Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 36

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE XXXVI


« J’ai été proscrit, je ne serai pas proscripteur. »
M. Thiers. Assemblée Nationale. Avril 71.

« Les déportés sont plus heureux que nos soldats, car nos soldats ont des factions à faire, tandis que le déporté vit au milieu des fleurs de son jardin. »
L’Amiral Fourichon. Séance du 17 Mai 76.

La Nouvelle-Calédonie. — L’Exil.

À un jour de la France, il est une colonie avide de travailleurs, assez riche pour enrichir des centaines de milliers de familles, la grande réserve de la métropole. La bourgeoisie victorieuse des travailleurs a toujours préféré les jeter à travers les océans que d’en féconder l’Algérie. L’Assemblée de 48 eut Nouka-Hiva, l’Assemblée versaillaise la Nouvelle-Calédonie. C’est sur ce roc à six mille lieues de la patrie qu’elle décida d’immobiliser des milliers de virils. « Le Gouvernement, disait le rapporteur de la loi, donne aux déportés une famille et un foyer. » La mitrailleuse était plus honnête.

Les condamnés à la déportation furent accumulés dans plusieurs dépôts : le fort Boyard, Saint-Martin-de-Ré, l’île d’Oléron, l’île d’Aix, le fort de Quélern, etc., où pendant de longs mois ils languirent entre le désespoir et l’espérance qui n’abandonne jamais les vaincus politiques. Un jour, quand ils se croient oubliés, sonne un appel brutal : À la visite ! Un médecin les toise, les interroge, n’écoute pas, dit : Bon pour le départ. Qu’un phtisique au dernier degré réclame par sa mine cadavérique : « Bah ! dit le médecin, il faut bien que les requins mangent [1]. » Adieu famille, patrie, Société, vie humaine. En route pour le sépulcre aux antipodes. Favorisé encore le condamné à la déportation, il a pu serrer une main amie, recevoir une larme, un dernier baiser. Le galérien de la Commune ne verra que le chiourme. Au coup de sifflet, qu’il se déshabille ; on le fouille, on lui jette la camisole de honte et, sans retourner la tête, il doit plonger dans le bagne flottant.

La Danaé ouvrit la marche le 3 mai 72 avec trois cents déportés. La Guerrière, la Garonne, le Var, la Sybille, l’Orne, le Calvados, la Virginie suivirent. Les habitants des ports saluaient, applaudissaient les victimes ; à Toulon, ils firent une ovation aux déportés du Var qui purent les remercier. « Le Gouvernement de Versailles a voulu nous flétrir, vous nous avez grandis… Nous allons retrouver les frères qui nous ont précédés et nous dirons qu’en France on veille au salut de la République. »

Le navire à transportés, c’est le ponton en marche. De grandes cages à droite et à gauche des batteries, séparées par une allée médiane, enferment les condamnés. Celles des batteries hautes prennent quelque jour par les sabords grillés ; les batteries basses, aux sabords condamnés, enferment toujours la nuit. Toutes sont des foyers d’infection. Le jour, les encagés n’ont, pour boire un peu d’air, qu’une demi-heure sur le pont, entre des filets tendus, sous le cruel regard des passagers d’élite, des femmes de fonctionnaires accourus aux convois comme leurs pareils de Versailles. Devant les cages, les gardiens grognent, menacent du cachot.

Un trou à fond de cale, sans ouverture que la porte à demi grillagée. Les fers aux pieds, au pain et à l’eau, souvent brûlés par la machine, des vaillants comme Cipriani plus héroïque encore qu’à côté de Flourens, agonisèrent cinq mois de traversée pour avoir répondu à une insulte ou refusé de subir un affront. Au cachot les femmes comme les hommes ; les religieuses qui les gardent sont plus mauvaises que les chiourmes. Combien rares les commandants qui abrègent le supplice. Celui de la Danaé, Riou de Kerprigent croit avoir une cargaison de scélérats ; celui de la Loire, Lapierre avait à bord de la Sémiramis, fait amarrer deux hommes sur les chaudières et ils étaient morts de leurs blessures. Il obtint trente-quatre morts et soixante alités sur six cent cinquante transportés.

Pendant cinq mois et plus, il faut tenir dans cette promiscuité de la cage, dans l’ordure du voisin, secoué par le roulis, meurtri par le tangage, vivre de biscuit souvent pourri, de lard, d’eau presque salée ; torréfié sous les tropiques, glacé par les fraîcheurs du sud ou l’embrun qui balaie la batterie. Aussi, quels spectres arrivent. Quand l’Orne mouille en rade de Melbourne, il y a trois cents malades du scorbut sur cinq cent quatre-vingt-huit transportés. Les habitants de Melbourne veulent les secourir, réunissent en quelques heures quarante mille francs ; le commandant de l’Orne refuse de transmettre la somme, même transformée en vivres, vêtements, outils, objets de première nécessité.

