Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre III/Chapitre 11

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CHAPITRE XI

DE LA RELIGION NOUVELLE. — FÉDÉRATION (JUILLET 1789 - JUILLET 1790).

La France de 1789 a senti la liberté, celle de 1790 sent l’unité de la patrie. — Les fédérations ont aplani les obstacles. — Les barrières artificielles tombent. — Procès-verbaux des fédérations. — Ils témoignent de l’amour de l’unité nouvelle, du sacrifice des provincialités, des vieilles habitudes. — Fêtes des fédérations. — Symboles vivants. — Le vieillard, la fille, la femme, la mère. — L’enfant sur l’autel de la patrie. — Oubli des divisions de classes, de partis, de religions. — L’homme retrouve la nature. — L’homme embrasse de cœur la patrie, l’humanité. — Additions et détails divers.


Rien de tout cela encore dans l’hiver de 1789. Ni municipalités régulières, ni départements. Point de lois, point d’autorité, aucune force publique. Tout va se dissoudre, ce semble, c’est l’espoir de l’aristocratie… Ah ! vous vouliez être libres ; voyez maintenant, jouissez de l’ordre que vous avez fait… — À cela que répond la France ? Dans ce moment redoutable, elle est sa loi à elle-même ; elle franchit sans secours, dans sa forte volonté, le passage d’un monde à l’autre, elle passe, sans trébucher, le pont étroit de l’abîme, elle passe, sans y regarder, elle ne voit que le but. Elle s’avance avec courage dans ce ténébreux hiver, vers le printemps désiré qui promet la lumière nouvelle.

Quelle lumière ? Ce n’est plus, comme en 1789, l’amour vague de la liberté. C’est un objet déterminé, d’une forme fixe, arrêtée, qui mène toute la nation, qui transporte, enlève les cœurs ; à chaque pas que l’on fait, il apparaît plus ravissant, et la marche est plus rapide… Enfin l’ombre disparaît, le brouillard s’enfuit, la France voit distinctement ce qu’elle aimait, poursuivait sans le bien saisir encore : l’unité de la patrie.

Tout ce qu’on avait cru pénible, difficile, insurmontable, devient possible et facile. On se demandait comment s’accomplirait le sacrifice de la patrie provinciale, du sol natal, des souvenirs, des préjugés envieillis… « Comment, se disait-on, le Languedoc consentira-t-il jamais à cesser d’être Languedoc, un empire intérieur, gouverné par ses propres lois ? Comment la vieille Toulouse descendra-t-elle de son Capitole, de sa royauté du Midi ? Et croyez-vous que la Bretagne mollisse jamais devant la France, qu’elle sorte de sa langue sauvage, de son dur génie ? Vous verrez mollir avant les récifs de Saint-Malo et les rochers de Penmark. »

Eh bien, la grande patrie leur apparaît sur l’autel, qui leur ouvre les bras et qui veut les embrasser… Tous s’y jettent et tous s’oublient ; ils ne savent plus ce jour-là de quelle province ils étaient… Enfants isolés, perdus jusqu’ici, ils ont trouvé une mère ; ils sont bien plus qu’ils ne se croyaient : ils avaient l’humilité de se croire Bretons, Provençaux… Non, enfants, sachez-le bien, vous étiez les fils de la France, c’est elle qui vous le dit, les fils de la grande mère, de celle qui doit, dans l’égalité, enfanter les nations.

Rien de plus beau à voir que ce peuple avançant vers la lumière, sans loi, mais se donnant la main. Il avance, il n’agit pas, il n’a pas besoin d’agir ; il avance, c’est assez : la simple vue de ce mouvement immense fait tout reculer devant lui ; tout obstacle fuit, disparait, toute résistance s’efface. Qui songerait à tenir contre cette pacifique et formidable apparition d’un grand peuple armé ?

Les fédérations de novembre brisent les États provinciaux, celles de janvier finissent la lutte des parlements, celles de février compriment les désordres et les pillages ; en mars, avril, s’organisent les masses qui étouffent en mai et juin les premières étincelles d’une guerre de religion, mai encore voit les fédérations militaires, le soldat redevenant citoyen, l’épée de la contre-révolution, sa dernière arme, brisée… Que reste-t-il ? La fraternité a aplani tout obstacle, toutes les fédérations vont se confédérer entre elles, l’union tend à l’unité. Plus de fédérations, elles sont inutiles, il n’en faut plus qu’une : la France. — Elle apparaît transfigurée dans la lumière de juillet.

