superflu : sa détresse, son angoisse pour la République, criaient assez haut dans le sanglot de sa voix, dans sa figure ravagée.

Aynard, sans monter à la tribune, raisonna ses amis, arracha à Méline, un par un, près de la moitié des modérés[172], pendant que Brisson entraînait le gros des radicaux.

Péniblement, à vingt-cinq voix, mais plus de soixante députés s’abstinrent, la Chambre accorda l’espèce de sursis qui lui était demandé, jusqu’à l’arrêt de Rennes[173].

On traîna encore huit jours, le temps de voter les contributions, et sans autre incident qu’une motion de Déroulède sur la revision des lois constitutionnelles, qui fut rejetée à une énorme majorité[174].

En fait, ce que les républicains avaient décrété, c’était une dictature de trois mois.

  1. C’est ce que j’écrivis, au lendemain de l’arrêt, dans le Siècle : « À qui revient l’honneur de la Revision ?… Au génie de la France, à l’âme historique de la France. »
  2. Autorité du 31 mai, des 1er et 3 juin 1899 ; Intransigeant des 1er et 3 juin ; Libre Parole des 29 mai, 2 et 4 juin : « Ballot est un scélérat qui sera une figure dans l’histoire des ignominies humaines… Quel peut donc bien être le prix du marché conclu entre le rapporteur et le syndicat de trahison ?… »
  3. Libre Parole du 4 juin : « Si nous avions trouvé l’ombre d’une virilité dans une culotte rouge, nous aurions gagné la bataille. Nous n’avons rien trouvé, rien, rien, rien que des félicitations et des poignées de mains. C’est peut-être la note la plus triste de cette ignoble aventure. » — Quesnay se lamentait : « J’ai trop vécu. »
  4. Autorité du 2. — Barrès : « L’historiette Dreyfus, cette sale affaire confuse, ne m’intéresse pas ; c’est une guerre civile. »
  5. 21 mai 1899, à Dijon.
  6. Guyot rapporta ce propos de Coppée, le jour de l’acquittement de Déroulède : « Il nous faut un coup d’État d’ici la fin de la semaine, qu’il soit fait par un général, un commandant, un lieutenant, ou nous sommes perdus. » (Siècle du 1er juin 1899.) Nul démenti. — Propos analogues de Millevoye, du comte de Dion, etc.
  7. Haute Cour, VII, 100 (procédure générale). — Chambre des députés, séance du 5 juin 1899, discours de Dupuy. — Voir p. 127. — Le bruit m’en étant venu, j’avisai Leygues en le priant de porter mon renseignement, qui me venait d’une source sûre, à la connaissance de Dupuy.
  8. Haute Cour, I, 25 (rapport Hennion).
  9. Ibid., IV, 8 et 9, rapports de police des 24, 26 et 30 mai 1899, etc. En mars, Guérin reçut du Duc (par de Plas) environ 40.000 francs ; le 24 mai, il raconta que « Castellane lui avait consenti un emprunt de 100.000 francs » ; le 26, de Plas lui remit une nouvelle somme de 16.000 francs.
  10. Ibid., I, 114, dépêches des 1er et 3 juin ; II, 61, note Chevilly du 5.
  11. Ibid., 1, 26, rapport Hennion : III, 123, lettre de Dubuc à Brunet, du 29 mai 1899 ; VII, 79, Groupière ; 80, Ventre.
  12. Libre Parole du 1er juin 1899 : « Déroulède acquitté, c’est Loubet condamné. » Papillaud annonçait que cet homme « taré », « se faisant justice lui-même », allait démissionner. De même Rochefort, Judet, Quesnay, etc.
  13. Clairon du 4 « Les acclamations qui ont salué l’armée à l’occasion de Marchand la convient à cette œuvre d’assainissement national, qu’elle n’a que trop fait attendre. » — L’article de Guérin est intitulé : « Aux armes, généraux ! »
  14. Haute Cour, I, 85, rapport de police du 5 juin : « Hier, une surveillance a été organisée par la brigade sur une partie du parcours que devait suivre M. le Président de la République pour aller assister au grand steeple-chase d’Auteuil. » — Chambre des Députés, 5 juin, discours de Dupuy : « Nous nous étions efforcés, et nous y avons réussi, de faciliter l’aller et le retour… La police avait placé dans l’enceinte du pesage et aux tribunes un très grand nombre d’agents en bourgeois. »
  15. Haute-Cour, I, 24, rapport Hennion ; 87, liste des individus arrêtés le 4 juin ; VII, 100, note annexe aux réquisitoires du procureur général ; récit de la comtesse Tornielli dans le Figaro du 5 juin ; Libre Parole : « La foule crache, à pleine gorge, son écœurement. Sur la pelouse, on rosse les dreyfusards. »
  16. Haute Cour, I, 83, rapport du chef de la 3e brigade, etc. — « Soudain, on vit un jeune blond, très élégamment vêtu, gravir les marches de l’estrade présidentielle, s’accrocher à la rampe et lancer à tour de bras un vigoureux coup de canne à l’élu du Syndicat. » (Libre Parole du 5 juin 1899.) — 10e Chambre correctionnelle, dépositions conformes du docteur Damain, du commandant Sainte-Marie, du lieutenant-colonel Nicolas, du directeur du protocole, etc. — Selon Dupuy, dans son discours à la Chambre, Christiani aurait profité « d’un instant, rapide comme un éclair, où la tribune présidentielle était dégarnie », la garde personnelle du Président de la République étant allée prêter main forte à la police qui essayait de refouler les manifestants.
