Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 12

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 596-600).
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CHAPITRE XII.
DU COMMERCE.

Le commerce extérieur était presque tombé entièrement avant lui ; il le fit renaître. On sait assez que le commerce a changé plusieurs fois son cours dans le monde. La Russie méridionale était, avant Tamerlan, l’entrepôt de la Grèce, et même des Indes ; les Génois étaient les principaux facteurs. Le Tanaïs et le Borysthène étaient chargés des productions de l’Asie. Mais lorsque Tamerlan eut conquis, sur la fin du xive siècle, la Chersonèse taurique, appelée depuis la Crimée, lorsque les Turcs furent maîtres d’Azof, cette grande branche du commerce du monde fut anéantie. Pierre avait voulu la faire revivre en se rendant maître d’Azof. La malheureuse campagne du Pruth lui fit perdre cette ville, et avec elle toutes les vues du commerce par la mer Noire : il restait à s’ouvrir la voie d’un négoce non moins étendu par la mer Caspienne. Déjà dans le xvie siècle, et au commencement du xviie, les Anglais, qui avaient fait naître le commerce à Archangel, l’avaient tenté sur la mer Caspienne ; mais toutes ces épreuves furent inutiles.

Nous avons déjà dit[1] que le père de Pierre le Grand avait fait bâtir un vaisseau par un Hollandais, pour aller trafiquer d’Astracan sur les côtes de la Perse : le vaisseau fut brûlé par le rebelle Stenko-Rasin. Alors toutes les espérances de négocier en droiture avec les Persans s’évanouirent. Les Arméniens, qui sont les facteurs de cette partie de l’Asie, furent reçus par Pierre le Grand dans Astracan ; on fut obligé de passer par leurs mains, et de leur laisser tout l’avantage du commerce ; c’est ainsi que dans l’Inde on en use avec les Banians, et que les Turcs, ainsi que beaucoup d’États chrétiens, en usent encore avec les Juifs : car ceux qui n’ont qu’une ressource se rendent toujours très-savants dans l’art qui leur est nécessaire ; les autres peuples deviennent volontairement tributaires d’un savoir-faire qui leur manque.

Pierre avait déjà remédié à cet inconvénient en faisant un traité avec l’empereur de Perse, par lequel toute la soie qui ne serait pas destinée aux manufactures persanes serait livrée aux Arméniens d’Astracan, pour être par eux transportée en Russie.

Les troubles de la Perse détruisirent bientôt cet arrangement. Nous verrons comment le sha ou empereur persan Hussein, persécuté par des rebelles, implora l’assistance de Pierre, et comment Pierre, après avoir soutenu des guerres si difficiles contre les Turcs et contre les Suédois, alla conquérir trois provinces de Perse ; mais il n’est ici question que du commerce.

DU COMMERCE AVEC LA CHINE.

L’entreprise de négocier avec la Chine semblait devoir être la plus avantageuse. Deux États immenses qui se touchent, et dont l’un possède réciproquement ce qui manque à l’autre, paraissaient être tous deux dans l’heureuse nécessité de lier une correspondance utile, surtout depuis la paix jurée solennellement entre l’empire russe et l’empire chinois, en l’an 1689 selon notre manière de compter.

Les premiers fondements de ce commerce avaient été jetés dès l’année 1653. Il se forma dans Tobolsk des compagnies de Sibériens et de familles de Bukarie établies en Sibérie. Ces caravanes passèrent par les plaines des Calmoucks, traversèrent ensuite les déserts jusqu’à la Tartarie chinoise, et firent des profits considérables ; mais les troubles survenus dans le pays des Calmoucks, et les querelles des Russes et des Chinois pour les frontières, dérangèrent ces entreprises.

Après la paix de 1689, il était naturel que les deux nations convinssent d’un lieu neutre, où les marchandises seraient portées. Les Sibériens, ainsi que tous les autres peuples, avaient plus besoin des Chinois que les Chinois n’en avaient d’eux : ainsi on demanda la permission à l’empereur de la Chine d’envoyer des caravanes à Pékin, et on l’obtint aisément au commencement du siècle où nous sommes.

Il est très-remarquable que l’empereur Kang-hi avait permis qu’il y eût déjà dans un faubourg de Pékin une église russe desservie par quelques prêtres de Sibérie, aux dépens mêmes du trésor impérial. Kang-hi avait eu l’indulgence de bâtir cette église en faveur de plusieurs familles de la Sibérie orientale, dont les unes avaient été faites prisonnières avant la paix de 1689, et les autres étaient des transfuges. Aucune d’elles, après la paix de Nipchou, n’avait voulu retourner dans sa patrie : le climat de Pékin, la douceur des mœurs chinoises, la facilité de se procurer une vie commode par un peu de travail, les avaient toutes fixées à la Chine. Leur petite église grecque n’était point dangereuse au repos de l’empire, comme l’ont été les établissements des jésuites. L’empereur Kang-hi favorisait d’ailleurs la liberté de conscience : cette tolérance fut établie de tout temps dans toute l’Asie, ainsi qu’elle le fut autrefois dans la terre entière jusqu’au temps de l’empereur romain Théodose Ier. Ces familles russes, s’étant mêlées depuis aux familles chinoises, ont abandonné leur christianisme ; mais leur église subsiste encore.

