Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 25

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CHAPITRE XXV


Paris la veille de la mort. — Versailles.

Le Paris de la Commune n’a plus que trois jours à vivre. Gravons dans l’histoire sa lumineuse physionomie.

Celui qui a respiré de ta vie qui est la fièvre des autres, qui a palpité sur tes boulevards et pleuré dans tes faubourgs, qui a chanté aux aurores de tes révolutions et, quelques semaines après, lavé ses mains de poudre derrière les barricades ; celui qui peut entendre sous tes pavés la voix des martyrs de l’idée et saluer tes rues d’une date humaine ; pour qui chacune de tes artères est un rameau nerveux, celui-là ne te rend pas justice encore, grand Paris de la révolte, s’il ne t’a pas vu du dehors. Les Philistins étrangers, d’une moue dédaigneuse, disent : « Voyez ce fou ! » Mais ils guettent leur prolétaire qui a suspendu son marteau, regarde, ils tremblent que ton geste ne lui apprenne comment il décrochera le grand ressort de leur souveraineté. L’attraction de Paris rebelle fut si forte qu’on vint de l’Amérique pour ce spectacle inconnu à l’histoire : la plus grande ville du continent européen aux mains des prolétaires. Les pusillanimes furent attirés.

Dans les premiers jours de mai, il nous vint un ami des timides de la timide province. Les siens l’avaient escorté au départ, les larmes aux yeux, comme s’il descendait aux Enfers. Il nous dit : Qu’y a-t-il de vrai ? — Eh bien ! venez fouiller tous les recoins de la caverne.

Partons de la Bastille. Les camelots assourdissants crient le Mot d’ordre ! de Rochefort, le Père Duchêne ! le Cri du Peuple ! de Jules Vallès ; le Vengeur ! de Félix Pyat ; la Commune ! le Tribun du peuple ! l’Affranchi ! l’Avant-Garde ! le Pilori des mouchards ! l’Officiel est peu demandé, les membres de la Commune l’étouffent sous leur concurrence ; l’un deux, Vésinier, va jusqu’à publier dans Paris-libre une séance secrète. Le Cri du Peuple tire à cent mille exemplaires. C’est le premier levé ; il chante avec le coq. Si nous avons du Vallès ce matin, bonne aubaine ; mais il passe trop souvent la parole à Pierre Denis qui nous autonomise à outrance. N’achetez qu’une fois le Père Duchène, quoiqu’il tire à 60 000. Il n’a rien de celui d’Hébert, qui ne fut pas un grand sire. Prenez dans le Vengeur l’article de Félix Pyat comme un bel échantillon d’ivrognerie littéraire. La Commune est le journal doctrinaire où Millière écrit quelquefois, où Georges Duchène secoue les jeunes et les vieux de l’Hôtel-de-Ville avec une sévérité qui exigerait un autre caractère.

Aux kiosques voici les caricatures : Thiers, Picard, Jules Favre sous la figure des trois Grâces enlaçant leur ventripotence. Ce poisson aux écailles vert bleu qui dessert un lit à couronne impériale, c’est le marquis de Galliffet. L’Avenir, moniteur de la Ligue, le Siècle devenu très hostile depuis l’arrestation de Chaudey, la Vérité du yankee Portalis s’empilent, mélancoliques et intacts. Une trentaine de journaux versaillais ont été supprimés par la préfecture de police ; ils n’en sont pas morts, un camelot très peu mystérieux nous les offre.

Cherchez, trouvez un appel au meurtre, au pillage, une ligne cruelle dans ces journaux communeux, chauffés par la bataille, et comparez maintenant avec les feuilles versaillaises qui demandent les fusillades en masse dès que les troupes auront vaincu Paris.

Suivons ces catafalques qui remontent la rue de la Roquette. Entrons avec eux au Père-Lachaise. Tous ceux qui meurent pour Paris sont ensevelis dans la grande famille et la Commune revendique l’honneur de payer leurs funérailles. Son drapeau rouge flamboie aux coins du corbillard suivi des camarades du bataillon auxquels se joignent toujours quelques passants. Une femme accompagne le corps de son mari. Un membre de la Commune est aussi derrière le cercueil. Au bord de la tombe, il parle non de regrets, mais d’espoir, de vengeance. La veuve serre ses enfants contre elle, leur dit : « Souvenez-vous et criez avec moi : Vive la République ! Vive la Commune ! » — « C’est la femme du lieutenant Châtelet » nous dit un assistant.