Le navire à transportés est une prison sûre. Il n’y eut en tout que deux évasions heureuses. Le 1er juillet 95 la Nouvelle-Calédonie avait reçu trois mille huit cent cinquante-neuf communeux.

Cet enfer avait trois cercles : sur la grande terre, non loin de Nouméa, la presqu’île Ducos pour les condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée : huit cent onze dont six femmes — les blindés ; — au sud-est de la grande terre, à vingt-cinq milles environ, l’île des Pins pour les condamnés à la déportation simple : deux mille huit cent huit, dont treize femmes ; — et, tout au fond, « là où le soleil se tait », en face de la presqu’île Ducos, le bagne de l’île Nou, pour deux cent quarante galériens.

La presqu’île Ducos et l’île Nou forment les deux bras de la rade au fond de laquelle campe Nouméa, baroque échantillon de l’incurie et des caprices administratifs ; le tout dominé par les canons de la caserne d’artillerie située à la pointe Chaleix. Les avisos de la rade pouvaient couvrir de fer la presqu’île et le bagne.

La presqu’île, étroite langue de terre fermée à la gorge par des soldats, sans eau vive, sans verdure, est sillonnée de petites collines arides entrecoupées de deux vallées, Numbo et Tendu, se terminant vers la mer en marécages où croissent de chétifs palétuviers et de rares niaoulis. Jamais colon ne voulut perdre une heure sur cette terre morte. Les déportés, bien qu’attendus depuis des mois, ne trouvèrent que des huttes en paille ; pour mobilier quelques bidons, gamelles et un hamac.

L’île des Pins, plateau au centre désolé, était bordée de terres fertiles, mais depuis longtemps accaparées par les pères maristes qui exploitaient le travail des indigènes. Là, non plus, rien n’était préparé pour recevoir les déportés. Les premiers arrivés errèrent dans la brousse. Très tard, on leur donna des tentes que les orages fréquents mirent en lambeaux. Les moins malheureux purent, avec leur argent, se construire des paillotes. Les indigènes fuyaient, excités par les missionnaires, ou vendaient des vivres à des prix insensés.

L’administration devait fournir à tous les condamnés les vêtements indispensables ; aucune prescription réglementaire ne fut suivie. Les képis et les chaussures s’usèrent bien vite. L’immense majorité des déportés n’ayant aucune ressource subirent, tête et pieds nus, le soleil et la saison des pluies. Ni tabac, ni savon, ni vin, ni eau-de-vie pour couper l’eau saumâtre. Comme nourriture, des légumes souvent refusés par la commission sanitaire du bagne, du lard et du biscuit ; très rarement un peu de viande et de pain. Les vivres étaient crus et on n’allouait au déporté ni combustible ni substance grasse ; la préparation des vivres devenait un problème journalier.

Pour gardiens, ceux du bagne, les chaousses — violents — agressifs, souvent ivres et menaçant les déportés de leur revolver. Ils en blessèrent plusieurs. À l’île des Pins, comme à la presqu’île Ducos, des sentinelles placées sur le territoire militaire avaient ordre de faire feu sur les déportés qui s’approchaient à cinquante pas.

Jeunes pour la plupart, actifs et laborieux, avec l’aptitude universelle de l’ouvrier parisien, les déportés voulurent se refaire une vie. Le rapporteur de la loi sur la déportation avait exalté les mille ressources de la Nouvelle-Calédonie : la pèche, l’élevage du bétail, l’exploitation des mines, et représenté cette émigration forcée comme l’origine d’un nouvel empire français du Pacifique. Les déportés tentèrent d’arracher une apparence de patrie à cette terre si vantée. Ils invoquèrent le travail, quel qu’il fût. Les « blindés » de la presqu’île, enfermés dans un territoire mort, menuisiers, forgerons, tourneurs, tailleurs, expédièrent à Nouméa leurs produits. Ceux de l’île des Pins s’offrirent à la construction d’un aqueduc, des magasins administratifs, de la grande route : huit cents seulement sur deux mille furent acceptés, et leur salaire ne dépassa guère quatre-vingt-cinq centimes par jour. Les moins favorisés demandèrent des concessions ; on leur accorda quelques bouts de terrain — cinq cents hectares pour neuf cents — et, à des prix très élevés, on leur vendit des graines et des outils. Quelques-uns firent à grand’peine rendre au sol de pauvres légumes ; les autres se retournèrent vers les entrepreneurs et les commerçants de Nouméa. Mais la colonie, étouffée par le régime militaire, tracassée par le personnel bureaucratique, de ressources très limitées, ne fournit de travail qu’à moins de quatre cents : encore beaucoup de ceux-là abandonnés par leurs embaucheurs durent revenir à l’île des Pins traîner dans la brousse. « On s’est trompé sur les ressources qu’offre l’île des Pins », dit philosophiquement le ministre de la Marine. « Je vous en ai prévenu il y a trois ans », répondit Georges Périn.

