Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 24

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CHAPITRE XXIV


Impuissance du second Comité de salut public. — Le fort de Vanves et le village d’Issy sont évacués. Le manifeste de la minorité. — L’explosion de l’avenue Rapp. — La colonne Vendôme est tombée.

Le 10, à l’avènement du nouveau Comité de salut public, la situation militaire de la Commune n’avait pas changé de Saint-Ouen à Neuilly où l’on se fusillait sur place ; elle devenait grave à partir de la Muette. La batterie de Montretout, celle de Meudon, le Mont-Valérien, couvraient Passy d’obus et entamaient profondément le rempart. Les tranchées des Versaillais couraient de Boulogne à la Seine. Leurs tirailleurs serraient le village d’Issy et occupaient les tranchées entre le fort et celui, de Vanves qu’ils cherchaient à couper de Montrouge. L’incurie de la défense restait la même. Les remparts, depuis la Muette jusqu’à la porte de Vanves, étaient à peine armés ; les canonnières soutenaient presque seules le feu de Meudon, de Clamart, du Val Fleury.

Le premier acte du nouveau Comité fut d’ordonner la démolition de la maison de M. Thiers, suggérée par Arthur Arnould. Cette étourderie valut au bombardeur un petit palais que l’Assemblée rurale lui vota le lendemain. Ensuite le Comité lança sa proclamation : « La trahison s’était glissée… »

Delescluze en fit une de son côté. Il se traînait, haletait, pouvait bien dire : « Si je ne consultais que mes forces, j’aurais décliné cette fonction. La situation est grave… mais quand j’envisage le sublime avenir qui s’ouvrira pour nos enfants, lors même qu’il ne nous serait pas donné de récolter ce que nous avons semé, je saluerais encore avec enthousiasme la révolution du 18 Mars. »

En entrant au ministère, il trouva le Comité Central élaborant aussi une proclamation : « Le Comité Central déclare qu’il a le devoir de ne pas laisser succomber cette révolution du 18 Mars qu’il a faite si belle… Il brisera impitoyablement toutes les résistances… Il entend mettre fin aux tiraillements, vaincre le mauvais vouloir, faire cesser les compétitions, l’ignorance et l’incapacité. » C’était parler plus haut que la Commune et se flatter hors de mesure.

La première nuit, il fallut réparer un désastre. Le fort de Vanves, sur lequel se concentraient tous les feux dirigés auparavant contre celui d’Issy, était devenu presque intenable et son commandant l’avait évacué. Wroblewski prit le commandement des mains de La Cécilia malade, et, dans la nuit du 10 au 11, accourut à la tête des 187e et 105e bataillons de cette 11e légion, qui, jusqu’au dernier jour, fournit indéfiniment à la défense. À quatre heures du matin, Wroblewski parut devant les glacis où se tenaient les Versaillais, les chargea à la baïonnette, les mit en fuite, leur fit des prisonniers, et replaça le fort dans nos mains. Une fois de plus, les braves fédérés montrèrent ce qu’ils pouvaient quand ils étaient conduits.

Dans la journée, les Versaillais remplirent d’obus et de grenades au picrate de potasse le couvent des Oiseaux et le village d’Issy dont la grande rue ne fut plus que décombres. Pendant la nuit du 12 au 13, ils surprirent le lycée de Vanves ; le 15, ils attaquèrent le séminaire d’Issy. Depuis cinq jours, Brunel s’efforçait de mettre un peu d’ordre dans la défense de ce village. Rossel avait envoyé chercher ce brave membre de la Commune que la jalousie des coteries tenait dans l’éloignement, et lui avait dit : « La situation d’Issy est à peu près perdue, voulez-vous la prendre ? » Brunel se dévoua, releva des barricades, demanda de l’artillerie (il n’y avait que quatre pièces) et de nouveaux bataillons pour remplacer les 2 000 hommes qui tenaient là depuis quarante et un jours. On ne lui envoya que deux ou trois cents hommes. — C’est ce que le général Appert appelle la brigade Brunel forte de 7 882 hommes. — Brunel fortifia le séminaire où les fédérés, accablés d’obus, ne purent tenir, organisa une seconde ligne dans les dernières maisons du village et, le soir, il se rendit à la Guerre où Delescluze l’avait convoqué à un conseil de guerre.

