Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 37

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CHAPITRE XXXVII


« Le cadavre est à terre et l’idée est debout. »
Victor Hugo.

L’Assemblée de malheur. — Le Mac-Mahonnat. — Les grâces. — Le Grand retour.

Paris écrasé, l’armée sous la main, forte du clergé, toutes les gardes nationales dissoutes, pourquoi cette Assemblée aux deux tiers royaliste n’accouche-t-elle pas son rêve ? Elle s’est affirmée constituante, — un rural a même dit aux gens de la Gauche : « Nous constituerons ce pays, malgré vous et malgré lui, s’il le faut » ; elle a pu voir le comte de Chambord, le 5 juillet, un manifeste à la main ; pourquoi donc cette puissante qui a gagné la partie n’abat-elle pas le roi ?

C’est qu’entre Bordeaux et Versailles il y a une époque ; c’est que la province a marché encore depuis ses élections républicaines d’avril 71 ; c’est que la lutte parisienne lui a montré l’abîme ; c’est qu’en ce mois de juillet 71, quarante-quatre départements convoqués pour combler les vides législatifs ont donné aux républicains une majorité écrasante, et que même à Paris terrorisé, sur vingt et un députés nouveaux, quatre seulement sont monarchistes ; c’est que sur cent nouveaux députés, il n’y a qu’un légitimiste ; c’est, en un mot, que la grande barricade de Paris, ces milliers de fédérés attirant sur eux tout l’effort de l’ennemi ont, par leur résistance héroïque, mourant pour la France républicaine, sauvé le gros de son armée.

Paris désarmé le 18 mars, c’était la monarchie à bref délai ; le pays républicain étant sans résistance ; trois mois après, Paris écrasé, les royalistes doivent reculer ; la France républicaine a pu se reformer contre eux. Si les républicains ne balancent pas encore les ruraux, ils rendent après les élections de Juillet, le coup d’État impossible ; l’Assemblée ne peut plus violer la France ; tout ce que peuvent les royalistes, c’est la faire souffrir.

Ils s’y employèrent quatre ans. Ils décrétèrent Versailles capitale définitive ; les députés de l’Extrême Gauche, ayant eu l’impudence de demander une amnistie, furent laissés avec leurs trente deniers comme Judas. Les princes d’Orléans, remboursés des quarante millions que l’Empire avait justement confisqués, vinrent occuper leur siège au Centre Droit ; en mars 72, sous prétexte d’Internationale, on mit l’espionnage dans l’atelier, au foyer domestique ; on vota la loi sur la déportation.

Gambetta, renvoyé à l’Assemblée, et qui a pris la tête du parti républicain, dénie aux ruraux le pouvoir constituant, rend à Paris un hommage tardif, parle d’envoyer cette Assemblée au fossoyeur ; l’Assemblée oblige M. Thiers à le flétrir deux fois. Elle veut plus, un « gouvernement de combat », supprime la mairie centrale de Lyon, contraint le président Grévy à se retirer, met en place Buffet, la réaction belliqueuse. Paris, pour venger Lyon, fait de son maire Barodet, un député contre le candidat de M. Thiers que Paris épouvante toujours ; les ruraux punissent M. Thiers de n’avoir pas vaincu Paris une seconde fois. Le 24 mai 73, deux ans, jour pour jour, après les massacres en masse, ils rejettent ce vieillard, comme un citron vidé. Celui qui avait fait Louis-Philippe, aidé Louis-Napoléon, sauvé l’Assemblée versaillaise, devait toujours être basculé par ses créatures et moqué. Mac-Mahon lui jurait, le 24, de ne pas être un compétiteur ; il accourut, le 25, s’asseoir dans son fauteuil.

L’éternelle dupe avait rêvé d’un régime anonyme qui, se passant du peuple, neutralisant les partis monarchiques, établirait une oligarchie bourgeoise dont il serait le protecteur, ce qu’il appelait « la République sans républicains » ; la Gauche l’avait suivi dans cette voie ; elle aboutissait à la République, non seulement sans, mais contre les républicains.

De Broglie, premier ministre de Mac-Mahon, lui fit dire : « Aucune atteinte ne sera portée aux institutions et aux lois » ; c’était, en effet, inutile ; les lois avaient permis la grande saignée, les institutions républicaines n’existaient pas. L’administration seule subsistait, constitutivement réactionnaire, toute à cette Assemblée qu’un autre ministre Mac-Mahonnien, Beulé, marqua sans y penser de son vrai nom : « Assemblée du jour de malheur. » Le clergé le premier revendiqua des droits nouveaux, stigmatisa les enterrements civils, fit rétablir les aumôniers militaires, et, ne pouvant renouveler les missions de la Restauration, décréter l’érection d’une basilique à Montmartre, pour dominer Paris. Les princes d’Orléans, croyant aussi leur moment venu, allèrent à Froshdorf plier le genou devant le comte de Chambord, lui dirent : Vous êtes le seul roi. Le général Changarnier reprit son refrain : « Nous enfoncerons la Gueuse ! » Les royalistes se crurent au sacre. Le comte de Chambord vint à Versailles ; on acheta un beau carrosse, des chevaux et on ourla des serviettes.

On oubliait ce bon maréchal-président. Avant d’être légitimiste, il avait toute sa vie été Mac-Mahonnien. Il demanda à l’Assemblée de proroger ses pouvoirs, dit très froidement au plus gradé des chevau-légers du roy : « Qu’il ne s’y risque pas, les chassepots partiraient tout seuls. » Les royalistes supplièrent le prince de colorier son drapeau. Lui, féodal obèse, pressentant les batailles futures, même avec ses barons, très riche et très vénéré des vieilles, préféra son rôle de portrait bien encadré et se drapa de plus belle dans le blanc étendard de cet Henri IV, qui avait, pour régner, lâché plus qu’un drapeau, son Dieu, ayant, lui, de l’esprit et du nerf. Il leur tira sa révérence en appelant Mac-Mahon le Bayard des temps modernes. Bayard qui l’avait joué — peu d’intellectuels furent aussi roublards que cet obtus — obtint, le 19 novembre 73, le pouvoir pour sept ans.

Avec le Mac-Mahonnat la terreur redoubla. De Broglie fit des coupes sombres de fonctionnaires ; le cautionnement des journaux avait été rétabli, mais les feuilles républicaines abondaient ; on les poursuivit. Les poursuites contre les communeux de Paris et de province reprirent. Les conseils de guerre fouillèrent les anciens dossiers, s’adjugèrent la connaissance des délits antérieurement jugés par les tribunaux ordinaires. Un ancien membre de la Commune, Ranc, avait été nommé député par Lyon, on le condamna à mort ; de même, un autre député, Melvil Bloncourt, attaché à la délégation de la Guerre ; quelques condamnés à la déportation, parmi lesquels Rochefort, Lullier, avaient été maintenus en France ; on les expédia à la Nouvelle-Calédonie.

Bientôt, tous les intérêts s’alarmèrent. La France, en pleine réfection de son outillage, avait besoin de paix intérieure. Aux représentations des tribunaux de commerce, le maréchal répondit : « Pendant sept ans, je ferai respecter l’ordre établi. » Cet ordre était représenté par les fonctionnaires de l’Empire qui continuaient à se venger des républicains.

Leur empereur était mort le 9 janvier 73 — dernier délai fixé par le Réveil de Delescluze — à Chislehurst, dans une maison à devise héroïque : « Potius mori quam fœdari », tout à fait appropriée au capitulard de Sedan. Il était mort des suites d’une opération, tentée en vue de son retour, car, depuis deux ans, il subventionnait des journaux, des comités dirigés par Rouher, devenu député, recevait des délégations de faux ouvriers conduits par Amigues et de vrais officiers. Sa mort rajeunissait le parti et la majorité de son fils fut solennellement fêtée le 15 mars 74 par toutes les notabilités de l’Empire et un grand nombre d’officiers accourus en Angleterre, malgré la défense pour rire du ministre de la Guerre. La devise du parti était l’appel au peuple, le plébiscite sauveur, et on exploitait la présence au pouvoir du duc de Magenta qui avait gracié Bazaine, condamné à mort le 10 décembre 73, après un procès dont M. Thiers ne voulait pas. L’influence des bonapartistes était devenue telle, au milieu de 74, que Mac-Mahon ayant dû reconstituer son ministère, ils purent y glisser un des leurs, Fourtou. En juillet, ils étaient assez forts pour faire des émeutes à la gare Saint-Lazare contre les députés républicains, pousser la police qu’ils gouvernaient par leurs anciennes créatures, espionner Mac-Mahon jusque dans ses appartements. Tant ils firent que Fourtou fut congédié.

