Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre III/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

LUTTE RELIGIEUSE. — PÂQUES. — LA PASSION DE LOUIS XVI.

Légende du roi martyr. — Scandale de l’ouverture des couvents. — Le clergé exalte les masses ignorantes. — L’agent du clergé veut s’entendre avec l’émigration. — Le clergé et la noblesse en opposition. — Manœuvres du clergé à Pâques. — L’Assemblée publie le Livre rouge, avril 1790. — Elle hypothèque les assignats sur les biens du clergé. — Le clergé somme l’Assemblée de déclarer le catholicisme religion nationale, 12 mai 1790.


Il était trop visible qu’on ne pouvait armer le soldat contre le peuple. Il fallait trouver un moyen d’armer le peuple contre lui-même, contre une révolution qui ne se faisait que pour lui.

À l’esprit de fédération, d’union, à la nouvelle foi révolutionnaire, on ne pouvait opposer que l’ancienne foi, si elle existait encore.

Au défaut du vieux fanatisme éteint ou tout au moins profondément assoupi, le Clergé avait une prise qui ne manque guère, la facile bonté du peuple, sa sensibilité aveugle, sa crédulité pour ceux qu’il aimait, son respect invétéré pour le prêtre et pour le roi… le roi, cette vieille religion, ce mystique personnage, mêlé des deux caractères du prêtre et du magistrat, avec un reflet de Dieu !

Toujours le peuple avait adressé là ses vœux, ses soupirs ; avec quel succès, quel triste retour, on le sait de reste. La royauté avait beau le fouler, l’écraser, comme une machine impitoyable ; il l’aimait comme une personne.

Rien ne fut plus facile aux prêtres que de montrer en Louis XVI un saint, un martyr. Cette figure béate et paterne, lourde (comme maison de Saxe et comme maison de Bourbon), était un saint de cathédrale, tout fait pour un portail d’église. L’air myope, l’indécision, l’insignifiance, lui donnaient justement ce vague qui permet tout à la légende.

Texte admirable, pathétique, bien propre à troubler les cœurs. Il avait aimé le peuple, il voulait le bien du peuple, et il en était puni… Des ingrats, des forcenés, avaient osé lever la main contre cet excellent père, contre l’oint de Dieu !… Le bon roi, la noble reine, la sainte Madame Élisabeth, le pauvre petit dauphin, captifs dans cet affreux Paris ! Que de larmes à ces récits, que de vœux au ciel, de prières, de messes pour la délivrance ! Quel cœur de femme ne se brisait, lorsque, sortant de l’église, le prêtre tout bas lui disait : « Priez pour le pauvre roi ! » — Priez aussi pour la France, voilà ce qu’il fallait dire encore, priez pour un pauvre peuple, trahi, livré à l’étranger.

L’autre texte, non moins puissant pour exciter la guerre civile, c’était l’ouverture des couvents, l’ordre d’inventorier les biens ecclésiastiques, la réduction des maisons religieuses. Cette réduction fut cependant faite avec de grands ménagements. On réserva dans chaque département une maison au moins de chaque ordre, où ceux qui voulaient rester pouvaient toujours se retirer. Qui voulait sortir sortait et touchait une pension. Cela était modéré et nullement violent. Les municipalités, fort douces à cette époque, ne montraient que trop de facilité dans l’exécution. Elles connivaient souvent, inventoriaient à peine, souvent moitié des objets, et à moitié des valeurs réelles. — N’importe ! on ne négligeait rien pour leur rendre ce devoir difficile et dangereux. On avertissait à grand bruit du jour de l’inventaire, du jour maudit où des laïques franchiraient la clôture sacrée. Pour arriver seulement à la porte, les magistrats municipaux devaient d’abord, au péril de leur vie, traverser la foule ameutée, les cris des femmes, les menaces des robustes mendiants que nourrissaient les monastères. Les douces brebis du Seigneur opposaient aux hommes de la loi, forcés d’exécuter la loi, refus, délais, résistance, de quoi les faire mettre en pièces.

Tout cela fut travaillé avec beaucoup d’habileté, une adresse remarquable. S’il était possible d’en faire l’histoire détaillée et complète, on serait fort édifié sur un curieux sujet de haute philosophie : Comment, dans une époque indifférente, incrédule, les politiques peuvent faire, refaire du fanatisme ? — Beau chapitre à ajouter au livre indiqué par un penseur : La Mécanique de l’enthousiasme.

