Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre III/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII

LUTTE RELIGIEUSE. — SUCCÈS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION (MAI 1790).

L’Assemblée élude la question. — Le roi n’ose recevoir la protestation du clergé, avril. — Éruption religieuse du Midi, mai. — Le Midi toujours inflammable. — Anciennes persécutions religieuses ; Avignon, Toulon. — Le fanatisme attiédi, habilement ravivé. — Les protestants toujours exclus des fonctions civiles et militaires. — Unanimité des deux cultes en 1789. — Le clergé ranime le fanatisme, organise la résistance à Nîmes, 1790. — Il éveille les jalousies sociales. — Terreur des protestants. — Explosion de Toulouse, Nîmes, avril. — Connivence des municipalités. — Massacre de Montauban, 10 mai. — Triomphe de la contre-révolution dans le Midi.


La motion de cet homme simple avait étonnamment changé la situation. D’une époque de discussion, la Révolution parut tout à coup transportée dans un âge de terreur.

Deux terreurs en face. Le Clergé avait un argument muet, sous-entendu, formidable ; il montrait à l’Assemblée une Méduse, la guerre civile, le soulèvement imminent de l’Ouest et du Midi, le renouvellement probable des vieilles guerres de religion. L’Assemblée avait en elle la force immense, inéluctable, d’une Révolution lancée, qui devait renverser tout, d’une Révolution qui, pour principal organe, avait l’émeute de Paris. Elle rugissait aux portes, se faisait souvent entendre plus haut que les députés.

Le beau rôle était au Clergé, d’abord parce qu’il semblait être dans un danger personnel ; ce danger le relevait ; tel prélat incrédule, licencieux, intrigant, se trouvait tout à coup, par la grâce de l’émeute, posé dans la gloire du martyre. Martyre impossible pourtant, avec les précautions infinies de M. de La Fayette, si fort alors, si populaire, à son apogée, vrai roi de Paris.

Le Clergé avait encore pour lui l’avantage d’une position simple et l’extérieur de la foi. Interrogé jusqu’ici, mis sur la sellette par l’esprit du siècle, c’est lui maintenant qui interroge. Il demande fièrement : « Êtes-vous catholique ? » — L’Assemblée répond timidement, d’un ton suspect, équivoque, qu’elle ne peut pas répondre, qu’elle respecte trop la religion pour répondre, qu’en salariant un seul culte elle prouve assez, etc.

Mirabeau dit hypocritement : « Faut-il décréter que le soleil luit ?… » Et un autre : « Je crois la religion catholique la seule véritable, je la respecte infiniment… Il est dit : « Les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle. » Et nous croirions par un misérable décret confirmer une telle parole ? » etc.

D’Espreménil arracha ce masque par un mot violent : « Oui, dit-il, quand les Juifs crucifièrent Jésus-Christ, ils disaient : « Salut, roi des Juifs ! »

Personne ne répondit à cette terrible attaque. Mirabeau se tut, se ramassa sur lui-même, comme le lion qui médite un bond. Puis, saisissant l’occasion d’un député qui citait, en faveur de l’intolérance, je ne sais quel traité de Louis XIV : « Et comment toute intolérance n’eût-elle pas été consacrée sous un règne signalé par la Révocation de l’Édit de Nantes ?… Si l’on en appelle à l’histoire, n’oubliez pas qu’on voit d’ici, qu’on voit de cette tribune la fenêtre d’où un roi, armé contre son peuple par d’exécrables factieux qui couvraient l’intérêt personnel de celui de la religion, tira l’arquebuse et donna le signal de la Saint-Barthélémy ! »

Et il montrait la fenêtre du doigt, du regard. Elle était impossible à apercevoir de là ; lui, il la voyait en effet, et tout le monde la vit…

Le coup avait porté juste. Ce que l’orateur avait dit révélait précisément ce que le Clergé voulait faire. Son plan était de porter au roi une protestation violente qui eût armé les croyants, de mettre l’arquebuse aux mains du roi, pour tirer le premier coup.

Louis XVI n’était pas Charles IX. Très sincèrement convaincu du droit du Clergé, il eût accepté le péril, pour ce qu’il croyait le salut de la religion. Mais trois choses l’arrêtaient : son indécision naturelle, la timidité de son ministère, plus que tout le reste enfin, ses craintes pour la vie de la reine, la terreur du 6 octobre, renouvelée chaque jour, cette foule émue, menaçante, qu’il avait sous sa fenêtre, ce flot d’hommes qui battait les murs. À toute résistance du roi, la reine semblait être en péril. Elle-même avait d’ailleurs d’autres vues, d’autres espérances, fort éloignées du Clergé.

On répondit, au nom du roi, que, si la protestation était apportée aux Tuileries, elle ne serait point reçue.