Le sournois de l’Élysée ne voulait pas plus de l’empereur que du roi. Si les bonapartistes remontaient un peu, les républicains emportaient presque tous les sièges vacants. Instruit par de Broglie, il demanda à l’Assemblée de définir le régime en constituant les pouvoirs publics. Gambetta crut qu’on pouvait tirer parti de cette Assemblée disloquée par quatre années d’intrigues stériles, envahie par les républicains, et, faisant volte-face, il l’admit capable de constituer et chercha des alliés. Le 30 janvier 75, à une voix de majorité, on vota que le Président de la République serait élu par un Sénat et une Chambre des députés ; tout faillit casser le 12 février ; le 25, chacun y aidant et pensant duper l’autre, la République fut acceptée comme le Gouvernement légal de la France.

Cette République, acclamée le 4 Septembre par la France entière, dont le nom avait levé des armées, il avait fallu, grâce à la politique de M. Thiers et de la Gauche, la payer par l’écrasement de Paris, cent mille existences, un milliard et demi, quatre années de persécutions sans compter celles qui allaient suivre. Le malin de l’aventure était Mac-Mahon qui tirait les marrons du feu où le petit bourgeois s’était échaudé. Il tenait la Présidence pour cinq ans encore, en vertu d’une Constitution, sans rien devoir au peuple.

Le premier ministre de la République enfin reconnue, fut un ex-ministre de l’Empire, le président de combat de l’Assemblée, Buffet myope politique, suant depuis 48 la bile réactionnaire, un de ces gros bourgeois qu’on voit avec plaisir pincer par les usurpateurs. Il laissa vilipender la République par ses journaux officiels, ses préfets oublier la formule républicaine en tête des actes administratifs ; aux demandes de poursuites contre les comités bonapartistes, il répondit en dénonçant les républicains et les réfugiés de Londres et de Genève. Sous lui, les journaux républicains continuèrent de sombrer. En deux ans de Mac-Mahonnat, 28 avaient été supprimés, 20 suspendus, 163 interdits de la voie publique ; un peu plus que la faible Commune avec ses trente interdictions pour rire. — L’état de siège fut maintenu à Paris, Versailles, Lyon, Marseille et dans tout leur département ; les conseils de guerre continuèrent leur mitraille de condamnations.

Le 31 décembre 75, quand l’Assemblée de malheur se dispersa, elle avait repoussé toutes les propositions d’amnistie, transféré quelques déportés de la presqu’île Ducos à l’île des Pins, abrégé quelques termes d’emprisonnement et même accordé six cents remises de peines les plus légères ; le réservoir Calédonien restait intact [1].

Mais, aux élections générales, le peuple n’oublia pas ses défenseurs. Dans les centres importants, l’amnistie figura sur les programmes démocratiques, les réunions publiques l’imposèrent aux candidats. Les radicaux s’engagèrent à demander une amnistie complète ; les libéraux promirent « d’effacer les traces de nos discordes civiles », comme dit la haute bourgeoisie quand elle veut bien laver les pavés qu’elle a rougis.

Les élections de février 75 furent en grande majorité républicaines. Malgré l’appel désespéré de Mac-Mahon aux réactionnaires, il y eut 350 républicains sur 530 élus. Les fameuses couches nouvelles annoncées par Gambetta dans ses campagnes infatigables montaient à la surface et allaient faire reverdir la France. Une nuée d’avocats, de médecins, de commerçants, de propriétaires libéraux avaient enlevé la province aux mots de libertés, réformes, apaisement. Buffet était battu dans les coins les plus ruraux. Les feuilles radicales s’accordèrent à déclarer la République définitivement assise ; les fervents d’amnistie ne doutèrent pas que la Chambre nouvelle ne fît au peuple ce don de joyeux avènement. Est-ce que Paris n’avait pas envoyé les anciens députés démissionnaires de l’Assemblée rurale, Floquet, Lockroy, Clemenceau, bien d’autres sans compter Louis Blanc qui parlait maintenant du malentendu du 18 Mars.

Un convoi de déportés allait mettre à la voile. Victor Hugo, que Paris avait élu sénateur, demanda à Mac-Mahon d’ajourner le départ jusqu’à la décision certainement favorable des deux Chambres. Une pétition hâtivement organisée réunit en quelques jours plus de cent mille signatures. La question de l’amnistie devint tellement aiguë que le nouveau ministre de Mac-Mahon, le Dufaure du 18 Mars, voulut la vider immédiatement.

Cinq propositions furent déposées. Raspail, seul, demanda l’amnistie pleine et entière ; les autres exceptaient les crimes qualifiés de droit commun par les conseils de guerre et qui comprenaient les articles de journaux ; la Chambre nomma des commissaires. Neuf sur onze furent contre l’amnistie Raspail. Les nouvelles couches se manifestaient. C’était cette bourgeoisie moyenne de l’Empire, peureuse, hautaine au peuple, avocassière et finassante. Elle ne savait la Commune que par les rapsodies réactionnaires et, tout occupée de sa percée, disait très carrément : « Que ces communards nous laissent tranquilles, on verra plus tard ! » « L’insurrection du 18 Mars a été un grand crime, dit le rapporteur ; les chefs principaux reviendraient en France tels qu’ils étaient alors. Il y a eu des heures dans notre histoire où l’amnistie a pu être une nécessité, mais l’insurrection du 18 Mars ne peut, à aucun point de vue, être comparée à nos guerres civiles. J’y vois une insurrection contre la société tout entière. »

Raspail défendit noblement son projet, marqua les bourreaux, demanda qu’on poursuivît les « véritables provocateurs dont plusieurs jouissaient de l’impunité dans les Assemblées » ; Clemenceau fit du 18 Mars un exposé trop conforme à l’ignorance et aux peurs de son auditoire. D’autres, de l’Extrême-Gauche, parlèrent pour les vaincus en les accablant : « On se trompe absolument sur le caractère de cette révolution, dit de très haut l’un d’eux, on y voit une révolution sociale tandis qu’il n’y a en réalité qu’une attaque de nerfs et un accès de fièvre. » Le député de l’arrondissement qui avait nommé, où était mort Delescluze, appela le mouvement « détestable ». Marcou déclara que la Commune était un « anachronisme ». Aucun ne parla du sang, des pontons, des prisons, des conseils de guerre, uniquement préoccupés de dégager leur parole devant les électeurs.