Tout ceci, est-ce un miracle ?… Oui, le plus grand et le plus simple, c’est le retour à la nature. Le fond de la nature humaine, c’est la sociabilité. Il avait fallu tout un monde d’inventions contre nature pour empêcher les hommes de se rapprocher. Douanes intérieures, péages innombrables sur les routes et sur les fleuves, diversité infinie de lois et de règlements, de poids, mesures et monnaies, rivalités de villes, de pays, de corporations, soigneusement entretenues… Un matin, ces obstacles tombent, ces vieilles murailles s’abaissent… Les hommes se voient alors, se reconnaissent semblables, ils s’étonnent d’avoir pu s’ignorer si longtemps, ils ont regret aux haines insensées qui les isolèrent tant de siècles, ils les expient, s’avancent les uns au-devant des autres, ils ont hâte d’épancher leur cœur.

Voilà ce qui rendit si facile, si exécutable, une création qu’on croyait tout artificielle, celle des départements. Si elle eût été une pure conception géométrique, éclose du cerveau de Sieyès, elle n’eût eu ni la force ni la durée que nous voyons ; elle n’eût pas survécu à la ruine de tant d’autres institutions révolutionnaires. Elle fut généralement une création naturelle, un rétablissement légitime d’anciens rapports entre des lieux, des populations que les institutions artificielles du despotisme, de la fiscalité, tenaient divisées. Les fleuves, par exemple, qui, sous l’Ancien-Régime, n’étaient guère que des obstacles (vingt-huit péages sur la Loire ! pour ne donner qu’un exemple), les fleuves, dis-je, redevinrent ce que la nature veut qu’ils soient, le lien du genre humain. Ils formèrent, nommèrent la plupart des départements ; ceux-ci, Seine, Loire, Rhône, Gironde, Meuse, Charente, Allier, Gard, etc., furent comme des fédérations naturelles entre les deux rives des fleuves, que l’État reconnut, proclama et consacra.

La plupart des fédérations ont elles-mêmes conté leur histoire. Elles l’écrivaient à leur mère, l’Assemblée nationale, fidèlement, naïvement, dans une forme bien souvent grossière, enfantine ; elles disaient comme elles pouvaient ; qui savait écrire écrivait. On ne trouvait pas toujours dans les campagnes de scribe habile qui fût digne de consigner ces choses à la mémoire. La bonne volonté suppléait. Vénérables monuments de la fraternité naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de la France, vous resterez à jamais pour témoigner du cœur de nos pères, de leurs transports, quand pour la première fois ils virent la face trois fois aimée de la patrie.

J’ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d’hier, au bout de soixante années, quand j’ai récemment ouvert ces papiers, que peu de gens avaient lus. À la première ouverture, je fus saisi de respect ; je ressentis une chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait l’Assemblée), ce sont des lettres d’amour.

Rien d’officiel ni de commandé. Visiblement, le cœur parle. Ce qu’on y peut trouver d’art, de rhétorique, de déclamation, c’est justement l’absence d’art, c’est l’embarras du jeune homme qui ne sait comment exprimer les sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des romans, faute d’autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en moment, une parole arrachée du cœur proteste contre cette impuissance de langage et fait mesurer la profondeur réelle du sentiment… Tout cela verbeux ; eh ! dans ces moments, comment finit-on jamais ?… Comment se satisfaire soi-même ?… Le détail matériel les a fort préoccupés ; nulle écriture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers… Quand je les aperçus d’abord, brillants et si peu fanés, je me rappelai ce que dit Rousseau du soin prodigieux qu’il mit à écrire, embellir, parer les manuscrits de sa Julie… Autres ne furent les pensées de nos pères, leurs soins, leurs inquiétudes, lorsque, des objets passagers, imparfaits, l’amour s’éleva en eux à cette beauté éternelle !

