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Histoire de l’Affaire Dreyfus/T5/4-1

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Eugène Fasquelle, 1905
(Vol. 5 : Rennes, pp. 337–398).

Ch. IV : Rennes

(suite 1)

VII

Les amis de Dreyfus, toujours prompts à l’espoir, avaient déjà oublié leurs inquiétudes de la veille et triomphèrent bruyamment de cette journée : à Paris, l’arrestation des conspirateurs, avertissement à tous qu’il y avait un gouvernement, offensive qui ne faisait que commencer ; à Rennes, « l’effondrement, l’effritement » de Mercier, tant de bruit pour rien, le mot révélateur, la preuve formidable qui devait tout pulvériser, toujours à fournir. Cornély, Jaurès, Clemenceau, répétèrent à l’envi et avec toute l’apparence de la logique : « Le général avait promis de tout dire ; évidemment, il a dit tout ce qu’il savait ; et il n’a rien dit qu’on ne sût déjà ; il a donc perdu la bataille et Dreyfus est acquitté[1]. »

L’attitude des amis de Mercier, pendant sa déposition et au sortir de l’audience, ajouta beaucoup à la confiance des revisionnistes. Les plus hardis essayaient en vain de commander à leurs visages ; on y lisait leur désappointement et leurs craintes : « Que restera-t-il de lui, demain, après sa confrontation avec Casimir-Perier, les questions des avocats, surtout celles de Labori ? Qui arrêtera-t-on encore ? » Plusieurs s’effrayèrent tout haut. Il n’y en avait pas un qui ne se souvînt, à ce moment, de l’avertissement de Cassagnac : « Prenez garde, avait-il dit aux généraux, ou vous fûtes de prodigieux imbéciles, des brutes malfaisantes, des scélérats, ayant assassiné un innocent, ou vous fûtes les vengeurs vigilants de la patrie menacée par un traître ; vous êtes, autant que Dreyfus, sur le banc des accusés[2]. » Le bruit courut que Billot et Zurlinden, « qui s’étaient engagés par esprit de corps », trouvaient qu’ils avaient payé leur dette et allaient convenir de leur erreur.

Mais Mercier, vite remis du trouble passager que lui avait causé l’apostrophe de Dreyfus, considéra, au contraire, qu’il n’avait rien compromis, et, d’abord, parce que cette déception des siens et la joie des adversaires, c’était le signe certain que sa manœuvre à grand rayon avait échappé à tous les yeux.

Les nouvelles de Paris le laissèrent assez indifférent ; les affaires du prétendant ne sont pas les siennes et il aime mieux Déroulède à la Conciergerie, dans l’impuissance de faire des sottises, qu’à ses trousses.

Pas plus que les villes, on n’assiège tous les hommes de la même façon. Mercier avait eu vite fait d’être renseigné sur les juges : Jouaust imprenable[3] ; Merle, Parfait et Profilet, des « hiérarchisés », dressés par la discipline à peser les raisons au nombre des galons[4] ; Beauvais, sans caractère, sous son air de vigueur et de décision[5] ; Brogniart, un politique de l’école de Billot[6] ; Bréon, l’obstacle ; — et il agit, fit agir en conséquence.

La courte psychologie de la plupart des revisionnistes, qui condamnait Jouaust sur ses brusqueries, ne s’était pas moins lourdement trompée sur Bréon, parce que catholique pratiquant et signataire des listes rouges[7] ; le drame admirable de cette âme leur échappa entièrement. À le voir tous les jours dans les églises, au sortir des audiences du conseil de guerre, ils le prirent pour un hypocrite ou un maniaque, alors que, déchiré entre ses préjugés et les doutes qui lui étaient venus, entre l’esprit de caste, dont il n’était pas moins imbu que les camarades, et les exhortations de son confesseur et de son frère, l’abbé de Bréon, à ne suivre que sa conscience, il s’abîmait dans la prière et demandait douloureusement à son Dieu « de lui inspirer la plus juste décision[8] ». Tantôt il résistait à sa raison comme à une tentation, tantôt il l’écoutait comme une voix d’en haut. Il ne pouvait se déshabituer de croire à la culpabilité de Dreyfus ; pourtant, « il ne la savait pas », et, pour condamner, il faut savoir[9].

Nul état d’esprit plus inquiétant, pas même l’opinion déjà arrêtée de Jouaust, car ce que Mercier faisait précisément répéter aux juges par ses officiers et ses hommes de plume, c’était que « leur conviction pouvait parfaitement s’établir en dehors des démonstrations[10] » ; ce sophisme écarté, il n’y avait plus de preuves.

Il entreprit donc de disputer Bréon à la fois à son confesseur et à sa conscience et, jugeant apparemment ses émissaires ordinaires trop grossiers pour une diplomatie si délicate qu’il y eût fallu une femme, si ce fâcheux honnête homme n’avait eu des scrupules de tous genres[11], il eut recours au plus délié des agitateurs qui étaient venus se mettre à sa disposition. C’était cet ancien colonel de Villebois-Mareuil, qui avait quitté l’armée avec l’ambition de jouer un rôle politique, « rêvait d’un projet singulier et hardi, d’un coup de légionnaire[12] », et que nous avons déjà vu dans les conciliabules du Fort Chabrol[13], la séduction même et, de plus, le propre cousin du commandant. Chaque soir, durant un mois, Villebois va essayer de « remonter » Bréon, c’est-à-dire de le faire renoncer à « sa distinction entre croire et savoir », et de lui montrer dans l’acquittement du juif une défaite, non seulement pour l’armée, mais pour l’Église[14].

La consigne au gros des journalistes fut de chanter victoire : « Qui avait parlé d’un coup de massue ? Mercier a fait une démonstration mathématique de la culpabilité de Dreyfus. Il a tout dit[15]. » Mais, en même temps, le Gaulois publia une lettre ouverte au général : « Dans votre déposition vaillante, loyale, irrésistible, vous avez dit une grande partie de la vérité ; mais l’avez-vous dite tout entière ? » Suivait l’histoire, jusqu’alors inédite, du bordereau annoté : « Vous en possédez une photographie et vous l’avez apportée sur vous à Rennes. Si cette affirmation est très sérieuse et très exacte, confirmez-la ; si elle est en partie erronée, rectifiez-la[16]. »

La lettre, datée du 13 août, du lendemain de la déposition de Mercier, parut le 14, mais sans que les défenseurs de Dreyfus y fissent attention, habitués qu’ils étaient à traiter par le mépris ce genre d’inventions, les plus dangereuses, et, au surplus, détournés tout à coup du procès lui-même par l’un des épisodes, à la fois les plus tragiques et les plus mystérieux, de l’Affaire.

VIII

Le lundi matin, peu après six heures, comme Picquart et Gast se rendaient au conseil de guerre, ils furent hélés par Labori, qu’ils avaient vu sortir de sa maison, place Laënnec, et qui les rejoignit sur le quai du canal de la Vilaine[17]. Sa femme, à cause de ses cartes d’audience qu’elle avait oubliées, rentra un instant. Labori, un peu en retard, hâtait le pas, causant avec animation : « Il faudra bien que Mercier réponde aujourd’hui ! » Picquart, agacé par un rôdeur qui avait l’air de vouloir écouter, engage l’avocat à moins élever la voix.

L’individu, vers qui Picquart s’était retourné, était un homme jeune, le visage allongé avec des yeux vifs et une petite moustache roussâtre, au teint hâlé comme celui des paysans, presque bronzé, mais ayant plutôt l’air d’un ouvrier, vêtu d’une veste noire à manches blanches et coiffé d’une casquette plate à rabattement[18].

Le quai, à cette heure, était peu fréquenté, deux ou trois mariniers occupés à démarrer ou à décharger leurs bateaux ; il n’y avait du monde que plus loin, à l’avenue de la Gare ; là[19], aux abords du lycée et de la prison, un groupe de gendarmes et de militaires, de la police, quelques Rennais venus, malgré le lourd temps d’orage, la pluie menaçante, pour assister à l’entrée des membres du conseil de guerre et des témoins.

Soudain[20], un coup de feu retentit et Labori, au même instant, s’abat avec un grand cri, « pareil au rugissement d’un animal blessé » : « Assassin ! », la face contre terre, tiré presque à bout portant[21], une balle de revolver dans le bas du dos. Picquart et Gast, « persuadés qu’il était mort[22] », se précipitèrent, comme mécaniquement, à la poursuite de l’assassin qui n’avait pas plutôt tiré qu’il avait pris la fuite ; rebroussant chemin, il s’engouffrait déjà dans le sentier de halage qui borde la Vilaine, à quelques pas de l’entrée du pont de Richemond où l’attentat avait eu lieu. Tout cela en moins d’une minute.

Bien qu’il courût à toutes jambes, un batelier qui, au bruit, avait sauté de sa péniche, le reconnut au passage pour le même homme qu’il avait vu, le vendredi précédent, allant et venant, vers la même heure, aux abords du même pont et examinant les lieux. Son premier mouvement fut pour lui barrer la route, le second de reculer devant le revolver que le meurtrier braqua sur lui, tout en continuant à fuir et criant : « Laissez-moi passer ! Je viens de tuer Dreyfus[23] ! » ou « un Dreyfus[24] ! » — Impossible qu’il ait cru tuer Dreyfus qui ne se promenait pas sur les quais ; un Dreyfus désignait, à Rennes, les partisans de la revision. — Le marinier dit plus tard qu’il regrettait « de n’avoir pas pensé à le pousser à l’eau. » Gast et Picquart, à dix mètres, criaient : « À l’assassin ! Arrêtez-le ! » S’ils avaient eu leurs pistolets, ils l’eussent tiré comme un lapin. Mais ils étaient sans armes[25] et de beaucoup moins agiles[26]. Il fila comme la flèche, gravit « avec une rapidité extraordinaire[27] » les vingt marches de l’escalier accoté au pont Laënnec, et coupa au travers du boulevard de ce nom.

Le marinier eût pu se joindre aux poursuivants ; il se remit à décharger sa péniche. Deux ouvriers[28] qui, d’un peu plus loin, avaient assisté au meurtre, se portèrent au secours de Labori.

Le préfet Duréault et Viguié, le directeur de la Sûreté, avaient été invités expressément par Waldeck-Rousseau à assurer la protection des principaux protagonistes de l’Affaire, en raison de l’effervescence des esprits, du bruit répandu d’un complot contre Mercier ou contre Picquart, et des lettres de menaces que l’on recevait dans les deux camps. Ainsi deux gendarmes avaient été préposés, depuis le commencement du procès, à la garde de la maison de Labori. Leur consigne aurait dû être de l’escorter, ce qui eût empêché peut-être l’attentat. Ne le suivant pas, ils auraient dû rester à leur poste. S’ils ne s’en étaient pas éloignés[29], ils auraient saisi l’assassin qui, dans sa fuite, passa juste devant la maison. Seul, le valet de chambre de Labori apparut, aux cris qu’il entendit, et se joignit à Picquart et à Gast[30].

Ce quartier de Rennes est composé de plusieurs îlots. La Vilaine, venant de l’Est, de Vitré, se divise, un peu avant d’arriver à Rennes, entre le pont de Cesson et le gué de Baud, en deux bras, le bras supérieur, canalisé sur plusieurs kilomètres, le bras inférieur, qui fait boucle, et forme lui-même deux autres bras qui communiquent entre eux par des petits canaux et rejoignent le canal principal, la Vilaine canalisée, au quai Richemond. L’un de ces bras borde au Sud la place Laënnec ; l’autre passe, un peu plus bas, sous le pont Saint-Hélier et contourne l’École de Médecine.

L’homme, son coup fait, n’avait pas repris le bord du canal, parce qu’à fuir par l’avenue du gué de Baud qui prolonge le quai de Richemond, tout droit et à découvert, il y eût été trop aisément rejoint. Il s’était donc jeté, avec une parfaite connaissance des lieux, vers le bas quartier, coupé, comme on vient de voir, par les bras naturels de la Vilaine qui en font une espèce de Bruges bretonne, et fort enchevêtrée de ruelles. À l’angle inférieur de la place Laënnec, il enfila une rue bordée de murs et de jardins avec de rares maisons (rue Alphonse Guérin), qui aboutit à un chemin en remblai[31]. Quelques habitants, au seuil de leurs portes ou de leurs jardins, des ouvriers qui allaient à leur travail, virent surtout son pistolet, le laissèrent passer. Pourtant deux jeunes gens et un maraîcher[32] eurent une velléité de courage ; il leur cria « qu’il avait encore cinq balles qui seraient pour eux[33] ». Un peu plus loin, un employé des tramways lui mit la main sur l’épaule et Gast crut un instant qu’on le tenait ; mais l’homme, encore une fois, se retourna, braqua son arme et échappa d’un bond, poussant toujours son cri de fou. Tantôt à grande allure, tantôt au pas allongé, pour reprendre haleine, il laissa bientôt ses poursuivants loin derrière lui[34]. Il cria à un vieil homme : « Si je peux passer la rivière, je les em.....[35] ! »

Pourquoi révéler son itinéraire ? Donnait-il le change ? Une fois sorti de la basse ville, quand il aura plongé dans les fourrés des champs voisins comme dans une mer, il pourra, selon les circonstances, passer, au gué de Baud, de la rive gauche à la rive droite de la Vilaine, vers les grands bois de Rennes et de Sevailles qui remontent sur Saint-Aubin-du-Cormier et Fougères, ou prendre vers le Sud-Est, par l’ancien pays des Chaumes, dans la direction de Chantepie, Châteaugiron et des bois de la Guerche.

Au bout d’un quart d’heure, Picquart et Gast, essoufflés, ayant couru pendant près de deux mille mètres, s’étaient arrêtés[36] ; seul, le domestique galopait encore, à environ trente mètres, mais « tenu en respect » par le revolver. Il lui parut que « l’individu, dans le petit chemin étroit et couvert où il s’était maintenant engagé, avait toute facilité pour se dissimuler derrière un buisson et tirer ». Il s’arrêta donc à son tour et « battit en retraite pour chercher du renfort », criant à pleins poumons[37].

Comme il revenait sur ses pas, il rencontra un agent et un gendarme qui avaient pris la tête des forces de police que Viguié et Hennion lancèrent à la poursuite de l’assassin, dès qu’ils furent instruits de l’attentat. « L’agent, sans s’arrêter, cria au domestique d’aller chercher des armes » ; le gendarme lui fit faire demi-tour pour reprendre ensemble la poursuite[38]. Mais l’inconnu, entre temps, avait disparu, servi à la fois par le répit que lui avait laissé la prudence du domestique et par l’orage qui éclata à ce moment, une pluie abondante d’été, secouée par de violentes rafales, et « qui fit plus déserte encore cette banlieue[39] ». Personne ne savait plus où il était passé.

Il n’y avait pas une demi-heure qu’il avait fait son coup, mais il n’avait pas perdu une seconde ni commis une faute.

Pendant que l’homme s’échappait ainsi, s’évanouissait comme dans une trappe, Mme Labori était accourue auprès de son mari, que des passants relevaient et qui n’avait point perdu connaissance. On raconta un peu plus tard, dans la fièvre de cette tragique journée, qu’il avait imploré le secours de dix ou douze personnes, que telle était la férocité, la terreur propagée par les prêtres, que ces appels n’avaient pas été entendus ; enfin qu’un jeune homme, se disant interne en médecine, sous prétexte d’examiner la plaie, lui avait volé son portefeuille qui contenait des pièces importantes[40].