À ces avocats qui tendaient le dos, ministres et nouvelles couches répondirent vertement : « Non, messieurs, dit Dufaure, ce n’était pas un mouvement communal, c’était dans ses idées, dans ses pensées, et même dans ses actes la révolution la plus radicale qui ait jamais été entreprise dans le monde. » Un ancien irréconciliable, nia que la République eût été menacée par l’Assemblée rurale : « Elle ne s’était signalée que par deux actes, l’élection du pouvoir exécutif et l’acceptation d’un cabinet républicain. » Dufaure célébra les Conseils de guerre, soutint que « toutes les règles avaient été suivies, tous les moyens employés pour assurer l’instruction la plus sérieuse, la plus complète de tous les procès, que les officiers s’étaient égalés aux meilleurs juges d’instruction. » L’amiral Fourichon, ministre de la Marine, nia que les forçats de la Commune fussent assimilés aux autres, raconta que le « déporté, plus heureux que les soldats, vivait au milieu des fleurs de son jardin. » Quelqu’un ayant dit : « On a rétabli la torture ! » cette délicieuse riposte lui fut faite : « C’est vous qui nous y mettez ! » Langlois, aussi enragé qu’au 19 Mars, criait dans les couloirs : « Point de grâce aux assassins ! »

Le 18 mai, 372 voix contre 50 refusèrent l’amnistie pleine et entière. Gambetta s’abstint. La commission repoussa les autres propositions, dit qu’il fallait s’en rapporter à la clémence du Gouvernement. On ne la chicana que pour la forme et un radical finit par dire : « Ce n’est point sur une question de générosité que nous nous défierons jamais du Gouvernement. » Toutes les propositions furent enterrées. Au Sénat, Victor Hugo défendit l’amnistie partielle : « Le poteau de Satory, Nouméa, 18 924 condamnés à la déportation simple et murée, les travaux forcés, le bagne à cinq mille lieues de la patrie, voilà de quelle façon la justice a châtié le 18 Mars — il oubliait les vingt mille fusillés — ; et quant au crime du 2 Décembre, qu’a fait la justice ? La justice lui a prêté serment. » Sa proposition ne fut même pas discutée.

Deux mois après, Mac-Mahon complétant la comédie écrivait au ministre de la guerre Cissey, le fusilleur du Luxembourg : « Désormais aucune poursuite ne doit avoir lieu si elle n’est commandée par le sentiment unanime des honnêtes gens. » Les honnêtes conseils de guerre comprirent et leur besogne continua. Quelques contumaces qui s’étaient aventurés en France sur l’espoir des premiers jours avaient été repris ; leurs peines furent confirmées. Les organisateurs de groupes ouvriers furent frappés impitoyablement quand on put les rattacher à la Commune [2]. En novembre 76 un conseil de guerre prononça une condamnation à mort pour fait d’insurrection.

Cette barbarie persistante, survivant aux années, irritait l’opinion, et Mac-Mahon fut reçu, dans un voyage à Lyon, aux cris de : Vive l’amnistie ! Les radicaux durent s’agiter et demander au moins la cessation des poursuites. Gambetta fut cette fois avec eux. Sa politique était de rassurer le bourgeois en traitant la Commune d’ « insurrection criminelle », de « convulsion de la misère, de la famine et du désespoir » et d’obtenir ainsi quelques abréviations de torture. À la Chambre il alla jusqu’à louer les conseils de guerre pour « le dévouement, la sagesse, l’esprit militaire » avec lequel ils avaient examiné les dossiers. Une loi fut votée le 6 novembre qui pouvait, dans certains cas, signifier prescription ; le Sénat la repoussa.

En décembre 76, Jules Simon grimpe au ministère, de la casaque de Thiers passant à la livrée de Mac-Mahon. L’onctueux fusilleur apportait un mot-programme : « la République aimable » ; l’amabilité n’allait pas jusqu’aux Communeux. Son collègue à la Justice, l’ex-président de la commission des assassins, le galant Martel, qui déclarait abominables les commissions mixtes de l’Empire, continua les poursuites. Un fédéré, Marin, condamné trois fois à mort, eut enfin son cas fixé et six ans après la lutte fut visé pour le bagne.

La clémence du maréchal allait du même pas. Dufaure, au lendemain du rejet d’amnistie, avait institué une nouvelle commission des grâces composée d’aimables libéraux où brillait Dubail, l’ancien chasseur de fédérés. Les établissements pénitentiaires de France renfermaient à ce moment seize cents condamnés de la Commune et le nombre des déportés s’élevait à quatre mille quatre cents environ. La seconde commission des grâces fut digne de celle de Martel. Sur ses propositions, Mac-Mahon gracia des condamnés qui en avaient pour cinq ou six semaines et libéra deux ou trois morts. En mai 77, la Nouvelle-Calédonie n’avait rendu que deux cent cinquante à trois cents déportés, dont les peines étaient seulement commuées.

C’était beaucoup trop. Le 16 Mai y mit bon ordre. Leur défaite de 76 n’avait pas découragé les réactionnaires. Si les républicains tenaient la Chambre ils tenaient, eux, le Sénat et le maréchal qu’ils poussaient à la revanche. Le clergé menait la campagne, militairement conduit par le fougueux cardinal de 64 et de 71, Bonnechose, qui se moquait des avances de Jules Simon, cardinal en expectative. Depuis un mois les évêques croisaient crosse pour le Saint-Siège opprimé, le pape sur la paille, multipliaient les pétitions et chantaient si haut que l’apprenti cardinal fut obligé de blâmer à la tribune un des mitres les plus chauds. Quelques jours après, le 16 mai au matin, Mac-Mahon congédia par un petit billet l’aimable Jules Simon. La Chambre regimbe ; Mac-Mahon lui expédie un ministère de combat commandé par de Broglie et, le 18, par une missive goguenarde, il l’invite à s’aller rafraîchir les idées dans les brises de mai.

Le cabinet du 16 Mai était formé d’orléanistes et de bonapartistes revenus assez en nombre, mais le public comprit et un cri traversa la France : « C’est un coup des prêtres ; c’est un ministère de curés ! » Depuis longtemps préparée avec la méthode, la précision des jésuites, la conjuration fonctionna aussitôt. Le lendemain de l’événement, soixante-deux préfets furent atteints, cent vingt-sept sous-préfets et secrétaires généraux, des juges de paix, des procureurs remplacés. Ordre fut donné de mater la presse. Les journaux furent poursuivis, quelques-uns suspendus ; les lieux de réunion fermés ; on arrêta le président du conseil municipal de Paris qui venait d’assister à un banquet offert par les proscrits de Londres. Le 25 Juin, Mac-Mahon congédia définitivement la Chambre, secondé par le Sénat, ce « grand Conseil des communes », avait dit Gambetta à l’origine, et qui se trouvait la forteresse légale de la réaction.

Elle avait, en abusant du texte constitutionnel, trois mois et demi de règne absolu. Pendant trois mois et demi la France fut en alarme ; beaucoup voyaient la guerre jaillir du conflit engagé ; les affaires n’allaient plus ; Mac-Mahon ayant essayé d’une tournée en province on lui cria : Vive la République ! Il s’en vengeait en disant aux maires qui lui demandaient de terminer la crise ; « Votez pour mon Gouvernement ». Ses sottises — il était riche de mots ridicules — égayaient un peu les colères qui s’armèrent de tout, même de M. Thiers, mort le 3 septembre le ventre à table.

Paris fit au Foutriquet des funérailles d’Achille. Ah ! certes, on la connaît la Thèbes turbulente aux cent issues par où passent les grandeurs et les scélératesses sans y laisser d’autre empreinte que le vent sur la cime de ses arbres ou l’orage sur ses pavés ; mais ce Paris qu’il avait fusillé en 1832, livré en Juin 48 aux fureurs des bourgeois et de la rue de Poitiers, calomnié pendant la guerre, vendu à l’Assemblée rurale, provoqué le 18 Mars, attaqué le 2 Avril, bombardé six semaines, saccagé, couvert de vingt mille cadavres, jeté par milliers aux conseils de guerre, dont il avait dispersé tant de lambeaux dans les deux hémisphères — et il n’y avait pas sept ans — ce Paris eut-il, même une heure, cette déchéance de prendre ce meurtrier du peuple pour un prototype de liberté ? — Non ! Non ! l’ironique jeu des choses fit l’énorme haie du cercueil. Comme Samson s’arma d’un débris de brute pour frapper le Philistin, le Paris de 77 saisit les vieux os du compétiteur pour souffleter l’adversaire vivant.

Mac-Mahon, dans une proclamation à la Charles X, imposait ses candidats, menaçait de résister à des élections contraires. Tout ce qui était République s’indignait : « Quand la France aura parlé il faudra se soumettre ou se démettre » ! ripostait, aux applaudissements de la France républicaine, Gambetta qui fut encore le cœur de la nation, multipliant les réunions, les appels, bravant les condamnations, les calomnies, la presse figariste. Que n’avait-il montré, contre les adversaires de la République, le même front pendant la guerre et aussi pendant la Commune où son poids eût fait pencher la province.