Le premier tenu depuis le 3 avril. Dombrowski, Wroblewski, La Cécilia s’y trouvaient. Dombrowski, encore enthousiaste parlait de lever cent mille hommes. Wroblewski, plus pratique, proposait de reporter contre les tranchées du sud l’effort inutilement dépensé à Neuilly. On parla beaucoup sans conclure. La séance était levée lorsque Brunel arriva ; il alla voir Delescluze à l’Hôtel-de-Ville et reprit le chemin d’Issy. À la porte de Versailles, il aperçut au delà de l’enceinte ses bataillons qui, sourds à leurs chefs, avaient évacué le village et prétendaient rentrer. Brunel, ne voulant pas leur livrer passage, essaya de prendre par la porte de Vanves où on refusa de le laisser sortir. Il revint à la Guerre, exposa la situation, vit aussi le Comité Central, demanda des hommes, erra toute la nuit pour en trouver et, à quatre heures du matin, partit avec cent cinquante fédérés. Le village était aux mains des Versaillais. Les officiers d’Issy furent traduits devant la cour martiale. Brunel déposa et se plaignit vivement de l’incurie qui avait paralysé la défense. Pour toute réponse on l’arrêta.

Il ne disait que trop vrai. Le désordre de la Guerre rendait la résistance chimérique. Delescluze n’avait apporté que son dévouement. D’un caractère faible, malgré son apparente raideur, il était à la merci de l’état-major dirigé maintenant par Henry Prodhomme qui avait survécu à tous ses chefs. Le Comité Central, fort des divisions de la Commune, s’imposait partout, publiait des arrêtés, ordonnançait les dépenses sans le contrôle de la commission militaire. Les membres de la commission, hommes intelligents mais de la minorité, se plaignirent au Comité de salut public qui les remplaça par des romantiques. La dispute continua tout de même et si violente que le bruit d’une rupture entre l’Hôtel-de-Ville et le Comité Central se répandit dans les légions.

Les Versaillais cheminaient toujours. Dans la nuit du 13 au 14, le fort de Vanves qui ne tirait plus que de rares bordées s’éteignit encore et ne put se rallumer. La garnison, coupée de partout, se retira par les carrières de Montrouge. Les Versaillais occupèrent ce qui restait du fort. Il y eut encore ovation à Versailles.

Le 16, Paris n’avait plus un seul défenseur, depuis la rive gauche jusqu’au Petit-Vanves, où deux mille fédérés environ étaient campés sous le commandement de La Cécilia et de Lisbonne. Ils essayèrent sur le village d’Issy un retour qui fut repoussé. L’ennemi put continuer ses travaux d’approche et armer les deux bastions du fort d’Issy qui regardaient la ville. Leur feu, contrarié un instant par les remparts, conquit une supériorité marquée et s’ajouta aux batteries qui écrasaient le XVIe. Ce malheureux arrondissement était pris de front, de flanc, en enfilade, par près de cent bouches à feu. On voulut bien alors songer un peu à la défense intérieure. Delescluze étendit les pouvoirs des trois généraux jusqu’aux quartiers de la ville qui confinaient à leurs commandements, licencia le bataillon des barricadiers qui ne rendait pas de services, confia ses travaux au génie militaire. La plupart de ses arrêtés furent lettre morte ou se croisèrent avec d’autres. Quand le délégué offrait 3  fr.  50 aux terrassiers, le Comité de salut public, à la même colonne de l’Officiel, offrait 3  fr.  75.

Le Comité de salut public collaborait à la défense par un décret obligeant les Parisiens à se munir d’une carte civique dont tout garde national pourrait requérir l’exhibition, décret aussi inexécutable et aussi inexécuté que celui sur les réfractaires. L’Hôtel-de-Ville n’inspirait de terreur à personne. Derrière ces grosses voix on sentait l’impuissance. Des bataillons ayant cerné la Banque pour perquisitionner, le père Beslay s’était mis en travers et les terribles dictateurs du Comité avaient désavoué leur agent. Le public souriait. Un dernier coup et c’était fait de l’autorité de la Commune ; il vint de la minorité.