Le Clergé n’avait pas la foi, mais il trouvait pour instruments des personnes qui l’avaient encore, des âmes pieuses, convaincues, des visionnaires ardents, têtes poétiques et bizarres qui ne manquent jamais, spécialement en Bretagne. Une Mme de Pont-Levès, femme d’un officier de marine, publia la Compassion de la Vierge pour la France, petit livre brûlant, mystique, livre de femme pour les femmes, propre à les troubler et les rendre folles.

Le Clergé avait encore une action bien facile sur ces pauvres populations sans connaissance de la langue française. Il leur laissait ignorer la suppression des dîmes et du casuel, passait sous silence l’abolition successive des impôts indirects et les jetait dans le désespoir en leur montrant tout le poids des taxes qui écrasait la terre, leur annonçant qu’on allait tout à l’heure prendre le tiers de leurs meubles et de leurs bestiaux.

Le Midi offrait d’autres éléments de trouble, non moins favorables, des hommes de passion sèche, actifs, ardents, politiques, esprits d’intrigue et de ruse, propres non seulement à soulever, mais à organiser, régler, diriger le soulèvement.

Le véritable secret de la résistance, la voie unique qui donnait des chances sérieuses à la contre-révolution, l’idée de la future Vendée, fut formulé d’abord à Nîmes : Contre la Révolution, point de résultat possible, sans la guerre religieuse. — Autrement dit : Contre la foi, nulle autre force que la foi.

Voie terrible, à faire reculer, quand on se souvient… quand on voit les ruines, les déserts, qu’a faits le vieux fanatisme… Que serait- il arrivé, si tout le Midi, tout l’Ouest, toute la France, étaient devenus Vendée ?

Mais la contre-révolution n’avait pas une autre chance. Au génie de la fraternité un seul pouvait être opposé, celui de la Saint-Barthélemy.

Telle fut à peu près la thèse que, dès janvier 1790, soutint à Turin, devant le grand conseil de l’émigration, l’ardent envoyé de Nîmes, homme du peuple, homme de peu, mais tête forte, intrépide, qui voyait parfaitement et posait la question.

Celui qui, par grâce spéciale, était admis à parler devant les princes et les seigneurs, Charles Froment, c’était son nom, fils d’un homme accusé de faux (puis lavé), n’était lui-même rien de plus qu’un petit receveur du clergé et son factotum. D’abord révolutionnaire, il avait senti qu’à Nîmes il y avait plus à faire de l’autre côté. Tout d’abord il se trouva chef de la populace catholique, la lança aux protestants. Lui-même était beaucoup moins fanatique que factieux, un homme du temps des Gibelins. Mais il voyait nettement que la vraie force était le peuple, l’appel à la foi du peuple.

Froment fut gracieusement reçu, écouté, peu compris. On lui donna quelque argent et l’espoir que le commandant de Montpellier pourrait lui fournir des armes. Du reste, on sentit si peu combien il pouvait être utile que, plus tard, ayant émigré, il n’obtint pas même des princes la permission de se joindre aux Espagnols et de les mettre en rapport avec son ancien parti.

« Ce qui a perdu Louis XVI, dit Froment dans ses brochures, c’est d’avoir eu des ministres philosophes. » Il pouvait étendre ceci bien plus loin, avec non moins de raison. Ce qui rendait la contre-révolution généralement impuissante, c’est qu’elle avait en elle, à des degrés différents, mais enfin qu’elle avait au cœur la philosophie du siècle, c’est-à-dire la Révolution même.

J’ai dit, dans mon Introduction, que tous alors, la reine même, le comte d’Artois, la noblesse, étaient, à des degrés différents, atteints de l’esprit nouveau.

La langue du vieux fanatisme était pour eux une langue morte. Le réveiller dans les masses, c’était une opération incompréhensible à de tels esprits. Le peuple soulevé, même pour eux, leur faisait peur. D’ailleurs, rendre force au clergé, c’était chose toute contraire aux idées de la noblesse ; elle avait toujours attendu, espéré la dépouille du clergé. Les cahiers de ces deux ordres étaient opposés, hostiles. La Révolution, qui devait les rapprocher, les avait brouillés encore. Les propriétaires nobles, dans certaines provinces, par exemple en Languedoc, gagnaient par la suppression des dîmes ecclésiastiques plus qu’ils ne perdaient en droits féodaux.