La victoire fut au courage républicain qui avait su se discipliner. Malgré préfets, magistrats, condamnations — il y en eut deux mille sept cents — les républicains l’emportèrent aux élections du 24 octobre 77 par une majorité de cent dix sept voix que les invalidations de candidats officiels devaient beaucoup accroître. De Broglie, qui écrivait de l’histoire sans y rien comprendre, voulait que Mac-Mahon résistât ; la nouvelle Chambre fit une commission de salut public, ordonna une enquête électorale, contraignit de Broglie à rentrer dans la coulisse. De là encore il gouvernait Mac-Mahon assez pour lui faire nommer un ministère de caporaux. La Chambre refusa de déposer le budget ; Mac-Mahon n’eut pas la fierté de se démettre ; il fit le blessé comme à Sedan et délégua Dufaure qui signa pour lui le revers.

La Chambre victorieuse débuta par amnistier tous ses amis condamnés depuis le 16 Mai. Elle ne pensa même pas à ceux de la Commune. Il n’y eut que le peuple pour s’en souvenir. L’Exposition universelle de 78 occupa d’abord toutes les activités ; mais en septembre, à l’anniversaire de la mort de M. Thiers, pompeusement préparé par des articles, des illustrations où l’ennemi de Paris était représenté en apothéose foulant aux pieds une Commune à face de guenon, le conseil municipal de Paris refusa d’envoyer une délégation. À Marseille, on combattit l’envoi de délégués « parce que M. Thiers avait été le bourreau de la Commune ». Dufaure répondit par trente-quatre condamnations, l’arrestation d’une foule de contumaces rentrés en France et l’interdiction du congrès socialiste international qui devait se tenir à Paris.

Les massacres, les déportations, l’exil n’avaient pas tué le parti socialiste, comme M. Thiers l’avait annoncé à l’Assemblée rurale. Pendant sept années de léthargie apparente, l’Allemagne avait fait l’intervie. C’est de la Commune que date son ère de socialisme militant. La lutte de Paris contre Versailles était devenue populaire en Allemagne et cette histoire servait de thèse aux nombreux orateurs du parti. Plus disciplinés qu’en France, écoutant des guides sûrs comme Bebel, Liebknecht, possédant de nombreux journaux, les socialistes avaient au Reichstag douze députés en 78 et Bismarck disait à la tribune « l’Allemagne est devenue le champ clos des agitations avec lesquelles la France en a fini. » Il se trompait comme M. Thiers pour la France. Après sept ans le parti socialiste reparaissait jeune, vigoureux, précis, tel qu’il se montrait aux dernières années de l’Empire, avec le programme des 63, assez en nombre pour provoquer à Paris un congrès international.

Le 30 Janvier 79, le pourfendeur Mac-Mahon s’évadait de la présidence sous prétexte de généraux mis au rancart ; en réalité pour ne pas voir mettre en accusation ses complices du 16 Mai. Comme M. Thiers, le boucher de Paris échappa au châtiment ; quatorze ans plus tard, ce politicien militaire qui pour éviter la République avait conduit la France à Sedan, pour sauver les ruraux massacré par monceaux les Parisiens, pour grandir les curés alarmé plusieurs années la France, s’achemina doucement vers la gloire des Invalides. Il n’y a pas de justice, pour ces grands criminels, hors les heures de révolution.

Grévy prit sa place le soir même à huit heures. Le populo républicain tint cet avènement à victoire. C’était le premier président de la République qui fût républicain et n’eût pas fusillé. L’ère républicaine avait le champ libre. Justement les élections sénatoriales de janvier avaient donné au Sénat une majorité républicaine de cinquante voix. Cette fois l’amnistie était non seulement possible, elle s’imposait. Est-ce que le chef du cabinet Waddington n’avait pas pour secrétaire un condamné à mort des conseils de guerre rencontré à Berlin et par lui ramené à Paris.

La Nouvelle-Calédonie tenait encore onze cents condamnés et l’exil cinq à six cents contumaces ; le reste avait été gracié après une moyenne de sept ans de déportation ou d’exil. On en eut sans le maréchal gracié bien davantage, dit impudemment la commission des grâces — quand Mac-Mahon fut parti. Le nouveau ministère allait changer tout ça. Grâces, amnistie, Waddington amalgamait tout dans la grâce-amnistie. C’était bien simple, on déclarerait amnistiés tous ceux qui seraient graciés. Mais qui gracierez-vous ? disait-on. Et lui : « Nous ne laisserons en dehors de l’amnistie que ceux contre lesquels protesterait la conscience publique. » Ce Waddington — un Anglais — avait la plaisanterie très froide ; elle plut beaucoup aux opportunistes qui se souciaient fort peu du retour de tel ou tel condamné.

L’extrême-gauche ne pouvait moins faire que de réclamer l’entière amnistie. L’agitation pour l’amnistie n’avait jamais cessé dans le peuple. Un journal de Paris, La Révolution française, publiait, malgré les amendes et la prison, des articles de membres de la Commune en exil. Une proposition d’amnistie fut déposée. Neuf bureaux sur onze la repoussèrent. Louis Blanc la défendit aussi chaleureusement qu’il avait défendu les droits des fusilleurs. Le rapporteur était Andrieux, l’ancien anarchiste de l’Empire, l’ancien procureur de la Guillotière en 71, devenu député. « Jamais, dit-il, il ne se trouvera une Assemblée française pour voter l’amnistie pleine et entière. Quant aux condamnés qui resteront en Nouvelle-Calédonie, le nombre en sera restreint à quinze cents, une partie de cette écume des grandes villes qui est toujours prête au pillage. » Le garde des sceaux avait dit douze cents ; Andrieux grossissait, guignant la préfecture de police qu’il reçut après la morsure. Le Marcou de 76 excluait de l’amnistie « les sauvages qui auraient déshonoré le drapeau tricolore s’il pouvait l’être. » Il ne nommait pas ces sauvages qui, du reste, n’avaient pas combattu sous le drapeau tricolore, mais cela permit à Waddington de dire : il y en a douze cents. L’amnistie plénière fut repoussée par 350 voix contre 99, et seuls furent amnistiés les graciés dans le délai de trois mois. Au Sénat, Bérenger déclara que « la France ne veut pas d’insurgés de profession » ; le Sénat vota tout de même la grâce-amnistie des trois mois, comptant sur le ministère pour exclure les « dangereux ou indignes. » Six semaines après, la Chambre refusait, par 317 voix contre 159, de prononcer la mise en accusation des hommes du 16 Mai qui avaient chassé la Chambre et, pendant quatre mois, provoqué une guerre civile ; ils remercièrent la Chambre par un manifeste de défi.

Les exclus de la grâce-amnistie protestèrent contre les calomniateurs : « Des bouches officielles, mêlant l’outrage et l’iniquité, ont déclaré qu’il ne resterait plus en exil que des voleurs et des assassins. Ceux qui trompent ainsi l’opinion savent qu’il n’est pas un proscrit auquel ces épithètes puissent être appliquées. Les voleurs et les assassins ne sont pas de nos rangs. » On le vit bien par la suite quand la justice jeta à la correctionnelle ou à la cour d’assises tant d’insulteurs de Communeux.