On a vu combien le roi, en février avait découragé Bouillé, les officiers, la Noblesse. En avril, son refus de soutenir le Clergé lui ôterait le courage, s’il pouvait jamais le perdre, lorsqu’il s’agit de ses biens. Maury dit avec fureur qu’on saurait en France dans quelles mains se trouvait la royauté.

Restait d’agir sans le roi. Agir avec la Noblesse ? Et pourtant le Clergé ne pouvait non plus. compter beaucoup sur son secours. Elle avait encore tous les grades ; mais, n’étant pas sûre du soldat, elle craignait l’explosion, elle était moins impatiente, moins belliqueuse que les prêtres. L’agent du Clergé à Nîmes, Froment, quoiqu’il eût obtenu un ordre du comte d’Artois, ne pouvait décider le commandant de la province à lui ouvrir l’arsenal. L’affaire pressait cependant. Les grandes fédérations du Rhône avaient enivré le pays. Celle d’Orange, en avril, mit le comble à l’enthousiasme. Avignon ne se souvint plus qu’elle appartenait au pape, elle envoya à Orange, avec toutes les villes françaises. Encore un moment, et elle échappait. Si Avignon, si Arles, si les capitales de l’aristocratie et du fanatisme, dont on menaçait toujours, devenaient elles-mêmes révolutionnaires, la contre-révolution, serrée d’ailleurs par Marseille et par Bordeaux, n’avait rien à espérer. L’explosion devait avoir lieu à ce moment ou jamais.


On ne comprendrait rien aux irruptions de ces vieux volcans du Midi, si avant tout on n’en sondait le foyer toujours brûlant. Les flammes infernales des bûchers qui s’y rallumèrent tant de fois, ces flammes contagieuses de soufre, semblent avoir gagné le sol même, en sorte que des incendies inconnus y courent toujours sous la terre. C’est comme pour ces houillères qui brûlent dans l’Aveyron. Le feu n’est pas à la surface. Mais, dans ce gazon jauni, si vous enfoncez un bâton, il fume, il prend feu, il révèle l’enfer qui dort sous vos pieds.

Puissent s’amortir les haines !… Mais il faut que les souvenirs restent, que tant de malheurs, de souffrances, ne soient jamais perdus pour l’expérience des hommes. Il faut que la première, la plus sainte de nos libertés, la liberté religieuse, aille souvent se fortifier, se raviver par la vue des affreuses ruines qu’a laissées le fanatisme.

Les pierres parlent, au défaut des hommes. Deux monuments surtout méritent d’être l’objet d’un fréquent pèlerinage, tous deux opposés, tous deux instructifs, l’un infâme, l’autre sacré.

L’infâme, c’est le palais d’Avignon, la Babel des papes, la Sodome des légats, la Gomorrhe des cardinaux.

Palais monstre, qui couvre toute la croupe d’une montagne de ses tours obscènes. Lieux de volupté, de torture, où les prêtres montrèrent aux rois qu’ils ne savaient rien, au prix d’eux, dans les arts honteux du plaisir. L’originalité de la construction, c’est que les lieux de torture n’étant pas bien éloignés des luxurieuses alcôves, des salles de bal et de festin, on aurait bien pu, parmi les chants des cours d’amour, entendre le râle, les cris, le bris sec des os qui craquaient… La prudence sacerdotale y avait pourvu par la savante disposition des voûtes, propres à absorber tous les bruits. La superbe salle pyramidale où le bûcher se dressait (figurez-vous l’intérieur d’un cône vide de soixante pieds), témoigne d’une effroyable entente de l’acoustique ; seulement, de place en place, quelques traînées de suie grasse rappellent les chairs brûlées.

L’autre lieu, saint et sacré, c’est le bagne de Toulon, le calvaire de la liberté religieuse, le lieu où moururent lentement, sous le fouet et le bâton, les confesseurs de la foi, les héros de la charité.

Qu’on songe que plusieurs de ces martyrs, condamnés aux galères perpétuelles, n’étaient pas des protestants, mais des hommes accusés d’avoir fait évader des protestants !

On en vendait sous Louis XV. À un prix honnête (trois mille francs), on pouvait acheter un galérien. M. de Choiseul, pour faire sa cour à Voltaire, lui en donne un, en pur don.

Ce code effroyable que la Terreur copia, sans pouvoir jamais l’atteindre, arme les enfants contre les pères, leur donne d’avance leurs biens, en sorte que le fils est intéressé à tenir son père à Toulon.

Quoi de plus curieux que de voir l’Église, la colombe gémissante, gémir en 1682, lorsqu’on venait d’enlever les petits enfants aux mères hérétiques… Gémir pour les délivrer ?… Non, pour que le roi trouve des lois plus efficaces, plus dures… Et comment en trouver jamais de plus dures que celles-ci ?