Rien de tout cela n’est vrai, sauf qu’un charretier continua son chemin. Des quelques personnes présentes au crime ou arrivées les premières au bruit, les unes s’empressèrent autour du blessé, les autres coururent au lycée donner l’alarme et chercher un médecin. Mme Labori, haletante, atrocement pâle, y vola elle-même, réclama les docteurs Reclus et Brissaud qui suivaient les débats du conseil de guerre. Elle fut, à travers toute cette nouvelle épreuve, d’un courage et d’un sang-froid virils. L’audience venait à peine de commencer, Jouaust lisait un petit discours sur son intention de sévir contre les manifestations, s’il s’en produisait à nouveau, comme à la fin de la précédente séance où Mercier avait été hué. Il y eut alors une confusion générale. — Dans la salle du conseil, où la nouvelle fut criée par un journaliste[41] et la séance aussitôt suspendue, les deux camps faillirent en venir aux mains[42]. L’horreur d’un attentat contre le défenseur d’un accusé, les sympathies ardentes que lui avait values son courage au procès Zola et les espoirs qu’on fondait sur lui, le souvenir, violemment évoqué par ce nouveau crime, des meurtrières excitations qui remplissaient depuis deux ans la presse, les passions surchauffées à la fois par la tempête croissante de l’Affaire et par le lourd orage qui pesait depuis la veille sur tous les cerveaux, firent explosion, chez les revisionnistes, en invectives. On n’entendait que le mot d’« assassins » qui ne s’adressait pas seulement, même dans la pensée des plus modérés, au malfaiteur inconnu[43]. Et, nécessairement, les amis de Mercier relevèrent l’atroce injure, d’autant plus irrités qu’ils n’avaient pas hésité à s’indigner contre l’attentat et qu’ils avaient en même temps conscience d’avoir semé de leurs mains cette sanglante moisson. Ils n’ont point armé l’assassin, mais il est leur produit ; il y a de leur prose et de leur haine dans l’âme, farouche ou détraquée, du misérable. Tout acte, héroïque ou criminel, n’est qu’une idée qui se concrète. On s’amuse aux listes rouges : « Pour pendre Zola… Pour saigner le porc Reinach… », puis les pistolets ou les poignards font spontanément leurs fonctions[44]. On dénonce un vaste Syndicat de traîtres, puis une brute frappe l’avocat aux portes du prétoire, crime encore sans exemple dans le musée de crimes qu’est l’histoire. Jouaust, qui n’avait trouvé, dans son premier trouble, que ces quatre mots : « Cela est profondément regrettable… », fit sagement saisir les cannes et les sabres par ses gendarmes. — Au dehors, dans une course folle, fonctionnaires, journalistes et policiers se précipitèrent vers le quai où gisait Labori.

Il y avait déjà autour de lui une foule de curieux qu’il fallut écarter pour donner passage aux médecins et aux magistrats. Sa femme, la première revenue, lui tenait la tête sur ses genoux, et c’était un spectacle lamentable que celui de ce grand corps étendu dans la poussière, sous le ciel noir de nuées, et qui, tout à l’heure, serait peut-être un cadavre. La stupeur, une immense pitié, pâlissaient tous les visages ; beaucoup pleuraient. Labori s’était tourné sur le côté droit et, d’une voix très faible, se plaignait de souffrir. L’un des médecins s’assura qu’il pouvait remuer les jambes, indice qu’aucun organe essentiel n’était atteint[45] ; il n’avait eu aucun crachement de sang ; impossible pourtant de se prononcer avant d’avoir examiné la plaie et sondé la blessure. Des soldats allèrent chercher une civière, on l’étendit sur un matelas et on l’emporta chez lui où les médecins (le major Renaud, les professeurs Reclus, Brissaud et Widal) procédèrent à une minutieuse inspection. La balle, en pénétrant dans la région postérieure du thorax, avait déterminé « un gros épanchement sanguin qui empêchait momentanément l’exploration des parties profondes » ; probablement le projectile était resté « dans l’épaisseur des muscles de la gouttière vertébrale » ; il fallait encore « faire toutes réserves sur l’intégrité des poumons et de la moelle épinière[46] ».

Entre temps, toutes les forces disponibles de police et d’importants détachements militaires se mobilisèrent à la recherche de l’assassin. Picquart et Gast, revenus, sous une pluie battante, de leur course infructueuse, donnèrent des indications jusqu’au moment où l’homme, poursuivi seulement par le domestique de Labori, s’était jeté dans les prés de Baud. Là, les patrouilles de gendarmes à cheval pouvaient réussir à le cerner, « mais les haies étaient épaisses et les grands bois proches[47] ».

La disposition du pays (dont Balzac a fait, dans les Chouans, une description qui est restée exacte jusque dans les détails) était, en effet, le grand obstacle à la prise de l’homme ; s’il était Breton, malgré l’air et l’accent du Midi que certains témoins lui attribuaient, le « gars », qui connaissait si bien les rues de Rennes, devait savoir mieux encore la campagne environnante. Jeune (environ vingt-cinq ans, trente au plus, selon tous ceux qui l’avaient vu), agile, résolu et sournois, comme il en avait donné la preuve[48], il est déjà loin, ou si bien caché que, sans quelque hasard, il restera introuvable. Couché dans l’une des inextricables haies qui courent autour de chaque champ, comme une muraille, ou dans les broussailles, non moins hérissées, des grandes forêts qui sont comme la haie circulaire de Rennes, des centaines d’hommes peuvent passer à côté de lui sans le voir. Ainsi, une fois dans la campagne, il n’a pas besoin d’autre complice que la nature. Mais il pourra aisément en avoir d’autres, non moins sûrs, un « gars » de sa paroisse qui, pour tout l’or du monde, ne le « vendra » pas[49], quelque vieille femme épouvantée, ou encore le successeur de l’un des fameux « recteurs » qui avaient fait, dix ans durant, le coup de fusil contre les bleus, pour la défense de la religion, et dont l’âme s’était continuée, n’avait pas beaucoup plus changé que la terre elle-même.

Le directeur de la Sûreté, conseillé par Cochefert qui se trouvait à Rennes comme témoin, Hennion, passionné de son métier, le procureur général et le préfet, qui avaient une grande habitude du pays, multiplièrent les enquêtes et les battues, lancèrent dans toutes les directions des centaines d’agents, des escadrons de gendarmerie, des compagnies entières d’infanterie, mais sans arriver à retrouver la piste perdue. Tout ce qu’il y avait de journalistes à Rennes, plusieurs fort frottés de police, qui s’étaient mis également en chasse, ne furent pas plus heureux. Ce qu’on apprit d’à peu près certain n’est relatif qu’aux trois ou quatre journées qui précédèrent le crime : qu’un individu, dont le signalement correspondait presque de tous points à celui de l’inconnu, était venu le vendredi, le samedi et le dimanche chez la cabaretière du pont Laënnec ; qu’il était pauvrement vêtu, dînait d’un peu de boudin, d’un morceau de pain et d’une bolée de cidre, et parlait volontiers de l’Affaire qui aurait fait plus de bruit à Nantes, disait-il, qu’à Rennes ; qu’il s’informa d’abord à quelle distance les curieux étaient refoulés, lorsque, le matin, avant l’audience, Dreyfus était conduit de sa prison au lycée, puis des heures où Labori allait à l’audience et en revenait ; — d’où la cabaretière concluait que l’homme était venu pour tuer le juif et, à cause de la difficulté, s’était rabattu sur l’avocat ; — qu’il couchait à la belle étoile, dans les champs ou dans les granges ; et que, l’avant-veille, après avoir marchandé des pistolets de petit calibre[50] à un armurier, il avait acheté le moins coûteux[51]. On sut aussi, mais déjà les signalements devenaient moins précis, que le garde-barrière du passage à niveau de Bray l’avait vu Ira verser la voie peu après le crime, et que, vers sept heures, des gens du bourg de Cesson, le premier village sur la Vilaine en venant de Rennes, notamment la tenancière d’un débit en face du pont, avaient remarqué un homme qui marchait d’un pas rapide le long de la rivière, mais sur l’herbe, et non sur le chemin de halage détrempé par la pluie, où ses pieds auraient marqué (la preuve, selon la police, « qu’il connaissait l’art de fuir ») ; il semblait inquiet et se retournait souvent ; pourtant, si loin qu’on regardât, personne n’était à sa poursuite. Se sentant observé, il sauta dans un pré. « Encore un qui est de la bande du Soleil », aurait dit la femme Noyet à ses voisins[52]. (Une bande de souteneurs et d’escarpes qu’on redoutait beaucoup.) Cependant cet homme de Cesson pouvait n’être qu’un vagabond ordinaire, et l’on eut, en effet, des renseignements contradictoires : que le meurtrier se serait arrêté, au sortir de Rennes, dans une ancienne auberge abandonnée, au lieu dit Roquemignon, où l’on avait pu cacher des vêtements de rechange[53], et qu’il avait été vu ensuite à Noyat-sur-Seiche, c’est-à-dire sur la route de Saint-Nazaire.

Il n’y avait donc qu’à chercher partout, même à Rennes, où l’inconnu avait pu audacieusement rentrer, et c’est ce qu’on fit. Toutes les routes furent gardées et tout le pays, à dix et à vingt kilomètres, fut méthodiquement battu, la campagne encore couverte de moissons, les forêts de la rive droite, les bois de sapins et de petits chênes de la rive gauche, les fourrés de Cesson, les vieilles carrières de Couën, une suite de cavernes et d’éboulis recouverts de ronces et de chardons, avec des pentes à pic qui s’écoulent sur les étangs à l’eau dormante, tachée de nénuphars[54]. Pas un village, pas une ferme, pas une école d’ignorantins (les frères de Ploërmel) qui ne fût fouillé, et, de même, tous les garnis de la ville haute, les guinguettes du bas quartier qui offrent, pour quelques sous, l’hospitalité d’une nuit aux chemineaux et aux bohémiens, mais toujours sans résultat.

En ville, les ouvriers ou petits bourgeois, indignées de l’attentat qui déshonorait la vieille cité bretonne[55], déposèrent sans réticence, avec le désir évident d’aider la justice. La plupart des gens de la campagne se montrèrent, au contraire, réservés, désireux surtout de n’être pas mêlés à l’odieuse Affaire ; il fallut leur arracher des lambeaux de renseignements sur les gens suspects qu’ils avaient rencontrés. L’un d’eux, un cultivateur qui rentrait chez lui, convint qu’il aurait pu arrêter l’assassin ; l’homme, en courant, cria : « Laisse-moi passer, je viens de tuer Dreyfus. — Alors passe[56] ! »

Vers le soir, le fossoyeur de Cesson[57] raconta à Viviani qu’à onze heures du matin, alors que les gendarmes avaient déjà annoncé au village la nouvelle du crime, il avait vu le meurtrier dans son cimetière, étendu contre une fosse fraîchement creusée, la casquette rabattue sur le visage et un revolver dans sa main droite ; qu’il en avait parlé à « des gens qui lui faisaient du bien » et que ceux-ci lui avaient ordonné de s’en taire[58]. Mais on s’aperçut qu’il n’avait pas la tête solide et qu’il avait bu.

Cette immense bredouille accrut nécessairement l’effervescence des revisionnistes, surtout à Rennes[59]. Dans le drame à jet continu où ils vivaient depuis si longtemps, les plus réfléchis avaient perdu l’habitude de raisonner de sang-froid, n’écoutaient que leur passion.

Au premier moment, sur la nouvelle que des papiers importants avaient été pris sur Labori à peine tombé, il n’était pas défendu de croire que le meurtrier avait des complices[60]. Le vol démenti, l’hypothèse croulait ; mais nous fûmes seulement quelques-uns à y renoncer. La plupart des revisionnistes s’obstinèrent à dire et même à croire que le coup avait été prémédité par Mercier, à la fois pour supprimer le plus redouté des avocats de Dreyfus et pour s’emparer de son portefeuille ; que l’assassin, ce gueux qui dînait pour quelques sous, couchait dans les champs et avait marchandé, l’avant-veille seulement du crime, un mauvais pistolet, avait été grassement payé pour commettre son crime et risquer sa vie ; qu’au surplus, la police elle-même avait favorisé sa fuite. Ce tas d’absurdités devint un article de foi, comme, dans l’autre camp, que j’avais fait étrangler d’Attel dans un compartiment de chemin de fer et empoisonner Félix Faure par une drôlesse juive. Quiconque expliquait que le meurtrier pouvait n’être qu’un fanatique isolé et que l’horrible prose des Croix, de Drumont et de Judet[61] avait suffi à suggestionner un cerveau rudimentaire et brutal, on le regarda de travers ; il cessa d’être un « pur », devint suspect de faiblir.

Picquart a raconté plus tard qu’au moment où il était rentré au lycée, après sa vaine poursuite de l’inconnu, « il s’était trouvé en face de Mercier, que celui-ci l’avait fixé longuement et qu’il n’oublierait jamais l’expression de défi et de triomphe que contenait son regard[62] ». La vraisemblance, c’est que Picquart dévisagea durement Mercier et que Mercier le lui rendit, le toisa de son regard aigu[63].

À supposer que Mercier aurait eu intérêt à supprimer Labori et que ce plus précautionné des grands malfaiteurs se fût mis à la merci d’un assassin, il se serait gardé de lancer à son ancien lieutenant, devenu son adversaire, un défi niaisement triomphal et révélateur. Le plus cynique des Sforze ou le plus épais des Médicis, dans un temps où l’assassinat d’un ennemi par un sbire n’était pas beaucoup plus qu’un fait-divers, aurait pris un air étonné ou contrit.

En fait, l’attitude de Mercier fut des plus correctes. Il alla des premiers s’inscrire chez le blessé[64], ce dont Labori, par la suite, le remercia publiquement, et il retira sa plainte contre Bourdon, le journaliste qui l’avait insulté, « en raison de l’odieux attentat et dans un but d’apaisement moral[65] ».

Labori, s’étant mis à parler après son premier pansement, fit allusion à la note de Du Paty : « Dites au général Chamoin que je le questionnerai sur certaine pièce nouvelle du dossier secret[66] ». Ce n’était pas cette histoire que Mercier aurait voulu étouffer ; Demange et Dreyfus la connaissaient ; Chamoin était parti la veille pour s’en expliquer avec Galliffet[67]. Enfin, si, parmi les amis de Mercier, beaucoup, en effet, redoutaient pour lui le questionnaire préparé, annoncé depuis longtemps, et le clairon sonore de Labori, d’autres, au contraire, escomptaient ses intempérances et son perpétuel tonnerre[68]. Qu’eût-on gagné à son remplacement par Mornard ou par Albert Clemenceau, pendant que de nouvelles sympathies viendraient de sa mort à la cause de Dreyfus ? De tous les défenseurs du juif, nul n’a soulevé moins de haines[69], n’a trouvé, malgré sa vaillance et son dévouement, plus d’indulgence. Depuis le début du procès, il n’a pas encore dit un mot dont le plus susceptible ait pu s’offenser, pas fait un geste, même pendant la déposition de Mercier[70].