Ce qui me toucha, me pénétra d’attendrissement et d’admiration, c’est que, dans une telle variété d’hommes, de caractères, de localités, avec tant d’éléments divers, qui la plupart étaient hier étrangers les uns aux autres, souvent même hostiles, il n’y a rien qui ne respire le pur amour de l’unité.

Où sont donc les vieilles différences de lieux et de races ? Ces oppositions géographiques, si fortes, si tranchées ? Tout a disparu, la géographie est tuée. Plus de montagnes, plus de fleuves, plus d’obstacles entre les hommes… Les voix sont diverses encore, mais elles s’accordent si bien qu’elles ont l’air de partir d’un même lieu, d’une même poitrine… Tout a gravité vers un point, et c’est ce point qui résonne, tout part à la fois du cœur de la France.

Voilà la force de l’amour. Pour atteindre à l’unité, rien n’a fait obstacle, nul sacrifice n’a coûté. D’un coup, sans s’en apercevoir même, ils ont oublié à la fois les choses pour lesquelles ils se seraient fait tuer la veille, le sol natal, la tradition locale, la légende… Le temps a péri, l’espace a péri, ces deux conditions matérielles auxquelles la vie est soumise… Étrange vita nuova qui commence pour la France, éminemment spirituelle, et qui fait de toute sa Révolution une sorte de rêve, tantôt ravissant et tantôt terrible… Elle a ignoré l’espace et le temps.

Et c’est pourtant l’Antiquité, les habitudes, les vieilles choses connues, les signes usités, les symboles vénérés, c’est tout cela qui, jusqu’à ce jour, avait fait la vie… Tout cela aujourd’hui ou pâlit ou disparaît. Ce qui en reste, par exemple, les cérémonies du vieux culte, appelé pour consacrer ces fêtes nouvelles, on sent que c’est un accessoire. Il y a dans ces immenses réunions, où le peuple de toute classe et de toute communion ne fait plus qu’un même cœur, une chose plus sacrée qu’un autel. Aucun culte spécial ne prête de sainteté à la chose sainte entre toutes : l’homme fraternisant devant Dieu.

Tous les vieux emblèmes pâlissent, et les nouveaux qu’on essaye ont peu de signification. Qu’on jure sur le vieil autel, devant le Saint-Sacrement, qu’on jure devant la froide image de la Liberté abstraite, le vrai symbole se trouve ailleurs. C’est la beauté, la grandeur, le charme éternel de ces fêtes : le symbole y est vivant.

Ce symbole pour l’homme, c’est l’homme. Tout le monde de convention s’écroulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu. Il ne se prend pas pour Dieu ; nul vain orgueil. Ce n’est point comme dominateur ou vainqueur, c’est dans des conditions tout autrement graves et touchantes que l’homme apparaît ici. Les nobles harmonies de la famille, de la nature, de la patrie suffisent pour remplir ces fêtes d’un intérêt religieux, pathétique.

Le vieillard d’abord préside. Le vieillard, entouré d’enfants, a pour enfant tout le peuple. La musique l’amène et le reconduit. À la grande fédération de Rouen, où parurent les gardes nationales de soixante villes, on alla chercher jusqu’aux Andelys, pour présider l’assemblée, un vieux chevalier de Malte, âgé de quatre-vingt-cinq ans. À Saint-Andéol, l’honneur de prêter serment à la tête de tout le peuple fut déféré à deux vieillards de quatre-vingt-treize et quatre-vingt-quatorze ans. L’un, noble, colonel de la garde nationale, l’autre simple laboureur. Ils s’embrassèrent sur l’autel en remerciant le ciel d’avoir vécu jusque-là. Le peuple, ému, crut voir dans ces deux hommes vénérables l’éternelle réconciliation des partis. Ils se jetèrent tous dans les bras les uns des autres, se prirent par la main ; une farandole immense, embrassant tout le monde, sans exception, se déroula par la ville, dans les champs, vers les montagnes d’Ardèche et vers les prairies du Rhône ; le vin coulait dans les rues, les tables y étaient dressées, et les vivres en commun. Tout le peuple ensemble mangea le soir cette agape, en bénissant Dieu.