Revenant sur nos pas, nous longeons la mairie du XIe, tendue de noir, deuil du plébiscite impérial dont le peuple de Paris est innocent et devient la victime. La place de la Bastille est joyeuse, animée par la foire au pain d’épice. Paris ne veut rien céder au canon ; il a même prolongé sa foire d’une semaine. Les balançoires s’élancent, les tourniquets grincent, les boutiquiers crient le bibelot à treize, les acrobates font le boniment et promettent la moitié de la recette aux blessés. Quelque garde qui revient des tranchées regarde, appuyé sur son fusil, le panorama du siège, l’entrée de Garibaldi à Dijon.

Descendons les grands boulevards. Au cirque Napoléon, cinq mille personnes s’étagent depuis l’arène jusqu’au faîte. De petits drapeaux invitent les pays à se grouper par département. La réunion a été provoquée par quelques négociants qui proposent aux citoyens des départements d’envoyer des délégués à leurs députés respectifs ; ils croient qu’on pourra les ramener, conquérir la paix par des explications. Un citoyen demande la parole, monte sur l’estrade. La foule applaudit Millière. « La paix ! nous la cherchons tous. Mais qui donc a commencé la guerre, qui donc a refusé toute conciliation ? Qui a attaqué Paris le 18 mars ? — M. Thiers. Qui l’a attaqué le 2 avril ? — M. Thiers. Qui a parlé de conciliation, multiplié les tentatives de paix ? — Paris. Qui les a toujours repoussées ? — M. Thiers. La conciliation ! a dit M. Dufaure, mais l’insurrection est moins criminelle… Et ce que n’ont pu faire ni les francs-maçons, ni les Ligues, ni les adresses, ni les conseillers municipaux de province, vous l’attendez d’une députation prise parmi les Parisiens ! Tenez, sans le savoir, vous énervez la défense. Non, plus de députations ; des correspondances actives avec la province ; là est le salut ! » — « Voilà donc cet énergumène de Millière dont on nous épouvante en province, s’écriait mon ami. — Oui, et ces milliers d’hommes de toutes les conditions qui cherchent la paix en commun, s’écoutent, se répondent avec courtoisie, voilà le peuple en démence, la poignée de « bandits qui tient la capitale. »

À la caserne du prince Eugène, paressent les quinze cents soldats restés à Paris le 18 mars et que la Commune héberge sans en obtenir aucun service, ces fainéants ne voulant être, disent-ils, ni avec Paris ni avec Versailles. Boulevard Magenta, voici les nombreux squelettes de l’église St-Laurent, rangés dans le même ordre où ils ont été trouvés, sans trace de cercueil ni de suaire. Est-ce que les sépultures dans les églises ne sont pas formellement interdites ? Quelques-unes cependant, Notre-Dame-des-Victoires surtout, foisonnent de squelettes. La Commune n’a-t-elle pas le devoir de mettre au jour ces illégalités qui sont peut-être des crimes ?

Sur les boulevards, depuis Bonne-Nouvelle jusqu’à l’Opéra, le même Paris flâne aux magasins, attablé devant les cafés. Les voitures sont rares, le second siège a coupé court au ravitaillement des chevaux. Par la rue du 4 Septembre, nous gagnons la Bourse surmontée du drapeau rouge et la Bibliothèque Nationale qui ne chôme pas de lecteurs. À travers le Palais Royal, nous arrivons au Musée du Louvre. Les salles, garnies de toutes les toiles que l’administration du 4 Septembre a laissées, sont ouvertes au public. Jules Favre et ses journaux n’en disent pas moins que la Commune vend à l’étranger les collections nationales.

Descendons la rue de Rivoli. Rue Castiglione, une énorme barricade masque l’entrée de la place Vendôme. Le débouché de la Concorde est barré par la redoute St-Florentin qui va du ministère de la marine au jardin des Tuileries, épaisse de huit mètres, avec trois embrasures assez mal dirigées. Un large fossé qui découvre le système artériel de la vie souterraine sépare la place de la redoute. Des ouvriers lui font sa dernière toilette et couvrent de gazon les épaulements. Beaucoup de curieux regardent et plus d’une figure se rembrunit. Un corridor habilement ménagé mène sur la place de la Concorde. La statue de Strasbourg détache sa fière allure sur les drapeaux rouges. Ces communeux qu’on ose accuser d’ignorer la France ont pieusement remplacé les couronnes mortes du premier siège par les jeunes fleurs du printemps.