Il fut établi que les caravanes de Sibérie jouiraient toujours de cette église, quand elles viendraient apporter des fourrures, et d’autres objets de commerce à Pékin : le voyage, le séjour, et le retour, se faisaient en trois années. Le prince Gagarin, gouverneur de la Sibérie, fut vingt ans à la tête de ce commerce. Les caravanes étaient quelquefois très-nombreuses, et il était difficile de contenir la populace qui composait le plus grand nombre.

On passait sur les terres d’un prêtre lama, espèce de souverain qui réside sur la rivière d’Orkon, et qu’on appelle le Koutoukas : c’est un vicaire du grand lama, qui s’est rendu indépendant en changeant quelque chose à la religion du pays, dans laquelle l’ancienne opinion indienne de la métempsycose est l’opinion dominante : on ne peut mieux comparer ce prêtre qu’aux évêques luthériens de Lubeck et d’Osnabruck, qui ont secoué le joug de l’évêque de Rome. Ce prélat tartare fut insulté par les caravanes ; les Chinois le furent aussi. Le commerce fut encore dérangé par cette mauvaise conduite, et les Chinois menacèrent de fermer l’entrée de leur empire à ces caravanes si on n’arrêtait pas ces désordres. Le commerce avec la Chine était alors très-avantageux aux Russes : ils rapportaient de l’or, de l’argent, et des pierreries. Le plus gros rubis qu’on connaisse dans le monde fut apporté de la Chine au prince Gagarin, passa depuis dans les mains de Menzikoff, et est actuellement un des ornements de la couronne impériale.

Les vexations du prince Gagarin nuisirent beaucoup au commerce qui l’avait enrichi ; mais enfin elles le perdirent lui-même : il fut accusé devant la chambre de justice établie par le czar, et on lui trancha la tête une année après que le czarovitz fut condamné, et que la plupart de ceux qui avaient eu des liaisons avec ce prince furent exécutés à mort.

En ce temps-là même l’empereur Kang-hi, se sentant affaiblir, et ayant l’expérience que les mathématiciens d’Europe étaient plus savants que les mathématiciens de la Chine, crut que les médecins d’Europe valaient aussi mieux que les siens ; il fit prier le czar, par les ambassadeurs qui revenaient de Pékin à Pétersbourg, de lui envoyer un médecin. Il se trouva un chirurgien anglais à Pétersbourg, qui s’offrit à faire ce personnage ; il partit avec un nouvel ambassadeur et avec Laurent Lange, qui a laissé une description de ce voyage. Cette ambassade fut reçue et défrayée avec magnificence. Le chirurgien anglais trouva l’empereur en bonne santé, et passa pour un médecin très-habile. La caravane qui suivit cette ambassade gagna beaucoup ; mais de nouveaux excès commis par cette caravane même indisposèrent tellement les Chinois qu’on renvoya Lange, alors résident du czar auprès de l’empereur de la Chine, et qu’on renvoya avec lui tous les marchands de Russie.

L’empereur Kang-hi mourut ; son fils Young-tching, aussi sage et plus ferme que son père, celui-là même qui chassa les jésuites de son empire, comme le czar les en avait chassés en 1718, conclut avec Pierre un traité par lequel les caravanes russes ne commerceraient plus que sur les frontières des deux empires. Il n’y a que les facteurs dépêchés au nom du souverain, ou de la souveraine de la Russie, qui aient la permission d’entrer dans Pékin ; ils y sont logés dans une vaste maison que l’empereur Kang-hi avait assignée autrefois aux envoyés de la Corée. Il y a longtemps qu’on n’a fait partir ni de caravanes ni de facteurs de la couronne pour la ville de Pékin, Ce commerce est languissant, mais prêt à se ranimer.

DU COMMERCE DE PÉTERSBOURG ET DES AUTRES PORTS DE L’EUROPE.

On voyait dès lors plus de deux cents vaisseaux étrangers aborder chaque année à la nouvelle ville impériale. Ce commerce s’est accru de jour en jour, et a valu plus d’une fois cinq millions (argent de France) à la couronne. C’était beaucoup plus que l’intérêt des fonds que cet établissement avait coûtés. Ce commerce diminua beaucoup celui d’Archangel : et c’est ce que voulait le fondateur, parce qu’Archangel est trop impraticable, trop éloigné de toutes les nations, et que le commerce qui se fait sous les yeux d’un souverain appliqué est toujours plus avantageux. Celui de la Livonie resta toujours sur le même pied. La Russie, en général, a trafiqué avec succès ; mille à douze cents vaisseaux sont entrés tous les ans dans ses ports, et Pierre a su joindre l’utilité à la gloire.


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