Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 2

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CHAPITRE II


« Nous étions pleins de respect pour cette grande ville, l’honneur de la France qui venait de supporter cinq mois de siège. »
Discours de M. Dufaure contre l’amnistie (Mai 76).

Les monarchistes ouvrent le feu contre Paris. — Le Comité Central se constitue. — M. Thiers ordonne l’assaut.

Au plébiscite rural la garde nationale parisienne avait répondu par la Fédération, aux menaces des monarchistes par les manifestations de la Bastille, au projet de décapitalisation, au soufflet d’Aurelles, par les résolutions du 3 mars. Ce que les périls du siège n’avaient pu, l’Assemblée le fit : l’union de la petite bourgeoisie avec le prolétariat. La bourgeoisie moyenne fut soulevée ; l’éloignement de l’Assemblée froissait son orgueil, l’alarmait pour ses affaires. L’immense majorité de Paris vit sans regret s’organiser une défense parisienne. Le 3 mars, le ministre de l’intérieur, Picard, ayant dénoncé « le Comité Central anonyme » et appelé « tous les bons citoyens à étouffer ses coupables manifestations », personne ne s’émut. L’accusation du reste était ridicule. Le Comité s’étalait au grand jour, envoyait des comptes rendus aux journaux et n’avait manifesté que pour sauver Paris d’une catastrophe. Il répondit le lendemain : « Le Comité n’est pas anonyme ; il est la réunion des mandataires d’hommes libres qui veulent la solidarité entre tous les membres de la garde nationale. Ses actes ont toujours été signés. Il repousse avec mépris les calomnies qui l’accusent d’excitation au pillage et à la guerre civile. » Signé, les élus de la veille au Vauxhall [1].

Le jour même, d’Aurelles arrivé à Paris convoquait les chefs de bataillons. Une trentaine sur 260 répondirent. Il venait, leur dit-il, purger la garde nationale de ses éléments mauvais et il afficha un ordre du jour de gendarme. Pour toute réponse le Comité invita par affiche tous les citoyens à organiser les cercles de bataillon, les conseils de légion et à nommer leurs délégués au Comité définitif.

Les chefs de la coalition royaliste virent bien où on allait ; d’autant que la commission qui accompagna M. Thiers dans ses négociations de paix à Versailles leur avait rapporté de Paris des tableaux effrayants. La ville de la République grossissait tous les jours son arsenal de fusils, de canons. Encore un peu et l’armure serait complète si l’on ne frappait vite un coup.

Ce qu’ils virent mal, c’est la taille de leur ennemi. Ils crurent aux contes de leurs gazettes, à la lâcheté des gardes nationaux, aux vantardises de Ducrot qui, dans les bureaux de l’Assemblée, jurait une haine éternelle aux démagogues sans lesquels il eût vaincu, disait-il. Les capitans de la réaction s’enflèrent jusqu’à croire qu’ils avaleraient Paris.

L’opération fut conduite avec l’habileté, la suite, la discipline cléricales. Légitimistes, orléanistes, bonapartistes divisés sur le nom du monarque avaient accepté un compromis imaginé par M. Thiers, part égale au pouvoir, ce qu’on appela le pacte de Bordeaux. D’ailleurs, contre Paris, il ne pouvait y avoir de division.

Dès les premiers jours de mars leurs journaux de province annoncèrent des incendies, des pillages à Paris. Le 4 mars il n’y a qu’un bruit dans les bureaux de l’Assemblée : une insurrection vient d’éclater ; les communications télégraphiques sont coupées ; le général Vinoy s’est retiré sur la rive gauche. M. Thiers qui laissait propager ces bruits expédia à Paris quatre députés maires : Arnaud de l’Ariège, Clemenceau, Tirard, Henri Martin. Ils trouvèrent Paris « absolument calme », le dirent au ministre de l’intérieur ; Picard répondit : « Cette tranquillité n’est qu’apparente, il faut agir », et le maire du IVe, Vautrain : « Il faut saisir le taureau par les cornes, arrêter le Comité Central ».