Nous entrons maintenant dans la zone de bataille. L’avenue des Champs-Élysées déroule sa longue ligne déserte coupée de sillons sinistres par les obus du Mont-Valérien et de Courbevoie. Ils atteignent jusqu’au Palais de l’Industrie dont les employés de la Commune dirigés par Cavalier, le fameux Pipe-en-Bois, un homme de talent, protègent courageusement les richesses. Dans le lointain, l’Arc de Triomphe profile son puissant massif. Les amateurs des premiers jours ont disparu de cette place de l’Étoile devenue presque aussi meurtrière que le rempart. Les obus ricochent sur la façade, écornent ces bas-reliefs que M. Jules Simon avait fait blinder contre les Prussiens. Les boîtes à mitraille répandent tout autour leur mortelle rosée. L’arche principale est bouchée pour arrêter les projectiles qui enfilaient l’avenue. Derrière cette barricade, des apparaux se montent pour hisser des canons sur la plate-forme qui gouverne les avenues convergentes.

Par le faubourg Saint-Honoré, nous longeons les Champs-Élysées. Dans le rectangle compris entre l’avenue de la Grande-Armée, celle des Ternes, les remparts et l’avenue Wagram, il n’y a pas de maison intacte. Vous le voyez, M. Thiers ne bombarde pas Paris, comme les gens de la Commune ne manqueront pas de le dire. Quelque lambeau d’affiche pend d’un mur à demi écroulé, discours de M. Thiers contre le roi Bomba, qu’un groupe de conciliateurs a eu l’à-propos de reproduire. « Vous savez, Messieurs, disait-il aux bourgeois de 1848, ce qui se passe à Palerme. Vous avez tous tressailli d’horreur en apprenant que pendant quarante-huit heures une grande ville a été bombardée. Par qui ? Était-ce par un ennemi étranger exerçant les droits de la guerre ? Non, messieurs, par son propre Gouvernement. Et pourquoi ? Parce que cette ville infortunée demandait des droits. Eh bien ! pour la demande de ces droits, il y a eu 48 heures de bombardement !… » Heureuse Palerme. Paris est bombardé depuis quarante jours « par son propre Gouvernement ».

Nous avons quelque chance d’arriver au boulevard Pereire en rasant le côté gauche de l’avenue des Ternes. De là jusqu’à la porte Maillot, tout le monde a le même âge. Guettant une minute d’accalmie, nous gagnons la porte ou plutôt l’amas de décombres qui en marque la place. La gare n’existe plus ; le tunnel est comblé ; les remparts coulent dans les fossés. Des salamandres humaines s’agitent dans ces débris. En avant de la porte, presque à découvert, il y a trois pièces que commande le capitaine la Marseillaise ; à droite, le capitaine Rochat avec cinq pièces ; à gauche, le capitaine Martin avec quatre. Monteret, depuis cinq semaines, tient cette avancée dans un ouragan d’obus. Le Mont-Valérien, Courbevoie et Bécon en ont lancé plus de huit mille. Dix hommes suffisent à ces douze pièces, nus jusqu’à la ceinture, le torse et les bras noirs de poudre ; Craon, mort à son poste, manœuvrait à lui seul deux pièces de 7 ; un tire-feu de chaque main, il faisait partir en même temps les deux coups. Le seul qui ait survécu de la première équipe, le matelot Bonaventure, a vu ses camarades s’envoler en morceaux. Et cependant on tient, et ces pièces souvent démontées se renouvellent. Les Versaillais ont bien souvent tenté et peuvent tenter des surprises. Nuit et jour Monteret veille ; il peut, sans se vanter, écrire au Comité de salut public que, tant qu’il y sera, les Versaillais n’entreront point par la porte Maillot.