Dans la discussion des vœux monastiques (février), pas un noble n’aide le Clergé. Lui seul défend la vieille tyrannie des vœux irrévocables. Les nobles votent avec leurs adversaires ordinaires pour l’abolition des vœux, l’ouverture des monastères, la liberté des moines et religieuses.

Le Clergé prend sa revanche. Quand il s’agit d’abolir les droits féodaux, la Noblesse crie à son tour à la violence, à l’atrocité, etc. Le Clergé, du moins la majorité du Clergé, laisse crier la Noblesse, vote contre elle, aide à sa ruine.

Les conseillers du comte d’Artois, M. de Calonne et autres, les conseillers autrichiens de la reine, étaient certainement, comme le parti de la Noblesse en général, très favorables à la spoliation du Clergé, pourvu qu’elle se fît par eux. Plutôt que d’employer l’arme du vieux fanatisme, ils aimaient beaucoup mieux faire appel à l’étranger. Ils n’y avaient nulle répugnance. La reine, dans l’étranger, voyait son propre parent. La Noblesse avait par toute l’Europe des relations de famille, de caste, de culture commune, qui la rendaient très philosophe à l’endroit des préjugés vulgaires de nationalité… Quel Français était plus Français que le général de l’Autriche, le charmant prince de Ligne ?… La philosophie française ne régnait-elle pas à Berlin ? Quant à l’Angleterre, pour nos nobles les plus avancés, c’était justement l’idéal, la terre classique de la liberté. Il n’y avait pour eux que deux nations en Europe, celle des honnêtes gens et celle des malhonnêtes gens. Pourquoi n’aurait-on pas appelé les premiers en France, pour mettre à la raison les autres ?

Voilà donc trois contre-révolutions qui agissent sans pouvoir s’entendre :

1° La reine, l’ambassadeur d’Autriche, son principal conseiller, attendent que l’Autriche, libre de son affaire de Belgique et se ralliant l’Europe, puisse menacer la France, la contraindre (au besoin) par corps ;

2° L’émigration, le comte d’Artois, les brillants chevaliers de l’Œil-de-Bœuf, qui s’ennuient fort à Turin, qui ont hâte de retrouver leurs maîtresses et leurs actrices, voudraient que l’étranger agît tout d’abord, leur rouvrît la France, n’importe à quel prix ; en 1790, ils voudraient 1815 ;

3° Le clergé est encore moins disposé à attendre. Exproprié par l’Assemblée, poussé peu à peu de chez lui et mis à la porte, il voudrait armer aujourd’hui sa nombreuse clientèle de paysans, de fermiers. Aujourd’hui, demain peut-être, tout s’attiédira. Que sera-ce, si le paysan s’avise d’acheter des biens ecclésiastiques ?… Alors la Révolution aurait vaincu sans retour.

Nous l’avons vu en octobre faire feu avant l’ordre. Nouvelle explosion, et dans l’Assemblée même, en février. C’était le moment où l’homme de Nîmes, revenu de Turin, courait la campagne, organisait les sociétés catholiques, travaillait à fond le Midi.

Au milieu de la discussion sur l’inviolabilité des vœux, un membre de l’Assemblée invoqua les droits de la nature, repoussa comme un crime de l’ancienne barbarie cette surprise à la volonté de l’homme, qui, sur un mot échappé, peut-être arraché de sa bouche, le lie, l’enterre pour toujours… Là-dessus des cris s’élèvent : « Blasphème ! blasphème ! il a blasphémé. » L’évêque de Nancy s’élance à la tribune : « Reconnaissez-vous que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion nationale ?… » L’Assemblée sentit le coup, l’esquiva. On répondit qu’il s’agissait surtout de finances dans la suppression des couvents, qu’il n’était personne qui ne crût la religion catholique religion nationale, que la sanctionner par un décret, ce serait la compromettre.

Ceci le 13 février. Le 18, on apporta un libelle, répandu en Normandie, où l’Assemblée était désignée à la haine du peuple, comme assassinant à la fois la religion et la royauté. Pâques approchait ; l’occasion fut saisie, on vendit, on distribua, autour des églises, un pamphlet terrible : La Passion de Louis XVI.

