Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/Avertissement pour la présente édition

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 371-372).


AVERTISSEMENT

POUR LA PRÉSENTE ÉDITION.

Toute l’histoire de la composition de cet ouvrage, qui coûta à Voltaire beaucoup de peine, est dans la correspondance. Voyez notamment celle qu’il entretint avec le comte Schouvaloff, d’octobre 1760 à mai 1761. Ainsi que le dit M. Gustave Desnoireterres, Voltaire avait pris à cœur son sujet. « Après avoir fait l’histoire d’un héros de roman, il trouvait plus intéressant et plus digne d’un philosophe d’écrire les belles actions et les durables créations d’un véritable grand homme. » Et, à ce propos, l’auteur de Voltaire et la Société au XVIIIe siècle cite, pour en expliquer le vrai sens, une anecdote de Chamfort. Le docteur Poissonnier, à son retour de Russie, étant allé rendre visite au patriarche de Ferney, ne craignit pas d’aborder le chapitre délicat des erreurs que l’on rencontrait dans son livre. Au lieu de s’amuser à discuter, Voltaire se serait borné à répondre : « Mon ami, ils m’ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-frileux. »

Faut-il conclure de là que l’écrivain n’attachait aucune importance sérieuse à son travail ? — Non sans doute. Qui ne sentira que cette saillie avait pour but unique d’indiquer à l’interlocuteur, plaisamment, poliment, mais clairement, qu’on n’était pas pour l’instant d’humeur à engager un long débat sur un pareil sujet ?

En réalité, continue M. Desnoireterres, Voltaire a prétendu faire œuvre d’historien. « On a un peu de peine avec les Russes, écrit-il à Mme du Deffant, et vous savez que je ne sacrifie la vérité à personne. » Cela est plus aisé à dire qu’à exécuter sans doute. C’est de la main des Russes qu’il recevra ses matériaux, et les coudées ne sont plus aussi franches lorsqu’on attend les preuves de ceux dont on s’est constitué le juge. Convenons aussi qu’il n’est ni de bronze ni de marbre ; qu’il désirait, s’il était possible, satisfaire l’impératrice. « Je voudrais savoir surtout, écrit-il à Schouvaloff (15 nov. 1760), si la digne fille de Pierre le Grand est contente de la statue de son père, taillée aux Délices par un ciseau que vous avez conduit. » Pareille question dans une autre lettre au même, à la date du 10 janvier 1761. Puis il aimait à se dire à lui-même et à dire à ses amis : « J’ai du moins une souveraine de deux mille lieues de pays dans mon parti : cela console des cris des polissons[1]. » Mais s’il est plus préoccupé de mettre en relief les grandeurs que les aspects sauvages, les côtés féroces même du fondateur de la puissance moscovite, il défend le plus qu’il peut son indépendance ; il fait entendre à son correspondant que, dans l’intérêt même de son héros, il faut que l’historien ne compromette ni ne discrédite son caractère et son autorité par de maladroites et stériles condescendances, et que des faits authentiques sont les seuls éloges sérieux et durables. « Ce sont les grandes actions, dit-il, qui louent les grands hommes[2]. »

On sait le jugement de Diderot sur cet ouvrage : il écrit à Mme Volland, le 20 octobre 1760 :

« Damilaville m’a envoyé l’histoire du czar, et je l’ai lue. Elle est divisée en trois parties : une préface sur la manière d’écrire l’histoire en général, une description de la Russie, et l’histoire du czar depuis sa naissance jusqu’à la défaite de Charles XII à la journée de Pultava. (C’est la première partie.)

La préface est légère. C’est le ton de la facilité. Ce morceau figurerait assez bien parmi les mélanges de littérature de l’auteur. On y avance, sur la fin, qu’il ne faut point écrire la vie domestique des grands hommes. Cet étrange paradoxe est appuyé de raisons que l’honnêteté rend spécieuses ; mais c’est une fausseté, ou mon ami Plutarque est un sot. Il y a dans ce premier morceau un mot qui me plaît, c’est que, s’il n’y avait eu qu’une bataille donnée, on saurait les noms de tous ceux qui y ont assisté, et que leur généalogie passerait à la postérité la plus reculée. Qu’est-ce qui montre mieux que l’évidence de cette pensée combien c’est une étrange chose que des hommes attroupés qui se rendent dans un même lieu pour s’entr’égorger ?…

La description de la Russie est commune ; on y étale par-ci par-là des prétentions à la connaissance de l’histoire naturelle...

Quant à l’histoire du czar, on la lit avec plaisir ; mais si l’on se demandait à la fin : Quel grand tableau ai-je vu ? quelle réflexion profonde me reste-t-il ? on ne saurait que se répondre. L’écrivain de la France ne s’est peut-être pas élevé au niveau du législateur de la Russie. Cependant si toutes les gazettes étaient faites comme cela, je n’en voudrais perdre aucune.

Il y a un très-beau chapitre des cruautés de la princesse Sophie. On ne voit pas sans émotion le jeune Pierre, âgé de douze à treize ans, tenant une Vierge entre ses mains, conduit par ses sœurs en pleurs à une multitude de soldats féroces qui le demandent à grands cris pour l’égorger, et qui viennent de coûter la tête, les pieds et les mains à son frère. Cela me rappelle certains morceaux de Tacite, tels que la consternation de Rome lorsqu’on y apprit la mort de Britannicus, et la douleur du peuple lorsqu’on y apporta les cendres de ce prince. »

Ce jugement peut s’appliquer à la seconde partie de l’ouvrage aussi bien qu’à la première ; il en faut surtout retenir ce mot : « Si toutes les gazettes étaient faites comme cela, je n’en voudrais perdre aucune. » C’est l’avis de tous les lecteurs.

L. M.

  1. Lettre à Mme de Florian, 1er février 1761.
  2. Lettre au comte Schouvaloff, du 30 mars 1761.