La discussion de cette loi-tamis avait fait surgir la théorie toute nouvelle du bon et du mauvais insurgé. De même que Louis Blanc distinguait entre le drapeau rouge de son temps, le bon, et le drapeau rouge de la Commune, l’infâme, le ministre de la justice déclarait dignes d’estime tous les insurgés antérieurs à ceux du 18 Mars, lesquels étaient abominables. « Ce serait, disait-il, injurier les autres insurgés que de les comparer aux organisateurs de l’insurrection du 18 Mars » assez criminels pour s’être levés « quand l’ennemi occupait les forts. » Il continuait ainsi la légende de Paris agresseur le 18 Mars. Pendant huit années les républicains en vedette s’étaient bien gardés de contredire les histoires versaillaises et même, a dit Camille Pelletan, « ils outraient parfois par crainte de compromettre leur cause. » Cette noble politique avait porté ses fruits ; le parti républicain ignorait totalement l’histoire vraie de la Commune ; personne n’avait réfuté les calomnies innombrables et, lors de la discussion dernière, les journaux conservateurs avaient publié, comme document, des extraits du livre d’un polygraphe n’ayant de talent dans aucun genre, Maxime Du Camp.

Il avait débuté par fusiller les insurgés de Juin 48 et gagné la croix sur ces barricades. Redécoré par Louis-Napoléon, il avait boudé un moment l’Empire ; la princesse Mathilde l’avait ramené au bercail. Il allait être sénateur, lorsque le 4 Septembre renversa la marmite. De rage il s’était réfugié en Allemagne pendant toute la guerre et, rentré en France sous la Commune, s’était heurté au mandat réservé par elle aux bonapartistes militants. Il avait pendant six années minutieusement ramassé les inventions, les calomnies, les ordures faites sur la Commune, ajouté du sien et, aux mille latrines réactionnaires, donné leur grand collecteur, les Convulsions de Paris.

Les amateurs d’ouvrages pornographiques purent enrichir leur collection d’une Justine politique et de style fleuri. Ce n’était pas, disait Maxime Du Camp, un mouvement historique qu’il allait décrire, mais « un cas pathologique. » « Toute la ménagerie des passions humaines avait brisé sa cage et durant deux longs mois s’est vautrée en pleine bestialité. Comme une prostituée sans vergogne la Commune a tout fait voir et on a été surpris de la quantité d’ulcères qui la rongeaient. » C’est le début ; quatre volumes suivaient, de cette convulsion.

D’après Maxime Du Camp, le mouvement de la Commune était [3] « un accès d’épilepsie morale ; une sanglante bacchanale ; une débauche de pétrole et d’eau de-vie ; une ribauderie ; une inondation de violences, d’ivrognerie qui faisait de la capitale de la France un marais des plus abjects ; un cas analogue au mal des ardents, aux épidémies choréiques, aux possessions du moyen-âge. Le personnel se composait : « en haut, d’hommes arrivés aux accidents tertiaires de l’envie purulente ; » en bas : « de brutes obtuses ne comprenant rien, sinon qu’ils ont bonne paye, beaucoup de vin et trop d’eau-de-vie[4]. » Le Comité Central était « un ramassis de vauriens » ; les gouvernants de la Commune, « des pyromanes ; des loups cerviers ; des perroquets apprivoisés : des papes de la démagogie ; des Antéchrists filous ; une poignée d’escrocs qui règne par la violence, commande à des ivrognes, protège des assassins, discipline des incendiaires ; des fantoches épileptiques ; des grimaciers ; des politiques de crémerie ; des Césarillons d’estaminet. L’Hôtel-de-Ville était « un chenil de chiens en fureur ; une gargotte doublée d’un mauvais lieu » ; la préfecture de police : « le campement de la ribotte. » Les fédérés « puaient le vin et la charcuterie à l’ail ; leur idéal était deux mois de bombance et le bagne après. » Les femmes étaient « des évadées de dispensaire ; des institutrices laïques qui sifflent les petits verres d’eau-de-vie et se marient sur l’autel de la nature. » Les fédérés étaient « des galopins éclos en marge du ruisseau et grandis sur le fumier des basses promiscuités. » L’abbé Vidieu avait trouvé mieux ; ils étaient tous « enfants de l’adultère. » Il est vrai que le bon prêtre ne se piquait pas comme le convulsionnaire d’être « sans passion », « un modéré », « un homme d’une droiture ferme auquel les œuvres de la haine inspirent une insurmontable horreur. » Comme on lui reprochait d’avoir exagéré, Maxime Du Camp répondit : « J’ai toujours parlé des communards avec une extrême modération… Nous, honnêtes gens, nous sommes très apaisés… la lie des grandes colères est tombée » ; et il s’indignait contre ces gens pour qui « le dernier mot de la politique est de cracher sur ses adversaires. »

Par ce vocabulaire on voit l’histoire. Du reste, aucun de ces artifices savants à la Jules Simon qui font tissu de vérité et de mensonge. Les inventions et l’ignorance de ce furieux érotique étaient d’un primitif. Du caractère des ouvriers, des faits les mieux établis, même des vraisemblances, il ne s’inquiétait jamais. Tout ce qui était Versaillais, cancan réactionnaire, était source certaine, le premier chiffon venu de n’importe où, document ; tout fonctionnaire resté à Paris pendant la Commune une autorité indiscutable dont il consignait religieusement les plus cocasses vantardises ; les réquisitoires des Conseils de guerre, les témoins à charge méritaient seuls créance ; tous les accusés avaient menti. Imperturbablement il accumulait les balourdises, faisait de Blanqui l’inspirateur de l’Internationale, d’Assi un personnage dominant, de Frankel un brutal, de Varlin un poltron, de Dombrowski un traître, confondait Cournet avec Latappy, Ranvier avec son frère. Son système d’argumentation était bien simple. Il citait un fait d’arrestation, de perquisition, voire d’exécution d’espion, et il terminait : « C’est par milliers qu’on pourrait multiplier les exemples » ou bien « il en était de même un peu partout. » D’autres fois il niait tout sec. Delescluze, « ce Bridoison patibulaire, » n’était pas mort volontairement ; il le savait, lui, par un témoin qu’il ne voulait pas nommer [5] ; il n’était pas vrai qu’on eût fusillé de faux Vallès, Billioray, Brunel, etc ; c’étaient eux qui, pour dépister les recherches, avaient envoyé aux journaux le récit de leur exécution. Fausses aussi les exécutions si nombreuses. Le général Appert disait 17 000 ; ce n’était pas vrai ; il avait, lui, Maxime Du Camp le chiffre exact « 6 500 au plus, » « faits de guerre, ajoutait-il, inhérents au droit de légitime défense. » Il connaissait ce chiffre « exact, » par l’administration des cimetières, par les procès-verbaux d’exhumation ; comme si les administrateurs avaient compté les corps envoyés par charretées, les commissaires eu le temps de verbaliser, les incinérateurs souci du nombre des cadavres empilés. Maxime Du Camp « avait tous les procès-verbaux entre les mains », au besoin il eut donné le nom des victimes, car il se vantait d’exactitude : « Je n’ai rien avancé, disait-il, qui ne fût démontré par pièces authentiques… je n’ai parlé qu’avec restriction toutes les fois que le document positif et précis m’a fait défaut. » Il n’en produisait pas un. S’ils existent, on imagine comment il a dû les accommoder, par sa façon de travestir les faits les plus connus.

Arrangées à la Montépin [6] enjolivées d’arabesques, agrémentées de : « ils ont dû dire ceci, cela ». de dialogues de ce genre : « tous ces révoltés étaient devenus des voleurs ; quand l’homme rentrait au logis, la femme lui disait invariablement : qu’est-ce que tu rapportes ? » les malpropres imaginations de cet enragé pipelet versaillais faisaient les délices de la Revue des deux Mondes et des journaux figaristes. L’Académie française voulut posséder ce rare historien et, en 85, il eût parlé pour elle à l’enterrement de Victor Hugo si les proscrits alors de retour n’avaient menacé d’une intervention énergique. Maxime Du Camp alla mourir en Allemagne, sa patrie de cœur, mais il continua de régner à l’Académie. En juin 95, son successeur, Paul Bourget, breveté pour les dissections d’âmes, affirma qu’il avait dressé « avec une force terrible » le réquisitoire du « sauvage vandalisme » et l’interlocuteur de Paul Bourget, un élégant snob, qualifia la Commune « d’accès de fièvre obsidionale et alcoolique. » Un autre palme-vert, versificateur pour nounous, déclara Maxime Du Camp « injurié mais irréfutable ».