L’Assemblée, à cette légende, pouvait en opposer une autre, d’égal intérêt, c’est que Louis XVI, qui jurait, le 4 février, amour à la constitution, avait près de son frère, au milieu des ennemis mortels de la constitution, un agent en permanence ; que Turin, Trêves et Paris étaient comme une même cour, entretenue, payée par le roi.

À Trêves existait, soldée, habillée par lui, sa maison militaire, sa grande et petite écurie, sous le prince de Lambesc[1]. On payait Artois, Condé, Lambesc, tous les émigrés, et des pensions énormes. Et l’on ajournait indéfiniment des pensions alimentaires de veuves et autres malheureux, de deux cents, trois cents ou quatre cents livres.

Le roi payait les émigrés sans égard à un décret par lequel depuis deux mois l’Assemblée avait essayé de retenir cet argent qui passait à nos ennemis. Il avait justement oublié de sanctionner ce décret. L’irritation augmenta lorsque Camus, le sévère rapporteur du comité des finances, déclara ne point découvrir l’emploi d’une somme de soixante millions. L’Assemblée ordonna que, pour tout décret présenté à la sanction, le garde des sceaux rendrait compte dans la huitaine de la sanction royale ou du refus de sanction.

Grands cris, grande lamentation sur cette exigence outrageuse à la volonté du roi… Camus répondit en faisant imprimer le trop célèbre Livre rouge (1er avril), que le roi avait confié, dans l’espoir qu’il resterait secret entre lui et le comité. Ce livre immonde, sale à chaque page des ordures de l’aristocratie, des faiblesses criminelles de la royauté, montra si l’on avait tort de fermer l’égout par où s’en allait la vie de la France… Beau livre, avec tout cela ! il enfonça la Révolution dans le cœur des hommes.

« Oh ! que nous avons eu raison ! » Ce fut le cri général, et qu’on était loin, dans les plus violentes accusations, d’entrevoir la réalité ! — En même temps s’affermit la foi, que ce monstrueux régime, contre la nature, contre Dieu, ne pouvait jamais revenir. La Révolution, quand elle vit, sans voile et sans masque, la face hideuse de son adversaire, s’affermit sur elle-même, se sentit vivre, et pour toujours… Oui, quels qu’aient été les obstacles, les haltes, les trahisons, elle vit et vivra !

Un signe de cette foi forte, c’est que, dans la détresse universelle, parmi plus d’une émeute contre les impôts indirects, l’impôt direct fut régulièrement, religieusement payé.

On met en vente quatre cents millions de biens ecclésiastiques. Et la seule ville de Paris en achète pour deux cents millions. Toutes les municipalités suivent.

Cette marche était très bonne. Peu de gens auraient voulu exproprier eux-mêmes le Clergé ; les municipalités seules pouvaient se charger de cette opération pénible. Elles devaient acheter, puis revendre. L’hésitation était grande, surtout chez le paysan ; voilà pourquoi les villes devaient lui donner l’exemple, acheter, revendre d’abord les maisons ecclésiastiques ; puis viendrait la vente des terres.

Tous ces biens servaient d’hypothèque au papier-monnaie qui fut créé par l’Assemblée. À chaque papier un lot était assigné, affecté ; ces billets furent dits assignats. Chaque papier était du bien, de la terre mobilisée. Rien de commun avec les fameux billets de la Régence, fondés sur le Mississipi, sur des terres lointaines et possibles.

Ici l’on touchait le gage. À cette garantie joignez celle des municipalités qui avaient acheté à l’État et qui revendaient. Divisés dans tant de mains, ces lots de papier une fois lancés, circulant, allaient engager dans cette grande opération la nation tout entière. Tous auraient de cette monnaie, les ennemis comme les amis étaient également intéressés au salut de la Révolution.

Cependant le souvenir de Law, les traditions de tant de familles ruinées par le Système, n’étaient pas un léger obstacle. La France, moins que l’Angleterre, moins que la Hollande, était habituée à voir les valeurs circuler sous la forme de papier. Il fallait que tout un peuple s’élevât au-dessus de ses habitudes matérielles ; c’était un acte de spiritualisme, de foi révolutionnaire que demandait l’Assemblée.