Chaque pas vers la Muette est un défi à la mort. Sur le rempart, près de la porte de la Muette, un officier agite son képi vers le bois de Boulogne ; les balles sifflent autour de lui. C’est Dombrowski qui s’amuse à engueuler les Versaillais des tranchées. Le général nous mène au château de la Muette, un de ses quartiers généraux. Toutes les chambres sont percées à jour par les obus. Il s’y tient cependant, y fait tenir les siens. On a calculé que ses aides de camp vivaient en moyenne huit jours. À ce moment, accourt la vigie du belvédère qu’un obus a traversé. « Restez, lui dit Dombrowski. Si vous ne devez pas mourir là, vous n’avez rien à craindre. » Sa bravoure est de fatalisme. Il ne reçoit aucun renfort, malgré ses dépêches à la Guerre, croit la partie perdue et le dit trop souvent. C’est là mon seul reproche ; vous n’attendez pas que je justifie la Commune d’avoir accepté le concours des démocrates étrangers. Est-ce que celle-ci n’est pas la révolution de tous les prolétaires ? Est-ce que dans toutes leurs guerres les Français n’ont pas ouvert les rangs aux grands cœurs de toutes les nations qui voulaient combattre avec eux ?

Dombrowski nous accompagne à travers Passy jusqu’à la Seine et montre d’un geste triste les remparts à peu près abandonnés. Les obus broient ou fauchent les abords du chemin de fer. Le grand viaduc s’écroule en plusieurs endroits. Les locomotives blindées ont été faussées, culbutées. La batterie versaillaise de l’île Billancourt tire au ras de nos canonnières, en coule une à ce moment même, l’Estoc. Une vedette recueille l’équipage et remonte la Seine sous le feu qui la poursuit jusqu’au pont d’Iéna.

Une atmosphère tendre, un soleil de vie, un silence de paix, enveloppent ce fleuve, ce naufrage, ces obus qui volent dans la solitude. La mort paraît plus cruelle jetée dans cet épanouissement de la nature. Allons saluer les blessés de Passy. Vous savez que M. Thiers fait tirer sur les ambulances de la Commune. Il a répondu aux protestations de la Société internationale de secours aux blessés : « La Commune n’ayant pas adhéré à la convention de Genève, le Gouvernement de Versailles n’a pas à l’observer. » La Commune a adhéré à la convention ; elle a mieux fait, elle a respecté les lois de l’humanité en présence des actes les plus sauvages. M. Thiers continue de faire achever ses blessés. Voyez-les. Justement, un membre de la Commune, Lefrançais, visite l’ambulance du docteur Demarquay, l’interroge sur l’état des blessés. « Je ne partage pas vos idées, répond le docteur, et je ne puis désirer le triomphe de votre cause ; mais je n’ai jamais vu des blessés conserver plus de calme et de sang-froid pendant les opérations. J’attribue ce courage à l’énergie de leur conviction. » La plupart des malades demandent anxieusement quand ils pourront reprendre leur service. Un jeune homme de dix-huit ans, amputé de la main droite, lève l’autre et s’écrie : « J’ai encore celle-là au service de la Commune ! » On dit à un officier mortellement blessé que la Commune vient de faire remettre sa solde à sa femme et à ses enfants. « Je n’y avais pas droit, » répond-il. — Voilà, mon ami, les brutes alcoolisées qui, d’après Versailles, forment l’armée de la Commune.

Rentrons par le Champ de Mars. Ses vastes baraquements sont assez mal garnis. Il faudrait d’autres cadres, une autre discipline pour y retenir les bataillons.

Devant l’École, cent bouches à feu restent inertes, encrassées, à quinze cents mètres des remparts, à deux pas de la Guerre. Laissons à droite ce foyer de discordes et entrons au Corps législatif transformé en atelier. Quinze cents femmes cousent les sacs de terre qui fermeront les brèches. Une grande et belle fille, Marthe, distribue l’ouvrage, parée de l’écharpe rouge à franges d’argent que ses camarades lui ont donnée. Les chansons joyeuses abrègent la besogne. Chaque soir on fait la paye et les ouvrières reçoivent l’intégralité de leur travail, huit centimes par sac ; l’entrepreneur d’autrefois leur en laissait deux à peine.

Remontons les quais somnolents dans leur calme inaltérable. L’Académie des sciences tient toujours ses séances du lundi. Ce ne sont pas les ouvriers qui ont dit : « La République n’a pas besoin de savants. » M. Delaunay est au fauteuil. M. Élie de Beaumont dépouille la correspondance et lit une note de son collègue, M. J. Bertrand, qui s’est enfui à Saint-Germain ; ce mathématicien stérile n’est pas pour les audaces créatrices n’ayant jamais pu avoir un théorème naturel. Nous trouverons demain le compte rendu dans L’Officiel de la Commune.