  17. Déposition de l’inspecteur Gournot à l’audience du 13 juin 1899 (10e Chambre) : « C’était mon idée, lui avait dit Christiani ; si nous avions été une quarantaine… » — « C’est vous qui êtes M. de Christiani ? — Oui, et je souhaite qu’il y en ait beaucoup comme moi. » (Éclair du 6 juin 1899.) — À l’audience, il allégua qu’il avait cédé à une « surexcitation subite » et à une « impulsion irrésistible » : « J’étais dans un état anormal. » Le tribunal n’admit pas l’excuse : « Attendu qu’il a agi de propos délibéré dans l’intention bien arrêtée d’outrager, en le frappant publiquement, celui que le vote des Chambres et la Constitution républicaine ont placé à la tête de la nation… »
  18. Touny, directeur de la police municipale, et l’officier de paix Grillières qu’il fallut transporter à une ambulance et que Loubet décora le soir même.
  19. Les marquis Philibert de Clermont-Tonnerre et Henri de Panisse-Passis ; les comtes Gaétan de Frémencourt, Albert de Dion, Maurice des Moustiers-Mérinville, Jean de Férol, Pierre d’Aubigny d’Assy ; les vicomtes Joseph de Reiset, Amédée de Lacombe, Ludovic de Truchy ; les barons Bézuel d’Esneval, Jean de Maulny, Rodolphe de Mandell ; Paul de Kergariou et Marc de Beaumont, officiers en non-activité ; de Piolenc, lieutenant d’artillerie, le même qui avait dénoncé autrefois son camarade Chaplin (voir t. III, 492), et Guélard, de l’artillerie de marine ; Leroux de Villiers, Pierre de Vallée, Maurice Langlois de Neuville, Redon de Beaupréau, Raoul de Laire, Alfred de Ferry, Antoine de Candé, Pierre de Meyronnet, Élie de Dorlodot, Pierre de Panisse, Jacques Balsan, industriel ; Antoine Carcel, cocher ; Barrio, employé ; etc.
  20. Haute Cour, I, 26, rapport Hennion. — Rochefort, qui avait annoncé « que la journée serait chaude », assista à la manifestation sans y prendre part : Lasies, Castellane, le marquis de la Ferronnays, de Ramel, eurent la même attitude, prudente ou expectante. Guérin était resté chez lui. (Spiard, Coulisses du fort Chabrol, 125.)
  21. Le prince Murat, A. du Bois et le vicomte Beugnot.
  22. Haute Cour, II, 61, note de Chevilly.
  23. Le prince d’Arenberg, qui était le plus sincère des ralliés, protesta le lendemain, à la Chambre, contre les « actes inqualifiables » d’Auteuil et vota, avec le prince d’Alsace, l’ordre du jour de flétrissure, ce qui leur fut reproché par Drumont comme « une malpropreté ». Tous les autres nobles de la Chambre ou votèrent contre (le vicomte de la Bourdonnays, le marquis de la Ferronnays, le duc de Rohan, les comtes de Pomereu, de Mun et de Montaigny) ou s’abstinrent (le prince de Broglie, les marquis de Maussabré et de l’Estourbeillon, les comtes de Lévis-Mirepoix, de Castellane, de Lanjuinais, de Montalembert, de Pontbriand, Le Gonidec, le baron de Mackau).
  24. Journal des Débats du 6 juin 1899. — De même Cornély : « Ah ! vous êtes bien toujours les mêmes ! Il n’y a pas de métier plus ingrat ici-bas que celui qui consiste à vous défendre. En tout cas, retenez bien ceci : C’est que vous êtes en train de commettre une faute irréparable. Vous le verrez avant peu, » (Figaro du 1er, etc.)
  25. Le désir d’être agréable à Loubet. (Liberté du 6 juin 1899.)
  26. C’est ce que Méline et Poincaré firent observer à la séance de la Chambre. Dupuy répondit « qu’il n’avait cru devoir atteindre que le magistrat qui exerçait personnellement le ministère public ». Il révoquait Lombard, sans l’avoir même entendu ou seulement prévenu, et déférait Tardif à la Cour de cassation. Lombard protesta qu’il était frappé injustement.
  27. Par permutation avec le général André.
  28. Lettre du 8 mars 1899 au général Zurlinden.
  29. Voir Appendice II.
  30. Sur les actes arbitraires ou attentatoires à la liberté des citoyens.
  31. Récit de Mercier dans la Libre Parole du lendemain.
  32. Article 12 de la loi du 16 juillet 1875.
  33. « L’initiative de ces poursuites (contre les ministres de Charles X) n’était pas venue du gouvernement. » (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, I, iii.) L’écrivain orléaniste ne dit nullement que le gouvernement n’aurait pas pu prendre cette initiative. — Voir p. 131.
  34. La mise en accusation des ministres de Charles X fut proposée par Salverte, celle du gouvernement de la Défense nationale par Delécluze, celle des ministres du Seize Mai par Brisson, au nom de la commission parlementaire sur les élections de 1877, celle de Jules Ferry par Laisant et Delafosse, celle de Raynal par Millerand. (1) Cass., III, 203, Ballot-Beaupré ; 233, 273, Manau.
  35. Cass., III, Ballot-Beaupré ; 233, 273, Manau.
  36. Voir p. 52.
  37. Figaro du 23 mai 1899.
  38. Lois, livre VI.
  39. Esprit des lois, livre VI, chap. xii.
  40. Jaurès, dans la Petite République du 5 juin 1899. — De même Millerand, Henry Maret, Pressensé, Urbain Gohier, Viviani, Havet, etc.