C’était l’âge d’or de la déportation. Au milieu de 73, une dépêche du ministre de la Marine tombe à Nouméa. Le Gouvernement versaillais suspend tous les crédits administratifs qui alimentent les chantiers de l’Etat : « Si l’on admettait, dit-il, le droit au travail pour les déportés, on ne tarderait pas à voir se renouveler le scandaleux exemple des ateliers nationaux de 1848. » Rien de plus logique. Versailles ne devait aucun travail à ceux qu’il avait dépouillés de la faculté de travailler. Les chantiers se fermèrent. Les bois de l’île des Pins offraient de précieuses ressources aux ébénistes et quelques déportés fabriquaient des meubles fort recherchés à Nouméa ; l’administration leur retira la permission de les faire transporter sur la grande terre. Et le ministre de la Marine de dire à la tribune que la majeure partie des transportés refusaient toute sorte de travail. Cette même année, le seul génie militaire payait 110 525 francs aux déportés de la presqu’île.

Au moment où elle écourtait la vie des déportés, l’administration convoquait leurs femmes au ministère et leur faisait de la Calédonie une peinture enchanteresse. Elles y trouveraient dès leur arrivée une maison, des terrains, des graines, des outils. La plus grande partie, flairant un piège, refusèrent de partir sans être appelées par leurs maris. Soixante-neuf se laissèrent persuader et furent embarquées sur le Fénelon avec des femmes de l’assistance publique expédiées pour l’accouplement des colons. Elles ne trouvèrent au débarquement que le désespoir et la misère de leurs maris. Le Gouvernement refusa de les rapatrier.

Voilà ces milliers d’hommes habitués au travail, à l’activité de l’esprit, renfermés oisifs et misérables, les uns dans l’étroite presqu’île Ducos sous l’appel constant du garde-chiourme, les autres dans l’île des Pins, sans horizon que la mer déserte, vêtus de lambeaux, à peine nourris, tous à peine rattachés au monde par quelque lettre lointaine qui s’attarde trois semaines à Nouméa. Les rêveries, sans fin commencèrent, puis le découragement et le sombre désespoir. Les cas de folie apparurent. La mort vint. Le premier affranchi de la presqu’île Ducos fut l’instituteur Verdure, membre de la Commune. Le conseil de guerre n’avait relevé contre lui que ce crime : « C’est un utopiste philanthrope. » Il voulait ouvrir une école dans la presqu’île : l’autorisation lui fut refusée. Inutile, loin des siens, il languit et mourut. Un matin de 73, les chiourmes et les prêtres virent sur le sentier sinueux qui mène au cimetière un cercueil couronné de fleurs, porté par des déportés ; derrière huit cents amis silencieux. « Le cercueil, a raconté l’un d’eux, Paschal Grousset, est placé dans la fosse : un ami dit quelques mots d’adieu ; chacun jette sur le mort sa petite fleur rouge ; on crie : Vive la République ! Vive la Commune ! et tout est dit. » En novembre, à l’île des Pins, Albert Grandier, rédacteur du Rappel, s’éteignit. Son cœur était resté en France près de sa sœur qu’il adorait. Il allait chaque jour l’attendre sur le rivage : il y trouva la folie. L’administration refusa de l’admettre dans un asile. Il échappa aux amis qui le gardaient et, un matin, on le trouva mort de froid dans la broussaille, non loin de la route qui conduit à la mer. Les déportés de la presqu’île des Pins escortèrent son cercueil.

Ils suivirent des vivants plus tragiques encore. En janvier 74, quatre déportés simples furent condamnés à mort pour avoir malmené un de leurs délégués infidèle, rétabli au bout de quelques jours. L’un d’eux n’avait à sa charge que d’être l’ami des trois autres. Quatre poteaux furent dressés dans la plaine. Les victimes, calmes, saluant les camarades, défilèrent devant leurs cercueils. Le plus jeune, voyant un du peloton qui tremblait, lui cria : « Allons donc ! numéro un, du sang-froid, ce n’est pas vous qu’on va exécuter ! » On ne permit pas aux déportés d’ensevelir leurs amis et les quatre poteaux, augmentés de deux autres, furent peints en rouge et laissés en permanence comme les gibets féodaux.