Elle était véritablement maltraitée. Déjà quand il s’agit de remplacer Delescluze, la majorité avait préféré à Varlin un homme tout à fait indigne, Billioray ; depuis elle avait éliminé Varlin de l’intendance, Vermorel de la sûreté. Longuet de l’Officiel. Irritée et très inquiète aussi du désordre grandissant, elle voulut dégager sa responsabilité, le fit dans un manifeste apporté à la séance du 15. La majorité avertie ne vint pas, à l’exception de quatre ou cinq membres. La minorité fit constater l’absence et, au lieu d’attendre la réunion suivante, envoya sa déclaration aux journaux : « La Commune, disait-elle, a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature à laquelle elle a donné le nom de Comité de salut public… La majorité s’est déclarée irresponsable par son vote. La minorité affirme au contraire que la Commune doit au mouvement révolutionnaire d’accepter toutes les responsabilités… Quant à nous, nous revendiquons le droit de répondre seuls de nos actes sans nous abriter derrière une suprême dictature. Nous nous retirons dans nos arrondissements. »

Grande faute et sans excuse. La minorité n’avait pas le droit de crier à la dictature après avoir voté pour le second Comité de salut public. La publication des votes la couvrait très suffisamment devant ses électeurs. Il eût été plus digne de désavouer ouvertement les actes du Comité et de proposer mieux soi-même. Il eût été logique puisque, disait-elle, « la question de guerre primait toutes les autres, » de ne pas anéantir moralement la défense en désertant l’Hôtel-de-Ville. Ce n’était pas pour revenir bouder dans leurs arrondissements que les arrondissements avaient envoyé des mandataires à l’Hôtel-de-Ville.

Leurs électeurs, que plusieurs d’entre eux réunirent, les invitèrent à reprendre leur poste ; mais le coup était porté ; les journaux versaillais poussèrent des cris de joie. Les protestataires comprirent leur faute et quinze d’entre eux se présentèrent à la séance du 17. L’appel nominal donna soixante-six membres, ce qui ne s’était jamais vu. On fut d’abord saisi d’une proposition soufflée par un traître. Barral de Montant, chef d’état-major de la 7e légion, venait de faire publier que les Versaillais de Vanves avaient fusillé une ambulancière de la Commune. Un membre de la majorité, poussé par Montaut, demanda que, par représailles, cinq otages fussent fusillés dans l’intérieur de Paris et cinq aux avant-postes. La Commune s’en référa à son décret du 7 avril. Elle sort de cette émotion quand Paschal Grousset interpelle les membres de la minorité, démontre la futilité des raisons invoquées dans leur manifeste et finit par les appeler Girondins. « Girondins ! riposte Frankel, c’est vous qui vous couchez et vous levez avec le Moniteur de 93 ! sans cela vous sauriez la différence qui existe entre socialistes et Girondins. » La discussion s’envenime. Vallès qui avait signé le manifeste : « J’ai déclaré qu’il faut s’entendre avec la majorité, mais il faut aussi respecter la minorité qui est une force », et il demande que toutes ces forces soient tournées contre l’ennemi. Jules Miot répond d’un grondement sévère. Un de la majorité parle de conciliation ; Félix Pyat, pour attiser les colères, demande lecture du manifeste. En vain Vaillant dit avec sens et justice : « Quand nos collègues reviennent à nous, désavouent leur programme, il ne faut pas le leur remettre sous les yeux pour les engager à persévérer dans leur faute », un ordre du jour conciliateur est battu par celui de Miot, rédigé en termes offensants pour la minorité.

Une explosion interrompt la querelle. Billioray se précipite dans la salle et annonce que la cartoucherie de l’avenue Rapp vient de sauter.

Tout le quartier de Grenelle est soulevé. Une gerbe de flammes, de plomb fondu, de débris humains, de poutres brûlantes jaillissant du Champ de Mars à une hauteur énorme, a semé de projectiles les environs. Quatre maisons s’écroulent, plus de quarante personnes sont mutilées. La catastrophe serait plus terrible encore si les pompiers de la Commune n’accouraient arracher du milieu des flammes des fourgons de cartouches et des tonneaux de poudre. Une foule affolée arrive et croit au crime. Quelques individus sont arrêtés, un artilleur est conduit à l’École militaire.