À chaque assemblée du Clergé, la colombe gémit toujours. Et sous Louis XVI encore, lorsqu’il se laisse arracher par l’esprit du temps cette belle charte d’affranchissement qui exclut toujours les protestants de toute fonction publique, le Clergé adresse au roi de nouveaux gémissements, par un prêtre athée, Loménie.

J’entrai plein de tremblement et de respect dans ce saint bagne de Toulon. J’y cherchai la trace des martyrs de la religion, de ceux de l’humanité, tués là de mauvais traitements, pour avoir eu un cœur d’homme, pour avoir seuls entrepris de défendre l’innocence, de faire la tâche de Dieu !

Hélas ! il n’y a plus rien. Rien ne reste de ces galères, atroces et superbes, dorées et sanglantes, plus barbares que les Barbaresques, que le nerf de bœuf arrosait de la rosée du sang des saints… Les registres mêmes où leurs noms étaient consignés, ont en grande partie disparu. Dans le peu qui reste, de sèches indications, l’entrée, la sortie ; et la sortie, le plus souvent, c’est la mort… La mort qui vient plus ou moins prompte, indiquant ainsi des degrés dans la résignation ou le désespoir… Une brièveté terrible : deux lignes pour un saint, deux ou trois pour un martyr… On n’a pas noté les gémissements, les protestations, les appels au ciel, les prières muettes, les psaumes chantés tout bas entre les blasphèmes des voleurs et des assassins… Ah ! tout cela doit être ailleurs. « Console-toi ! les pleurs des hommes sont gravés pour l’éternité dans la pierre et dans le marbre ! » a dit Christophe Colomb.

Dans la pierre ! Non, dans l’âme humaine. À mesure que j’ai étudié et su davantage, j’ai vu avec consolation qu’en vérité, ces martyres obscurs n’en ont pas moins porté leur fruit, fruit admirable : l’amélioration de ceux qui les virent ou les ouïrent, l’attendrissement des cœurs, l’adoucissement de l’âme humaine au dix-huitième siècle, l’horreur croissante pour le fanatisme et la persécution. Peu à peu il n’y avait plus personne pour appliquer ces lois barbares. L’intendant Lenain (de Tillemont), neveu du janséniste illustre, obligé de condamner à mort l’un des derniers martyrs protestants, lui disait : « Hélas ! Monsieur, ce sont les ordres du roi. » — Il fondait en larmes ; le condamné le consola.

Le fanatisme se mourait de lui-même. Ce n’était pas sans peine, sans travail, que, par moments, les politiques en ravivaient l’étincelle. Quand le Parlement, accusé d’incrédulité, de jansénisme, d’anti-jésuitisme, saisit l’occasion de Calas pour se réhabiliter, quand, d’accord avec le Clergé, il remua au fond du peuple les vieilles fureurs, on les trouva tout endormies. On ne réussit qu’au moyen de confréries généralement composées des petites gens, qui, comme marchands ou d’autre sorte, étaient les clients du Clergé. Pour brouiller l’esprit du peuple, l’ensorceler, l’effaroucher, l’ensauvager, on fit comme aux courses, où l’on met à la bête, sous la peau, un charbon ardent ; alors elle ne se connaît plus… Le charbon ici fut une comédie atroce, une affreuse exhibition. Les confrères blancs, dans leur sinistre costume (le capuce couvrant le visage, avec deux trous pour les yeux), firent une fête de mort au fils que Calas avait tué, disaient-ils, pour l’empêcher d’abjurer. Sur un catafalque énorme, parmi les cierges, on voyait un squelette remué par des ressorts, qui d’une main tenait la palme du martyre, de l’autre une plume pour signer l’abjuration de l’hérésie.

On sait que le sang de Calas retomba sur les fanatiques, on sait l’excommunication que lança aux meurtriers, aux faux juges et aux faux prêtres, le vieux pontife de Ferney. Ce jour-là, touchés de la foudre, ils commencèrent la descente où l’on ne s’arrête pas ; ils roulèrent la tête en bas, ils plongèrent, les réprouvés, au gouffre de la Révolution.

Et à la veille, à grand’peine, au bord même de l’abîme, la royauté qu’ils entraînaient s’avisa enfin d’être humaine. Un édit parut (1787) où l’on avouait que les protestants étaient des hommes ; on leur permettait de naître, de se marier, de mourir. Du reste, nullement citoyens, exclus des fonctions civiles, ne pouvant ni administrer, ni juger, ni enseigner ; admis, pour tout privilège, à payer l’impôt, à payer leur persécuteur, le clergé catholique, à entretenir de leur argent l’autel qui les maudissait.