Ceux-là de la presqu’île Ducos et de l’île des Pins avaient au moins la consolation de mourir avec leurs égaux, mais les malheureux enfermés dans le cloaque de l’île Nou ! « Je ne connais qu’un bagne », avait dit le ministre républicain, Victor Lefranc, à une mère républicaine qui lui demandait quelque adoucissement pour son fils. Et, en effet, il n’y avait qu’un bagne, où des braves comme Trinquet, Amouroux, Dacosta, Cipriani, Allemane, Lisbonne, Lucipia, etc., etc. ; des hommes pétris d’honneur Fontaine, Roques de Filhol — tant de noms se pressent qu’il est injuste de citer — des journalistes, Maroteau, Brissac, Alphonse Humbert, tels dont le crime était d’avoir exécuté un mandat d’arrêt, furent, dès l’arrivée, accouplés aux assassins, aux empoisonneurs, obligés de leur disputer la ration, subirent leurs injures, quelquefois leurs coups, attachés au même travail, au même lit de camp. Le Versaillais voulait plus que le corps, il lui fallait l’âme rebelle, l’entourer d’une atmosphère à faire défaillir. La dégradation des chiourmes fraternise avec celle d’un criminel, elle s’enrage devant le vaincu d’une idée ; ils attisaient les scélérats contre les communeux. Nul emploi pour ces derniers dans les magasins, les bureaux ; le carcere duro italien. La moindre infraction entraînait des peines terribles, la cellule, le quart de pain, les fers, les poucettes, le fouet. Les poucettes broyaient les os et faisaient tomber les phalanges. Tous les vendredis, le fouet fonctionnait. Si le médecin — et il y en eut plusieurs — témoignait quelque humanité, l’administration pénitentiaire que dirigeait une hyène, Charrière annulait le traitement prescrit.

Les forçats de la Commune employés aux travaux sur la grande Terre furent réservés pour les travaux les plus rudes. Ils roulaient des troncs d’arbres sur des escarpements ou les transportaient à travers de vastes marais ; souvent ils étaient réveillés la nuit et poussés aux chantiers. Sur ceux qui gagnaient la brousse, on lançait les Canaques armés de sagaies et de casse-têtes. D’un flair incroyable, ils découvraient toujours le fugitif et le rapportaient lié sur un bâton par les quatre membres, comme un porc [2].

Il fallut le hasard pour lever un coin du voile. Le 20 mars 74, Jourde, Rochefort, Paschal Grousset, Ballière, Olivier Pain, Granthille s’échappèrent de la Nouvelle-Calédonie. L’évasion fut très habilement préparée et conduite par Jourde et Ballière, depuis six mois employés à Nouméa. Un interprète, Wallenstein, les avait mis en rapport avec le capitaine du navire australien P. C. E. qui acceptait de prendre un ou deux déportés pour le prix ordinaire, 250 francs par passager. Jourde et Ballière qui possédaient la somme voulurent associer des camarades à cette chance de salut. Ils virent à la presqu’île Ducos, Rochefort, Paschal Grousset, Olivier Pain et l’on proposa au capitaine de sauver tout ce monde moyennant 10 000  francs dont 1 500 comptant, le reste à l’arrivée en Australie. Jourde s’adjoignit Granthille qui allait tous les jours, en canot, porter pour le compte d’un commerçant de Nouméa des provisions à la presqu’île, sut négocier une traite de 1 200 francs souscrite par Rochefort et, dans la nuit du 19 mars, vint avec Ballière et Granthille, à travers la rade obscure, chercher les autres camarades près d’un petit îlot où il leur avait donné rendez-vous. Après de nombreuses difficultés, l’embarcation aborda le P. C. E. qui appareilla le lendemain. Sept jours après, les fugitifs arrivaient à Newcastle et Rochefort télégraphiait à Edmond Adam pour demander 25 000 francs. Par les soins de Gambetta une souscription fut organisée entre intimes et Georges Périn alla à Londres expédier les fonds télégraphiquement. Les fugitifs purent rentrer en Europe.

Leurs révélations apprirent à la France les horreurs calédoniennes. Elle sut les tortures supplémentaires infligées aux communeux, les poucettes, le fouet, les fusillades, les insultes calculées pour envoyer au bagne. Ces révélations furent payées par les déportés. Le ministère de Broglie dépêcha, aussitôt l’évasion connue, le contre-amiral Ribourt et le chevalet de torture se tendit plus durement. Ceux qui avaient obtenu l’autorisation de séjourner à Nouméa furent renvoyés dans la presqu’île Ducos et à l’île des Pins ; la pêche fut interdite ; toute lettre cachetée confisquée, le droit d’aller dans la forêt chercher du bois pour cuire les aliments, supprimé. Les chiourmes redoublèrent de brutalité, tirèrent sur les condamnés qui dépassaient la limite ou n’étaient pas rentrés dans leur case à l’heure réglementaire. Des négociants de Nouméa accusés d’avoir facilité l’évasion furent expulsés de la Nouvelle-Calédonie.