Les inventions mensongères, qui ne profitent que passagèrement aux mauvaises causes, desservent immédiatement les bonnes. Il n’y avait eu qu’un cri de réprobation dans l’armée à la nouvelle de l’attentat ; le cri s’arrêta, l’indignation se retourna quand les socialistes, au lieu de s’en tenir à la responsabilité morale d’une presse sans conscience, mirent en cause, non seulement Mercier, mais l’État-Major lui-même, pris comme expression de la haute armée. Tout le corps d’officiers va se cabrer contre les généralisations de Jaurès : « Pour perdre Dreyfus, l’État-Major, en 1894, avait supprimé la défense ; cette fois, il trouve plus simple de supprimer les défenseurs[71]. »

Séverine s’écriant : « Maintenant, c’est dent pour dent, homme pour homme… » ; Mirbeau désignant Barrès comme « otage », si Demange ou Picquart étaient frappés à leur tour, ou sommant Arthur Meyer de déguerpir au plus vite de Rennes, amusaient le public. Traiter l’armée, ou une fraction de l’armée, de parti de l’assassinat, cela piquait à nouveau le pays au vif, refoulait le flux de l’émotion.

D’autres fautes encore furent commises. Par un contre-coup que Mercier, le premier, avait senti, Dreyfus profitait de l’attentat contre le plus populaire de ses défenseurs. Il n’y avait qu’à laisser les réflexions qui sortaient du crime se propager elles-mêmes, s’étendre comme des ondes. Certaines vérités ne pénètrent qu’à la condition qu’on s’en taise ; dès qu’on les exprime, elles en meurent, comme les lignes gravées sur la plaque photographique s’évanouissent au contact de la lumière. Il était vrai que « ce coup de revolver valait une plaidoirie », mais il ne fallait pas le dire, et les revisionnistes enfiévrés le répétèrent avec Claretie[72], un mot d’homme de lettres, le contraire d’un mot de politique. En se donnant l’air d’exploiter le crime, on le stérilisa.

Mercier vit le parti à tirer de ces bévues : prendre ses accusateurs en flagrant délit de mensonge ; en déduire que les autres affirmations de ces défenseurs patentés de la vérité n’étaient pas plus exactes ; insinuer que cet attentat qui valait une plaidoirie, ce coup, si profitable, pouvait bien avoir été monté par les gens du Syndicat.

Déjà, la contre-calomnie était dans l’air. Le matin, au passage d’une bande de manifestants qui avait escorté Barrès et Judet en criant : « Assassins ! Assassins[73] ! », quelqu’un avait dit que « tout cela avait l’air d’une comédie » : probablement, « Labori lui-même s’est fait tirer une balle dans le dos[74] ».

Cependant, pour impudents qu’ils fussent, les gens de Mercier n’eussent pas osé cette riposte, autrement que dans le particulier, si la blessure de Labori avait été mortelle. Au contraire, l’annonce, dès le lendemain, que le coup n’avait atteint aucun organe et que Labori, avant huit jours, aurait repris sa place à la barre[75], — parce qu’on est accoutumé à proportionner les crimes au dommage ; — l’assassin toujours introuvable, ce qui ajoutait au mystère ; — et la persistance des accusations contre Mercier, — quand on savait maintenant qu’aucun papier n’avait été volé, — firent l’opération possible. Dès que l’avocat aura fait sa rentrée au conseil de guerre, Drumont lancera son nouveau roman : le « pseudo attentat », « le pseudo-meurtrier », le « coup machiné en vue d’un effet de théâtre[76] » ; les Pères Assomptionnistes en feront une ignoble chanson[77], et les deux versions (le « faux assassiné » et Mercier assassin) se partageront l’opinion des agités et des badauds jusqu’à ce que Labori lui-même en laissera accréditer une troisième, sur « l’attitude plus qu’étrange de la police » dont « quelques louches auxiliaires auraient joué un rôle dans le crime[78] ».

L’invraisemblance des légendes, surtout quand elles servent les haines des partis, n’a jamais arrêté que les esprits critiques et de bonne foi. Il y avait une grande différence entre les auteurs de ces applications contradictoires du cui prodest au même fait : Jaurès et Mirbeau croyaient au produit de leurs imaginations excitées, tandis que Drumont et les moines de la Croix savaient qu’ils mentaient. Mais les deux foules hallucinées, les deux France qui se heurtaient dans cette lutte, ici la démocratie des villes, là les paysans, les classes conservatrices et l’armée, acceptaient les inventions de leurs meneurs avec la même crédulité furieuse, soit pour faire le crime plus affreux, soit pour s’en débarrasser sur l’ennemi.

Les accusations, dirigées de part et d’autre contre la police, sont gravement injustes, sauf de n’avoir pas attaché un agent spécial à Labori ; mais le tort n’en incombait qu’à Viguié pour ne s’être pas conformé aux minutieuses prescriptions de Waldeck-Rousseau et avoir imaginé que Mercier était plus sérieusement menacé que les défenseurs de Dreyfus. Le malheur arrivé, la police fit tout son devoir. Ce n’était pas sa faute si l’assassin avait couru plus vite que Gast et Picquart, si les quelques Rennais qui auraient pu l’arrêter au passage avaient eu peur de son revolver, et si le domestique de Labori, pris de la même peur, avait lâché la partie, perdu la piste de l’homme, quelques minutes avant l’arrivée des gendarmes. Agents et soldats, après avoir battu le pays pendant toute cette lourde journée, ne rentrèrent qu’à la nuit, harassés, trempés de pluie et de boue, déchirés par les ronces, faisant pitié[79] ; ils recommencèrent le lendemain et les jours suivants, renoncèrent seulement quand il n’y eut plus, à vingt lieues, une ferme, un fossé ou une broussaille qu’ils n’eussent fouillés[80]. Le signalement de l’inconnu ayant été télégraphié partout, on arrêta une vingtaine de sosies qu’il fallut relâcher aussitôt. Le teint chaud, l’accent « méridional » du meurtrier, selon certains témoins, firent supposer, un instant, qu’il était l’un des Algériens de la bande de Guérin. Les recherches, dans cette direction, restèrent également vaines. Ce n’était pas le premier malfaiteur qui, son coup fait ou manqué, avait disparu ; les coupables évanouis, devenus invisibles, se comptent par centaines ; tous les parquets de France sont remplis d’affaires classées : seulement, comme ces affaires sont étrangères à la politique, la sottise, la mauvaise foi et la passion n’accusent pas le gouvernement et la police « de n’avoir pas voulu retrouver l’assassin ».

La convalescence de Labori fut très rapide. Dès le premier soir, l’absence de fièvre rassura les médecins qui le firent transporter le lendemain dans la maison du professeur Basch, presque à la campagne, avec un grand jardin où il reprendrait plus vite ses forces[81]. La joie de vivre, après cette terrible alerte, l’orgueil légitime des témoignages innombrables de sympathie qui lui arrivèrent[82], la belle impatience de reprendre le combat, firent le reste. La balle s’étant arrêtée dans les chairs[83], juste où il fallait, à quelques millimètres de la moelle où elle eût été mortelle[84], Reclus jugea inutile de l’extraire[85].

C’est une question de savoir si les projectiles, retenus dans les plaies, ne doivent pas toujours en être retirés, « même au prix de longues et pénibles opérations[86] » ; dans l’espèce, au dire d’un autre chirurgien, le docteur Doyen, qui connaissait Labori depuis l’enfance et était spontanément accouru de Paris, l’opération eût été très simple. Doyen, comme beaucoup de jeunes chirurgiens, était d’avis que la présence d’un corps étranger dans l’organisme peut y devenir une cause permanente, bien qu’obscure, de troubles ; Reclus, avec l’école de Verneuil, appliquait le même raisonnement aux interventions, quand elles ne sont pas rigoureusement indiquées et que la nature semble n’avoir pas besoin du secours de l’art. Il avait développé cette théorie dans plusieurs brochures et dans ses cours.

Reclus, tout grand savant qu’il fût, était d’abord une conscience, avec toute la générosité ardente de ses frères, mais clarifiée par la raison ; Doyen, un couteau merveilleux, l’esprit le plus inventif, mais avec quelque chose d’inquiétant, presque d’effrayant.

Il ne manquait au drame qu’une querelle de médecins. Labori ne voulut recevoir Doyen qu’en « camarade » ; Reclus et ses confrères l’écartèrent de leurs consultations et même de l’examen radiographique de la blessure. Doyen, humilié, irrité surtout qu’on l’accusât d’être moins l’ami du blessé que de la réclame, s’en prit publiquement aux « non-interventionnistes » ; leur seule excuse, « c’était qu’on succombait en général à leurs opérations » ; sur quoi, déclaration de Labori qu’il ne se serait adressé à lui en aucun cas, et conclusion de Drumont que la balle était aussi introuvable que le meurtrier[87].

Le 14, quand Jouaust avait rouvert l’audience, après une suspension d’une heure, Demange se borna à indiquer « qu’on espérait que les blessures de Labori ne seraient pas graves et qu’il pourrait reprendre bientôt sa place au procès[88] ». Cela parut froid. Le 16, sur une note des médecins « qu’il n’était pas impossible que Labori fût en état de reparaître le 21 », Dreyfus demanda l’ajournement des débats jusqu’à cette date[89]. C’était un hommage mérité à Labori, mais contraire à une disposition formelle du Code militaire : « Les débats ne peuvent être interrompus plus de quarante-huit heures sans être recommencés en entier[90]. » Le conseil, à l’unanimité, décida de continuer[91].

Bien que Demange eût développé en termes pressants la requête de Dreyfus, on lui reprocha de n’avoir pas trouvé les mots qu’il fallait pour exprimer sa propre émotion et soulager l’indignation des revisionnistes : au surplus, la demande d’ajournement a été tardive ; il eût fallu, disait-on, la présenter aussitôt après l’attentat où elle aurait eu plus de chances d’être accueillie, sans qu’elle eût été cependant plus conforme à la loi. Or, Demange ne pouvait point ne pas être lui-même, avec ses défauts comme avec ses qualités, qu’on connaît déjà et qu’on aperçut à Rennes en plus de lumière. Ainsi ses questions aux témoins (pendant l’absence de Labori), à Mercier, bien que judicieuses et topiques, paraissent molles et timides, et son honorable aversion pour les grands mots et les grands gestes, sa courtoisie et sa bonhomie, qui lui vaudront la sympathie des juges, ont un air de nonchalance et de faiblesse. Mathieu Dreyfus, préoccupé des avantages que ce manque de vigueur donnait à des adversaires sans scrupules et, aussi, de la santé de Labori qui certainement présumait trop de ses forces, eut alors l’idée d’adjoindre Mornard à la défense[92]. C’eût été peut-être la victoire. Avec Mornard à la barre, l’arrêt de la Cour de cassation, que les juges affectaient d’ignorer, rentrait dans les débats et les dominait. Mais Labori s’y opposa formellement, déclara qu’il rendrait son dossier, et Mathieu dut s’incliner. Cependant Mornard accourut à Rennes, malgré de cruelles préoccupations (sa fille malade qui mourut le mois d’après), et il suivit tout le procès, le plus attentif des spectateurs et le conseiller à la fois le plus avisé et le plus ferme.

IX

Revenons maintenant à l’audience du 14, quand Jouaust rouvrit les débats et fit d’abord rappeler Mercier.

Les juges (Jouaust, puis Brogniart) lui posèrent un petit nombre de questions, mais les trois dernières étaient, dans leur esprit, toute l’Affaire.

Lui, sur la corde roide de son imposture, où le moindre déplacement d’équilibre, un grain de trop de vérité ou de mensonge, le faisait chavirer, pesa, calcula tous ses mots.

À la question de Jouaust si Esterhazy a été employé par Sandherr : « Non, jamais à ma connaissance. »

« Esterhazy, reprend Jouaust, a d’abord nié être l’auteur du bordereau ; depuis quelque temps, il dit qu’il en est l’auteur ? — Je crois que c’est un mensonge. » (À la différence de Gonse, Boisdeffre et Roget qui vont déclarer formellement[93] qu’Esterhazy ment.) Il rappelle sa déposition de l’avant-veille, la précise : « Quand même ce serait l’écriture d’un autre, l’examen du bordereau impose la conclusion qu’il a été fait sous l’inspiration de Dreyfus. »

Sur quoi, Brogniart : « Mon général, n’a-t-on jamais fait l’hypothèse que le bordereau sur papier calque pouvait être la copie d’un bordereau original ? »

Comme on s’en souvient, la lettre « ouverte » à Mercier paraissait, ce même matin, dans le Gaulois. Les journaux de Paris n’arrivant à Rennes que l’après-dîner, rien que l’heure où les juges ont posé leurs questions[94] fait voir que l’auteur de la lettre n’avait rien à leur apprendre.

Mercier peut détruire d’un mot le système des deux bordereaux : « L’hypothèse est stupide, outrageante pour moi qui aurais, en 1894, fait usage d’un faux. » Si, au contraire, son dessein est de suggérer que c’est bien le secret de l’Affaire, il ne confirmera pas, ne démentira pas, donnera seulement à entendre que la vérité officielle et diplomatique n’est pas la vraie[95].

Mercier, en conséquence, répond à Brogniart : « J’ai vu cette hypothèse dans les journaux ; mais elle n’a jamais été faite à ce moment-là au ministère de la Guerre. » — C’est-à-dire qu’elle a pu y être faite depuis 1894 et qu’elle n’a rien d’impossible. — « Nous avons toujours admis que le document sur papier pelure était bien le document original du bordereau. » C’est-à-dire que le bordereau sur papier pelure pourrait ne pas être le document original, qu’on a seulement admis qu’il l’était.

Ainsi Mercier dit tout ce qu’il peut dire ; si Dreyfus, à son banc, ne réclame pas, c’est que nul n’a plus grand intérêt à laisser le débat sur le bordereau d’Esterhazy ; et tout à l’heure va arriver la lettre « ouverte » à Mercier : « Vous avez sur vous une photographie du bordereau annoté. » Un mois durant, ce sera l’objet des conversations militaires[96] ; mais le « Syndicat » s’en taira, ni Demange ni Labori n’exigeront un désaveu.

Pourquoi ? Parce qu’il a été « admis », convenu, depuis cinq ans, avec Dreyfus lui-même, que le bordereau sur papier pelure serait le bordereau original.

X

Je tiens de l’un des juges du premier procès que, le troisième jour, comme il croyait Dreyfus et Demange informés du pli que Maurel avait reçu de Du Paty et avait placé devant lui sur la table du conseil, il s’impatienta d’entendre chicaner sans fin du bordereau et fut sur le point d’interrompre : « Mais parlez donc des preuves qui sont là-dedans ! » — le pli de Mercier avec les pièces secrètes. Tout le reste du procès lui parut être du « battage ».

Même phénomène à Rennes, sauf que la preuve décisive, dont la défense se garde de parler, c’est le bordereau sur papier fort. Correctement, ces soldats, en service commandé, vont écouter jusqu’au bout l’interminable défilé des témoins. Mais l’Affaire n’est pas là ; plaidoyers et réquisitoires, ceux des militaires comme ceux des civils, c’est pour le public, et les quelques questions qu’ils posent ou sont banales ou se réfèrent au redoutable sous-entendu qui domine tout.

Mercier sait que le faux invisible combat pour lui (à la façon des dieux de l’Iliade qui, échappant aux yeux, ne frappent que plus sûrement).

Chaque fois que des adversaires sans scrupules abuseront contre lui du secret d’État qui les confondrait, mais dont la révélation entraînerait la guerre, — et de quoi ces malheureux soldats trompés auraient-ils peur sinon de la guerre ? — ils évoqueront l’annotation impériale, le véritable bordereau, sur papier fort, et toute la réalité s’évanouira aussitôt devant le spectre.

XI

Ainsi pour sa confrontation avec Casimir-Perier[97].