Partout le vieillard à la tête du peuple, siégeant à la première place, planant sur la foule. Et autour de lui, les filles, comme une couronne de fleurs. Dans toutes ces fêtes, l’aimable bataillon marche en robe blanche, ceinture à la nation (cela voulait dire tricolore). Ici l’une d’elles prononce quelques paroles nobles, charmantes, qui feront des héros demain. Ailleurs (dans la procession civique de Romans en Dauphiné), une belle fille marchait, tenant à la main une palme, et cette inscription : Au meilleur citoyen !… Beaucoup revinrent bien rêveurs.

Le Dauphiné, la sérieuse, la vaillante province qui ouvrit la Révolution, fit des fédérations nombreuses, et de la province entière, et de villes, et de villages. Les communes rurales de la frontière, sous le vent de la Savoie, à deux pas des émigrés, labourant près de leurs fusils, n’en firent que plus belles fêtes. Bataillon d’enfants armés, bataillon de femmes armées, autre de filles armées. À Maubec, elles défilaient en bon ordre, le drapeau en tête, tenant, maniant l’épée nue, avec cette vivacité gracieuse qui n’est qu’aux femmes de France.

J’ai dit ailleurs l’héroïque initiative des femmes et filles d’Angers. Elles voulaient partir, suivre la jeune armée d’Anjou, de Bretagne, qui se dirigeait sur Rennes, prendre leur part de cette première croisade de la liberté ; nourrir les combattants, soigner les blessés. Elles juraient de n’épouser jamais que de loyaux citoyens, de n’aimer que les vaillants, de n’associer leur vie qu’à ceux qui donnaient la leur à la France.

Elles inspiraient ainsi l’élan dès 1788. Et maintenant, dans les fédérations de juin, de juillet 1790, après tant d’obstacles écartés, dans ces fêtes de la victoire, nul n’était plus ému qu’elles. La famille, pendant l’hiver, dans l’abandon complet de toute protection publique, avait couru tant de dangers !… Elles embrassaient, dans ces grandes réunions si rassurantes, l’espoir du salut. Le pauvre cœur était cependant encore bien gros du passé… de l’avenir ?… Mais elles ne voulaient d’avenir que le salut de la patrie ! Elles montraient, on le voit, dans tous les témoignages écrits, plus d’élan, plus d’ardeur que les hommes mêmes, plus d’impatience de prêter le serment civique.

On éloigne les femmes de la vie publique, on oublie trop que vraiment elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre que nous ; l’homme n’y joue que sa vie, et la femme y met son enfant… Elle est bien plus intéressée à s’informer, à prévoir. Dans la vie solitaire et sédentaire que mènent la plupart des femmes, elles suivent de leurs rêveries inquiètes les crises de la patrie, les mouvements des armées… Vous croyez celle-ci au foyer ?… Non, elle est en Algérie, elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en Afrique ; elle souffre et combat avec eux.

Appelées ou non appelées, elles prirent la plus vive part aux fêtes de la fédération. Dans je ne sais quel village, les hommes s’étaient réunis seuls dans un vaste bâtiment pour faire ensemble une adresse à l’Assemblée nationale. Elles approchent, elles écoutent, elles entrent, les larmes aux yeux, elles veulent en être aussi. Alors on leur relit l’adresse ; elles s’y joignent de tout leur cœur. Cette profonde union de la famille et de la patrie pénétra toutes les âmes d’un sentiment inconnu. La fête, toute fortuite, n’en fut que plus touchante… Elle fut courte, comme tous nos bonheurs, elle ne dura qu’un jour. Le récit finit par un mot naïf de mélancolie et de retour sur soi-même : « C’est ainsi que s’est écoulé le plus bel instant de notre vie. »

C’est qu’il faut travailler demain et se lever de bonne heure, c’est le temps de la moisson. Les fédérés d’Étoile, près Valence, s’expriment à peu près en ces termes après avoir conté les feux de joie, les farandoles : « Nous qui, au 29 novembre 1789, donnâmes à la France l’exemple de la première fédération, nous n’avons pu donner à cette fête qu’un jour, et nous sommes retirés le soir pour nous reposer et reprendre nos travaux demain ; les travaux de la campagne pressent, nous le regrettons… » Bons laboureurs, ils écrivent tout cela à l’Assemblée nationale, convaincus qu’elle s’occupe d’eux, que, comme Dieu, elle voit et fait tout.