Ne quittons pas la rive gauche sans visiter la prison militaire. Demandez aux prisonniers versaillais s’ils ont trouvé à Paris une menace, une injure, s’ils ne sont pas traités en camarades, soumis au régime de tous, rendus à la liberté quand ils veulent aider leurs frères de Paris.

Voici la soirée de la grande ville. Les théâtres s’ouvrent. Le Lyrique donne une grande représentation musicale au profit des blessés, et l’Opéra-Comique en prépare une autre. L’Opéra que Michot, le grand chanteur n’a pas abandonné, annonce pour lundi 22 une solennité exceptionnelle où Raoul Pugno nous donnera l’hymne de Gossec. Les artistes de la Gaîté, abandonnés par le directeur, dirigent eux-mêmes leur théâtre. Le Gymnase, le Châtelet, le Théâtre-Français, l’Ambigu-Comique, les Délassements, trouvent la foule tous les soirs. Allons aux spectacles que Paris n’a pas vus depuis 1793.

Dix églises s’ouvrent et la révolution monte en chaire. Au vieux Gravilliers, Saint-Nicolas-des-Champs s’emplit d’un puissant murmure. Quelques becs de gaz tremblotent dans le fourmillement de la foule, et, là-bas, noyé dans l’ombre des arceaux, le Christ est décoré de l’écharpe communeuse. Le seul foyer lumineux, le bureau en face de la chaire, est aussi drapé de rouge. L’orgue et la foule mugissent la Marseillaise. La pensée de l’orateur, surchauffée par ce milieu fantastique, s’échappe en invocations que l’écho répète comme une menace. Il traite de l’événement du jour, des moyens de défense. Les membres de la Commune sont fort malmenés. Les votes de la réunion seront portés demain à l’Hôtel-de-Ville. Les femmes quelquefois demandent la parole ; elles ont aux Batignolles un club spécial où s’élèvent des paroles de guerre et de paix. S’il sort peu d’idées précises de ces réunions enfiévrées, combien y trouvent provision de flamme et de courage.

Neuf heures ; nous pouvons atteindre au concert des Tuileries. À l’entrée, des citoyennes accompagnées de commissaires quêtent pour les veuves et les orphelins de la Commune. Pour la première fois, des femmes honnêtement vêtues sont assises sur les banquettes de la cour. Trois orchestres jouent dans les galeries. Le cœur de la fête est à la salle des Maréchaux. À cette place où, dix mois auparavant, trônaient Bonaparte et sa bande. Mlle Agar déclame les Châtiments, l’Idole, malgré les journaux versaillais qui l’insultent. Mozart, Meyerbeer, les grandes œuvres de l’art ont chassé les obscénités musicales de l’Empire. Par la grande fenêtre du centre, l’harmonie tombe dans le jardin. Les lanternes, les lampions joyeux constellent le gazon, dansent aux arbres, colorent les jets d’eau. Le peuple rit dans les massifs. Les Champs-Elysées, tout noirs, semblent protester contre ces maîtres populaires qu’ils n’ont jamais reconnus. Versailles aussi proteste par ses fusées d’obus éclairant d’un blafard reflet l’Arc de Triomphe qui voûte sa masse sombre sur la grande guerre civile. À onze heures, nous entendons un bruit du côté de la chapelle : M. Schœlcher vient d’être arrêté. Il a quitté un moment Versailles pour voir les fêtes de ce Paris qu’il aide à livrer à Versailles. On l’emmène à la préfecture où Raoul Rigault lui rend la liberté en se moquant de lui.

Les boulevards s’encombrent de la foule qui sort des théâtres. Au café Peters, — (l’Américain) — affluence scandaleuse de filles et d’officiers d’état-major aux bottes molles à retroussis rouges, aux sabres vierges. Un détachement de gardes nationaux arrive et les enlève. Nous suivons jusqu’à l’Hôtel-de-Ville, où Ranvier, qui est de permanence, les reçoit. Le procès n’est pas long : les filles à St-Lazare, les officiers aux tranchées avec des pelles et des pioches.

Une heure du matin. Paris dort de son souffle régulier. Voilà, mon ami, le Paris des brigands. Vous l’avez vu penser, pleurer, combattre, travailler ; enthousiaste, fraternel, sévère au vice. Ses rues, libres pendant le jour, sont-elles moins sûres dans le silence de la nuit ? Depuis que Paris fait lui-même sa police, les crimes ont diminué [1]. Où voyez-vous la débauche victorieuse ? Ces ouvriers qui pourraient puiser dans des milliards vivent d’une paye ridicule en comparaison de leurs salaires habituels. Les riches hôtels de ceux qui les bombardent sont à leur merci : où sont les pillards ?