La coalition ne laissa pas un jour sans piquer le taureau. Rires, provocations, injures, s’abattirent sur Paris et ses représentants. Quelques-uns, Malon, Ranc, Rochefort, Tridon, se retirant devant le vote mutilateur de la patrie comme avaient fait Gambetta et ceux de l’Alsace et de la Lorraine, on leur cria : Bon voyage ! Le 8, Victor Hugo défendant Garibaldi est malmené ; il démissionne. Conspué Delescluze qui demande la mise en accusation des Défenseurs. Le 10, quatre cent vingt-sept ruraux refusent de siéger à Paris. Ils veulent plus, la décapitalisation définitive, Bourges ou Fontainebleau. M. Thiers les flatte. « Jamais Assemblée ne reçut de pouvoirs plus étendus — elle n’avait même pas d’archives — vous pourriez même si vous le vouliez faire une Constitution » ; il obtient à grand’peine le transfert à Versailles plus facile à défendre. C’était appeler la Commune car Paris ne pouvait vivre sans gouvernement et sans municipalité.

Le champ de bataille ainsi trouvé, ils firent une armée du désespoir. Les effets de commerce échus du 13 août au 13 novembre 70 furent rendus exigibles sept mois date pour date avec les intérêts ; ainsi, dans trois jours, le 13 mars, il fallait payer les billets échus le 13 août 70. Décret impossible, les affaires étant suspendues depuis sept mois, l’escompte introuvable ; la Banque n’avait pas rouvert ses succursales. Quelques députés de Paris virent Dufaure qui avait vécu la vie du siège. Il fut intraitable, le vrai Dufaure de 48. Restait la question des loyers en retard, redoutable celle-là pour Paris tout entier. Millière adjure l’Assemblée de la résoudre équitablement. Pas de réponse. Trois cent mille ouvriers, boutiquiers, façonniers, petits fabricants et commerçants qui avaient dépensé leur pécule pendant le siège et ne gagnaient rien encore furent jetés à la merci du propriétaire et de la faillite. Du 13 au 17 mars il y eut cent cinquante mille protêts. Les grandes villes industrielles réclamèrent. Rien.

La mine ainsi chargée, l’Assemblée s’ajourna au 20 mars après avoir obligé M. Thiers à lui affirmer qu’elle pourrait délibérer à Versailles « sans craindre les pavés de l’émeute ». Le petit homme avait lui aussi son échéance.

Devant toutes ces menaces, Paris ne reculait pas. Picard, essayant de la peur, appela Courty, lui dit que « les membres du Comité Central jouaient leur tête ». Courty fit une quasi-promesse de rendre les canons. Le Comité désavoua Courty.

Depuis le 6 il siégeait à la Corderie, tout à fait indépendant des trois simulacres de groupes. Il fit preuve de politique, déjoua les intrigues d’un certain Raoul du Bisson, ancien officier d’armées exotiques chargé d’aventures douteuses, qui avait présidé la réunion du 24 au Vauxhall et travaillait à constituer un Comité Central par en haut, avec les chefs de bataillon. Le Comité dépêcha trois délégués à ce groupe qui fit une résistance fort vive. Un chef de bataillon, Barberet, se montrait particulièrement intraitable ; un autre, Faltot, entraîna la réunion : « Moi, je vais au peuple ! » La fusion était conclue le 10, jour de l’assemblée générale des délégués. Le Comité présenta son rapport, racontant l’histoire de la semaine, la nomination d’Aurelles, l’incident Courty : « Ce que nous sommes, les événements l’ont fait ; les attaques réitérées d’une presse hostile à la démocratie nous l’ont appris ; les menaces du Gouvernement sont venues le confirmer : nous sommes la barrière inexorable élevée contre toute tentative de renversement de la République. » Les délégués furent invités à presser les élections au Comité Central. On rédigea ensuite un appel à l’armée.

Depuis plusieurs jours, le Gouvernement renvoyait en province les 220 000 hommes désarmés par la capitulation, mobiles ou libérables pour la plupart, et les remplaçait par des soldats des armées de la Loire et du Nord. Paris s’inquiétait de ces troupes que les journaux réactionnaires excitaient contre lui. L’appel de la réunion leur disait : « Soldats, enfants du peuple, unissons-nous pour sauver la République. Les rois et les empereurs nous ont fait assez de mal. » Le lendemain, les soldats défendaient cette affiche contre la police.