On n’a pas oublié l’intervention véhémente de l’ancien Président de la République à la fin de la dernière audience, sa surprise indignée au récit de la prétendue nuit d’angoisse à l’Élysée. Maintenant, à la barre, côte à côte avec Mercier vers qui il s’est tourné et qu’il dévisage de son œil clair, il lui inflige d’impérieux démentis : « Jamais Lebrun n’a parlé devant moi des aveux… Dans la soirée du 6 janvier, je n’étais pas troublé ; je ne sais pas qui l’était… Si l’incident avait été aussi tragique, l’ambassadeur en aurait référé à Berlin avant de prendre rendez-vous pour le lendemain avec le président du Conseil… Ce qui supprime la scène de l’Élysée, c’est que nous n’avons pas eu de nouvelles ce soir à minuit… Si l’on avait eu le 6 des nouvelles disant que l’incident était clos, on n’aurait pas attendu le 8 pour faire paraître la note… » Mercier, très pâle, mais se roidissant : « Le capitaine Lebrun-Renaud, le général Gonse déposeront devant vous… J’ai accepté ce que disait M. Casimir-Perier que c’était la soirée du 6 ; je n’ai pas de souvenirs précis… (en ce qui concerne la date). Que faisais-je dans cette soirée à l’Élysée ? J’y étais comme ministre de la Guerre. « Sur quoi, Casimir-Perier, d’une colère croissante : « Je n’ai parlé d’aucune soirée, moi ; le général Mercier n’a pas à accepter ce que j’ai dit d’une soirée… J’affirme l’exactitude absolue de ma mémoire… Je ne veux pas que mes paroles soient dénaturées, cinq minutes après que je les ai prononcées… » Et tout le temps, les formules les plus dures, comme à un ancien domestique : « Le général Mercier, que j’avais nommé ministre de la Guerre, n’avait pas à intervenir dans les questions diplomatiques ; s’il y était intervenu, je l’aurais rappelé à son devoir… Le général Mercier, étant mon subordonné, n’avait qu’à obéir aux ordres qu’il recevait de moi… S’il y avait eu des complications, il aurait reçu des ordres de moi… » Mais autant souffleter un masque de bronze. Mercier reste impassible ; seules, ses mains frémissantes, comme nouées derrière le dos, décèlent son trouble, pendant que son regard oblique, l’amertume de son rictus, disent aux juges : « Voilà comment on traite les soldats ! »

Accoutumé à parler à la raison et à ce qu’on le croie sur parole, Casimir-Perier n’a pas songé à se munir de preuves matérielles : l’agenda où il a écrit au jour le jour les incidents de sa courte présidence ; l’attestation des amis qui ont passé avec lui cette soirée du 6 janvier, non pas à l’Élysée, dans l’inquiétude, mais chez sa mère, dans la paix de l’intimité familiale[98]. Le résultat, d’ailleurs, eût été le même. Dès que Mercier est chassé d’une date, il lui suffit de se replier sur une autre et sans plus s’y attacher qu’à la précédente, parce que sa loyauté lui défend d’attester autre chose que ce qui est resté sûrement dans sa mémoire, c’est-à-dire — hors des temps — le fait lui-même, l’ultimatum impérial. Il allègue ses ordres à Boisdeffre, preuve que, le jour où Casimir-Perier a donné audience à Mercier, la guerre était en vue. Demange : « J’ai lu dans la procédure[99], aux dépositions du général Gonse et de M. Cavaignac, que M. de Boisdeffre était absent le 6 janvier. — Alors, c’est que la soirée n’aurait pas eu lieu le 6[100]. »

Jouaust certainement, peut-être de Bréon, eurent la sensation aiguë que ce grand chef mentait ; les autres juges, les officiers qui se pressaient dans la salle, se persuadèrent sans peine que c’était Casimir-Perier.

Il y a un personnage de l’Affaire dont le nom n’y est nulle part et l’action partout : c’est ce sorcier des contes arabes « qui, brusquement, peut faire aux yeux de tous d’une chose une autre chose[101] ».

Demange prie Mercier d’expliquer par quelle étrange relation de cause à effet les faits qui se seraient passés dans la journée du 6 janvier 1895 l’ont décidé (aux termes de sa déposition de l’avant-veille) à faire une communication secrète le 22 décembre 1894. « Effondrement de Mercier, écrit Clemenceau ; jamais mensonge ne fut mieux écrasé dans la bouche du menteur[102]. » Point du tout. Mercier répond que « ce qui s’est passé le 6 janvier est l’épilogue d’une crise qui durait depuis longtemps ; M. Hanotaux dira combien la situation était délicate, périlleuse. » Comme Hanotaux conviendra, en effet, que le procès, qu’il avait vainement essayé d’empêcher, s’était compliqué de difficultés avec l’Allemagne, ce peu qu’il dira contre Mercier tournera encore pour lui ; Casimir-Perier « n’a vu Munster qu’une fois, il n’a rien su des autres entretiens de l’ambassadeur avec le ministre des Affaires étrangères[103] », et cela aussi est à l’avantage de Mercier.

Même jeu encore de Mercier quand l’avocat le questionne sur la dépêche de Panizzardi et sur le commentaire des pièces secrètes. Il n’a fait aucun usage de la dépêche, parce que la première traduction semblait dénoncer l’Italie comme au courant de la trahison de Dreyfus et que la seconde traduction n’indiquait pas d’une manière formelle la culpabilité. — Les juges ont vu les pièces de leurs propres yeux ; Chamoin et Paléologue, aux audiences secrètes, Delaroche-Vernet, à la précédente audience publique, ont établi que la première ébauche fut présentée à Sandherr comme douteuse, que la traduction définitive fut reconnue exacte par Sandherr lui-même, et que toutes deux étaient également favorables à Dreyfus ; l’explication de Mercier n’en paraît pas moins plausible. — Pour le commentaire des pièces secrètes, s’il l’a détruit, en 1894, c’est « qu’il l’avait fait faire pour son compte personnel » ; au surplus, la « loi de revision de 1895 n’était pas votée ; il n’y avait, par conséquent, plus de suites judiciaires à donner au procès » ; et s’il a brûlé en 1897 « la copie » du commentaire, — en fait, le texte même de Du Paty, qui n’avait pas servi, remplacé par la notice biographique, — « c’est qu’il estimait, par des considérations patriotiques, qu’il ne fallait fournir aucun prétexte pouvant faire décider la revision[104] ».

On pensa alors, assez généralement, que Mercier se serait moins aisément tiré du questionnaire de Labori. C’était encore une illusion. Nous allons revoir Labori à l’audience et Mercier échappera à nouveau, traqué sans doute avec plus de vigueur par ce chasseur plus jeune et moins ménager de sa poudre, mais faisant tête avec le même sang-froid, se dérobant dans les mêmes obscurités et aussi insensible aux coups[105]. Jusqu’au bout, dans l’optique contradictoire des passions, il apparaîtra, dans le même moment, vainqueur et vaincu, abîmé sous tout ce passé de ténèbres et grandi par lui, par la confession de tout ce qu’il a osé pour sauver l’armée.

XII

Les autres ministres de la Guerre passèrent à leur tour le défilé, Billot et Chanoine mal à l’aise, à bout d’arguments, Cavaignac et Zurlinden plus solides, en raison de leurs œillères, et faisant bouclier, selon la consigne, de Bertillon. — Cavaignac, après avoir longtemps professé que l’anthropométreur était dénué de sens commun, a été « convaincu » récemment par le fol lui-même[106] ; Zurlinden l’a été par un officier du génie, le commandant Corps[107], qui avait perfectionné le système et en avait fait l’objet d’un mémoire versé au dossier. — Cavaignac, en outre, insista sur les aveux, ce qui lui attira une vive réponse de Dreyfus[108], et sur la discussion technique du bordereau. Zurlinden, au contraire, refusa de s’engager dans des hypothèses, parce qu’on n’avait pas les documents mentionnés au bordereau, et que, « dans l’état ordinaire, il était impossible de les demander à la puissance au profit de laquelle la trahison avait été faite[109] ». Dreyfus dit aussitôt qu’il priait qu’on réclamât à Berlin « les quatre notes », puisque Zurlinden les jugeait nécessaires « pour établir la vérité » et qu’il ne souhaitait, lui, que la vérité. — Pour Billot, après avoir avoué qu’il avait eu des nuits sans sommeil et « qu’il en avait encore », il allégua seulement deux preuves : contre Picquart, que celui-ci ne lui avait rien dit, en son temps, de l’espionne italienne qui aurait vu chez un officier supérieur deux lettres de Dreyfus[110] ; la révélation de cet incident[111] a été pour lui « un trait de lumière » ; — contre Dreyfus, qu’un boyaudier de Lyon (l’un des témoins de Quesnay) avait surpris, « à la fin de mars ou au commencement d’avril 1894 », la conversation de deux officiers allemands dans un restaurant ; « ils parlaient français » pour ne pas être compris des garçons ; l’un disait que « c’était écœurant de voir des officiers de l’État-Major français vendre leur pays », et l’autre que c’était un bien : « Ainsi, dans quelques jours, Dreyfus, qui a déjà fourni le frein (en mars, quand le bordereau, de l’aveu même de Billot, est de septembre), va envoyer le plan de mobilisation[112]. »

Ni Dupuy ni Poincaré, qui auraient confirmé Casimir-Perier, comme ils l’avaient déjà fait, n’avaient été cités, seulement Guérin, qui brouilla le peu dont il se souvenait, et Hanotaux, qui eût préféré n’être pas là et chercha d’abord à s’en tenir à sa déposition devant la Chambre criminelle. Jouaust lui ayant objecté que « les membres du conseil n’avaient pas en droit connaissance du dossier », il refit le récit de son rôle à l’époque du premier procès et, pour qu’on ne le suspectât pas de se targuer après coup d’avoir été le seul des ministres d’alors à s’opposer aux poursuites, il sortit la copie d’une note qu’il avait rédigée, le 7 décembre 1894, sur son conflit avec Mercier et qu’il avait déposée aux archives. Toute sa clairvoyance y apparaissait, — ainsi que la fragilité du procès, engagé sur le seul bordereau[113], — mais, aussi, toute sa faiblesse, sa fuite dans l’ignorance systématique de l’Affaire elle-même, afin de n’avoir pas à répondre en connaissance de cause aux questions pressantes des ambassadeurs allemand et italien[114], et de se persuader que, s’il y avait erreur ou crime, il n’y était pour rien. Sur ses entretiens avec Munster dont il n’aurait rien dit à Casimir-Perier, il proteste qu’il les a relatés « à qui de droit[115] », c’est-à-dire à Dupuy. Des déclarations qui lui ont été faites par Munster et par Tornielli, au début de la campagne de Scheurer pour la Revision, pas un mot.

Qu’un homme qui avait occupé de si hautes fonctions et participé si étroitement à une telle crise n’eût pas d’avis sur le fond de l’Affaire, ou s’appliquât à ne pas prononcer une parole qui permît de pressentir son opinion, cela parut si étrange que Jouaust essaya de le pousser[116]. Mais il se déroba, ce qui était son droit étroit de témoin, car les témoins ne sont tenus de déposer que sur des faits, et sans souci que cette nouvelle fuite dans le silence fût interprétée contre Dreyfus.

Demange, à son tour, tenta de l’acculer à libérer sa conscience.

Il ne lui demanda pas son opinion sur l’innocence ou la culpabilité de Dreyfus, parce qu’un refus de répondre fût retombé plus lourdement encore sur le malheureux, mais l’invita seulement à s’expliquer sur la dépêche de Panizzardi. Occasion pour Hanotaux, non seulement d’attester à son tour que la traduction de ses anciens subordonnés est exacte, mais encore que la véracité des attachés militaires dans une affaire de cette importance, celle des ambassadeurs qui ont ajouté leur parole à celle de leurs officiers, défient le soupçon. Du coup, il détruisait les derniers mensonges de Mercier, retrouvait ses amis d’autrefois qui ne s’étaient séparés de personne avec plus de regret.

Mais Hanotaux ne vit qu’une chose : c’est qu’à dire ce que Demange attendait de lui, il se condamnait lui-même, et il se borna à confirmer ce qu’il avait dit à la Cour de cassation : qu’il avait connu la dépêche, qu’elle ne lui avait point paru avoir une sérieuse importance, et qu’il n’avait aucun souvenir d’en avoir parlé à Mercier[117].

Encore une fois, nulle faute contre la vérité matérielle, mais toute la tristesse infinie du crime contre l’esprit.

Enfin Lebon fit la seule chose qu’on pût attendre de lui : son apologie, et tout à fait tranquillement, comme il exposait une affaire dans les conseils d’administration où il travaillait depuis qu’il avait été chassé de la politique, sans qu’un muscle de sa face cireuse bronchât, avec son ordinaire effronterie de regard, ce regard fixe et dur qui est particulier aux yeux vairons[118], et caressant la soie rousse de sa belle barbe. Dreyfus, dit-il, avait été mystérieusement informé des projets d’évasion que préparaient ses amis et dont l’exécution eût été « extrêmement facile ». En effet, vers l’automne de 1896, juste au moment où les conciliabules de sa famille, les allures suspectes du concessionnaire des transports maritimes des Guyanes, associé d’un Allemand[119], le stationnement, resté inexpliqué, d’un bâtiment américain pendant vingt-quatre heures devant les îles du Salut, le faux « Weyler » et la grille dont le condamné faisait usage dans ses lettres, avaient inquiété l’administration des Colonies et Picquart lui-même, Dreyfus, jusqu’alors très soumis, avait brusquement changé d’attitude. Dès lors, pour Lebon, l’obligation d’ordonner la double boucle et le reste, toutes choses d’ailleurs « qui n’ont pas aggravé particulièrement les souffrances du prisonnier[120] » ; le cas échéant, dans les mêmes circonstances, « il n’hésiterait pas à prendre les mêmes mesures[121] ».

Demange se borna à réclamer la lecture, qui fut ordonnée, du rapport officiel sur le séjour de Dreyfus à l’île du Diable. Alors Dreyfus, les yeux droits sur Lebon : « Je ne suis pas ici pour parler des atroces tortures qu’on a fait subir pendant cinq ans à un Français et à un innocent, mais pour défendre mon honneur. »

Lebon, cette fois, perdit un peu de sa contenance, comme frappé au visage, et il demanda à se retirer[122].

XIII

Les dépositions des jours suivants, sans éclairer l’affaire de lumières nouvelles, achevèrent de préciser la physionomie des débats : la bataille de mots qui ressemblait le moins à un procès. — En Angleterre, dans tous les pays où le mot témoignage a reçu de la loi ou de l’usage une définition stricte, Roget, Cuignet, Cavaignac, vingt autres dans les deux camps, qui ne savaient rien que de seconde main ou qui parlaient de faits parfaitement étrangers à la cause, eussent été arrêtés au premier mot[123]. — Il n’y avait qu’une question, où Jouaust et la défense eussent dû ramener tous les témoins : « Dreyfus est-il fauteur du bordereau ? » Ce dont on parla le moins, ce fut du bordereau. Dès la troisième audience, ce n’est plus le cas de Dreyfus qui est devant les juges, mais l’affaire Dreyfus, où, fatalement, ils vont achever de se perdre, la forêt touffue d’intrigues, de mensonges et de péripéties de toutes sortes qui était, depuis quatre ans, le drame de la haute armée et, depuis deux ans, l’histoire de France.