  41. Dans la matinée du 5.
  42. Aurore du 5. L’article est intitulé : Justice.
  43. « Mais il est, je crois, des sanctions nécessaires… »
  44. C’était textuellement ce qu’il m’avait écrit le 30 avril 1899, (Voir p. 52.)
  45. « Pas de représailles, la justice ! » dans le Siècle du 2 mai (Crépuscule des Traîtres, 421 et suiv.) : « Nous ne sommes ni d’humeur à être des pourvoyeurs de bagne, ni de taille à arrêter la marche de l’immanente Némésis. »
  46. Jaurès, dans la Petite République du 5 juin 1899.
  47. Gohier, dans l’Aurore, etc.
  48. Il convint qu’il avait été averti « que des conciliabules avaient eu lieu, que des préparatifs axaient été faits pour des manifestations ». « Nous nous étions efforcés, et nous y avons réussi, de faciliter l’aller et le retour du Président de la République. Au pesage, dans une foule considérable, il avait été difficile d’opérer, du premier coup, les arrestations nécessaires. »
  49. « L’honnête homme du Panama ? À bas Loubet ! »
  50. « La Chambre, flétrissant les actes odieux de la réaction royaliste et cléricale, et attendant les mesures nécessaires à la répression du complot dont ces actes sont la manifestation… »
  51. L’ordre du jour de confiance avait été présenté par un ami personnel de Dupuy, Néron-Bancel : « La Chambre, flétrissant les scandales d’Auteuil et approuvant les déclarations du gouvernement… » — Sur l’intervention du prince d’Arenberg et sur l’attitude des loyalistes, voir p. 118, note 1.
  52. La première partie de l’ordre du jour fut adoptée par 472 voix contre 21 (Cassagnac, Drumont, Albert de Mun, Ramel, le duc de Rohan) ; la seconde partie par 315 voix contre 149, la droite, les nationalistes et les amis de Méline (Audiffred, Berger, Boucher, Charles Ferry). Méline lui-même s’abstint, ainsi que Ribot, Bouvier, Renault-Morlière, Barthou, Poincaré, quelques radicaux (Guieysse, Camille Pelletan) et Cluseret.
  53. Clemenceau leur reprocha leur silence : « Où étiez-vous, Brisson ? Quelle heure avez-vous laissé passer ? Que faisaient les radicaux ?… Et vous, Poincaré, et vous, Barthou, dreyfusards de la onzième heure, regrettez-vous déjà le geste de courage qui vous est imprudemment échappé ? Rien. Rien. Pas un son n’est sorti de tant de poitrines éloquentes ! » (Aurore du 6 juin 1899.)
  54. « Dreyfus sera acquitté, c’est certain. Il ne peut pas ne pas l’être. Mais il n’en est pas moins vrai que c’est horriblement imprudent et stupide d’avoir même laissé entrevoir la possibilité des représailles. » (Cornély, dans le Figaro du 6 juin 1899.)
  55. La motion porte trente-six signatures, Millerand, Grousset, Vaillant, André Berthelot, Rouanet, Clovis Hugues, Chauvière, etc.
  56. La minorité comprends les socialistes, une centaine de radicaux, dont Brisson, Sarrien, environ soixante modérés et « opportunistes », (Renault-Morlière, Rouvier, Decrais, Montebello, Thierry-Delanoue, Isambert). La majorité est composée de la Droite et des nationalistes, des amis de Méline et de Ribot (Aynard, Barthou, Cochery) et d’une cinquantaine de radicaux (Chapuis, Dujardin-Beaumetz, Gerville-Réache). Poincaré s’abstint.
  57. « Le gouvernement ne fait pas opposition à la proposition. »
  58. Sembat, Millerand, Viviani, Breton, etc.
  59. « Comme président du Conseil dans le cabinet où siégeait M. Cavaignac et qui a eu le malheur de faire afficher des faux par ordre de la Chambre, je demande aujourd’hui l’affichage de l’arrêt. » (Applaudissements prolongés.)
  60. La proposition d’affichage fut votée par 290 voix contre 193 (la Droite, les nationalistes, Méline).
  61. « Dupuy s’est irrémédiablement perdu par cette nouvelle félonie, et, maintenant tout est fini. » (Petite République du 7 juin 1899.) « Si Dupuy, Krantz et Lebret, qui sont d’abominables coquins, n’étaient pas encore les derniers des lâches… Les huissiers du ministère devraient jeter Dupuy dehors à coups de trique et de botte… La crapulerie de Ballot-Beaupré, l’infamie de Krantz… » etc. (Libre Parole du 6.)
  62. Par 227 voix contre 1. Précédemment, le Sénat avait voté, par 256 voix contre 21, un ordre du jour présenté par les présidents des groupes républicains : « Flétrissant les actes inqualifiables commis à Auteuil par les ennemis de la République… » Une allocution de Fallières, assurant Loubet « du concours d’une assemblée qui a toujours mis au premier rang de ses devoirs la défense des institutions », avait été acclamée par la presque unanimité de l’assemblée.
  63. Haute Cour, I, 26, rapport Hennion (5 et 6 juin 1899).
  64. Ibid. — On ferma, pour quelques jours, deux petits cercles qui n’étaient pour rien dans l’affaire d’Auteuil.
  65. Langlois de Neuville.
  66. De Dion et d’Aubigny à quinze jours, Félix Barrio à un mois, Louis Barrio à deux mois, de Maulny et de Meyronnet à trois mois de prison ; de Frémencourt à 200 francs d’amende (16 juin 1899). Krantz infligea une simple punition disciplinaire aux officiers qui s’étaient fait prendre et qu’il eût dû renvoyer devant un conseil d’enquête.