Le Clergé fut terrifié en voyant que sa dépouille serait ainsi aux mains de tous. Divisée en poudre impalpable, il n’y avait guère d’apparence qu’elle lui revînt jamais. Il s’efforça d’abord d’assimiler ces solides assignats, dont chacun était de la terre, avec les chiffons du Mississipi : « J’avais cru, dit perfidement l’archevêque d’Aix, que vous aviez réellement renoncé à la banqueroute. »

La réponse était trop facile. Alors ils se tournèrent ailleurs. « Tout cela est arrangé par les banquiers de Taris ; les provinces n’en veulent pas. » Alors on leur apporta les adresses des provinces, qui réclamaient la prompte création des assignats.

Ils avaient cru au moins gagner du temps, et, dans l’intervalle, rester en possession, attendre toujours, saisir quelque bonne circonstance. On leur ôta cet espoir : « Quelle confiance, dit Prieur, aurait-on, dans l’hypothèque qui fonde les assignats, si les biens hypothéqués ne sont pas vraiment dans nos mains ? » Ceci aboutissait à dessaisir immédiatement le Clergé, à le déloger, et mettre tout dans la main des municipalités, des districts.

L’Assemblée avait beau leur offrir un monstrueux traitement d’une centaine de millions, ils étaient inconsolables.

L’archevêque d’Aix, dans un discours pleureur, plein de lamentations enfantines, décousues, demanda si l’on aurait bien le cœur de ruiner les pauvres, en ôtant au Clergé ce qui lui fut donné pour les pauvres. Il hasarda ce paradoxe que la banqueroute suivrait infailliblement l’opération destinée à prévenir la banqueroute. Il accusa l’Assemblée d’avoir mis la main sur le spirituel, en déclarant nuls les vœux, etc.

Enfin il s’avança jusqu’à offrir, au nom du Clergé, un emprunt de quatre cents millions, hypothèques sur ses biens.

À quoi Thouret répondit avec son flegme normand : « On offre au nom d’un corps qui n’existe plus… » — Et encore : « Quand la religion vous a envoyés dans le monde, vous a-t-elle dit : « Allez, prospérez et acquérez ?… »

Il y avait dans l’Assemblée un bonhomme de chartreux, dom Gerle, d’excellent cœur, de courte vue, chaud patriote, mais non moins bon catholique. Il crut (ou très probablement il se laissa persuader par quelque renard du Clergé) que ce qui tourmentait les prélats, c’était uniquement le péril spirituel, la crainte que le pouvoir civil ne touchât à l’encensoir. « Rien de plus simple, dit-il ; pour répondre aux gens qui disent que l’Assemblée ne veut pas de religion, ou bien qu’elle veut admettre toutes les religions en France, il n’y a qu’à décréter : « Que la religion catholique, apostolique et romaine est et sera toujours la religion de la nation, et que son culte est le seul autorisé. » (12 avril 1790.)

Charles de Lameth crut s’en tirer comme au 13 février, en disant que l’Assemblée, qui, dans ses décrets, suivait l’esprit de l’Évangile, n’avait nullement besoin de se justifier ainsi.

Mais la chose ne tomba pas. L’évêque de Clermont reprit avec amertume, affecta de s’étonner que, lorsqu’il s’agissait de rendre hommage à la religion, on délibérât, au lieu de répondre par une acclamation de cœur.

Tout le côté droit se lève et pousse une acclamation.

Le soir, ils se réunissent aux Capucins et préparent, pour le cas où l’Assemblée ne déclarerait pas le catholicisme religion nationale, une protestation violente qu’on porterait solennellement au roi, et qu’on répandrait à grand nombre par toute la France, pour bien faire connaître au peuple que l’Assemblée nationale ne voulait nulle religion.

  1. Tout continuait comme à Versailles. C’était un ministère que le roi avait publiquement à l’étranger. Rien ne se faisait à Paris qui ne fût réglé à Trèves. Les états de dépenses et autres papiers (inédits) montrent Lambesc signant les comptes, faisant droit à des pétitions envoyées de Paris, nommant des employés pour Paris, des pages pour les Tuileries, etc. On confectionnait ici, pour les envoyer à Trèves, des uniformes de gardes de corps. On faisait venir d’Angleterre des chevaux pour monter les officiers de là-bas. Le roi prie Lambesc de vouloir bien prendre au moins des chevaux français.