Ribourt avait apporté la destitution du gouverneur, La Richerie, ancien gouverneur de Cayenne, lequel, par ses rapines, s’était fait en Calédonie une fortune scandaleuse. Le gouvernement provisoire fut confié au colonel Alleyron célèbre pendant les massacres de Mai. Alleyron décréta que tout déporté donnerait à l’Etat une demi-journée de travail sous peine de ne recevoir que les vivres strictement indispensables, 700 grammes de pain, 1 centilitre d’huile et 60 grammes de légumes secs. Les déportés protestant, il expérimenta sur cinquante-sept dont quatre femmes.

Elles étaient soumises aux mêmes rigueurs que les hommes, ayant revendiqué le droit commun. Louise Michel, Lemesle et les condamnées à la déportation fortifiée déclarèrent qu’elles se tueraient si on voulait les séparer des autres déportés. Insultées par les gendarmes, injuriées dans les ordres du jour du commandant de la presqu’île Ducos, non fournies des vêtements de leur sexe, elles furent parfois obligées de s’habiller en hommes. Plusieurs étaient jeunes et agréables. « Jamais, a dit un de leurs compagnons, Henri Bauer, ces femmes captives avec huit cents hommes ne furent cause de scandale, ni de rixe, ni de dispute ; elles se gardèrent du désordre et de la vénalité. » Pareilles furent les déportées de l’île des Pins.

L’arrivée, en 75, du nouveau gouverneur, de Pritzbuer, termina la brillante carrière d’Alleyron. Ce renégat du protestantisme envoyé en Calédonie par les influences jésuitiques du Sacré-Cœur trouva le moyen, avec des allures doucereuses, d’aggraver la misère des communeux. Il fut assisté par Monseigneur d’Anastasiopolis, évêque de Nouméa, et ce Charrière qui déclarait les criminels du bagne de beaucoup plus honorables que les condamnés de la Commune. Pritzbuer maintint l’arrêté d’Alleyron, en plus il édicta la suppression de la ration complète pour ceux qui, dans une année, n’auraient pas su se créer de ressources suffisantes et, au bout d’un certain temps, leur abandon complet par l’administration. Un bureau fut créé pour mettre les déportés en rapport avec les commerçants de Nouméa, mais le bureaucrate ne pouvait accroître le commerce ou l’industrie d’un pays où le fond manque et, malgré tous les prix et médailles par eux remportés aux Expositions, les communeux ne trouvèrent guère d’acheteurs ; les moins habiles restèrent sous le coup de l’arrêté de 74. En réalité, à partir de cette époque, les simples déportés vécurent sous le régime de la faim, avec la faculté de se mouvoir.

Malgré tant d’efforts pour les réduire, l’honneur des déportés resta au-dessus. Les conseils de guerre avaient volontairement mêlé aux vrais combattants un élément mauvais, des repris de justice, rôdeurs de barrière qui se dénommaient eux-mêmes « la tierce ». Les communeux mirent à la raison les plus méchants et le contact d’ouvriers d’élite améliora les autres. En 74 on ne comptait, pour faits plus ou moins graves, que 13 condamnations, sur 4 000 déportés, que 83 pour indiscipline, ivresse ou tentatives d’évasion.

Tentatives presque toujours condamnées d’avance. Les combattants de Paris n’avaient pas droit au bonheur de Bazaine, que Mac-Mahon fit évader de sa villégiature. Et, comment fuir sans argent, sans relations ? On compte une quinzaine d’évasions à peine. En 75, Rastoul, membre de la Commune, et dix-neuf de ses camarades de l’île des Pins se confièrent à une barque ; la mer rendit quelques planches et garda les corps. Plus tard, de l’île Nou, Trinquet et un ami s’enfuirent sur une chaloupe à vapeur. Poursuivis et atteints, ils se jetèrent à l’eau où l’un périt ; Trinquet fut rendu à la vie et au bagne.

Il broyait toujours les communeux sans les réduire. Un seul s’y montra misérable ; Lullier : exempté de la mort et qui dénonça une tentative d’évasion. Maroteau y mourut au commencement de 75. La commission des grâces avait commué Satory en l’île Nou. À vingt-cinq ans, pour deux articles, il s’éteignait au bagne pendant que les journalistes versaillais qui avaient demandé et obtenu le carnage s’épanouissaient à Paris. « Ce n’est pas une grande affaire de mourir, dit-il aux amis qui entourèrent son agonie, mais j’eusse préféré le poteau de Satory à ce grabat infect. Mes amis, pensez à moi ; que va devenir ma mère ! » Il n’était pas de mois qui n’eût ses morts ; années sur années apportèrent les mêmes glas. En 78, Pritzbuer est remplacé par Olry point clérical, dit-on, juste, à ce qu’on assure. Les communeux du bagne reçurent toujours la bastonnade comme au temps de Pritzbuer et de La Richerie. Les déportés de la grande Terre n’eurent pas le sort meilleur. Quelques-uns graciés, mais obligés de rester en Calédonie, demandèrent au commissaire de Nouméa un travail qu’ils ne pouvaient trouver ; il leur répondit : « Volez, vous aurez du pain pour longtemps, » L’un d’eux se pendit. L’hôpital d’aliénés de l’île des Pins continua de regorger.