La journée du 11 fut très mauvaise pour Paris. Il apprenait du même coup sa décapitalisation et sa ruine ; Vinoy supprimait six journaux républicains dont quatre, le Cri du peuple, le Mot d’ordre, le Père Duchêne, le Vengeur, tiraient à deux cent mille exemplaires ; le conseil de guerre qui jugeait les accusés du 31 octobre en condamnait plusieurs à mort, dont Flourens et Blanqui. Triple détonation qui frappait tout le monde, bourgeois, républicains, révolutionnaires. Cette Assemblée de Bordeaux, si meurtrière à Paris, d’un cœur, d’un esprit, d’une langue si contraires, parut un gouvernement d’étrangers. Les dernières hésitations disparurent. Le député maire du XVIIIe, Clemenceau, travaillait depuis plusieurs jours à faire rendre les canons de Montmartre et il avait trouvé des officiers assez disposés ; le comité de la rue des Rosiers s’opposa, le plus important des comités par sa situation, le nombre de ses canons, traitant sur pied d’égalité avec le Comité Central, auquel il n’envoya de délégués que fort tard. Quand d’Aurelles expédia des attelages à Montmartre, les gardes nationaux refusèrent les pièces et les transportèrent sur les buttes où le commandant Poulizac, qui devait mourir dans les rangs de l’armée versaillaise, construisit une sorte de parapet. Le comité de la rue des Rosiers fournit les sentinelles ; les pièces affluèrent, il y en eut cent soixante-dix.

La Révolution, n’ayant plus de journaux, parlait maintenant par affiches, de toutes les couleurs, de toutes les idées. Flourens, Blanqui, condamnés par contumace, placardaient des protestations. Des groupes modérés protestaient ainsi contre les décrets sur les échéances. Des comités s’organisaient dans les arrondissements populaires. Celui du XIIIe avait pour chef le fondeur Duval, d’une énergie froide et dominatrice. Tous ces comités annulaient les ordres de d’Aurelles, disposaient en réalité de la garde nationale.

Vinoy disait comme Vautrain : « Arrêtons le Comité Central », et rien ne semblait plus facile, tous les membres du comité inscrivant leur adresse sur les affiches ; Picard lui répondait : « Je n’ai pas de police, arrêtez vous-même. » Vinoy rétorquait : « Cela ne me regarde pas. » On lui adjoignit le général Valentin, homme à poigne. Le Comité Central, tranquillement, se présenta le 15 à la troisième assemblée générale du Vauxhall. Deux cent quinze bataillons étaient représentés. Garibaldi fut acclamé général en chef de la garde nationale. Un orateur transporta l’assemblée, Lullier, ancien officier de marine, avec une apparence d’instruction militaire et, quand il n’était pas brûlé par l’alcool, des moments de lucidité à faire illusion. Il se fit nommer commandant de l’artillerie. On proclama ensuite le nom des élus au Comité Central — une trentaine environ ; plusieurs arrondissements n’avaient pas encore voté. C’est le Comité Central régulier, celui qui entrera dans l’Hôtel-de-Ville. Beaucoup des élus appartenaient à la précédente commission. Les autres tout aussi obscurs, de toutes les couches du peuple, connus seulement des conseils de famille ou de leurs bataillons. Les hommes en vedette n’avaient pas brigué les suffrages. La Corderie, les blanquistes aussi, ne voulaient pas admettre que cette Fédération, ce Comité, ces inconnus fussent une force.