C’était ce que Waldeck-Rousseau et Galliffet avaient voulu empêcher par leurs instructions à Carrière, qui étaient l’expression exacte de la loi et que leur étroit devoir eût été de maintenir coûte que coûte, et sans souci de provoquer à la fois les réclamations des amis imprudents de Dreyfus et celles des amis plus avisés de Mercier. Au contraire, ils laissèrent faire, bien qu’ils se rendissent compte de la faute, mais parce que, débordés par le flot, ils craignaient qu’il fût irrésistible.

La plus grande erreur, après celle de se croire plus fort qu’on ne l’est, c’est de se croire plus faible, et les conséquences en sont d’ordinaire aussi fâcheuses.

Plusieurs des officiers parlaient bien, aimaient à s’entendre parler, n’en finissaient pas, heureux d’occuper l’attention le plus longtemps possible.

Roget étendit son réquisitoire de novembre aux incidents qui s’étaient produits depuis, notamment aux aveux d’Esterhazy, et en usa avec la vérité comme avec la logique[124]. Cet aventurier, « tellement bizarre qu’il échappe à toute explication », mais vraisemblablement à la solde des juifs[125], n’aurait jamais pu se procurer les documents qui sont énumérés au bordereau, et il ne l’a même pas écrit, la fameuse lettre étant de l’écriture truquée de Dreyfus. — Aussi bien Esterhazy et Dreyfus font sans doute partie de la même bande, vu que Picquart lui-même a dit à la Cour de cassation, à propos de la note sur Madagascar : « Il serait intéressant de savoir si Émile Weyl (qui avait publié dans le journal le Yacht des renseignements assez exacts sur la future expédition) a pu avoir des accointances soit avec Dreyfus, soit avec Esterhazy[126] » ; sur quoi Roget faisait un seul personnage de l’ancien officier de marine, et de Maurice Weil, l’ancien camarade d’Esterhazy et d’Henry[127]. — D’autre part, il ne sait rien de la visite d’Esterhazy à Schwarzkoppen, le même jour que l’entrevue de Montsouris[128], et, comme Mercier, par défiance de ce bavard, ne l’a pas mis dans le secret du faux impérial, il repousse l’hypothèse du bordereau décalqué par Esterhazy, puis renvoyé à son destinataire. « Cela ne tient pas debout », dit-il, mais pour deux raisons qui n’étaient pas moins absurdes : « Attendu qu’on ne connaissait pas le concierge de l’ambassade où le document aurait été volé », — comme si la complicité du concierge avait été nécessaire à l’opération de la Bastian ou de Brücker, — « et qu’il n’était jamais arrivé de cette ambassade un document original entier », — ce que l’inspection du bordereau suffisait à démentir[129]. — Il n’y a d’ailleurs aucune créance à accorder aux tardives protestations des attachés militaires étrangers : l’Allemand, en 1894, alors que c’eût été le moment de le dire, n’a point déclaré « qu’il n’avait pas eu affaire avec Dreyfus » ; l’Italien a confié alors à son ambassadeur que son collègue allemand était en rapports avec le juif. — Incidemment, en manière de menace : « J’ai eu entre les mains une correspondance tout à fait intime (de Schwarzkoppen), compromettante pour l’honneur d’une tierce personne[130]. » — « J’ai eu sous les yeux, dit-il encore, toutes les pièces qui sont au service des renseignements[131]. » Et il ne dit rien des pièces capitales que Rollin ou Cuignet, ou tous les deux, ont retirées du dossier parce qu’elles sont favorables à Dreyfus[132]. — Enfin, quand il a déclaré à la Cour de cassation que la culpabilité de Dreyfus était « formellement affirmée » dans une pièce d’origine étrangère[133], il l’entendait de la lettre de Schneider, l’attaché autrichien, qui avait été versée par Mercier[134].

L’admirable du système de ces quelques hommes, c’est que, chaque fois qu’ils travestissent les paroles ou falsifient les écrits des attachés étrangers, ils préviennent que ce sont des menteurs, si bien que les démentis subséquents se trouvent infirmés du même coup.

Schneider, malade à Ems, dès qu’il est averti de la déposition de Mercier, télégraphie, puis écrit : « La lettre du 30 novembre 1897 est un faux… À cette date, mon opinion était absolument contraire à celle qui se trouve exprimée dans la pièce en question… Si le texte émane de moi, à une époque antérieure, l’apposition de la date et de la signature au brouillon volé n’en constitue pas moins un faux[135]. »

C’est bien là l’imposture d’Henry, et les juges n’en ignorent pas, puisqu’ils ont vu de leurs yeux le brouillon au crayon, sans en-tête[136], avec la fausse date. Cependant Cuignet déclare « qu’on sait assez, en France, ce que valent les dépêches d’Ems », et que tous les attachés militaires étaient également intéressés, l’Autrichien et l’Anglais comme Schwarzkoppen et Panizzardi, à « livrer un soi-disant traître » pour sauver le vrai[137].

Panizzardi n’y put tenir, télégraphia un démenti catégorique : « Sur mon honneur de soldat et de gentilhomme, je n’ai appris le nom du capitaine français qu’à l’époque de son arrestation[138]. »

La déraison de Cuignet, née du succès de sa passagère clairvoyance, s’était encore accrue de ses dernières disgrâces, — la peine disciplinaire dont il avait été frappé par Krantz et l’effondrement de ses accusations contre Du Paty[139]. — Il parla avec une telle haine, les yeux hors de la tête, donna comme des certitudes de si misérables inventions que Dreyfus se leva, cria « qu’il ne pouvait pas entendre tout le temps de pareils mensonges[140] ».

Bien que la malhonnêteté intellectuelle à ce degré semble inséparable d’une certaine improbité morale, il était resté, dans l’ordinaire, très galant homme. Ainsi, il avait refusé de Galliffet un secours que, chargé de famille et n’ayant pour vivre que sa maigre solde de non-activité, il eût pu accepter fort honorablement, comme le général le lui avait offert, et sans rien aliéner de sa liberté.

Boisdeffre, sous un certain air grand et mélancolique où entrait autant de calcul que de fatigue, fit, d’une voix morne, une déposition atroce. Il était remis de la crainte qui l’avait jeté aux pieds du père Du Lac quand la Némésis parut proche[141] et, soit qu’il ne crût pas plus à la justice d’outre-tombe qu’à celle des conseils de guerre, soit qu’il eût reçu de son jésuite l’autorisation de se parjurer pour la bonne cause, il affirma « sa conviction absolue de la culpabilité » de Dreyfus, mais sans oser cependant le regarder en face. Pour Picquart, il a été probablement en relations avec les Dreyfus, Esterhazy est leur « homme de paille », payé pour s’avouer, « au moment psychologique », l’auteur du bordereau, et « les aveux à Lebrun-Renaud ne peuvent pas être considérés comme inexistants. » Il s’émut, comme il convenait, au souvenir des aveux d’Henry : « Je ne vous dirai pas ce que j’ai souffert… » ; enfin, c’était vrai qu’il avait attendu toute une soirée les ordres de Mercier pour mobiliser contre l’Allemagne ; il a oublié la date, mais il est « absolument certain » du fait[142].

Quand Jouaust demanda à Dreyfus s’il avait quelque chose à dire, comme il faisait après chaque déposition, le malheureux ne trouva que cette phrase : « Je ne veux rien répondre au général de Boisdeffre… », mais il y mit l’une des grandes douleurs de sa vie, tout l’écroulement de sa foi dans cet homme qu’il avait placé si haut.

Lebelin de Dionne, à plus de soixante-dix ans, n’hésita pas à renouveler sous serment que Dreyfus, qu’il avait noté à l’École de guerre comme un très bon officier, lui avait paru dès lors indigne « de rester à Paris et de figurer à l’État-Major[143] ».

Gonse, puis Fabre et d’Aboville, puis tous les sous-ordres, les camarades d’hier, auraient droit à l’indulgence s’ils se contentaient de persévérer dans la commune erreur. Ils ont dans les yeux l’épaisse poussière du combat et ne voient pas à travers. Confesser comme le policier Cochefert qu’ils se sont trompés dans leur auto-suggestion effrayée de la première heure[144], « ce devoir d’honnête homme » leur paraîtrait une défection. Mais leur attitude, toutes leurs paroles suintent la haine, une haine qui supplée à tout, et quiconque a gardé son idéal militaire souffre cruellement à ce spectacle. Rarement, ce qu’il y a de plus laid chez l’homme s’est montré plus à nu. C’est l’acharnement des sauvages à déchirer un prisonnier. Une mauvaise rage, et d’autant plus affreuse qu’il y a du zèle chez plus d’un, de la préoccupation de se faire bien voir des grands chefs, leur fait chercher dans leurs souvenirs tout ce qui pourrait nuire un peu plus à l’infortuné et qu’un reste de pudeur les avait retenus de porter au premier procès. L’un deux, Duchatelet, questionné sur son silence d’alors, s’en justifie en ces termes : « Comment, voilà un officier qui est accusé du plus grand des crimes, et moi j’irais dire : « Il m’a dit qu’il est allé chez telle femme et y a perdu de l’argent. » Non, je n’ai rien dit…[145] » Mais il le dit maintenant ; et, de même, Junck, Maistre, Dervieu, Boullenger, Roy, Gendron, furieux jusqu’à la bouffonnerie que Dreyfus, en 1894, eût invoqué son témoignage au sujet de la dame Déry qu’ils voyaient tous deux[146] surtout Bertin-Mourot, aggravent leurs dépositions d’il y a cinq ans. Ils ont découvert ou retrouvé des charges nouvelles ou de plus précises, des propos de joueur, de libertin ou de « sans patrie » qu’il leur aurait tenus, des indices qu’il amenait des étrangers dans les bureaux de l’État-Major, alors qu’il avait le secret de toutes les armoires, et des raisons convaincantes de suspecter une science « qui allait jusqu’à dessiner la concentration sur une carte quelconque du réseau de l’Est[147] ». Et c’est chose si honorable et qu’on espère si profitable d’accuser Dreyfus qu’un officier qui n’avait pas été cité, son ancien camarade à l’École de guerre, s’offre pour déposer que le traître a suivi à cheval les manœuvres allemandes et le lui a dit lui-même[148].

Nécessairement, Dreyfus dément, proteste, surtout contre le langage de mauvais Français qui lui est attribué par Bertin : « Oui, j’aime l’armée, la patrie ! Vous n’avez qu’à lire ce que j’ai jeté sur le papier dans mes nuits de fièvre et de douleur à l’île du Diable[149] ! » Mais ses sanglots, comme ses arguments, se heurtent au fait brutal qui dispense de raisonner : que tous les officiers qui l’ont eu sous leurs ordres ou qui ont vécu de sa vie, dans l’intimité de l’État-Major, tous, sauf Ducros, l’ont tenu en suspicion[150], et que tous les grands chefs sont certains de son crime, le démontrent par les mêmes preuves ; et ces soldats sont des hommes d’honneur[151].

Même unanimité, à peine moins violente, contre Picquart. Racontant pour la dixième fois son rôle dans l’Affaire[152], — un peu longuement, parce que l’art des raccourcis lui fait défaut, — il a atteint vraiment à la perfection du discours narratif, qui est d’être une preuve rien que par l’enchaînement, l’évolution logique, ordonnée, des faits clairement et prudemment exposés ; il n’affirme qu’à bon escient, « doute avec art[153] », ce qui n’est pas la moins bonne manière de convaincre. Jamais plus de lumière ne s’est dégagée du récit de ses conflits avec lui-même et avec ses chefs ; son tir rectifié vise enfin Henry[154] sans épargner Du Paty[155] ; sa discussion des pièces secrètes est un chef-d’œuvre de probité et de bon sens. D’autant plus, Roget, Gonse, surtout Junck et Lauth, s’acharnent à discréditer son témoignage. Après avoir repris toutes les vieilles histoires sur le petit bleu, à l’exception du grattage sur lequel il va chose jugée[156], ils démasquent de nouvelles accusations sur d’obscures affaires d’espionnage[157], où il aurait usé des procédés qu’il reproche aux autres (communications secrètes aux juges, enquêtes hâtives, machinations bizarres ou louches) ; puis, quand son imperturbable mémoire lui a fourni des réponses précises, soit qu’on lui impute, selon l’usage, des actes de Du Paty[158] et d’Henry[159], soit qu’on lui reproche des investigations où il n’a procédé que d’accord avec ses chefs, Gonse proteste que « M. Picquart travestit les faits », Roget lui oppose « son dédain » et Lauth, descendant au dernier dessous de la vilenie, outrage une femme que Picquart ne peut défendre sans la perdre[160]. À cette heure, la plus douloureuse pour lui du procès, il eut le plus haut courage, celui que la foule des faux braves et des sots est incapable de comprendre : il eût voulu frapper l’insulteur, risquer sa vie contre la sienne, et il ravala l’injure.

Un autre incident fit apparaître le pli qu’il avait gardé de son ancienne servitude militaire. Comme il venait de s’expliquer, avec quelques réticences qui parurent des insinuations, sur les fonds secrets de la Guerre, Billot, qui savait quels bruits en couraient, s’élança à la barre et le rappela, d’un ton sec de commandement : « Ici, monsieur Picquart[161] ! » Et, mécaniquement, Picquart obéit, écouta sans mot dire la protestation vibrante du vieux comédien, s’inclina, ne frémit qu’après.

Là, encore, beaucoup ne comprirent pas que ce qu’il y avait de plus touchant chez Picquart, c’est qu’il restait soldat dans les moelles, comme Dreyfus, malgré la dure injustice des soldats. Des années après, alors que, par la grande erreur de sa vie, il aura refermé la porte qui se rouvrait pour lui vers l’armée, il s’écriera, au spectacle d’une radieuse journée d’automne : « Quel beau temps pour les manœuvres ! »

Il ressentit, comme une autre injure, le « monsieur Picquart » que lui appliquaient tous les témoins militaires, mais par sa faute, parce qu’il avait fait demander au Conseil d’État de surseoir à l’examen de son pourvoi contre sa mise en réforme et alors qu’il était certain d’avoir gain de cause[162], c’est-à-dire de rentrer en possession de son grade avant le procès de Rennes. Il y aurait paru, dès lors, en uniforme, moins libre de ses mouvements, mais d’autant plus fort, après cette victoire sur Billot et sur Boisdeffre convaincus de l’avoir soustrait à ses juges naturels, et tout à la fois en droit d’exiger de ses anciens chefs le respect de ses galons et à l’abri de familiarités compromettantes.

Dreyfus craignit de le gêner, ne jeta pas le cri de reconnaissance qui lui serrait le gosier ; Picquart parla de lui sans sympathie, rappela qu’il l’avait médiocrement noté. Pauvres habiletés qui ne pouvaient échapper qu’au vulgaire, se retournèrent contre eux[163] !

L’art, utile partout et surtout en France, de la mise en scène, manqua toujours aux partisans de Dreyfus comme à lui-même. Au contraire, dans l’autre camp, c’est la préoccupation constante : Mercier se fût gardé de paraître en veston devant un tribunal de soldats[164], et il avait fait citer la veuve d’Henry.

Chose lamentable que de faire raconter par la pauvre jeune femme, « d’une voix de petite fille qui récite[165] », les menteries imbéciles de son mari : comment il avait reconstitué un soir le bordereau sous la lampe de famille, qu’il ne devait aucun argent à Esterhazy, ne l’avait revu qu’à l’occasion du duel de Picquart, et qu’il avait fait son faux, « avec des éléments verbaux », « pour sauver l’armée ». Mais l’image, à des millions d’exemplaires, de la veuve tragique, en crêpes noirs, qui est sortie de sa retraite pour venger le père de son enfant, fait monter les larmes aux yeux, remue les cœurs, est plus efficace sur l’opinion ignorante que cent discours.