Rarement, par bouffées, les lamentations de ces ensevelis arrivaient à leurs frères les exilés qui avaient pu traverser les mailles versaillaises. L’exode fut énorme, au début, de tous ceux qui craignaient des poursuites ou des dénonciations, et beaucoup restèrent à l’étranger pendant des mois. Pour 3 500 environ, les conseils de guerre firent le départ définitif. La Suisse et l’Angleterre reçurent le plus grand nombre, la Belgique n’étant pas sûre. L’accueil en Angleterre fut assez ouvert ; on savait les massacres versaillais et les Anglais comprirent quels éléments précieux cette proscription apportait. Les ouvriers trouvèrent vite de l’emploi, beaucoup étant de l’élite ; ciseleurs : Barré, Landrin, Theisz, Mainfroid… ; peintres sur porcelaine et éventaillistes : Léonce, Mallet, Villers, Ranvier… ; graveurs sur métaux, sur camées : Leblond, Desoize, Kleinmann… ; sculpteurs, sur bois, sur ivoire : Duclos, Pierlet, Picavet… ; mécaniciens : Langevin, Joffrin, Ferran… ; tapissiers d’ameublement : Lhéman, Privé qui décorèrent le splendide hôtel de Richard Wallace ; peintres sur vitraux : Lhuillier, Dumousset… ; ébénistes de luxe : Guillaume, Maujean, Macdonal… ; dessinateurs industriels et sur étoffes : Le Moussu, Andrès, Pottier, Philippe… ; feuillagistes : Johannard, Hanser ; tailleurs, cuisiniers, épiciers, cordonniers, etc. Beaucoup de ces ouvriers apportaient le secret de la fabrication et de certains commerces de Paris. Les femmes, couturières, fleuristes, modistes, lingères, imprégnées du goût parisien furent aussitôt accaparées dans les ateliers, et créèrent des modèles ; plusieurs s’établirent. Plus difficiles furent les débuts pour les proscrits sans métier manuel, employés, professeurs, médecins, hommes de lettres ; mais les leçons arrivèrent, les journaux ayant fait observer que l’occasion était excellente d’apprendre à bon marché la langue française.

Quelques proscrits de l’Empire restés à Londres aidèrent ceux de la Commune ; ceux-ci, du reste, se procuraient mutuellement du travail. Peu à peu chacun prit pied. Plusieurs marquèrent. Le grand talent de Dalou prit tout son essor ; Tissot se fit adopter par les Anglais ; Montbard entra dans les journaux illustrés. D’anciens membres de la Commune Andrieu, Longuet, Protot, Léo Meillet ; d’autres, La Cécilia, Dardelles, Roncier Bocquet, Regnard, professèrent aux Universités ; Barrère, France, à l’Académie militaire de Woolwich ; Brunel, à l’École navale de Darmouth, enseigna les enfants du prince de Galles. Martin, qui avait doté la Commune d’une mitrailleuse, dirigea à Birmingham une usine considérable ; deux ouvriers des Gobelins introduisirent à Old Windsor cette fabrication. Jules Vallès écrivit Jacques Vintras, inspiré de Dickens ; Paschal Grousset, ses études sur l’Irlande, vantées par Gladstone ; Vermesch, après ses Incendiaires et quelques brochures aigres, préparait une histoire de la Commune que la folie des grandeurs interrompit. L’auteur de ce livre entreprit de raconter la Commune.