Reconnaissez-vous ce Paris sept fois mitraillé depuis 1789, plus éprouvé aujourd’hui que l’Alsace et que la Lorraine qu’il a défendues ; ce Paris d’incapitulables, toujours debout pour le salut de la France ? Où est son programme, avez-vous dit ? Eh ! cherchez-le devant vous, non dans cet Hôtel-de-Ville qui bégaie. Ces remparts fumants, ces explosions d’héroïsme, ces femmes, ces hommes de toutes les professions confondus, tous les ouvriers de la terre applaudissant à notre combat, toutes les bourgeoisies coalisées contre nous, ne disent-ils pas la pensée commune et qu’on lutte ici pour la République et l’avènement d’une société sociale. Repartez vite pour raconter ce Paris. Dites à la province républicaine : « Ces prolétaires parisiens combattent pour vous qui serez les persécutés de demain. S’il succombent vous serez, vous, pendant de longues années ensevelis sous leurs funérailles. »

À mille lieues, Versailles la constante menace. Ville aux destins immuables toujours haineuse de Paris. Avant-hier le roy, hier Guillaume, M. Thiers aujourd’hui. Et, depuis 1789 toujours la même sentence, celle de Breteuil : « S’il faut brûler Paris, on brûlera Paris ! » L’idée première d’incendier Paris revient à l’aristocratie française.

Les avenues royales sont dentées de canons. Accroupis dans la cour d’honneur les dogues de bronze gardent le palais, l’Assemblée, l’antre. Il faut pour traverser être galonné, député ou mouchard ; nul ne débarque à Versailles, nul n’y peut demeurer s’il n’est en carte.

L’état-major rural piaffe aux Réservoirs : purs-sang de la droite, chevau-légers, orléanistes, soutaniers. Là grouillent aussi les fonctionnaires déplumés de l’Empire, diplomates à la Gramont, préfets, chambellans, domestiques, fuyards du 4 Septembre, francs-fileurs du siège. Pour nous tirer de là : « Il n’y a que le Roi », disent les uns, « Il n’y a que l’Empereur » disent les autres. Réunis par l’orage dans cette arche de Noé, les anciens proscrits et les anciens prescripteurs se guettent haineusement pour happer la victoire.

Les bonapartistes ont pour eux l’armée, mais ils n’ont pas le gouvernement, et c’est tout à cette heure où les ruraux règnent à l’Assemblée. Elle a une nécropole pour vestibule, cette Chambre de revenants, la galerie des tombeaux, petite Bourse de députés, fonctionnaires, officiers, mercantis, car c’est bonne aubaine de nourrir et d’équiper cent trente mille hommes sans compter les gros travaux de réfection de routes, ponts, édifices publics. Inquiets de leurs départements, les préfets écoutent aux groupes, suivent les mystérieux conspirateurs qui annoncent à jour fixe l’entrée dans Paris. Ceux que toisent les droitiers sont les honorables de la Gauche dont s’égaient les séances.

Tolain demande à la tribune des explications sur les assassinats de la Belle-Épine. Il est resté à Versailles, l’ex-pilier de l’Internationale, pour représenter le vrai peuple, le bon, car il est pur des « lupercales populacières » de Paris. « Assez ! assez ! crie-t-on à cet homme trop pur ; tout le monde sait que nos braves officiers ne sont pas des assassins ! » Le ministre répond parlementairement : « l’honorable M. Tolain… » on hue honorable et Grévy clôt la question : « il n’y a pas à démentir une calomnie abominable ». Tout le monde se rassied, comme Tolain indigné pour la frime [2].