Les vrais républicains se soulevaient contre ces Convulsions, oubliant que leurs chefs avaient, eux aussi, traité la Commune d’accès de fièvre, de convulsion de la famine et du désespoir : d’ailleurs nul écrivain n’était outillé pour la riposte. Les histoires que les radicaux se mirent à rédiger trahissaient la pauvreté de connaissance des hommes, des milieux et même des événements de la Commune. Pour eux le bonapartisme jouait un grand rôle à l’origine et à la fin. Tel prenait la moyenne entre une page de Maxime Du Camp et une page de proscrit et croyait avoir trouvé la diagonale historique. Le sénateur Corbon, ancien ouvrier comme Tolain, ne disait-il pas, en 80, dans le Rappel, qu’il avait été presque condamné à mort par le Comité de salut public !

On comprend l’idée que pouvaient avoir de la Commune les messieurs parlementaires. Le peuple, quoique sans histoire, sentait d’instinct que ce mouvement était à lui et ne se lassait pas de manifester pour les vaincus. À l’élection législative du 21 avril 73, Bordeaux donna une majorité de 4 000 voix à Blanqui. La Chambre annula l’élection et Blanqui ne fut gracié qu’après l’expiration des trois mois où il aurait pu être amnistié, c’est-à-dire éligible. Pendant ces trois mois, la clémence Grévyste avait gracié-amnistié trois mille trois cents condamnés. Douze cents au moins, exclus par la haine ou la peur, restaient en Calédonie ou en exil.

Les premiers convois de Calédoniens arrivèrent en septembre 79 à Port-Vendres, où ils furent reçus avec enthousiasme par les comités républicains de la région. Louis Blanc, qui faisait une tournée dans le Midi, leur ouvrit les petits bras dont il les menaçait jadis. « Soyez les bienvenus ! s’écria-t-il ; si l’on avait eu le sentiment de la justice, vous ne seriez point partis ! » Et comme une loge maçonnique lui offrait une couronne : « Laissez-moi partager cet hommage avec ceux qui ont plus combattu que moi et plus souffert » — il eût pu ajouter « par moi. »

À Paris, des comités spéciaux attendaient les amnistiés : Comité central, Comité socialiste. Dès 71, il s’était formé à Paris un comité de secours pour les familles des détenus politiques, alimenté par des souscriptions, des dons, des allocations du conseil municipal. Les députés de l’Extrême-Gauche s’étaient, pour ménager leur clientèle électorale, jetés dans ce Comité central qui, en 77, avait reçu 272 163 francs et secouru près de trois mille familles. En dehors de ce Comité quasi-officiel, il existait un Comité socialiste tout à fait indépendant des députés de l’Extrême-Gauche ; ce Comité recevait aussi des souscriptions et put rendre des services aux Calédoniens pour lesquels le conseil municipal avait encore voté cent mille francs.

On les voyait descendre des wagons, secoués encore par les cinq mois d’une traversée soumise à la discipline pénitentiaire, le teint basané, coiffés d’étranges chapeaux à larges ailes, vêtus de blouses, quelques-uns enveloppés dans une couverture, le bidon ou la musette en bandoulière, hésitants et promenant des regards inquiets. Ravis quand un cri appelait, que s’ouvraient les bras d’une femme, d’un enfant, d’un ami et douces coulaient les larmes ; mais le pauvre oublié qui cherche et ne voit rien venir, ni celle qui n’a pas eu le courage d’attendre, ni les vieux qui sont morts, d’un pas lourd il quitte le quai de la gare, va où il peut, jusqu’à ce qu’un camarade de convoi le hèle, l’amène au Comité de secours où il prend un repas, reçoit une petite pièce d’or et repart essaimer dans ce Paris qui ne le connaît plus le désespoir des éternels vaincus.

Les valides de l’amnistie, ceux à qui la vie n’avait pas refusé grâce, surent plaider la cause des exclus. Sur la tombe d’un des amnistiés, son camarade, Alphonse Humbert, glorifia les combattants de la Commune ; Paris en fit un conseiller municipal ; à Lyon, un amnistié fut élu ; à Lille, un candidat socialiste qui défendait l’amnistie l’emporta sur un opportuniste. Loin d’être apaisée par l’amnistie partielle, l’opinion se prononçait plus âprement depuis le retour des Calédoniens. Louis Blanc, pour qui la justice commençait, fut, en plein congrès de Marseille, coté parmi les fusilleurs de 71. Le conseil général de la Seine émit un vœu pour l’amnistie totale ; la presse, les réunions publiques créèrent une telle agitation de sympathie pour les exclus que le ministre de la Justice prescrivit des poursuites. Le Centre-Gauche l’appuya ; le secrétaire de « l’Union républicaine », le vertueux Baïhaut, s’indigna, dit que la question de l’amnistie plénière était jugée, que les Chambres ne se déjugeraient pas. L’Extrême-Gauche demanda au ministre pourquoi il avait exclu de l’amnistie tant d’hommes honorables et gracié les repris de justice englobés par les conseils de guerre. Le justicier répondit que certains exclus avaient repoussé la grâce ou revendiqué leur responsabilité. « Pourquoi, répliqua Clemenceau, voulez-vous que ceux qui ont été frappés oublient les horreurs de la répression ? Vous dites : Nous n’oublions pas ; si vous n’oubliez rien, vos adversaires se souviendront, » Le cabinet reçut, le 18 décembre, un ordre du jour de confiance, mais l’agitation continua. Le parti socialiste, complètement réorganisé sous le nom de Parti ouvrier, et où beaucoup d’amnistiés étaient entrés, multipliant les réunions, les conférences, s’affirmait de plus en plus irréconciliable sur la question de l’amnistie.

Freycinet remplaça Waddington à la fin de décembre et le nouveau ministre ne parla pas d’amnistie. Le 22 janvier 80, l’Extrême-Gauche, que les journaux d’avant-garde et les réunions harcelaient, déposa une nouvelle demande d’amnistie totale. Huit bureaux sur onze la repoussèrent comme l’année précédente. Louis Blanc gémit encore, bien qu’il eût répété dans son bureau que le Comité Central l’avait condamné à mort[7]. Casimir Périer lui répondit durement et Freycinet : « Non seulement l’amnistie ne manque pas au pays, mais elle l’inquiète. Construisons nos chemins de fer, creusons nos ports, améliorons nos tarifs, dégrevons nos impôts et, peut-être, alors, un jour, on pourra réaliser les mesures hardies que vous nous conseillez » L’amnistie, ainsi renvoyée à beaucoup de lustres, fut enterrée par 316 votes contre 115.

Trois mois encore et la voilà ressuscitée. L’anniversaire du 18 Mars avait été célébré dans beaucoup de quartiers de Paris et en province. Le 23 mai 80, pour l’anniversaire de la Semaine sanglante, une foule de Parisiens vont porter des couronnes au Père-Lachaise. Le préfet de police Andrieux fait charger, arrêter les manifestants. Le conseil municipal le flétrit d’un vote, il en rit ; l’Extrême-Gauche interpelle ; la Chambre donne raison au gouvernement par 299 votes contre 28. Moins d’un mois après, le 20 juin, Belleville, dans la circonscription de Gambetta, malgré Gambetta, choisit pour conseiller municipal Trinquet, ce si vaillant à la Commune, aux conseils de guerre et au bagne.

L’invite était claire. Gambetta comprit qu’il fallait fermer cette plaie qui trouvait à la Chambre tant de médecins parmi ses adversaires les radicaux. Il était depuis 72 le revendicateur de la démocratie, depuis 76 l’autorité de la Chambre, son président et son chef absolu depuis l’effondrement de Mac-Mahon et il avait imposé au Sénat le retour du Parlement à Paris ; le 14 Juillet allait inaugurer la grande fête nationale et les journaux même modérés acceptaient qu’on y associât tous les anciens condamnés. Gambetta, interpellé directement, se résolut au dernier effort. Il réunit les représentants des groupes modérés parla pour l’amnistie plénière et le 21 juin Freycinet la proposa.