Où est le coupable ? Personne ne l’a dit. Ni la Commune ni son procureur n’instruisirent cette affaire ; comme celle du Moulin-Saquet, elle resta ténébreuse. Pourtant le Comité de salut public annonça dans une proclamation qu’il tenait quatre des coupables, et Delescluze que la cour martiale était saisie. Une enquête sérieuse eût probablement révélé un crime. Les ouvrières qui sortaient d’ordinaire à sept heures du soir avaient été, ce jour-là, congédiées à six heures. On a vu que Charpentier demandait de la dynamite au colonel Corbin. Il pouvait être très utile aux conspirateurs de jeter du même coup la panique à la Guerre, à l’École militaire, au parc d’artillerie et dans les baraques du Champ-de-Mars qui contenaient toujours quelques fédérés. [1]Paris crut fermement à un complot. Les réactionnaires dirent : « C’est la vengeance de la colonne Vendôme. »

Elle était tombée la veille en grande cérémonie, justifiant après trente ans la prophétie de Henri Heine : « Déjà une fois, les orages ont arraché du faîte de la colonne Vendôme l’homme de fer qui pose sur son fût et en cas que les socialistes parvinssent au Gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une seconde fois, ou bien même la rage d’égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne afin que ce symbole de gloire fût entièrement rasé de la terre. »

L’ingénieur chargé de la démolition s’était engagé, « au nom du club positiviste de Paris », par un contrat longuement motivé, à exécuter « le 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon, le jugement prononcé par l’histoire et édicté par la Commune de Paris contre Napoléon Ier. » On lui débauchait souvent ses ouvriers et l’opération fut retardée jusqu’au 16. Ce jour, à deux heures, une foule remplissait les rues voisines fort inquiètes, car on prédisait toutes sortes de catastrophes. L’ingénieur, lui, s’était déclaré par son contrat « en mesure d’éviter tout danger ». Il avait scié la colonne horizontalement un peu au-dessus du piédestal. Une entaille en biseau devait faciliter la chute en arrière sur un vaste lit de fagots, de sable et de fumier accumulé dans l’axe de la rue de la Paix.

Un câble attaché au sommet de la colonne s’enroule autour du cabestan fixé à l’entrée de la rue. La place est remplie de gardes nationaux ; les fenêtres, les toits, de curieux. À défaut de Jules Simon et Ferry, partisans naguère du déboulonnement, Glais-Bizoin, l’ex-délégué à Tours, félicite le nouveau délégué à la police Ferré qui vient de remplacer Cournet et lui confie que son ardent désir depuis quarante ans est de voir démolir le monument expiatoire. Les musiques jouent la Marseillaise. Le cabestan vire, la poulie se brise, un homme est blessé. Des bruits de trahison circulent. Une nouvelle poulie est bientôt installée. À cinq heures, un officier paraît sur la balustrade, agite longtemps un drapeau tricolore et le fixe à la grille. À cinq heures et demie, le cabestan vire de nouveau. Quelques minutes après, César oscille et son bras chargé de victoire vainement bat le ciel. Le fût s’incline, d’un coup se brise en l’air avec des zigzags et s’abat sur le sol qui gémit. La tête de Bonaparte roule et le bras homicide gît détaché du tronc. Une acclamation comme d’un peuple délivré jaillit de milliers de poitrines. On se rue sur les ruines et, salué de clameurs enthousiastes, le drapeau rouge se plante sur le piédestal.

Le peuple voulait se partager les débris de la colonne. La Monnaie s’y opposa sous raison de gros sous. L’un des premiers actes de la bourgeoisie victorieuse fut de relever ce bâton énorme, symbole de sa souveraineté. Pour remonter le maître sur son piédestal, il fallut un échafaudage de trente mille cadavres. Comme les mères du premier Empire, combien de celles de nos jours n’ont pu regarder ce bronze sans pleurer.




  1. Appendice XV.