  67. 13 juin.
  68. Libre Parole du 6. — Krantz déféra Lasies, qui était officier de réserve, à un conseil d’enquête (7 juin) ; le conseil, présidé par le général de Chalendar, « fut d’avis », qu’il n’y avait lieu ni de révoquer ni de suspendre Lasies de son grade.
  69. Agence Nationale, Temps, etc.
  70. 9 juin 1899.
  71. Léon Chaine, Les Catholiques et la Crise, 9.
  72. Il me l’écrivit peu de jours après son entrée au ministère (voir p. 228), et me l’avait dit précédemment, à plusieurs reprises.
  73. Ordre du 6 juin 1899.
  74. 3 juin. (Lettre à la Dépêche de Toulouse.)
  75. Aurore du 7 juin 1899. — La dénonciation contre Saxcé vint (peut-être) d’un adversaire de la revision, spéculant sur l’intempérance de Pressensé et de Vaughan. Dès que Demange connut le malencontreux article, il avertit Mathieu Dreyfus de la grossière erreur. C’était trop tard.
  76. 9 juin.
  77. 12 juin. — Cette harangue, reproduite par divers journaux, fut confirmée, dans le Gaulois du 26, par le frère du colonel de Coubertin.
  78. Judet, dans le Petit Journal du 17. (De même Drumont, Coppée, Rochefort, etc.)
  79. « Les armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain regarde son armée tristement ; ce colosse assis à ses pieds, immobile et muet, le gêne et l’épouvante ; il n’en sait que faire et craint qu’il ne se tourne contre lui. » (Vigny, Servitude et Grandeur militaires, liv. III. chap. X.)
  80. Jaurès : « Ne dispersons pas notre énergie. » … La grande flamme de vérité jaillira toujours plus haut, mais il faut pour cela que la pierre même du foyer, c’est-à-dire la République, ne soit pas renversée. » (8 juin 1899.)
  81. Voir p. 24.
  82. 18 mai.
  83. 12 mai.
  84. 6 juin.
  85. Cinq années, 319.
  86. Dans sa préface au Monument Henry (listes de la Libre Parole publiées par ordre alphabétique), Quillard oublie seulement de mentionner le titre et l’objet de la souscription : « Pour la veuve et l’orphelin du colonel Henry contre le Juif Reinach. » (Voir t. IV, 439.)
  87. Aurore du 7 juin 1899.
  88. Notamment Labori et Urbain Gohier.
  89. Clemenceau (ou Vaughan), qui publièrent l’article, eussent pu supprimer ces quatre mots, où Picquart se sentit visé.
  90. 10 juin 1899.
  91. Cass., I, 234, Bertulus.
  92. Mme Dreyfus-Gonzalès.
  93. Mémoires, XVII, 60.
  94. « Le père jésuite, qui, ce jour-là, manqua à toutes les traditions de la Compagnie, se laissa aller à l’indiscrétion. » (L’abbé Denis, directeur des Annales de philosophie chrétienne, ans le Giornale d’Italia d’avril 1904.)
  95. Il me demanda encore, et j’y consentis, de renoncer à son témoignage, quand viendrait mon procès avec la veuve d’Henry. — Le jour même et les jours suivants, je racontai l’incident à Waldeck-Rousseau, à Picquart et à Mathieu Dreyfus. J’en avais rédigé sur l’heure une manière de procès-verbal. Quand je fus amené, deux ans plus tard, à la suite d’une indiscrétion de Clemenceau (qui avait connu l’incident par Mathieu Dreyfus et par Picquart), à m’en expliquer et à raconter notre entretien, Du Lac ne me démentit pas d’un mot. Dans une lettre à Camille Pelletan (12 mars 1901), il convint de sa conversation avec Boisdeffre au sujet du plan XIII : « Vous avez l’air fatigué. — Je le suis, mais j’ai fini mon travail ; ils auront le plan au jour fixé. » Puis : « Ce qu’était le plan XIII, il ne me le dit pas, et je ne le sais pas encore à l’heure qu’il est. »
  96. Manifeste des groupes socialistes du XIIIe arrondissement.
  97. Petite République du 7 juin 1899.
  98. Haute Cour, I, 27, rapport Hennion ; 118, dépêches Cordier.
  99. Francis Charmes, dans la Revue des Deux Mondes du 15.
  100. Union des groupes socialistes et révolutionnaires, fédérations des travailleurs socialiste.
  101. Gaulois du 12 juin 1899 : « Les gens du monde s’étaient sagement abstenus… » Les membres du Jockey-Club ne quittèrent pas leur tribune : « pas une toilette, pas une jolie toilette ». (Figaro.) Les entrées payantes baissèrent de 217.000 francs sur l’année précédente, la recette du Pari mutuel de plus d’un million (1.334.000 francs).
  102. Galli, loc. cit., 129.
  103. Spiard, loc. cit., 128.
  104. Petite République du 10.
  105. Aurore du 13 juin 1899. — De même le Siècle, le Figaro, le Matin, la Petite République, etc.
  106. Petite République du 14 juin 1899.
  107. L’ordre du jour fut présenté par un radical, Ruau, qui expliqua, au dernier moment, « qu’il ne mettait pas en jeu la question de confiance ». Dupuy répondit que, l’ordre du jour n’affirmant pas la confiance, il ne pouvait pas l’accepter. Quand on eut repoussé la priorité en faveur des ordres du jour de Vaillant (pour les socialistes), de Saumande (pour le ministère) et de Dulau (pour les amis de Méline), celui de Ruau fut adopté par 296 voix contre 159 ; 89 députés s’abstinrent, dont Ribot, Cavaignac et Cassagnac.