Ces procès-verbaux de communes rurales sont autant de fleurs sauvages qui semblent avoir poussé du sein des moissons. On y respire les fortes et vivifiantes odeurs de la campagne, à ce beau moment de fécondité. On s’y promène parmi les blés mûrs.

Et c’était, en effet, en pleine campagne que tout cela se faisait. Nul temple n’aurait suffi. La population sortait tout entière, tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants ; on y traînait la chaise du vieillard, le berceau du nourrisson. Des villages, des villes entières, étaient laissées sous la garde de la foi publique. Quelques hommes en patrouille, qui traversent un bourg, déposent qu’ils n’y ont vu exactement que les chiens. Celui qui, le 14 juillet 1790 à midi, aurait, sans voir la campagne, parcouru ces villages déserts, les aurait pris pour autant d’Herculanum et de Pompéi.

Personne ne pouvait manquer à la fête ; personne n’était simple témoin ; tous étaient acteurs, depuis le centenaire jusqu’au nouveau-né. Et celui-ci plus qu’un autre.

On l’apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mère l’offrait, le déposait sur l’autel. Mais il n’avait pas seulement le rôle passif d’une offrande, il était actif aussi, il comptait comme personne, il faisait son serment civique par la bouche de sa mère, il réclamait sa dignité d’homme et de Français, il était mis déjà en possession de la patrie, il entrait dans l’espérance.

Oui, l’enfant, l’avenir, c’était le principal acteur. La commune elle-même, dans une fête du Dauphiné, est couronnée dans son principal magistrat par un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci, que je vois ici, sous l’œil attendri de leurs mères, déjà armés, pleins d’élan, donnez-leur deux ans seulement, qu’ils aient quinze ans, seize ans, ils partent : 1792 a sonné ; ils suivent leurs aînés à Jemmapes… Leur main a porté bonheur ; ils ont rempli ce grand augure, ils ont couronné la France !… Aujourd’hui même, faible et pâle, elle siège sous cette couronne éternelle et impose aux nations.

Grande génération, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le premier regard tomba sur cette vue sublime ! Enfants apportés, bénis à l’autel de la patrie, voués par leurs mères en pleurs, mais résignées, héroïques, donnés par elles à la France… ah ! quand on naît ainsi, on ne peut plus jamais mourir… Vous reçûtes, ce jour-là, le breuvage d’immortalité. Ceux même d’entre vous que l’histoire n’a pas nommés, ils n’en remplissent pas moins le monde de leur vivant esprit sans nom, de la grande pensée commune portée par toute la terre…

Je ne crois pas qu’à aucune époque le cœur de l’homme ait été plus large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de partis aient été plus oubliées. Dans les villages surtout, il n’y a plus ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier ; les vivres sont en commun, les tables communes. Les divisions sociales, les discordes, ont disparu. Les ennemis se réconcilient, les sectes opposées fraternisent, les croyants, les philosophes, les protestants, les catholiques.

À Saint-Jean-du-Gard, près d’Alais, le curé et le pasteur s’embrassèrent à l’autel. Les catholiques menèrent les protestants à l’église ; le pasteur siégea à la première place du chœur. Mêmes honneurs rendus par les protestants au curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable, écoute le sermon du ministre. Les religions fraternisent au lieu même de leur combat, à la porte des Cévennes, sur les tombes des aïeux qui se tuèrent les uns les autres, sur les bûchers encore tièdes… Dieu, accusé si longtemps, fut enfin justifié… Les cœurs débordèrent ; la prose n’y suffit pas, une éruption poétique put soulager seule un sentiment si profond ; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté ; le maire répondit par des stances ; sa femme, mère de famille respectable, au moment où elle mena ses enfants à l’autel, répandit aussi son cœur dans quelques vers pathétiques.