La proscription de Londres était la plus espionnée, celle de Genève la plus nombreuse. Les proscrits de Suisse eurent à vaincre les préventions d’un milieu soi-disant puritain. Elles disparurent quand on vit de près ces hommes tant calomniés, et on reconnut la supériorité des ouvriers parisiens dans plusieurs métiers. Quelques-uns restèrent dans la même maison jusqu’à la fin de l’exil ; plusieurs furent chefs d’industrie : Bonnet et Ostyn, ancien membre de la Commune, fondèrent les usines Gutenberg ; Alavoine, un des délégués à l’Imprimerie nationale, imprima des éditions de luxe et les billets pour les Banques de Genève et du commerce ; Clermont et Porret fondèrent à Genève une usine de parfumerie ; Bertrand, de Saint-Étienne, créa un commerce important de bois et charbons ; Villeton, une grande parfumerie ; Perrier, un des plus beaux magasins de nouveautés ; Morel-Pineau, un magasin de modes ; Welti, de couture ; Loreau, un grand bazar d’articles de Paris. Berthault, colonel de la 9e légion, eut l’entreprise du monument de Brunswick ; Berchtold construisit pour la Société coopérative plus de 150 maisons ; Lauzan devint entrepreneur ; Decron fit de beaux travaux d’architecture ; le sculpteur Niquet travailla au théâtre de Genève ; Largère, aux décorations de la ville de Neufchâtel. Chardon, membre de la Commune, représenta la maison Raoul Pictet et devint plus tard un des gros commerçants d’Haïti. Pindy, l’ancien gouverneur de l’Hôtel-de-Ville, fut essayeur d’or au Locle. Parmi les autres membres de la Commune, Clémence fut employé dans une des principales maisons de banque ; Lefrançais professa avec Joukowski au grand pensionnat Tudienne, de Genève ; Martelet enseigna le dessin au collège municipal de la Chaux-de-Fonds. Kuffner, ouvrier bronzier, lit partie de l’École professionnelle créée par l’Etat de Genève. Legrandais fut secrétaire général de la Compagnie des chemins de fer de la Suisse occidentale où figurait également Paul Piat ; Maxime Vuillaume, de l’entreprise du percement du Saint-Gothard.

Malon, tout en travaillant de son métier, écrivait La Troisième défaite du prolétariat et préparait ses études d’économie sociale. Arthur Arnould, Lefrançais, Ch. Beslay, Maxime Vuillaume donnèrent des histoires, des souvenirs, des études sur la Commune. À Clarens, Élisée Reclus, arraché aux griffes des Versaillais par une pétition des principaux savants de l’Europe, poursuivit sa magistrale Géographie universelle ; Courbet, à la tour de Pelz, refit sa fortune à coups de chef-d’œuvre et dota sa ville de refuge d’un magnifique buste de la République que le conseil municipal fit élever sur une place.

Des trois principales proscriptions, celle de Belgique ne fut pas la moins marquante, bien que très surveillée. Les réfugiés furent bien accueillis par les militants belges, Brismée, de Paepe, Hector Denis, Janson, de Greef, etc. ; par les proscrits de l’Empire. Dr Watteau, Boichot, Berru, Laussédat, etc. Les grands architectes et entrepreneurs trouvèrent dans la proscription des auxiliaires appréciables à ce moment où Bruxelles se transformait. Les contre-maîtres Guillaume, chef des travaux au nouveau Palais-de-Justice ; Perret qui construisit les serres royales ; Michevant qui bâtit une des maisons les plus originales ; des sculpteurs sur pierre et sur bois comme Leroux, Martel, Mairet, maître ouvrier en son art, contribuèrent en grande partie à l’originalité des boulevards et des magnifiques avenues du Bruxelles moderne. Albert Ricaud, Oscar Français font aujourd’hui encore de grands travaux. Perrachon, l’un des fondateurs de l’Internationale, créa une fabrique de bronzes d’art ; Personne introduisit l’industrie des lits et des fauteuils mécaniques, les frères Tantôt celle des bâches mobiles. Poteau importa la chromolithographie. Des graveurs émérites, tels que Gossin ; des ouvriers bijoutiers, Détaille, Deliot, Taillet ; des dessinateurs, Aubry, Ducerf, Devienne ; des comptables, Faillet, Bouit, Damai, Sorel, furent vite recherchés. Il y avait des libraires et des imprimeurs, Debock, Moret, Marcilly ; des ingénieurs, dont Henry Prodhomme, Iribe ; nombre de commerçants, Bayeux-Dumesnil, l’ancien maire du IXe, Béon l’un des organisateurs des criées aux halles centrales de Bruxelles, Bernard, entrepreneur de charpentes, Thirifocq, l’orateur de la manifestation des francs-maçons. Le professeur d’escrime et de boxe Charlemont entretenait les ardeurs militantes. D’autres acceptaient bravement la lutte pour la vie et confectionnaient des paniers d’osier. Comme à Londres, à Genève, les femmes, couturières, modistes, apportèrent le goût parisien. L’article de Paris, si ingénieux, si délicat, qui rendait l’Europe notre tributaire, commença de se fabriquer en Belgique.