Casimir Perier qui l’avait combattue en février, à côté de Freycinet, protesta amèrement. Freycinet répondit que la contradiction n’était qu’apparente ; sans doute les chemins de fer, ports, etc., n’étaient pas encore construits ni les impôts dégrevés, mais l’ordre était assuré ; l’essentiel. On aurait ri jaune si Gambetta n’était descendu de son fauteuil pour pétrir ces dures cervelles. Il dépeignit la France lasse, exaspérée de ces continuels débats sur l’amnistie se reproduisant à chaque question, à chaque élection et disant à ses gouvernants : « Quand me débarrasserez-vous de ce haillon de guerre civile ! » Il les prit par l’intérêt, leur montra les élections dans quinze mois, les rassura ensuite : « L’amnistie vous pouvez la faire, elle vous débarrassera beaucoup ; l’élection de Trinquet, c’est la dernière manœuvre d’un parti dans la main duquel on va briser l’arme unique ». S’il ne le croyait pas, ils le crurent, et votèrent l’amnistie par 312 voix contre 136, comme ils l’avaient repoussée dans des proportions inverses quatre mois auparavant.

La commission sénatoriale repoussa le projet. Le tortionnaire des prisonniers, le valet de M. Thiers et de Mac-Mahon, le bien plus calomniateur de Paris que Maxime Du Camp, le constant reptile contre Gambetta, Jules Simon arma ses vieux crocs d’un venin toujours frais contre la Commune, querella le ministère, supplia ses collègues de résister. Ils l’eussent fait sans la crainte d’un conflit avec la Chambre et d’une émeute de l’opinion tout acquise à Gambetta. On trouva un biais, encore la grâce-amnistie ; mais cette fois, le Gouvernement gracia tous les condamnés le 10 juillet. Galliffet ne fut pas content, et il écrivit à Gambetta dont il léchait les bottes, que l’amnistie plénière avait fait sur l’armée une déplorable impression.

Les proscrits peu éloignés purent, le 14 Juillet, mêler leur joie à celle de Paris ; il fallut attendre cinq mois encore le retour des hâves Calédoniens. En neuf années, les grâces, les lois, la mort avaient libéré toutes les victimes de Versailles. L’Empire n’avait pas frappé sept ans ; il n’avait pas fait vingt mille cadavres. Il n’est qu’un pouvoir anonyme pour massacrer les foules ; chaque bourreau peut détourner la tête, se torcher la bouche et dire : Je n’en étais pas !

Les rapatriés refirent leur vie à l’atelier, dans l’industrie, le commerce, les arts, le journalisme. L’administration municipale, aux mains des républicains, en occupa un certain nombre ; quelques-uns eurent même des emplois officiels. Les militants du socialisme allèrent, comme les premiers amnistiés, grossir les rangs du parti ouvrier, qui reçut d’eux une impulsion considérable et, quelques années plus tard, entra en nombre à l’Hôtel-de-Ville. Au jour du péril, en 89, quand le général Boulanger, qui avait fusillé sous Mac-Mahon, voulut, sous couleur de régénérer la France, édifier avec les monarchistes et les cléricaux une dictature dont l’issue inévitable était la guerre, la grande majorité des combattants de la Commune n’hésita pas à livrer bataille sans rien demander que la République sauve. Désintéressement heureux pour la République, mais qui ne leur valut pas même le droit d’honorer leurs morts.

Au Père-Lachaise, non loin des tranchées gonflées des cadavres de la Roquette, dans un coin, est le mur historique où, à la fin de la Semaine sanglante, les fédérés furent fusillés. Le conseil municipal de Paris a consacré au repos de tant de républicains cet enclos semé de vaillances et les survivants ont voulu le marquer d’un souvenir ; les pierres et les grilles de leur modeste monument ont été enlevées. On laissait encore, aux anniversaires, le peuple de Paris accrocher librement des couronnes au mur ; aujourd’hui on n’y accède qu’un à un, sous l’escorte de policiers ; toute parole est interdite, tout cri de souvenir séditieux. Un député fut expulsé de la Chambre pour avoir crié : Vive la Commune ! De même, il fallut trente ans pour obtenir à la Marseillaise une première amnistie, et l’histoire de la Révolution française ne fut un peu dégagée de la fange réactionnaire que vingt-cinq années après l’écrasement de la Révolution.


Vingt mille hommes, femmes, enfants tués pendant la bataille ou après la résistance, à Paris, en province ; trois mille au moins morts dans les dépôts, les pontons, les forts, les prisons, la Nouvelle-Calédonie, l’exil ou des maladies contractées pendant la captivité ; treize mille sept cents condamnés à des peines qui, pour beaucoup, ont duré neuf ans ; soixante-dix mille femmes, enfants, vieillards privés de leur soutien naturel ou jetés hors de France ; cent sept mille victimes environ, voilà le bilan des vengeances de la haute bourgeoisie pour la Révolution de deux mois du 18 Mars.

Ai-je voilé les actes, caché les fautes du vaincu ? Ai-je falsifié les actes des vainqueurs ? Que le contradicteur se lève, mais avec des preuves.

Les faits prononcent ; il suffit de les résumer pour conclure.

Qui a lutté constamment, souvent seul, souvent dans la rue, contre l’Empire, contre la guerre de 1870, contre la capitulation de 1871, sinon le peuple ?

Qui a créé la situation révolutionnaire du 18 Mars, demandé l’exécution de Paris, précipité l’explosion, sinon l’Assemblée rurale et M. Thiers ?

Qu’est le 18 Mars, sinon la réponse instinctive d’un peuple souffleté ? Où y a-t-il trace de complot, de secte, de meneurs ? Quelle autre pensée que : Vive la République ! Quelle autre préoccupation que de dresser une municipalité républicaine contre une Assemblée royaliste ?

Est-il vrai que, dans les premiers jours, la reconnaissance de la République, le vote d’une bonne loi municipale, l’abrogation des décrets de ruine eussent tout pacifié et que Versailles ait tout refusé ?

Est-il vrai que Paris ait nommé son Assemblée communale par un des votes les plus nombreux, les plus libres qu’il ait jamais émis ?

Est-il vrai que Versailles ait attaqué Paris sans avoir été provoqué, sans sommation et que, dès la première l’encontre, Versailles ait fusillé des prisonniers ?

Est-il vrai que les tentatives de conciliation soient toujours venues de Paris ou de la province et que Versailles les ait toujours repoussées ?

Est-il vrai que, pendant deux mois de lutte et de domination absolue, les fédérés aient respecté la vie de tous leurs prisonniers de guerre, de tous leurs ennemis politiques ?

Est-il vrai que, depuis le 18 Mars jusqu’au dernier jour de la lutte, les fédérés n’aient pas touché aux immenses trésors en leur pouvoir et qu’ils se soient contentés d’une paye dérisoire ?

Est-il vrai que Versailles ait fusillé dix-sept mille personnes au moins, la plupart étrangères à la lutte, parmi lesquelles des femmes et des enfants, arrêté quarante mille personnes au moins, pour venger des murs incendiés, la mort de soixante-quatre otages, la résistance à une Assemblée royaliste ?

Est-il vrai que des milliers aient été condamnés à la mort, au bagne, à la déportation, à l’exil, sans jugement sérieux, par les officiers vainqueurs, par des arrêts dont les Gouvernements les plus conservateurs d’Europe ont reconnu l’iniquité ?

Que les hommes d’équité répondent. Qu’ils disent de quel côté est le criminel, l’horrible, des massacrés ou des massacreurs, des brigands fédérés ou des civilisés de Versailles. Qu’ils disent la moralité, l’intelligence politique d’une classe gouvernante qui a pu provoquer et réprimer de la sorte un soulèvement comme celui du 18 Mars.