Quand elle ne hurle pas, l’Assemblée s’agenouille ; les sermons alternent avec les cris de mort. Gavardie demande la cour d’assises à défaut du bûcher contre qui niera l’existence de Dieu ou l’âme immortelle. Si l’on tarde à voter le général du Temple rappelle ses collègues à l’ordre : « Nous faisons attendre Dieu ! »

Hors ce théâtre et les convois de prisonniers sur lesquels on s’escrime, la vie est monotone aux ruraux. Les plus huppés ont la ressource des grands cabarets de Saint-Germain, dont la terrasse aux jeunes verdures est devenue un Longchamps de femmes du monde, d’artistes, d’actrices et aussi des belles filles et des journalistes qui ont transporté leur industrie en Seine-et-Oise. Pas un gazetier qui n’ait été condamné à mort, comme Louis Blanc, par le Comité Central, la Commune ou des conseils de guerre dont il nomme le président ; pas un qui n’ait d’authentiques détails sur les séances les plus secrètes de l’Hôtel-de-Ville, les assassinats, les vols, les pillages et fusillades de Paris. D’après les monarchistes, la Commune est inspirée par Hugelmann, bonapartiste notoire, le Comité Central présidé par le général Fleury et les barricades sont construites sous la direction des généraux prussiens [3]. C’est Gambetta, disent les bonapartistes qui, par son ami Ranc, inspire ces communards dont l’infâme obstination a élevé à cinq milliards les exigences de Bismarck et qui osent demander la mise en jugement de Bazaine. Les ruraux gobent tout ; Schœlcher est un phénomène pour être sorti de cet enfer que décrit le Journal officiel : « un lieu pestiféré dont chacun cherche à s’enfuir. Les malheureux qui ne peuvent s’échapper sont réduits à invoquer l’appui des puissances neutres… comme dans ces pays lointains de l’Orient où il faut des capitulations pour préserver les Européens contre les atrocités des indigènes. » C’est cela ! grince un poéticule prudhomme qui a lâché mère, sœur, maîtresse par venette pure et mêle son mirliton au concert rural. La basse est un ruminant de normale qui torche des catilinaires. Le gros Francisque Sarcey écrit plat, voit rouge et fait son Breteuil : « Dût-on noyer cette insurrection dans le sang, dût-on l’ensevelir sous les ruines de la ville en feu, il n’y a pas de compromis possible [4]. Si l’échafaud vient à être supprimé, il ne faudra le garder que pour les faiseurs de barricades. » Les communards le réconcilient avec les Prussiens, « braves gens calomniés » dont on aime, au sortir de « cette ménagerie de singes et de tigres » à entendre le ia ! « On ne saurait, dit le Drapeau Tricolore s’imaginer ce que ce ia tenait de choses. Il semblait dire : "Oui, pauvre Français, nous sommes-là, ne crains plus rien ; on ne te mettra plus en prison ; tu auras le droit d’aller, de venir ; tu, ne seras plus réduit à lire les boniments de Jules Vallès ou les sanglantes pasquinades du vaudevilliste Rochefort ; tu es ici en pays libre ia, sur une terre amie, ia, sous la protection de baïonnettes bavaroises, ia… Je ne pus m’empêcher de répéter à mon tour ce ia en essayant d’attraper l’intonation. Il ôta sa pipe de sa bouche : Ah, Français, touchours quai, dit-il. Ia ! Ia ! Et nous nous mîmes à rire l’un en face de l’autre. »

Versailles trouve ce Sarcey dans le ton, tout à fait. Versailles en applaudira bien d’autres. Le 10 mai, jour des prières, le Figaro publie un programme de massacre : « On demande formellement que tous les membres de la Commune, du Comité Central et autres institutions de même forme ; que tous les journalistes qui ont lâchement pactisé avec l’émeute triomphante ; que tous les Polonais interlopes, tous les Valaques de fantaisie qui ont régné deux mois sur la plus belle et la plus noble ville du monde, soient, avec leurs aides de camp, colonels et autre fripouille à aiguillettes, conduits, après jugement sommaire, de la prison où on les aura enfermés, au Champ de Mars, où ils seront passés par les armes devant le peuple rassemblé. »

Paris lit tout cela et il en rit. Ces Versaillais lui font l’effet de maniaques à danse de Saint-Guy. Paris les blague. Il ne croira jamais que ces Seine-et-Oisillons, comme il les appelle, puissent être d’horribles vautours.



  1. Claude, chef de la Sûreté sous l’Empire. Enquête sur le 18 Mars.
  2. Nul, plus que Tolain, s’indigna en 1867 contre Jules Favre qui lui déclarait ne relever que de sa conscience. En avril 1896, cet ex-travailleur, devenu grassouillet sénateur, écrivait à ses électeurs qui le convoquaient à un compte rendu de mandat qu’il n’avait « d’autre règle de conduite que sa conscience. »
  3. Le Soir.
  4. Le Drapeau tricolore, brochure hebdomadaire.