  108. La majorité comprend 52 nationalistes, royalistes et ralliés, la minorité 8. — Tous les journaux, royalistes et nationalistes, du lendemain, malmenèrent Dupuy : « Il était trop habile, et d’une habileté qui sentait trop son Auvergnat. » (Lemaître.) « Il avait une manière de protéger les gens qui les avilissait. » (Cassagnac.)
  109. La conférence, organisée sur l’initiative de l’Empereur de Russie, s’était réunie le 18 mai à La Haye. — l’Aurore et la Petite République attaquèrent vivement Bourgeois, « réfugié sur ses tréteaux de Hollande », « en train de prêcher la paix internationale quand la guerre civile menace la France ».
  110. « Il a informé confidentiellement Siegfried que, depuis le premier jour, il n’a pas changé d’opinion sur les deux principaux accusés. » (Clemenceau, dans l’Aurore du 17 juin 1899.)
  111. 16 juin 1899. — Millerand proposa Viviani à son insu ; le récit de Poincaré (discours du 12 mai 1901 à Nancy) n’a été contesté que sur des points tout à fait secondaires, la date exacte et le lieu de la conversation, par Viviani (Dijon, 28 mai) et par Jaurès.
  112. « Il s’est mis, dès le premier jour, entre les mains des radicaux… Il a couru après les radicaux. » (Charmes, dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1899.)
  113. « Le don de Poincaré n’est pas à dédaigner : c’est l’intelligence. Il pourrait faire remarquablement à côté de quelqu’un qui fournirait le caractère… Il applique le meilleur de son intelligence à faire échouer sa combinaison… Poincaré avec Krantz et Barthou, c’est Méline au pouvoir… etc. » (Clemenceau, dans l’Aurore des 15 et 16 juin 1899.)
  114. Ribot, Sarrien, Barthou et quatre membres du cabinet démissionnaire, Delcassé, Guillain, Delombre et Krantz, et le sous-secrétaire d’État Mougeot.
  115. « Quelques brouillons radicaux, malgré l’appât de deux portefeuilles supplémentaires… » (Fournière, dans la Petite République du 19.) « Dosage et marchandage : quelle pitié ! » (Ranc, dans le Matin du 20.)
  116. Voir t. III, 145.
  117. « Je dis incorporation successive. Nul socialiste n’a jamais rêvé, en effet, de transformer d’un coup de baguette magique le régime capitaliste, ni d’édifier sur une table rase une société nouvelle… On ne fait pas et on ne fera pas le collectivisme : il fait chaque jour, il est, passez-moi le mot, la sécrétion du régime capitaliste. » (Discours du 30 mai 1896 à Saint-Mandé)
  118. Jaurès, l’Entrée de Millerand au ministère, dans le Mouvement socialiste du 15 avril 1901.
  119. Jaurès, dans la Petite République du 6 septembre 1903.
  120. C’est ce que dit Renan : « Le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848. Un œil sagace, en l’an 300 de notre ère, aurait dû voir que la société humaine adapterait le christianisme à ses besoins et, d’une croyance destructive au premier chef, ferait un calmant, une machine essentiellement conservatrice. » (L’Avenir de la Science, préface, xv.)
  121. Je n’allai pas moi-même trouver Galliffet, parce que j’étais étroitement surveillé, depuis le début de l’Affaire, et que ma visite au général n’aurait pas été ébruitée sans inconvénient. Ce fut mon frère (Salomon Reinach) qui se rendit chez lui. Il rapporta, le soir même, son acceptation. (18 juin 1899.)
  122. Voir p. 170.
  123. « Fusilleur bien exagéré, mais la légende est établie et j’ai pensé qu’il serait d’un goût médiocre d’en fuir les responsabilités. Nous sommes d’ailleurs en pleine vaseline… » (Lettre à X…)
  124. Jaurès, dans la Petite République du 19 juin 1899.
  125. Voir p. 171, note 2.
  126. « Je fis part immédiatement à mes collaborateurs de la Petite République de tout ce que je savais, et je priai notamment les citoyens Dubreuilh et Gabriel Farjat d’en aviser leurs amis. » (Jaurès, l’Entrée de Millerand au ministère.)
  127. J’avais reçu de Waldeck-Rousseau la lettre suivante : « Mon cher ami, l’ère des difficultés commence. Tous acceptent d’aller avec moi, mais celui-ci croyait qu’il y aurait celui-là ou qu’il n’y aurait pas celui-ci. Ce soir, à neuf heures, tout sera fait ou tout sera cassé. Quoi qu’il en soit, rien ne peut se faire si vos amis n’acceptent pas l’homme admirable qui donne un exemple sans précédent. Il me paraissait facile de négocier cela en prenant Millerand. C’est devenu impossible et je ne dépasserai pas Lanessan. « Vos amis » ont le sens politique. Je les crois capables de tenir leur parole. Faites comprendre que G… non seulement me couvre devant l’armée, mais couvre tout le cabinet et la République, et cela même devant l’Europe. S’ils sont sages, ils feront, hélas ! comme le dit ce matin Jaurès, la République leur ». Mais si G… doit être vilipendé, ce dégoût, s’ajoutant aux autres venus des points opposés, me permet, à moi aussi, de passer la main… à l’inconnu. Je voudrais avoir le résultat de vos démarches avant six heures. Votre, R. W. R. »
  128. « À M. Poincaré, dont la trahison a procuré ce résultat, d’achever sa déshonorante victoire… » (Clemenceau, Aurore du 20 juin 1899.) « Les modérés, servis par M. Poincaré et conduits par M. Méline, ont enveloppé M. Waldeck-Rousseau, lui ont imposé des concessions qui l’ont affaibli, et, finalement, l’ont trahi… Il y a dans la façon dont il est entré dans la combinaison Waldeck-Rousseau, pour la perdre, je ne sais quoi d’équivoque et d’oblique qui le rend décidément suspect… S’il n’a pas été d’une perfidie tout à fait coupable, il a été d’une naïveté qui disqualifie presque un homme public. » (Jaurès.) « L’homme qui tient les fils de cette intrigue perfide, M. Poincaré le connaît ; M. Loubet aussi. » (Viviani.)