Les lieux ouverts, les campagnes, les vallées immenses où généralement se faisaient ces fêtes, semblaient ouvrir encore les cœurs. L’homme ne s’était pas seulement reconquis lui-même, il rentrait en possession de la nature. Plusieurs de ces récits témoignent des émotions que donna à ces pauvres gens leur pays vu pour la première fois… Chose étrange ! ces fleuves, ces montagnes, ces paysages grandioses, qu’ils traversaient tous les jours, en ce jour ils les découvrirent ; ils ne les avaient vus jamais.

L’instinct de la nature, l’inspiration naïve du génie de la contrée, leur fit souvent choisir pour théâtre de ces fêtes les lieux mêmes qu’avaient préférés nos vieux Gaulois, les druides. Les îles, sacrées pour les aïeux, le redevinrent pour les fils. Dans le Gard, dans la Charente et ailleurs, l’autel fut dressé dans une île. Celle d’Angoulême reçut les représentants de soixante mille hommes, et il y en avait peut-être autant sur l’admirable amphithéâtre qui porte la ville, au-dessus du fleuve. Le soir, un banquet dans l’île aux lumières, et tout un peuple pour convive, un peuple pour spectateur, du plus haut au plus bas du gigantesque colisée.

À Maubec (Isère), où se réunirent beaucoup de communes rurales, l’autel fut érigé au milieu d’un plateau immense, en face d’un ancien monastère ; lointain superbe, horizon infini, et le souvenir de Rousseau, qui y vécut quelque temps !… Dans un discours brûlant d’enthousiasme, un prêtre exalta le glorieux souvenir du philosophe qui, dans ce lieu même, rêvait, préparait le grand jour… Il finit par montrer le ciel, il attesta le soleil, qui perça la nue à l’instant, comme pour jouir, lui aussi, de cette vue touchante et sublime.

Nous, croyants de l’avenir, qui mettons la foi dans l’espoir et regardons vers l’aurore, nous que le passé défiguré, dépravé, chaque jour plus impossible, a bannis de tous les temples, nous qui, par son monopole, sommes privés de temple et d’autel, qui souvent nous attristons dans l’isolement de nos pensées, nous eûmes un temple, ce jour-là, comme on n’en avait eu jamais !…

Plus d’église artificielle, mais l’universelle église. Un seul dôme, des Vosges aux Cévennes et des Pyrénées aux Alpes.

Plus de symbole convenu. Tout nature, tout esprit, tout vérité.

L’homme qui, dans nos vieilles églises, ne se voit point face à face, s’aperçut ici, se vit pour la première fois, recueillit dans les yeux de tout un peuple une étincelle de Dieu.

Il aperçut la nature, il la ressaisit et il la retrouva sacrée, il y sentit Dieu encore.

Et ce peuple, et cette terre, il trouva son nom : Patrie.

Et la Patrie, tout aussi grande qu’elle soit, il élargit son cœur, jusqu’à l’embrasser. Il la vit des yeux de l’esprit, l’étreignit des vœux du désir.

Montagnes de la Patrie, qui bornez nos regards, et non nos pensées, soyez témoins que si nous n’atteignons pas de nos bras fraternels la grande famille de France, dans nos cœurs elle est contenue…

Fleuves sacrés, îles saintes où fut dressé notre autel, puissent vos eaux, qui murmurent sous le courant de l’esprit, aller dire à toutes les mers, à toutes les nations, qu’aujourd’hui, au solennel banquet de la liberté, nous n’aurions pas rompu le pain sans les avoir appelées, et qu’en ce jour de bonheur, l’humanité tout entière s’est trouvée présente dans l’âme et les vœux de la France !

« Ainsi finit le meilleur jour de notre vie. » Ce mot que les fédérés d’un village écrivent le soir de la fête à la fin de leur récit, j’ai été tout près de l’écrire moi-même en terminant ce chapitre. Il est fini, et rien de semblable ne reviendra pour moi. J’y laisse un irréparable moment de ma vie, une partie de moi-même, je le sens bien, qui restera là et ne me suivra plus ; il me semble que je m’en vais appauvri et diminué. — Que de choses j’avais à ajouter, que j’ai sacrifiées ! Je ne me suis pas permis une seule note ; la moindre aurait fait une interruption, une discordance peut-être, dans ce moment sacré. Il en aurait fallu beaucoup pourtant ; une foule de détails intéressants réclamaient, voulaient trouver place. Plusieurs des procès-verbaux méritaient d’être imprimés tout entiers (ceux de Romans, de Maubec, de Teste-de-Buch, de Saint-Jean-du-Gard, etc.). Les discours valent moins que les récits ; plusieurs cependant sont touchants ; le texte qui y revient le plus souvent, c’est celui du vieillard Siméon : « Maintenant je puis mourir… » Voir entre autres le procès-verbal de Regnianwez (Renwez ?) près Rocroy.