Et si maintenant je me mets en face des événements qui suivirent, n’ai-je pas le droit de demander encore :

Est-il vrai que la grande majorité de l’Assemblée de Bordeaux voulait rétablir une monarchie et qu’elle n’ait reculé qu’après la Commune ?

Est-il vrai que l’écrasement de Paris ait permis aux réactionnaires de se perpétuer quatre années au pouvoir et de se battre encore quatre années sous le couvert de Mac-Mahon ?

Est-il vrai qu’en écoutant la voix de Paris, on eût épargné à la France huit années de luttes stériles, d’angoisses mortelles, l’avènement de cette politique énervante et oblique qui est la négation de notre génie national ?

Oh ! oui, ils avaient raison de vouloir conserver leurs canons, leurs fusils, ces Parisiens qui se souvenaient de Juin et de Décembre ; oui, ils avaient raison de dire que les revenants des anciens régimes complotaient une restauration ; oui, ils avaient raison de combattre à mort l’avènement des curés : oui, ils avaient raison de redouter dans la République conservatrice dont M. Thiers leur présentait la pointe une oppression anonyme aussi dure que les jougs du passé ; oui, ils avaient raison de lutter quand même jusqu’au dernier pavé ; raison comme la dernière barricade de Juin, comme celle de Baudin ; raison comme les vaincus d’avance de Bazeilles, du Bourget, de Montretout ; raison de jeter au ciel leur dernière cartouche, tels les Gracques de leur poussière d’où devait naître le vengeur.

Où étaient leurs grands hommes ? a-t-on dit. Il n’y en avait pas. C’est précisément la puissance de cette révolution d’avoir été faite par la moyenne et non par quelques cerveaux privilégiés.

Que signifiait-elle ? a-t-on dit encore. Un rappel à l’ordre adressé par le peuple républicain de France aux débris ressuscitants du passé. Elle a donné aux travailleurs conscience de leur force, tracé la ligne bien nette entre eux et la classe dévorante, éclairé les relations des classes d’une telle lueur que l’histoire de la Révolution française en est illuminée et à reprendre en sous-œuvre.

La révolution du 18 Mars était aussi un rappel au devoir adressé à la petite bourgeoisie. Elle disait : Réveille-toi, reprends ton rôle initiateur ; saisis le pouvoir avec l’ouvrier et remettez tous les deux la France sur ses rails.

Voilà ce que signifiait le 18 Mars. Voilà pourquoi ce mouvement est une révolution ; voilà pourquoi tous les travailleurs du monde le reconnaissent et l’acclament ; voilà pourquoi toutes les aristocraties n’y pensent qu’avec fureur.

Ce ne fut sans doute qu’un combat d’avant-garde où le peuple, comprimé dans une lutte militaire savante, ne put déployer ses idées ni ses légions ; aussi n’a-t-il pas la maladresse d’enfermer la Révolution dans cet épisode gigantesque ; mais quelle puissante avant-garde qui, pendant plus de deux mois, tint en suspens toutes les forces coalisées des classes gouvernantes ; quels immortels soldats que ceux qui, aux avant-postes mortels, répondaient à un Versaillais : « Nous sommes ici pour l’Humanité ! »



1896

Vingt-cinq années ont passé sur la Commune. Les Gallifet sont toujours là. Vaincu, le peuple aurait les mêmes mitraillades. L’ancienne troupe des réacteurs n’a pas un hobereau, un prêtre, un esclavagiste de moins qu’en 1871 ; elle a même racolé quelques titres bourgeois qui, sous masque de démocrate, facilitent ses approches.

En 48, au peuple ils avaient dit : « Le suffrage universel fait toute insurrection criminelle ; le bulletin a remplacé le fusil. » Et quand le peuple vote contre leurs privilèges, ils se cabrent ; tout Gouvernement est factieux s’il tient compte des vouloirs populaires. Que reste-t-il au peuple, sinon l’argument péremptoire, la force ? Il l’a enfin.

Après avoir tâté d’une masse de docteurs, l’ouvrier des villes et des champs a fini par témoigner d’une idée, d’une volonté propre — se soigner lui-même ; après de longues hésitations, la petite bourgeoisie, refoulée dans le prolétariat par les puissances financières, a fini par comprendre l’identité des intérêts. La soudure est presque faite entre ces deux classes qui constituent — parce qu’elles seules produisent — le véritable peuple français.

Il est revenu, après un long crochet, à la conscience de son origine. Pendant cent années, la France a expérimenté toutes les formes gouvernementales, fourni à tous les partis politiques les instruments de pouvoir, et tous les services de l’Etat, administrations, ministères ont continué de traîner après eux leur monde de créatures, leurs budgets toujours grossissant, leur vaste parasitisme au profit d’une caste, ruineux pour la nation ; pendant cent années, la France a chargé des hommes plus ou moins nuancés ou illustres de lui fabriquer des lois, et ces lois, toujours faites au seul profit d’un petit nombre, ont abouti à l’amoindrissement de la puissance nationale. L’expérience a trop duré ; elle est finie. Le lion ne remorquera plus la bourrique.

Trois fois, le prolétariat français a fait la République pour les autres ; il est mûr pour la sienne. Les lumières qui lui manquaient autrefois ne jaillissent maintenant que de lui. La poignée de ses adversaires ne remue que des cendres, débris d’un monde anti-moderne, anti-économique, fort seulement de lois et d’administrations surannées. Qu’ils disparaissent et sera centuplée la production d’une France contrainte aujourd’hui à se consumer sur place. Le gouvernement du peuple c’est la mise en marche d’une réserve de travail accumulé, aujourd’hui improductif.

Jamais la nation ne fut mieux musclée pour une prise de pouvoir. Quelques quarterons d’anémiques et de muscadins fin de siècle qui se disent navrés d’incertitudes ne sont pas plus la France que ne l’étaient les marquis d’avant 1789. Ah ! ils ne sont pas incertains de leur capacité les travailleurs des campagnes et des villes. Quelle génération fut depuis cent ans plus instruite, plus compréhensive d’idéal ?

Pour disperser les frelons et traverser victorieux les rouges horizons qui se lèvent, que faut-il ? Oser. Comme autrefois, « ce mot renferme toute la politique de cette heure. » Oser et « labourer profond ». L’audace est la splendeur de la foi. C’est pour avoir osé que le peuple de 1789 domine les sommets de l’histoire, c’est pour n’avoir pas tremblé que l’histoire fera sa place à ce peuple de 1870-71 qui eut de la foi jusqu’à en mourir.



  1. Rapport de la commission des grâces présenté par Martel et Voisin
  2. Le 2 décembre 1876, Baron, ex-délégué des comptables au congrès ouvrier, fut traduit devant le 3e Conseil pour avoir été secrétaire de la Délégation de la guerre. « Messieurs du conseil, dit le président, remarqueront que l’accusé est toujours dans les sentiments qui l’animaient en 1871, car nous l’avons vu, en 1876, faire partie du congrès ouvrier. » Pour le militaire une réunion d’ouvriers équivalait à une insurrection. Baron fut condamné à la déportation.
  3. Nous ne faisons pas des accouplements de mots, mais des citations complètes.
  4. L’ivrognerie a toujours été l’argument de choix des narrateurs réactionnaires. Le R. P. Loriquet attribuait aux fumées du vin les décrets rendus dans la nuit du 4 août ; en 1848, au Luxembourg, ou délibérait entre les bouteilles, etc.
  5. L’abbé Vidieu a été moins discret ; c’est ce Victor Thomas, neveu de Clément Thomas, entré à l’état-major de Bergeret et qui déposa comme témoin à charge devant les Conseils de guerre : pauvre diable qui joua à l’espion pour sauver sa peau.
  6. Exemple : « Le 23 mai, après un doux sommeil comme en donne le calme d’une conscience satisfaite, Boudin se réveilla de belle humeur et s’aperçut qu’il avait soif. Il se mit alors en devoir de défoncer la porte de la cave… »
  7. Jules Simon en disait autant dans le Gaulois de 1895.