  129. Il dut démentir qu’il se fût rencontré secrètement avec eux, ce qui n’arrêta pas Clemenceau : « On voit rarement le machinateur d’un acte de traîtrise avouer son forfait. » — Après s’être mis, le 16, à la disposition de Waldeck-Rousseau, Poincaré avait passé toute la journée du 17, celle du 18 et la matinée du 19 sans recevoir aucune communication. Ce fut seulement dans l’après-midi du 19, à deux heures, que Leygues le pria de se rendre chez Waldeck-Rousseau qui lui offrit le porte-feuille de l’Intérieur, au lieu de celui de la Justice qu’il eût préféré. Il accepta cependant et sans arrière-pensée, puisqu’il se crut si bien ministre qu’il s’occupa aussitôt de remplacer le préfet de police Blanc par Lépine.
  130. Je m’étais rendu à la première heure chez Waldeck-Rousseau, avec Victor Simond, pour l’engager à reprendre ses pourparlers ; il avait déjà quitté Paris. Jean Dupuy, Millerand et Victor Simond partirent alors pour Rambouillet et se heurtèrent, d’abord, à une vive résistance ; Galliffet joignit ses instances aux leurs.
  131. Jaurès qui, dans la matinée du 21 juin, avait assuré Bourgeois de son concours : « Tout le parti républicain vous suivra avec un admirable élan… », le malmena vivement le 22 : « C’est l’heure critique où tous ceux qui ont quelque crédit dans la République doivent se donner tout entiers. C’est le moment que choisit le radicalisme pour se refuser. M. Bourgeois se dérobe. L’ange de l’arbitrage va s’envoler de nouveau vers La Haye…, etc. Même sévérité chez Clemenceau et chez les modérés : « Lui seul a le droit de refuser ; les autres ne sauvent pas la paix du monde à La Haye. » (Charmes, loc. cit.)
  132. Waldeck-Rousseau insista pour que Bourgeois prit le pouvoir ; il lui dit qu’il accepterait un portefeuille quelconque dans son cabinet.
  133. Notamment les délégués des groupes républicains du Sénat et de la Chambre (à qui s’étaient joints Pelletan et De La Porte) firent une démarche pressante auprès de lui.
  134. Waldeck-Rousseau, la Défense républicaine. Introduction.
  135. Vaillant, à l’en croire, n’aurait pas attendu la motion de Cadenat pour formuler sa réserve : « Si la combinaison avait abouti, j’étais obligé de dégager notre parti de toute solidarité avec vous. » (Congrès socialiste de Lyon, 28 mai 1901.) — Je suis la version de Jaurès et de Millerand. (Mouvement socialiste du 15 avril 1901.)
  136. Notamment Paschal Grousset.
  137. Un vieux blanquiste, qui avait été de la dernière barricade de la Commune et, même, du peloton d’exécution des otages, dit à Ranc que « mettre Galliffet et Millerand dans le même ministère, c’était un coup de génie ». — Jaurès écrivit le surlendemain : « Pour ma part, sous ma responsabilité personnelle, j’approuve Millerand d’être entré dans ce ministère de combat. » De même Clemenceau : « Peut-on attendre que M. Poincaré comprenne que la France est au-dessus de son groupe, que M. Brisson soit guéri, ou que M. Bourgeois ait achevé ses développements de rhétorique à La Haye ? C’est l’honneur de Millerand d’avoir revendiqué sa part de responsabilité dans l’œuvre de salut. Il pouvait se désintéresser comme Bourgeois… etc. »
  138. Galliffet était resté à Clairefontaine ; Waldeck-Rousseau lui télégraphia : « Ministère formé. Vous avez la Guerre. Conseil chez moi demain matin à 10 heures. »
  139. Opinions recueillies à la Chambre, par un rédacteur de la Liberté : « C’est de la folie pure, de la démence aiguë ! » (Pelletan). « Il est impossible d’accepter ça ! » (Mesureur). « Confier la garde de la République au massacreur de Mai c’est une infamie ! » (Dujardin-Beaumetz). « C’est monstrueux ! ». (Chapuis). — Les sénateurs radicaux, questionnés par un rédacteur du Gaulois, ne furent pas moins vifs : « C’est de la folie ! » (Hugot). « C’est une honte ! » (Baduel). « La folie règne en maîtresse ! » (Verninac). « C’est inouï ! » (Leporcher). — La majorité du groupe radical-socialiste ayant décidé « de soutenir le cabinet, s’il prenait les mesures nécessaires de défense républicaine », Pelletan, qui présidait, Mesureur, Villejean, Decker-David et Klotz donnèrent leur démission (qu’ils retirèrent la semaine suivante). La discussion fut des plus orageuses ; Pelletan traita le ministère de « monstrueux », (Éclair du 25 juin 1899).