Cette proscription eut comme les autres des professeurs et des écrivains. L’auteur des Hébertistes et du Molochisrne, Tridon, l’ancien membre de la Commune, mourut peu après son arrivée. Aconin enseigna le droit romain avant d’être directeur d’assurances ; Leverdays, l’auteur des Assemblées parlantes, esprit encyclopédique, fit pour l’Université de Liège des dessins anatomiques et des travaux micrographiques de haute science. Parmi les journalistes, Ranc, Vaughan, Tabaraud, Cheradame, Gally, Fernand Delisle, Drulhon, Jules Meeüs, Georges Cavalié ; Jourde vint à Bruxelles après son expulsion d’Alsace.

Près de Strasbourg, à Schiltigheim, quelques proscrits, Avrial, Langevin anciens membres de la Commune, Sincholle, un des meilleurs élèves de Centrale avaient fondé, en 74, un important établissement de constructions mécaniques auquel Jourde fut attaché comme comptable. Leur industrie était prospère ; le gouvernement de Mac-Mahon demanda leur expulsion [3]. Bismarck fit signifier aux proscrits, l’ordre de partir sous quinze jours. Vainement ils démontrèrent qu’une liquidation à si bref délai était la ruine, un grand nombre d’industriels de Schiltigheim et de Strasbourg appuyèrent leur requête, le journal conservateur de Strasbourg rendit hommage à leur honorabilité et reconnut qu’ils avaient conservé « une attitude très réservée, très calme » [4], ils durent partir devant Mac-Mahon qui, une fois de plus, appelait l’Allemand contre les hommes de la Commune.

L’Autriche fit mieux que la Prusse. Elle convoqua un congrès de toutes les polices pour faire l’Europe nette des communeux. Un très petit nombre de proscrits vivaient à Vienne ; quelques professeurs, dont Sachs, Rogeard, Barré appelé de Londres par la plus grande maison de ciselure, auteur du bouclier qui figura à l’Exposition de 1878. Un décret impérial les expulsa ; Rogeard, excepté de la mesure générale, voulut suivre ses camarades dans ce nouvel exil.

La Hollande ne vit que des proscrits de passage, venus en 72 pour le congrès de l’Internationale à la Haye. Depuis la guerre et la Commune, le conseil général résidant à Londres n’était qu’une ombre ; la section française avait péri ; les délégués anglais, soucieux de leur avenir politique, s’étaient retirés ; Bakounine, en Suisse, développait son organisation rivale. Les séances du congrès furent orageuses et la majorité excommunia Bakounine et ses adhérents. Le lien international était rompu ; le congrès le sentit si bien qu’il désigna New-York pour l’année suivante. L’immortelle idée proclamée en 1864 allait revêtir une forme nouvelle.

La vie des proscrits de la Commune n’a pas d’histoire politique. Ils connurent peu le ridicule des proscriptions précédentes qui se répandaient en manifestes ; S’ils se réunissaient, c’était pour des conférences instructives ou la célébration du 18 Mars, Leur seul rêve fut, quand menaça la rentrée de Chambord, de venir en France défendre cette République qui les persécutait ; leurs seuls appels furent pour les malheureux de la Nouvelle-Calédonie que les comités de Paris négligeaient.

La proscription de tant d’hommes de mérites divers n’avait pas seulement, comme celle des protestants sous Louis XIV, jeté par-dessus les frontières de la richesse nationale et appris aux rivaux les secrets de nos ateliers au point que l’exportation de nos articles les plus délicats subit un long temps d’arrêt, elle avait aussi expulsé de l’honneur. Malgré l’âpreté des débuts, la maladie, le chômage imparfaitement combattus par les sociétés de solidarité, les Communeux ne dévièrent jamais. Il n’y eut pas de condamnations pour faits d’indélicatesse, pas de déchéances de femme et cependant elles supportaient le plus lourd du fardeau. Parmi ces milliers de proscrits, on ne signala que quatre ou cinq mouchards ; il ne se trouva que Landeck et Vésinier pour éditer un journal de dénonciation. Justice en fut faite très vite, car nulle proscription ne se montra plus soucieuse de sa dignité, au point qu’un ancien membre de la Commune dut se défendre d’avoir reçu un secours des députés de la Gauche. Sans doute, la proscription de 71 eut ses groupes ennemis et ses amertumes, — toutes les proscriptions sont ravinées de haine, — mais on se retrouvait tous derrière le cercueil d’un camarade qu’enveloppait le drapeau rouge et tous, avec la même angoisse patriotique, suivaient les luttes qui nous restent à dire pour expliquer leur retour et, une fois de plus, justifier leur combat.



  1. Appendice XLVIII.
  2. Henri Brissac, Souvenirs de prison et de bagne. A. Baillière, Souvenirs d’un évadé de Nouméa. Voyage de circumnavigation.
  3. L’Industriel alsacien, 5 avril 1876.
  4. Le Journal d’Alsace, 29 mars 1876.