Brogniart et Beauvais essayèrent de lui faire dire : 1° si le papier qu’Henry dépouillait, était épais » ; 2° « si une partie de la table, où il travaillait, était dégarnie de la toile cirée[166] », — pour faciliter le décalque[167]. — Questions périlleuses, qui eussent livré le secret de Mercier, si Demange et Dreyfus en avaient demandé le pourquoi, ou si la malheureuse ne s’était pas tenue à sa leçon. Elle répondit négativement à la seconde question, et à la première « qu’elle n’avait pas vu le bordereau de près ».

Le lendemain, on la lança contre Bertulus.

Bien que la voix du juge fût sourde et que Carrière lui reprochât, en conséquence, de faire une déposition « secrète[168] », son récit avait porté, porterait surtout à la lecture, par l’analyse pénétrante des caractères, la logique courageuse des déductions, « de la véracité prouvée[169] », l’hommage, qui n’était pas seulement d’un professionnel, à l’arrêt de la Cour de cassation, et l’affirmation, qui se produisait pour la première fois à la barre : « Dreyfus est innocent[170] ! » Quelque abîmée que fût sa réputation par les attaques, se pouvait-il qu’il eût inventé toute cette scène des pleurs, des embrassades et des supplications affolées d’Henry ? Et si la scène avait eu lieu, que restait-il à démontrer ? « Je vous le dis parce que c’est ainsi ; je ne peux pas raconter les choses autrement ; dix fois, vingt fois, dans cinquante ans, je les raconterai de la même façon parce qu’elles se sont passées ainsi… » ; — comme il les avait confiées à son greffier, le jour même, et un peu plus tard, au docteur Peyrot[171].

Les anciens alliés d’Henry, qui concédaient tout juste que, « par malheur, depuis son faux, il fût un petit peu suspect[172] », prirent vivement sa défense, et l’un de leurs arguments porta : est-ce que Bertulus, trois jours après qu’il aurait deviné en lui le complice d’un traître, ne l’a pas accueilli de nouveau avec son ordinaire complaisance[173] ? Mais auparavant Mme Henry, comme elle s’y était exercée, s’avança à la barre et l’invectiva : « Judas ! Judas[174] ! »