Chaque pièce, prise à part, est faible. Mais l’ensemble a un charme extraordinaire : la plus grande diversité (provinciale, locale, urbaine, rurale, etc.) dans la plus parfaite unité. Chaque pays accomplit ce grand acte d’unité avec son originalité spéciale. Les fédérés de Quimper se couronnent de chêne breton ; les Dauphinois de Romans (à la porte du Midi) mettent une palme dans la main de la belle fille qui mène la fête. La sérénité courageuse, l’ordre, le bon sens dans le bon cœur, brillent dans ces fédérations dauphinoises. Dans celles de la Bretagne, c’est un caractère de force, de gravité passionnée, un sérieux très près du tragique ; on sent que ce n’est pas un jeu, qu’on est là devant l’ennemi. Dans les montagnes du Jura, au pays des derniers serfs, c’est l’étonnement, le ravissement de la délivrance, de se voir exaltés de la servitude à la liberté, « plus que libres, citoyens ! Français ! supérieurs à toute l’Europe… » Ils fondent un anniversaire de la sainte nuit du 4 août.

Ce qui touche extrêmement, c’est le prodigieux effort de bonne volonté que fait ce peuple, si peu préparé, pour traduire le sentiment profond qui remplit son âme. Ceux de Navarreins, aux Pyrénées, pauvres gens, disent-ils eux-mêmes, perdus dans les montagnes, avec si peu de ressources, n’ayant pas la communauté du langage, bégayant le Français du Nord, offrent
à la partie leur cœur, leur impuissance même. Un des procès-verbaux les plus informes, qui le croirait ? est celui d’une commune voisine de Versailles et de Saint-Germain. Le papier, grossier et rude, témoigne d’une extrême pauvreté, l’écriture d’une ignorance toute barbare : la plupart ne signent qu’avec des croix ; mais tous signent tellement quellement ; aucun ne veut s’en dispenser ; après le nom de la mère, vous voyez celui de l’enfant, de la petite fille, etc.

Leur grande affaire, en général, où ils ne réussissent pas toujours bien heureusement, c’est de trouver des signes visibles, des symboles, pour exprimer leur foi nouvelle. À Dôle, le feu sacré où le prêtre doit brûler l’encens sur l’autel de la patrie est, au moyen d’un verre ardent, extrait du soleil par la main d’une jeune fille. À Saint-Pierre (près Crépy), à Mello (Oise), à Saint-Maurice (Charente), on mit sur l’autel la Loi même, les décrets de l’Assemblée. À Saint-Maurice, elle fut posée sur une mappemonde qui servait de tapis d’autel, et placée avec l’épée, la charrue et la balance, entre deux boulets de la Bastille.

Ailleurs, une inspiration plus heureuse leur fait choisir des symboles d’union tout humains, des mariages célébrés à l’autel de la patrie, des baptêmes, des adoptions d’un enfant par une commune, par un club. Souvent les femmes font faire un service funèbre aux morts de la Bastille. Ajoutez d’immenses charités, des distributions de vives ; ou bien mieux que la charité, la communauté de vivres, les tables ouvertes à tous. Ce que j’ai trouvé de plus touchant comme bon cœur, c’est (à la Pleyssade, près de Bergerac) une quête que quelques soldats font entre eux, et qui donne une somme énorme (relativement aux facultés de ces pauvres gens), cent vingt francs ! pour une veuve de la Bastille. — À Saint-Jean-du-Gard, la cérémonie finit « par une réconciliation solennelle de ceux qui étaient brouillés ensemble ». À Lons-le-Saulnier, on but : « À tous les hommes, à nos ennemis même, que nous jurons d’aimer et de défendre ! »