Ils ne marcheront pas il est vrai pour un programme quelconque. Le Comité Central n’est pas la tête de colonne d’un parti ; il n’a pas d’idéal à produire. Une idée très simple, se défendre de la monarchie, a seule pu grouper tant de bataillons. La garde nationale se constitue en compagnie d’assurance contre un coup d’état ; le Comité Central est la sentinelle, voilà tout. L’air est lourd ; nul ne sait où l’on va. Le petit groupe de l’Internationale convoque naïvement les députés socialistes pour se faire expliquer la situation. Personne ne pense à l’attaque. Le Comité Central a d’ailleurs déclaré que le premier coup de feu ne sera jamais tiré par le peuple, qu’on se défendra seulement en cas d’agression.

L’agresseur arriva le 15, M. Thiers. Il avait espéré reprendre insensiblement la ville avec des soldats bien triés, tenus à l’écart des Parisiens ; mais le temps manquait, la date fatidique du 20 était là. À peine arrivé, il fut assailli, pressé d’agir. Les boursiers s’en mêlaient. Les mêmes qui avaient précipité la guerre pour rafraîchir leurs tripotages lui disaient [2] : « Vous ne ferez jamais d’opérations financières si vous n’en finissez avec ces scélérats. » En finir ! le sinistre mot de Juin 48, monstrueux en mars 71.

Quoi ! sous l’œil des Prussiens, quand la France palpite à peine, quand le travail peut seul la refaire, vous, le Gouvernement de la France risquer la guerre civile, tant d’existences de travailleurs ! Au moins êtes-vous sûr d’en finir ? Trois jours durant, presque sans armes, les insurgés de Juin 48 ont tenu tête aux meilleurs généraux d’Afrique ; en 71, contre ce faisceau de bataillons pourvus de bons fusils, de canons tenant les hauteurs, vous n’avez qu’un Vinoy, la division tolérée par les Prussiens, trois mille sergents de ville et gendarmes, quinze mille hommes fort délabrés. Les sept à huit mille amenés de la Loire et du Nord ont failli se mutiner à la première revue. Mal nourris, mal abrités, ils errent sur les boulevards extérieurs ; les Parisiennes leur portent des soupes, des couvertures dans les baraquements où ils gèlent.

Comment désarmer cent mille hommes avec cette cohue ? Car, pour enlever les canons, il fallait désarmer la garde nationale. Les coalisés ricanaient des retranchements de Montmartre, des vingt-cinq hommes de la rue des Rosiers, déclaraient élémentaire la reprise de canons. Ils étaient en effet très peu gardés parce que cinquante pavés en l’air suffisaient pour arrêter net tout enlèvement. Qu’on y touchât et Paris accourrait. À peine arrivé, M. Thiers en eut la leçon. Vautrain avait promis ceux de la place des Vosges ; les gardes nationaux déclavetèrent les pièces et les petits bourgeois de la rue des Tournelles commencèrent à dépaver les rues.

Une attaque était insensée. M. Thiers ne vit rien, ni la désaffection de toutes les classes, ni l’irritation des faubourgs. Temporiser, désarmer Paris par des concessions ; par la grande ville neutraliser les ruraux, était fort au-dessus de sa politique. Son mépris du peuple fit le reste. Talonné par l’échéance du 20, il se jeta dans l’aventure, tint conseil le 17 et, sans consulter les maires comme Picard l’avait promis, sans oreille pour les chefs des bataillons bourgeois affirmant le soir même qu’ils ne pouvaient compter sur leurs hommes, ce Gouvernement, incapable d’arrêter les vingt-cinq membres du Comité Central, donna l’ordre d’escamoter deux cent cinquante canons gardés par tout Paris.




  1. Arnold, J. Bergeret, Bouit, Castioni, Chauvière, Chouteau, Courty, Dutilh, Fleury, Frontier, H. Fortuné, Lacord, Lagarde, Lavalette, Maljournal, Matté, Ostyn, Piconel, Pindy, Prudhomme, Varlin, H. Verlet, Viard. Cinq seulement des élus du 15 février.
  2. « Quelques spéculateurs de Bourse, croyant qu’il suffisait d’une campagne de six semaines pour rendre l’élan aux spéculations dont ils vivaient, disaient : C’est un mauvais moment à passer, quelque cinquante mille hommes à sacrifier, après quoi l’horizon sera éclairci, les affaires reprendront. » (Enquête sur 4 septembre, M. Thiers.)