  1. Figaro, Petite République et Aurore du 13 août 1899 ; de même le Siècle, le Temps : « La journée semble bien avoir été décisive, mais non pas de la façon que les anti-revisionnistes l’espéraient. » — Je fus averti, dans la soirée du 12, qu’on s’inquiétait à l’ambassade d’Allemagne d’un mouvement de colère de l’empereur Guillaume, quand il saurait que Mercier l’avait accusé de correspondre avec des espions. Je prévins aussitôt Waldeck-Rousseau et émis l’avis qu’il serait peut-être sage d’ouvrir spontanément des poursuites contre Mercier, en raison non de ses propos, mais des documents secrets qu’il avait produits à l’audience et qu’il n’avait pu se procurer que par des moyens et des complaisances illicites. Cela permettrait de répondre à une demande éventuelle de poursuites (pour injures à un souverain étranger) que l’action publique était déjà en mouvement et d’éviter ainsi un incident pénible. Waldeck-Rousseau considéra que des poursuites contre un témoin, fussent-elles cent fois justifiées en droit, seraient, en fait, impolitiques et qu’il fallait laisser aller les choses.
  2. Autorité du 10 août 1899.
  3. Barrès, 213 : « Dès le premier jour, il prit la manière des présidents qui malmènent l’accusé parce qu’ils l’acquitteront. »
  4. Ibid., 159 : « La discipline séculaire de leur fonction marque magnifiquement ces hommes. »
  5. Ajalbert, 67 : « Passa d’abord pour un vrai juge. Travaillait, questionnait. Déjà, on l’accusait d’avoir été acheté. On commençait à répandre de scandaleuses histoires d’armoire, etc. Il a condamné Dreyfus : le voici devenu un modèle de correction publique et de vertus privées. » — Barrès, 159 : « Beauvais, Profilet, Merle, c’est l’honneur même. »
  6. Barrès, 213 : « On dit que Jouaust escomptait aussi la voix du lieutenant-colonel Brogniart. Avec les voix de Brogniart et de Bréon et la sienne, il eût enlevé l’acquittement de faveur. »
  7. Il fut fréquemment mis en cause par l’Aurore, les Droits de l’Homme, etc. On raconta « qu’il affectait de se rendre en voiture au conseil avec Mercier » ; « il devrait avoir la pudeur de se récuser » ; etc. (30 août 1899.)
  8. Barrès, 213 : « Celui-ci est un mystique. Durant tout le mois du procès, il allait se prosterner dans les églises. »
  9. Ibid., 213 : « Tout cela menait, dans l’esprit de Bréon, à une distinction scrupuleuse entre croire et savoir. Il ne croyait pas à l’innocence de Dreyfus ; il croyait même à sa culpabilité, mais il ne la savait pas. En outre, il a perdu jadis un procès d’héritage par un faux notarié que les experts authentiquèrent. Ainsi construit, il pouvait se récuser. »
  10. Ibid., 160 : « Tous ont lu l’extrait du Code militaire affiché dans la salle de leurs délibérations : « Les juges ne dépendent que de leur conscience ; leur conviction peut parfaitement s’établir en dehors des démonstrations. » — Ni l’une ni l’autre de ces phrases ne se trouve dans le Code militaire — Voir p. 530.
  11. Ibid., 213 : « Bréon, c’est un homme à scrupules… Les délicats sont malheureux. »
  12. Syveton, Écho de Paris du 10 avril 1900 : « Il me confia ce projet, bien qu’il dût l’exécuter seul. »
  13. Voir p. 183.
  14. Barrès, 213 : « Presque chaque soir, le colonel de Villebois s’occupait à le remonter. » — De même Syveton : « Dans le petit salon de l’hôtel, assis sur un canapé de velours vert, à côté du commandant X… qu’il exhortait, sa tête énergique penchée vers la figure indécise et angoissée de son interlocuteur, il disputait, disait-on, ce juge à son confesseur et ne l’empêcha pas de voter l’acquittement. » (Écho du 10 avril 1900.) — Jaurès, dans son discours du 7 avril 1903, ayant rappelé « cet épisode de la vie du colonel de Villebois-Mareuil », Syveton l’interrompit : « M. de Villebois-Mareuil n’avait pas entrepris une campagne de catéchisation sur M. de Bréon, mais il m’a dit : « C’est étonnant comme mon cousin est orienté vers le dreyfusisme par son propre confesseur, et nous discutions là-dessus ensemble. »
  15. Éclair du 13 août 1899 ; Petit Journal : « Le général Mercier avait juré de tout dire, il a tout dit. » De même le Journal, la Patrie, l’Écho.
  16. Gaulois du 1er août 1899 : « Nous recevons la lettre suivante dont nos lecteurs apprécieront la gravité et l’importance… » La lettre fut reproduite, le lendemain, par la Libre Parole et par l’Intransigeant qui y reconnut la main « d’un ancien ministre ». — Voir Appendice III. — Jaurès : « L’article du Gaulois fut distribué à Rennes dans les cercles militaires, envoyé directement aux juges. » (Discours du 7 avril 1903.)
  17. Instruction Guesdon (le juge chargé de l’enquête sur la tentative d’assassinat contre Labori) ; Procès Labori contre la Libre Parole (13 décembre 1899) ; Barrès, loc. cit., 107 et suiv. : récits de Gast et de Picquart, dans le Temps du 1er août ; articles de Claretie, Marcel Prévost, Jaurès, etc., dans les journaux du lendemain. — Gast m’écrivit le jour même une longue lettre qui donne, certainement, la version la plus exacte de L’attentat.
  18. Instr. Guesdon, dép. Gast, Picquart, Avril, Lahaye, etc.
  19. À 200 pas. (Lettre de Gast.)
  20. « L’attentat est de 6 h. 15. » (Ibid.)
  21. « Le meurtrier n’avait pas déchargé son arme à plus de quatre ou cinq mètres. » (Récit de Picquart.)
  22. Procès Labori, 13 décembre 1899, Gast.
  23. C’est la première version du batelier Avril, télégraphiée le 14, à 8 h. 30 du matin, au Temps. Même version dans le Temps du lendemain : « Il brandissait son revolver, criait : « Je viens de tuer Dreyfus ! Place ou je vous casse la gueule ! » — Même version dans l’Écho, l’Éclair, etc.
  24. Version de l’Aurore, d’après le même témoin, et du Petit Bleu, d’après les ouvriers qui virent passer l’assassin dans les bas quartiers : « Je viens de tuer le Dreyfus ! » « Cette phrase lui servait de mot de passe. » — Le 16, l’Aurore donne cette variante, qui paraît la plus probable : « Je viens de tuer un Dreyfus ! » — Sur les intentions successives de l’assassin, voir p. 353.
  25. « Malheureusement, Picquart et moi, nous étions sans armes, ne voulant pas aller armés à l’audience. »(Lettre de Gast.)
  26. « Les onze mois de prison m’ont amolli les jambes. » (Récit de Picquart.)
  27. Récit de Picquart.
  28. Guérette et Lahaye.
  29. « Les deux gendarmes qui avaient été préposés, depuis le commencement du procès, à la garde de ma maison, où ils se trouvaient en permanence devant la porte, n’étaient pas à leur poste. » (Labori, dans le Journal du 11 décembre 1901.) — À l’enquête, les gendarmes expliquèrent qu’ils étaient à leur poste au moment de l’attentat ; entendant des cris aux environs du pont Saint-Georges, « ils se seraient élancés vers ce bruit, juste au moment où l’assassin allait passer place Laënnec ». Cette version fut confirmée par Hennion. (Figaro du 20 août 1899).
  30. Devant la maison de Labori, dans un accès de surexcitation folle, il a parlé : « Je viens de tuer l’avocat de Dreyfus ! » (Matin du 15). — Voir p. 353.
  31. Récit de Picquart.
  32. Appel, Bouvet fils. (Instr. Guesdon).
  33. Il cria de même au témoin Jarrier : « Prends garde, je viens de tuer un homme, je ne te manquerai pas ! »
  34. Récits de Picquart et de Gast.
  35. Temps du 15 : « J’interroge l’homme que m’a désigné le colonel Picquart… »
  36. « L’assassin nous échappe dans les prés et les haies, hors ville. » (Lettre de Gast.)
  37. Instr. Guesdon, Pierre Bouvier.
  38. Instr. Guesdon, Bouvier.
  39. Barrès, 171.
  40. Aurore du 15. Un Crime nationaliste, récit d’un témoin : « On s’étonne (Labori une fois ramené chez lui) de ne point trouver son portefeuille dans sa poche. Labori tout a coup s’écrie : « On me l’a volé ! » (Suit l’anecdote du faux interne.) Cette abominable histoire m’est contée dans l’antichambre par Me Hild, le secrétaire dévoué de Labori, qui ajoute : « On a voulu lui prendre aussi sa serviette. Il s’en est aperçu et, se retournant dans un effort douloureux, il l’a couverte de son corps. »… etc. — Récits analogues dans les autres journaux. — « On lui a volé les papiers qu’il avait dans sa poche intérieure. » (Lettre de Gast.)
  41. Taunay, de la Gazette de France.
  42. Barrès, 165 ; Aurore, Siècle, etc., du 15 août 1899.
  43. Matin, Petite République, Écho, Lanterne, etc.
  44. Journal des Débats, Temps, Liberté du 15 août 1899.
  45. Selon Claretie, ce serait Labori lui-même qui aurait demandé aux médecins : « Est-ce que je remue l’orteil en ce moment ? » — Récit de l’Aurore : « Le docteur Brissaud demande à Labori de remuer les jambes ; il les replie lentement : « Maintenant, je suis rassuré, dit avec joie Brissaud. La blessure n’est sûrement pas grave, mon bon ami. »
  46. Bulletin du 14 août 1899, 8 h 20 minutes du matin.
  47. Récit de Picquart. (Temps du 15.)
  48. Signalement donné par Picquart : « Air sournois, énergique et décidé. »
  49. Mot d’un paysan à Claretie : « Les gens de là-bas ne le livreront point. » — Voir p. 355, note 4.
  50. Huit millimètres.
  51. Instr. Guesdon, dép. Quatrebœuf, Grimaud.
  52. Instr. Guesdon, dép. Noyet, Tuloup, etc.
  53. C’est l’hypothèse de Barrès. (171.)
  54. Récits du Temps, du Figaro, etc., suivis, à peine démarqués, par Barrès.
  55. Voir p. 356 la proclamation du maire Lajat.
  56. Matin du 23 août 1899.
  57. « Le père » Bourre. (Récit du Temps.)
  58. Autre version : « Pourquoi n’avez-vous pas couru chercher les gendarmes ? — Leurs affaires ne sont pas les miennes. — Mais si l’on vous avait mis en prison ? — Le vieux fossoyeur secoue la tête et, avec une manière de grandeur simple : J’aurais eu au moins du pain. Je n’en ai pas toujours, et j’aime mieux ça que d’aller vendre mon prochain. » (Matin du 18.)
  59. Le préfet renforça les mesures d’ordre ; le maire Lajat et le député Le Hérissé adressèrent une proclamation aux habitants : « Un abominable attentat, dont l’auteur ne peut se réclamer d’aucun parti, vient de déshonorer notre chère ville de Rennes… Résistez aux provocations… etc. » L’archevêque, le cardinal Labouré, supprima, par prudence, la procession annuelle du 15 août ; les curés lurent en chaire une Lettre du prélat : « Notre religion ne peut être le témoin d’un attentat sans le réprouver la première, ni de haines fraternelles sans chercher à les apaiser. »
  60. « On n’assassinait pas simplement pour le plaisir ; On se proposait un but utilitaire. Is fecit cui prodest. Comment les jésuites expliquent-ils qu’au moment où Labori tombait, plusieurs personnes se soient trouvées là tout à point pour lui vider ses poches ? Le vol des papiers succédant immédiatement aux coups de revolver montre le concert de la bande… » (Clemenceau). — « Quand tu crus voir venir à toi le bon Samaritain, c’est un pharisien infâme qui, faisant mine de te secourir, volait tes papiers. » (Anatole France.) — De même Cornély, Marcel Prévoit, Yves Guyot, Harduin, etc. — Ce fut aussi mon premier sentiment : « C’est un crime froidement prémédité, calculé, ordonné par les hommes qui suivaient un plan, avaient sujet d’avoir peur pour eux ou leurs clients de la parole vengeresse de Labori, tremblaient devant les documents dont ils le croyaient détenteur. » Gast m’avait écrit : « C’est certainement un complot : le vol des papiers le prouve. » — Les papiers, comme on le sut plus tard, étaient une lettre de Clemenceau à Jaurès et une lettre de moi à Labori.
  61. Le 4 août 1899, Pollonnais écrivait dans le Soir que, si la guerre était le résultat du procès de Rennes, « évidemment, avant de partir pour la frontière, on aurait à cœur d’essayer sur les troupes du Syndicat l’efficacité des Lebel et l’effet des balles plus ou moins dum-dum ».
  62. Procès Labori, 13 décembre 1899, Picquart.
  63. « Sous l’arcade du corridor, le général Mercier apparaît un instant, lugubre. Quelques poings se tendent vers lui. Mais il ne voit rien, perdu dans une songerie sans fin. » (Serge Basset, dans le Matin du 15 août.)
  64. « Cet acte du général me paraît simplement idiot. » (Libre Parole du 21 août 1899.)
  65. 16 août. (Note de Mercier au Parquet.)
  66. Temps du 15, récit d’un camarade d’enfance de Labori ; Procès Labori, 13 décembre 1899, Berl.
  67. Temps du 15 août. (Voir p. 300 et 418.)
  68. Barrès. 167 : « Je réclame un peu de bon sens. Quel intérêt avions-nous à supprimer Labori ? Mort, ce gros garçon eût apitoyé l’opinion publique qui se fût tournée quelque peu vers les dreyfusards, tandis que, vivant et tonitruant, il ne cessait pas de nous servir. » — Cassagnac : « Un autre avocat surgissait… Labori, quelle que soit mon estime pour lui, ne m’apparaît pas encore comme l’unique représentant, au barreau français, du courage et de l’éloquence. Au procès Zola, il m’a profondément ennuyé par son intarissable verbiage ; il me fait l’effet d’une outre gonflée par le vent. L’attentat commis sur lui est forcément l’acte d’un fou, doublé d’un imbécile. » (Autorité du 19 août 1899.)
  69. Il ne figure que deux fois aux Listes rouges (537, 539).
  70. Écho du 16 août.
  71. Petite République du 15 août 1899, etc. — Sébastien Faure, dans le Journal du Peuple, intitule un de ses articles : Nos otages » ; cinq « meneurs » seront tenus « personnellement responsables » devant les « compagnons », à savoir Drumont, Rochefort, Judet, Mercier et Cavaignac. Ces misérables extravagances permirent aux nationalistes de retourner contre les amis de Dreyfus l’argument de la complicité morale : « C’est l’appel pur et simple à l’assassinat… Ces allumeurs de foule prêchent l’assassinat aux idiots de leur parti. » (Autorité du 19.)
  72. « Claretie, devenu livide, répétait cette phrase, étonnante en ce pareil moment… » (Écho de Paris, antidaté, du 16). « Il dit très haut… » (Figaro du 15.) — Claretie attribue le propos à Labori lui-même : « Voici la meilleure plaidoirie que j’aie pu faire pour Dreyfus. » « C’est vrai. Il l’a dit avec un confiant sourire. » (Temps du 16.)
  73. « À la sortie de l’audience, Judet a été conspué : « L’assassin, voilà l’assassin ! » disait-on autour de lui. » (Aurore du 15 août 1899.) « Quand nous quittâmes le lycée, Jaurès, avec une bande, nous suivait le long de la Vilaine en scandant sur l’air « les lampions : « Assassins ! Assassins ! » C’est à Judet principalement que ces romantiques en voulaient. » (Barrès, 166.) « Les socialistes criaient : « Vive la Sociale ! À bas les assassins ! » (Petit Bleu.)
  74. La Petite République et l’Aurore du 15 attribuent le propos au lieutenant-colonel de gendarmerie de Rennes. L’officier, ainsi mis en cause, s’indigna, fit aussitôt démentir « ces odieuses paroles ». (Clemenceau, Aurore du 17.) Le propos, qui fut certainement tenu, le fut vraisemblablement par un journaliste.
  75. Bulletin du 15 août 1899 : « Même état, pas de fièvre. » — Dépêche de Jaurès : « Tout péril est écarté ; Labori espère qu’il pourra être debout lundi. » — Note du 16 août 1899, remise au conseil de guerre : « Les médecins soussignés estiment qu’il n’est pas impossible que Me Labori soit en état de reparaître à l’audience le lundi 21 août prochain. » (Rennes, I, 228.) — Bulletin du 19 avec l’analyse radiographique.
  76. Libre Parole, du 23 août. — Articles analogues dans la Patrie et l’Intransigeant. — « Des manœuvres aussi grossières que l’attentat Labori. » (Maurras, Revue des machinations dreyfusiennes, dans l’Action française du 1er janvier 1901.)
  77. Croix du 26 : la Chanson de l’assassiné bien portant.
  78. La Libre Parole du 11 décembre 1901 publia une conversation qu’un de ses rédacteurs aurait eue avec un ami intime de Labori : « Il croyait, il croit encore qu’une grosse partie a été jouée sur sa peau. — Qui l’aurait jouée ? — Le ministère Waldeck. — Cela peut-il être dit ? — Labori l’a déclaré vingt fois devant vingt personnes différentes, il n’est pas homme à renier ses propos. » Labori, dans le Journal du lendemain, répondit : « Je n’ai jamais tenu ces propos. Je les ai entendu tenir devant moi ; j’ai toujours répondu que cela ne me paraissait ni possible, ni vraisemblable, et je le pense encore. Ce que j’ai pu et ce que j’ai dû dire à plus d’une reprise, c’est que l’attitude de la police dans cette circonstance avait été plus qu’étrange. » Puis, le 13 : « Il me paraît manifeste que, seuls, certains de mes adversaires avaient intérêt à ce que je fusse couché par terre, le jour où j’ai été frappé. Quelques louches auxiliaires de la police auraient-ils joué un rôle dans le crime et, dans ce cas, à l’instigation de qui exactement ? Je l’ignore. Mais l’état d’esprit qui régnait à Rennes dans certains milieux dreyfusards, officiels ou non, suffit amplement, selon moi, à expliquer l’inertie de la police. Il paraissait convenable alors, non de dire toute la vérité et de provoquer, de la part de tous, de complètes explications, mais de ménager tout le monde pour obtenir ce que j’appellerai un acquittement de bienveillance. Cela devait suffire pour qu’on ne recherchât pas avec un zèle excessif un assassin qui eût pu en dire trop long. » — De même Picquart : « Waldeck-Rousseau ne sut ou ne voulut rien faire pour retrouver l’assassin de Labori. » (Gazette de Lausanne du 1er décembre 1904.) — Barrès, nécessairement, adopta les insinuations de Labori (loc. cit., 172 et 174) : « Le meurtrier serait un professionnel du crime, chose rare, ou un auxiliaire de la police, chose commune dans Rennes à cette date… La Sûreté fonctionne moins par des agents officiels que par des agents occasionnels… Écoutez et pesez les terribles paroles de cet avocat de qui j’aime mieux les réquisitoires que les plaidoyers. » (Suit la citation du Journal.) — Selon Pollonnais (Gaulois du 7 décembre 1901), un « policier » aurait assisté à l’attentat, « à deux pas de l’homme qui pressa la détente de l’arme » ; il n’avait qu’à étendre la main pour se saisir du coupable. « Quand on interroge ce témoin, il se contente de sourire discrètement. »
  79. Aurore du 16 août 1899 : « Les agents étaient fourbus… » De même le Temps, le Figaro, etc.
  80. C’est ce dont convient Barrès : « Il n’y avait plus un pouce de ce terrain que ces centaines d’hommes n’eussent examiné vingt fois et l’on continuait à le retourner… Toute la région rennaise était sens dessus dessous. Chaque broussaille dissimulait un agent. » (173.) — Mêmes constatations dans tous les journaux de l’époque.
  81. Lettre de Victor Basch, du jeudi 17 août 1899 : « Labori est entrain de renaître. Il est sous mes fenêtres, étendu sur la chaise longue, au milieu d’une pelouse, à respirer et à fumer. J’ai le ferme espoir qu’il pourra tenir audience mercredi au plus tard. »
  82. Dépêches des ministres, des principaux barreaux de France et de l’étranger, des associations républicaines, etc. — Les fils de Sadi Carnot provoquèrent un incident à l’occasion de la dépêche suivante de leur cousin : « Profondément Indigné, j’adresse à l’éloquent apôtre et au martyr de la justice et de la vérité l’expression de ma vive admiration. Paul Carnot. » Les journaux ayant fait suivre le nom du signataire de cette désignation : « neveu de l’ancien Président de la République », Ernest Carnot télégraphia au Temps : « Je vous prie de vouloir bien insérer la protestation des fils de l’ancien président Carnot contre l’usage du nom de leur père fait par votre journal dans les circonstances actuelles. » (17 août.) Sur un vif article de Pelletan dans le Matin, François Carnot expliqua que ses frères et lui réprouvaient l’attentat de Rennes, mais qu’ils ne voulaient pas « que le nom de leur père fût jeté dans les polémiques » (20 août). Pelletan observa qu’il était fâcheux que l’auteur du télégramme au Temps n’y eût pas indiqué son indignation « par un simple petit mot ».