  140. Le 22 juin, alors que Millerand avait déjà accepté son portefeuille, Vaillant lui écrivit qu’on s’entretenait à la Chambre « d’une combinaison dont il ferait partie avec Galliffet ». Vaillant refusait de croire « à ce bruit effrayant » : « Cela effacerait ce qui a été dit hier au groupe socialiste… Le nom de Galliffet représente pour nous tous les crimes et toute la réaction de Versailles. Sa présence au ministère est contre nous une provocation, un défi que nous devons relever, c’est le massacreur de la classe ouvrière… etc. » Millerand lui répondit : « J’ai fait mon devoir, l’avenir me jugera. » Dès le lendemain, quand la nouvelle fut officielle, Vaillant rompit avec ceux des socialistes qui se proposaient de soutenir le ministère et fonda un groupe distinct, « révolutionnaire », avec douze de ses amis (Chauvière, Sembat, Allard, Breton, Létang, Dejeante, Groussier, Renou, Coutant, Poulain, Lasalle et Walter).
  141. « Loubet sombre dans le crime… Waldeck-Rousseau, l’avocat d’Eiffel et de Dreyfus, préside au sabbat… Tout cela pour sauver un ignoble juif… » (Intransigeant.) « Le triumgueusat Waldeck-Galliffet-Reinach… Galliffet et Reinach, c’est la même âme, une âme de scélératesse et de boue… C’est Reinach qui règne et gouverne… » (Libre Parole.) « Massacreur, traître et voleur. » (Anti-juif.) « Les juifs et les francs-maçons règnent désormais sans contre-poids. » (Écho.) « La liste ministérielle a l’air d’avoir été composée par un aliéné. » (Éclair.) « J’en demeure stupide ; c’est un loto charentonnesque. » (Liberté). « C’est comme si l’on mettait Robert-Macaire gouverneur de la Banque de France et Cartouche ministre des Finances. » (Autorité.) « Le nouveau-né est un monstre ; à quand la Terreur ? » (Coppée, dans le Gaulois.) « On veut terroriser une armée adorée. » (Lemaître.)
  142. Discours à la Ligue de la Patrie française, 17 juin 1899. « La salle entière se lève, les hommes agitent leurs chapeaux, on acclame le général. » (Libre Parole du 18.)
  143. Il dit encore qu’il citerait Mercier et Casimir-Perier « pour qu’ils vinssent dire pourquoi ils avaient tous affirmé que Dreyfus était coupable » : « Les militaires ne sont pas aussi naïfs qu’on veut les représenter. » (Gaulois du 13.) — Casimir-Perier s’étant fâché d’avoir été mis en cause, Krantz interrogea Carrière, qui protesta « qu’il n’avait pas même prononcé son nom. » (Rennes, I, 67, Casimir-Perier.)
  144. Ordre (n° 6) aux régiments composant le 15e corps d’armée (Marseille).
  145. Camp de Coëtquidan, 16 juin 1899.
  146. Le 18 juin, à Thoissey : « Nos hommes politiques furent obligés de faire évacuer Fachoda, parce que le pays était divisé, affaibli. »
  147. « À votre retour de Versailles, quand le drapeau, tout près de moi, s’est abaissé en votre honneur, il m’a semblé qu’un peu de honte rejaillissait sur vous et sur moi… De garde dans votre palais, après avoir vérifié qu’aucun danger ne vous menaçait, j’ai pleuré sur le métier qu’on me faisait faire, j’ai rêvé que Déroulède m’ordonnait de vous arrêter. » (24 juin.)
  148. 21 juin. — Le général de la Roque fut mis aux arrêts.
  149. « La reconnaissance me fait un devoir de déclarer qu’ayant placé sous l’égide du glorieux archange les escadres dont le gouvernement de la République m’a confié le commandement au cours de ces dernières années, j’en ai retiré une protection manifeste ; je me bornerai à citer deux faits particulièrement saillants… » : la mission du Père Dorgère à Abomey, parce que l’amiral avait mis expressément les négociations « sous la protection de saint Michel », et un incendie vite éteint à bord d’un cuirassé. (Circulaire pour la construction de l’église Saint-Michel à Paris ; note annexe.)
  150. Lettre du 18 à Fleury-Ravarin. — Lockroy releva Cuverville de ses fonctions.
  151. Haute Cour, I, 22, 28, 29, rapport Hennion. — Turquet (audience du 8 décembre 1899) conteste qu’il ait été en correspondance avec de Ramel : « Nous étions tous des républicains et des patriotes…, etc. »
  152. Ibid., I, 22, rapport Hennion.
  153. Ibid., 27, 32, 33, etc.
  154. Ibid., 26, 30.
  155. Haute Cour, 1, 32 : « J’ai répondu que j’accepterais peut-être plus tard, que, pour l’instant, la Ligue avait assez d’argent pour parer aux premières éventualités. » — Rapport du 21 juin : « Déroulède est en train de préparer un mauvais coup. »
  156. Ibid., 30, Hennion. — Spiard, qui assista à la réunion, cite encore deux députés, Charles Bernard et Rioust de Largentaye, et Guixou-Pagès. (Coulisses du fort Chabrol, 136.)