  83. « La radiographie a permis de constater que la balle a traversé la peau, le tissu cellulaire sous-cutané, l’aponévrose, les muscles de la gouttière vertébrale, et qu’elle est venue se réfléchir en se déformant sur l’apophyse vertébrale droite de la 5e ou 6e vertèbre dorsale ; elle est restée au niveau de l’articulation costo-transversale. » Signé : Renault, P. Reclus, Brissaud, Widal et Pierre Delbet.
  84. Procès Labori. 13 décembre 1899, Brissaud.
  85. Ibid., Reclus : « Le cas de Me Labori est un nouvel argument en faveur de la doctrine de la non-extraction. »
  86. Littré et Robin, Dictionnaire de Médecine, article Plaie.
  87. Figaro des 18 et 19 août 1899, conversation avec Doyen et dépêche de Labori ; Libre Parole du 23, Croix du 26, etc.
  88. Rennes, I, 147, Demange.
  89. Requête de Dreyfus au président du conseil de guerre : « Ma défense est complètement désorganisée, chacun de mes avocats ayant un rôle absolument distinct. » — Le conseil n’avait pas siégé le 15, jour férié.
  90. Article 129.
  91. Rennes, I, 229.
  92. Mathieu m’écrivit le 16 août 1899 : « Labori va aussi bien que possible, mais il est impossible de savoir à quelle date il sera sur pieds. J’ai télégraphié à Mornard de venir de suite. » — « Le président Jouaust ne s’opposera point à cette substitution qui hâtera la fin du procès. » (Clemenceau, dans l’Aurore du 15.) — Ce fut également l’avis de Ranc, celui de Jaurès, le mien.
  93. Rennes, I, 268, Roget ; 528, Boisdeffre ; 537, Gonse.
  94. Rennes, I, 147 : « L’audience est reprise à 7 h. 30. »
  95. Jaurès, discours du 7 avril 1903 ; Allier, loc. cit. Mathieu Dreyfus, Souvenirs. »
  96. Récit du général Jourdy. — Voir p. 219.
  97. Rennes, I, 149 à 155.
  98. Avec Rambourg et Montalivet. (Récit de Casimir-Perier).
  99. Voir t. ier, 546 à 548.
  100. Rennes, I, 156 : « Demange : Comment cela se concilie-t-il ? — Jouaust : M. de Boisdeffre était-il présent le 6 ? — Mercier : Il était certainement à Paris ce soir-là ; il en déposera lui-même. Quant à la date du 6, je vous ai dit que j’acceptais cette date, mais je n’ai pas un souvenir précis à cet égard… — Demange : Je prierai seulement le conseil de retenir cette date du 6 janvier et la déclaration du général Mercier que le général de Boisdeffre était à Paris. — Mercier : Nous verrons. »
  101. Les Mille Nuits et une Nuit (Édit. Mardrus, II, 149).
  102. Clemenceau, dans l’Aurore du 16 août 1899 : « Me Demange, qui avait laissé toute cette partie de sa tâche à son collaborateur, se trouvait hors d’état de le remplacer à l’improviste. Par un véritable prodige, il a pu suppléer dans une certaine mesure à l’aide si nécessaire qui lui faisait subitement défaut. »
  103. Rennes, I, 159, Casimir-Perier. — Un rédacteur de la Gazette de France, Henry Dutrait-Crozon, a publié, en 1905, un gros volume intitulé : Joseph Reinach historien, Revision de l’Histoire de l’Affaire Dreyfus, avec préface de Charles Maurras. Ces deux jésuites de robe courte, passés maîtres dans l’art d’arranger les textes et les faits, ont découvert, après six années de réflexion, une impudente réponse aux démonstrations de Casimir-Perier et de Demange : « La vérité est aujourd’hui connue : le récit de Casimir-Perier, en ce qui concerne la visite de M. de Munster le 6 janvier, est parfaitement exact, mais les affirmations du général Mercier et du général de Boisdeffre sur la réalité de la nuit historique sont non moins exactes. Seulement cette nuit se place à la date du 12 décembre 1894, douze jours avant le procès, et non douze jours après. Nous garantissons l’exactitude absolue de ce renseignement, puisé aux sources les plus sûres. » (279.) Mais, nécessairement, Dutrait-Crozon ne donne pas sa source et il n’explique pas davantage pourquoi ni Mercier ni Boisdeffre n’ont donné la date du 12 décembre 1894 au procès de Rennes. D’autre part, il est certain pour Dutrait-Crozon que je connaissais cette date, parce que, dans mon tome ier (343 et suiv.), je fixe précisément à cette époque la naissance de la légende d’une pièce mystérieuse rendue à l’Allemagne. (Articles de la Libre Parole et de la France des 8 et 11 décembre 1894, note Havas du 13 démentant que Munster ait entretenu Hanotaux de l’Affaire, autrement que pour protester formellement contre les allégations qui y mêlent l’Allemagne, etc.) — L’auteur et son préfacier esquivent d’ailleurs toute discussion sur le bordereau annoté, parce que Mercier et Boisdeffre ont précédemment affirmé sous serment devant la Cour de cassation qu’ils ne l’avaient jamais employé ni vu. — Leur livre est dédié à Mercier et à « l’ancien État-Major ».
  104. Rennes. I, 160 à 163, Mercier. — Voir t. ier, 245 à 250, 359, 451 ; t. III, 193 ; etc.
  105. Voir p. 399.
  106. Rennes. I, 193, Cavaignac. — Voir t. IV, 8 et 367.
  107. Ibid., I, 211, Zurlinden.
  108. Ibid., 204, Dreyfus : « Quand on est venu affirmer ses convictions sur un faux, je m’étonne qu’on vienne encore aujourd’hui apporter des arguments dont la Cour de cassation a fait justice. »
  109. Rennes, I, 205, Zurlinden.
  110. Voir t. II, 219.
  111. Rennes, I, 53, Delaroche-Vernet.
  112. Ibid., I, 171, 177, 179 et 180, Billot ; III, 136, Villon ; 669, Demange.
  113. Rennes, I, 220, Hanotaux : « Cependant, on n’alléguait aucun document autre que celui cité précédemment. »
  114. Voir t. ier, 255.
  115. Rennes, I, 221, Hanotaux. — Voir t. ier, 256.
  116. Rennes, I, 225, Jouaust : « Vous ne vous êtes pas prononcé (dans vos conversations avec Monod) sur la question de l’innocence ou de la culpabilité de Dreyfus ? Vous n’avez parlé que de l’opportunité des poursuites ? ». — « Je me permettrai seulement, répond Hanotaux, de vous lire ce passage d’une lettre de M. Monod… » Suit une lettre où Monod prévient Hanotaux que, s’il écrit jamais « quelque chose » sur l’Affaire, il lui soumettra son travail.
  117. Ibid., I, 225, 226, Hanotaux.
  118. Beaumarchais, Barbier de Séville, acte ier, scène XII.
  119. Voir t. II, 322.
  120. « Sans être une mesure agréable. » (Gaulois du 29 juillet.)
  121. Rennes, I, 235, Lebon : « Je n’hésiterais pas à les prendre encore. » 243 : « Je n’hésiterais pas à recommencer… Je le ferais encore en pareille circonstance. »
  122. Rennes, I, 247, « Lebon : Puis-je me retirer ? » Demange fait signe qu’il n’y voit aucun inconvénient.
  123. Russell of Killowen, loc. cit., 320 ; Chevrillon, etc. — Autre remarque du Chief Justice : « L’une des sauvegardes inappréciables de la vérité, le droit pour l’avocat d’interroger directement les témoins, n’existe pas devant la justice française. »
  124. Rennes, I, 260 à 340, Roget.
  125. Ibid., I, 266 : « J’ai dit devant la Chambre criminelle que si Esterhazy venait déclarer qu’il est l’auteur du bordereau, je ne le croirais pas, parce qu’on lui avait offert 100.000 francs pour le dire. »
  126. Cass., I, 182, Picquart. — Émile Weyl, dès qu’il connut la déposition de Picquart, protesta qu’il n’avait jamais eu de rapports avec Esterhazy et n’avait jamais parlé avec Dreyfus de Madagascar ; son article du Yacht reproduisait des informations courantes à l’époque et avait fait, à sa demande, l’objet d’une enquête par le ministère de la Marine en 1896. (Lettre à Mazeau du 19 avril 1899.) — Weyl mourut peu après le procès de Rennes (25 décembre 1899).
  127. Rennes, I, 292, Roget.
  128. Ibid., 325, Roget. — Demange lui dit que la visite d’Esterhazy à Schwarzkoppen a été confirmée par Du Paty à l’enquête du général Renouard ; Roget répond : « Je trouve la démarche singulière et je ne sais pas à quel mobile obéissait Esterhazy. » — Sur l’entrevue de Montsouris, en réponse à cette question de Demange : « Comment un homme innocent comme Esterhazy avait-il besoin que l’on vînt à son secours ? — Il est certain que moi je ne l’aurais pas fait. Maintenant, je ne vois pas que Du Paty soit absolument répréhensible. »
  129. Rennes, I, 266, 268 et 276, Roget. — Voir t. ier, 45. — Lauth lui-même convient « qu’il lui était arrivé d’avoir des lettres entières qui n’étaient pas déchirées ». (I, 610.)
  130. Ibid., 278 et 279, Roget.
  131. Ibid., 282.
  132. Notamment le procès-verbal de Du Paty, en 1894, d’où résulte qu’aucune feuille ne manquait aux cours de l’École de guerre saisis chez Dreyfus et, par conséquent, que Rollin et Cuignet ont faussement déclaré que ces cours étaient incomplets, surtout celui de fortification dont une copie a été saisie à l’ambassade d’Allemagne ; les registres du bureau où Valcarlos est inscrit pour une mensualité de 400 francs ; la note de Sandherr sur la lettre de Panizzardi où il est question d’un nommé « P… — et non D., comme Henry l’a récrit sur un grattage, — qui a porté beaucoup de choses intéressantes » ; la note de Fontenillat, du 6 novembre 1897, etc. (Cass., IV, 23, 209, 213.) — Voir t. IV, 476 et suiv.
  133. Cass., I, 69, Roget : « Il y a d’autres pièces, au moins une, plus significative. La culpabilité y est affirmée formellement ; il m’est impossible d’en dire davantage. »
  134. Rennes, I, 339 : « Je n’ai pas eu d’autres pièces en mains. »
  135. Dépêche du 17, lettre du 22 août 1899 au Figaro communiquées au colonel Jouaust. (Rennes, I, 144.) — Voir t. III, 48.
  136. Rennes, I, 511, Jouaust : « C’est un brouillon ; il n’y a pas d’en-tête du tout. »
  137. Ibid., 499, Cuignet.
  138. Dépêche au Figaro de Rome, 17 août 1899 ; lettre du 18 au comte Tornielli.
  139. Demange fit donner lecture de la partie de la déposition de Cuignet, devant la Chambre criminelle, où il imputait à Du Paty les faux et toutes les manœuvres d’Henry. Cuignet, après quelque hésitation, dit qu’il s’inclinait devant la chose jugée, le non-lieu rendu par Tavernier. (I, 510.)
  140. Rennes, I, 491, Dreyfus.
  141. Voir p. 148.
  142. Rennes, I, 528, 533, Boisdeffre.
  143. Ibid., t. II, 179, Lebelin de Dionne. — Voir t. III, 590.
  144. Rennes, I, 585 : Cochefert : « Je dois dire, et c’est un devoir d’honnête homme que j’accomplis… Si j’avais connu l’écriture d’Esterhazy, j’aurais peut-être retenu le ministre de la Guerre dans son premier élan. »
  145. Ibid., II, 99, Duchatelet.
  146. Ibid., 68, Gendron : « Je ne me suis jamais expliqué pourquoi il a donné mon nom… » III, 118 : « De quel droit a-t-il indiqué mon nom ? »
  147. Rennes, I, 542, Gonse : « Le garde républicain Ferret a trouvé Dreyfus dans le bureau du commandant Bertin. Il avait étalé sur une table le journal de mobilisation du réseau de l’Est, les graphiques étaient ouverts… Un individu en civil était dans un coin… Dreyfus a pâli. » — Le témoin Ferret, déjà signalé par Mercier, est entendu ; Jouaust lui demande pourquoi il n’a rien dit en 1894 ; Ferret : « Je n’avais pas à accuser mes chefs. » (II, 32). — Dreyfus traite Ferret d’imposteur ; Gonse, pressé, convient « qu’il est difficile » d’introduire un étranger au ministère ; cependant, « ce n’est pas impossible ». — I, 579, d’Aboville : « Le colonel Sandherr me raconta un jour (il n’est plus là pour le dire, et c’est pourquoi je le fais) que Dreyfus lui avait posé à plusieurs reprises des questions indiscrètes : « Comment faites-vous pour entretenir vos relations avec l’étranger ? » Sandherr lui répondit : « Ça ne vous regarde pas. » Dénégation de Dreyfus : « Je connaissais si peu Sandherr qu’un jour, rentrant au bureau, il m’a salué d’un nom qui n’était pas le mien. » — II, 37, Bertin : « Dreyfus interrogeait beaucoup, s’attachant plus au résultat de nos études qu’à nos procédés de travail, se complaisait dans l’étude de nos dossiers les plus secrets… Je racontais un jour qu’au cours d’une mission dans les Vosges, j’avais poussé jusqu’à la ligne frontière, cette frontière tracée sur mon sol natal avec, de chaque côté, un Dieu des armées différent. Je fus interrompu par Dreyfus : « Mais cela ne pourrait pas être pour nous autres juifs ; partout où nous sommes, notre Dieu est avec nous. » J’éprouvai un profond malaise. » — Sur les connaissances « suspectes » de Dreyfus, Fabre (I, 570), Junck (I, 638, 640) : sur ses questions indiscrètes, Boullenger (II, 74), Maistre (II, 85), Roy (II, 92), Dervieu (II, 94) ; sur ses habitudes de jeu et ses maîtresses, Gribelin (I, 587), Gendron (II, 68). — Le commandant Jeannel dépose qu’il a prêté le manuel de tir à Dreyfus, (il s’agit, selon Dreyfus, d’un manuel allemand), mais que celui-ci le lui a rendu (II, 59) ; le sergent Lévêque qu’il l’a vu un jour dans le cabinet du capitaine Besse, ce qui est reconnu et expliqué par Dreyfus ; il avait été chez Besse de la part de Mercier-Milon (II, 296).
  148. Rennes, II, 87, lettre du capitaine Lemonnier au commandant Maistre ; III, 131 et suiv., Lemonnier : « Du doigt, Dreyfus montre sur la carte la position d’Altkirch : « Je la connais fort bien, dit-il, j’y ai suivi à cheval des manœuvres exécutées par les Allemands. » Dreyfus répond qu’il n’a jamais suivi de manœuvres allemandes, mais qu’il connaît, en effet, la position d’Altkirch pour l’avoir visitée au cours d’une promenade à cheval, et qu’il a même fait, à l’École de guerre, un travail sur ce sujet. Lemonnier, au moment de se retirer : « Le prévenu a reconnu sa présence aux manœuvres de Mulhouse ; je crois que ma présence est inutile aux débats. » Nouvelle protestation de Dreyfus. (III, 179.)
  149. Ibid., II, 66. — À Junck, au sujet d’une femme galante qui avait salué Dreyfus au concours hippique : « Je ne lui rappellerai pas les confidences d’ordre privé qu’il m’a faites lui-même ; dans cette affaire, j’ai les mains propres et je les garderai propres… »
  150. Ibid., III, 181, Ducros.
  151. « La situation n’est pas bonne. Les officiers généraux, malgré le néant, le vide de leurs réquisitoires, ont produit une grosse impression sur les juges, cette argumentation, toujours la même, va se cristalliser dans les cerveaux des membres du conseil de guerre. » (Lettre de Mathieu Dreyfus, du 16 août 1899.)
  152. Rennes, I, 363 à 475.
  153. Écho du 19 août.
  154. Rennes, 1, 475, Picquart : « Si c’est la personne du système de 1893 (Brücker) qui a continué à marcher en 1894, le bordereau ne pouvait pas passer inaperçu. Le commandant Henry ne pouvait pas le faire disparaître, parce que la personne qui l’avait apporté en connaissait parfaitement la valeur, la signification, et avait le plus grand intérêt, à ce moment-là, à se mettre en relief… etc. » — De même Bertulus : « Le bordereau est arrivé à Henry dans des conditions qui lui interdisaient de le détourner… Henry devait savoir que le bordereau avait été fait par Esterhazy. » (I, 359 et 353.) — Cordier (II, 502) : « Il m’est resté dans l’idée que Brücker a dû s’en occuper » (des affaires de l’ambassade d’Allemagne) — Le Times du 10 août avait affirmé à nouveau, dans une note d’allure officieuse, la complicité d’Esterhazy et d’Henry.
  155. « On avait intérêt à ce que ce soit au 2e bureau qu’il y eût un traître. Mais qui avait intérêt à cela ? Du Paty, puisque, si le traître avait été au 2e bureau au moment où il livrait la note sur Madagascar ou sur les troupes de couverture, ce n’était plus dans la section de Du Paty que l’on faisait des recherches. » (I, 395.) Cette déduction fui vivement relevée par les journaux nationalistes : « Ce qui perce aujourd’hui dans la thèse de Picquart, c’est que nous allons avoir un troisième traître, le colonel Du Paty de Clam. Cela n’est encore qu’indiqué, insinué, murmuré, mais si vaguement, si faiblement qu’il sera toujours possible à Picquart de se rétracter. » (Écho.) « Il cherchait moins à accuser Esterhazy qu’à perdre M. Du Paty de Clam. » (Liberté.) Pendant toute la durée du procès de Rennes, les amis de Mercier s’appliquèrent à ménager Du Paty, à l’irriter contre les défenseurs de Dreyfus.
  156. Roget admet que le grattage a pu être fait, par quelqu’un du service des renseignements, pour compromettre Picquart. (I, 331.) Lauth dit qu’il n’a jamais remarqué le grattage. (I, 631.)
  157. Affaires Caïnelli, Galanti, Schwartz, Lajoux. (I, 311, Roget ; 552, Gonse ; 614 et 628, Lauth ; 503 et 637, Picquart.)
  158. Surveillance contre d’Orval. (I, 308, Roget ; 371, Picquart.)
  159. Communication d’une pièce secrète dans l’affaire Caïnelli. (I, 315, Roget ; 397. Picquart.)
  160. Rennes, I, 557, Gonse ; 479, Roget ; III, 467. Lauth : « À l’occasion de l’arrivée du Tsar à Paris, une pièce avait été donnée à la Section de Statistique, où nous avions le droit de venir nous-mêmes avec notre ménage. Le colonel Picquart, montrant par là le mépris qu’il professait pour tous les officiers de son bureau et leurs ménages, a amené là une personne dont ce n’était pas la place, en face de Mme Henry, de ma femme et de Mme de Pouydraguin… Picquart : Je proteste absolument… Lauth : On a su, après un procès qui a eu lieu récemment, ce qu’il en était. » (L’incident est du 6 septembre 1899. de l’avant-dernière audience des débats.)
  161. Écho de Paris du 21 août ; Barrès, 189, etc. Cela fut entendu de toute la salle. Au compte rendu sténographique : « Je demande à dire un mot et je prie M. Picquart de rester là. » (I, 566). — Billot affirma que, sur les 100.000 francs alloués exceptionnellement, en 1896, au service des renseignements (voir t. II, 282), Picquart en dépensa lui-même 20.000. au cours de l’exercice, et Gonse 40.000. en 1896 et 1897. Restaient 40.000 francs que Freycinet fit liquider par le Président de la République.
  162. Le Conseil d’enquête qui s’était prononcé pour sa mise en réforme, avait été convoqué à Paris, sous prétexte que Picquart faisait encore (en 1898) partie de l’État-Major. Il soutenait au contraire, avec raison, « qu’il ne comptait plus à l’État-Major », mais au 4e régiment de tirailleurs, à Sousse. (Voir t. III, 323.) — Comme Picquart menaçait de ne pas se rendre à Rennes pour le cas où le Conseil d’État procéderait à l’examen immédiat de son pourvoi, je consentis, bien que d’un avis opposé au sien, à faire une démarche en vue de l’ajournement qu’il désirait. (15 juillet 1899.) Il se fut rendu tout de même à Rennes et j’aurais dû ne pas me prêter à cette erreur. Picquart, dans sa lettre du 25 décembre 1900 à Waldeck-Rousseau, convient en ces termes de ses démarches auprès du Conseil d’État : « Désireux de garder ma liberté d’action, j’emploie depuis dix-huit mois tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour retarder la solution de l’Affaire. »
  163. Barrès, 194 : « En vain Dreyfus, pour éviter de compromettre son éminent allié, ne lui jeta aucun cri de reconnaissance ; en vain Picquart lui-même, qui redoutait de paraître de mèche, commença par le renier. » Bec : « Dreyfus n’a pas eu un geste, le pauvre tremblement reconnaissant du noyé qu’on repêche… Picquart reste un ergoteur. » (Écho du 19 août.)
  164. Ajalbert entendit un jour ce dialogue : « Mon général, n’y avait-il pas une observation à faire ? Peut-être n’y avez-vous pas pensé ? — Oh ! j’y pensais bien, répondit Mercier, mais je ne l’ai pas faite parce que je n’étais pas en uniforme. » (432.)
  165. Barrès, 195.
  166. Rennes, I, 263, Brogniart ; 264, Beauvais.
  167. « Parce que, pour faire des travaux de décalque, il faut le point d’appui solide et homogène d’une table qui ne soit pas recouverte d’une substance un peu fléchissante. » (Jaurès, discours du 6 avril 1903). — L’hypothèse de Beauvais quand il pose cette question, c’est qu’Henry aurait décalqué lui-même le bordereau sur papier fort.
  168. Rennes, I, 342, Carrière.
  169. Clemenceau, dans l’Aurore du 13 août 1899.
  170. « J’y crois profondément. Je me compromets vis-à-vis d’un parti tout entier. Il faut que ma conscience me dise que je remplis un devoir… » (I, 360.)
  171. Voir t. III, 76 et 204. — Rennes, III, 318, André ; 359, Peyrot.
  172. Rennes, I, 296, Roget.
  173. Rennes, I, 557, Gonse ; 649 et 650, Junck. — Voir t. IV, 78 et 79.
  174. Bertulus répondit simplement qu’il avait été prévenu, par une lettre anonyme, « qu’il serait interpellé de la façon qu’on venait de voir ». Mme Henry : « En effet, j’avais prémédité d’interpeller M. Bertulus. » (I, 367.)