  157. Lépine (Haute Cour, 7 décembre 1899) rapporte ce mot d’un des « orateurs » : « On se croirait au Palais-Bourbon. »
  158. Ces différents conciliabules eurent lieu le 30 mai, le 15, le 17 et le 21 juin. (Haute Cour, I, 30, Hennion ; 6 décembre 1899, Puybaraud ; 7 décembre 1899, Lépine.) Les deux premières réunions se tinrent au siège de la Ligue de la Défense nationale, présidée par le colonel Monteil. — Guérin et Monteil conviennent de ces réunions, ainsi que Le Provost de Launay et Lasies, mais contestent l’exactitude des rapports de police sur le triumvirat. — La réunion du 17 comprenait une quarantaine de personnes dont deux, au moins, étaient à la solde de la police. (Voir t. IV, 570.) Lépine, dans sa déposition, précise que son récit est la reproduction de rapports presque identiques, émanant de « deux agents qui ne se connaissent pas, qui se coudoient sans se soupçonner ». — Déroulède affirme qu’il fut tenu dans l’ignorance de la réunion du 17 et des décisions qui y furent prises. Le 29, Coppée, président d’honneur de la Ligue de la Patrie française, lança « un appel à la bourse des bons Français », « pour favoriser la propagande de Déroulède ». (29 juin.)
  159. Ils se rendirent à Twickenham, Sabran le 18, Lur-Saluces le 19 ; Guérin, dont le retour seulement fut signalé, rentra le 21 avec Lur-Saluces ; Buffet, qui était allé une première fois chez le duc avec Ramel, le 17, y retourna, après Guérin, et revint le 27. (Haute Cour, II, 7.) Selon Lasies (Haute Cour, 17 décembre 1899), l’entente aurait été rendue impossible « par l’intransigeance des royalistes ».
  160. Haute Cour, I, 30, rapport Hennion : « Ces Messieurs (Sabran, Villebois, etc.) ont décidé de faire acclamer partout Déroulède, dans le but d’arriver à une seconde édition du Boulangisme. » (20 juin 1899.) « Cette réunion (au théâtre de la République), a déclaré Déroulède, sera le commencement du mouvement déroulédiste. » (7 juillet.)
  161. Lettre de Cassagnac au Président de la Chambre, du 26 juin.
  162. Lettre de Déroulède à Galli, du 23.
  163. Bertrand, remplacé par Octave Bernard, et Feuilloley, remplacé par Bulot, furent nommés, le premier conseiller, le second avocat général à la Cour de cassation ; Bertrand refusa. Charles Blanc accepta de permuter avec Lépine au Conseil d’État.
  164. Journal du 25 juin 1899.
  165. « Des hurlements d’hyènes. » (Clemenceau, dans l’Aurore du 27 juin 1899.)
  166. « Un membre a gauche. » (Compte rendu sténographique.) L’éditeur des discours de Waldeck-Rousseau (Défense Républicaine, 11) attribue l’interruption à Pierre Richard, député nationaliste de la Seine, nommé plus tard par Delcassé, sous le ministère Combes, au consulat général de la Nouvelle-Orléans.
  167. Clemenceau, loc. cit.
  168. « Oh ! le brave homme (Waldeck-Rousseau) qui ne recule pas d’un pied, quand tous les fiers-à-bras se mettent en déroute avant la bataille !… Il est venu, celui-là, quand les autres se dérobaient, s’enfuyaient, tremblant de peur ou machinant des trahisons pour se réserver la joie des jours tranquilles que son courage va leur faire… Et déjà je vois à Galliffet ce mérite que d’autres n’ont pas, sur qui j’aurais pu compter. Il s’offre, lorsque les professionnels se refusent. Il n’est pas lâche. C’est un mérite quand tous les autres s’enfuient. » (Aurore du 23 juin 1899.) Le 24 : « Les radicaux que Galliffet effare finiront par comprendre qu’ils sont seuls à n’avoir pas le droit de se plaindre, puisque c’est sur leur refus public de gouverner qu’il a fallu organiser vaille que vaille ce gouvernement, pour vivre… La France ne peut pas indéfiniment faire antichambre chez M. Bourgeois… » — De même le vieux Goblet : « MM. Brisson et Bourgeois se sont refusés à prendre la direction d’une défense devenue tout à fait urgente. » (Dépêche du 25.)
  169. Par 187 voix contre 25, sur une motion des présidents des groupes républicains.
  170. Clemenceau, Aurore du 27 : « Il lui faut pour adversaires des hommes et non pas des bêtes sauvages. » — Il dit lui-même : « C’était un discours de quinze minutes ; je suis resté plus d’une heure à la tribune. »
  171. Magniaudé, député de l’Aisne.
  172. Montebello l’y aida ; il s’était retiré du groupe « méliniste », à la suite de la réunion du 23 juin (voir p. 178), et avait communiqué aux journaux sa lettre de démission. En séance, Hénon, au nom des modérés, expliqua qu’il leur était impossible de voter pour un ministère « dont les membres ne pouvaient être unis qu’à la condition de ne pas bouger ». — « Il aurait suffi du déplacement de douze voix pour renverser Waldeck ; Aynard les lui a données… » (Drumont, Libre Parole du 11 mars 1902.)
  173. L’ordre du jour pur et simple fut repoussé par 271 voix contre 248, l’ordre du jour de confiance adopté par 262 voix (toutes républicaines, sauf Conrad de Witt) contre 237 (la droite, les nationalistes, Méline et ses amis, une trentaine de radicaux, Chautemps, Chapuis, Cruppi, Pourquery de Boisserin), et 62 abstentions (20 socialistes, 13 radicaux, Camille Pelletan, Ricard, Gallot, et 29 modérés, Mézières, Charles Ferry, le prince d’Arenberg, le prince d’Hénin). Deux anciens membres de la Commune (Léo Melliet et Grousset) votèrent avec la majorité. Ribot, qui avait voté l’ordre du jour pur et simple, Barthou et les membres du cabinet Dupuy (sauf Delombre et Lockroy) s’abstinrent sur l’ordre du jour de confiance.
  174. Par 394 voix contre 66. (Séance du 27 juin 1899.) — Le décret de clôture fut porté à la tribune le 4 juillet.