Les protestants des montagnes cultivaient leur maigre pays. Les protestants des villes faisaient la seule chose qui leur fût permise, le commerce et, à mesure qu’ils se rassuraient, un peu d’industrie. Tenus bas et durement, hors de tout emploi, de toute influence, exclus très spécialement depuis cent années de toute position militaire, ils n’avaient rien des hardis huguenots du seizième siècle ; le protestantisme était retombé à son point de départ du Moyen-âge, industriel, commercial. Si l’on excepte les Cévenols, incorporés à leurs rochers, les protestants en général possédaient très peu de terre ; leurs richesses, considérables déjà à cette époque, étaient des maisons, des usines, mais surtout, mais essentiellement, des richesses mobilières, celles qu’on peut toujours emporter.

Les protestants du Gard étaient, en 1789, un peu plus de cinquante mille mâles (comme en 1698, comme en 1840, le nombre a peu varié), très faibles par conséquent, isolés et sans rapports avec leurs frères d’autres provinces, perdus comme un point, un atome, dans un océan de catholiques, qui se comptaient par millions. À Nîmes, dans la seule ville où les protestants étaient ramassés en grand nombre, ils étaient six mille hommes, en face de vingt et un mille hommes de l’autre religion. Des six mille, trois ou quatre mille étaient des ouvriers de manufactures, race malsaine et chétive, misérable, sujette, comme l’ouvrier l’est partout, à des chômages fréquents.

Les catholiques ne chômaient pas, travaillant pour la plupart à la terre ; le climat fort doux permet ce travail en toutes saisons. Beaucoup avaient un peu de terre et cultivaient en même temps pour le Clergé, la Noblesse, les gros bourgeois catholiques, qui avaient toute la banlieue.

Les protestants des villes, instruits, modérés, sérieux, clos, dans la vie sédentaire, voués à leurs souvenirs, ayant dans chaque famille de quoi pleurer et peut-être craindre, étaient une population infiniment peu aventureuse et très dure à l’espérance. Quand ils virent poindre ce beau jour de la liberté, à la veille de la Révolution, ils osèrent à peine espérer. Ils laissèrent les parlements, la Noblesse, s’avancer hardiment, parler en faveur des idées nouvelles ; généralement ils se turent. Ils savaient parfaitement que, pour entraver la Révolution, il eût suffi qu’on les vît exprimer des vœux pour elle.

Elle éclate. Les catholiques, disons-le à leur honneur, la grande masse des catholiques, furent ravis de voir les protestants devenir enfin leurs égaux. L’unanimité fut touchante, et l’une des plus dignes choses d’arrêter sur la terre le regard de Dieu. Dans bien des lieux, les catholiques allèrent, au temple des protestants, s’unir à eux pour rendre grâces ensemble à la Providence. D’autre part, les protestants assistaient au Te Deum catholique. Par-dessus tous les autels, tous les temples, toutes les églises, une lueur s’était faite au ciel…

Le 14 juillet fut reçu du Midi, ainsi que de toute la France, comme la délivrance de Dieu, comme la sortie d’Égypte ; le peuple avait franchi la mer et, parvenu à l’autre bord, chantait le cantique. Ni protestants ni catholiques, nulle différence, des Français. Il se trouva, sans qu’on le voulût, sans qu’on y songeât, que le comité permanent qui s’organisa dans les villes fut mixte, des deux religions ; mixte également fut la milice nationale. Les officiers furent généralement catholiques, parce que les protestants, étrangers au service militaire, n’auraient guère pu commander. En récompense, ils formèrent presque toute la cavalerie ; beaucoup avaient des chevaux pour les besoins de leur commerce.

Deux mois, trois mois, se passèrent. On s’avisa alors, et à Nîmes et à Montauban, de former de nouvelles compagnies exclusivement catholiques.

Cette belle unanimité avait disparu. Une question grave, profonde, celle des biens du Clergé, avait changé tout.

Le Clergé montra une force remarquable d’organisation, une vigueur intelligente à créer la guerre civile, dans une population qui n’en avait nulle envie.

Trois choses furent employées. Premièrement, les moines mendiants, capucins, dominicains, qui se firent distributeurs, propagateurs d’une prodigieuse multitude de brochures et de pamphlets. Deuxièmement, les cabarets, les petits revendeurs de vin, qui, dépendant du principal propriétaire de vignobles, le Clergé, étaient d’autre part en rapport avec le petit peuple catholique, surtout avec les paysans électeurs de campagne. Ceux-ci venant à la ville faisaient halte au cabaret. Ils y dépensaient (et ceci compte pour troisième article) vingt-quatre sols que le Clergé leur donnait pour chaque jour qu’ils venaient aux élections.

L’agent des prêtres en tout ceci, Froment, était plus qu’un homme, c’était toute une légion ; il agissait en même temps par une multitude de bras, par son frère, Froment-tapage, par ses parents, par ses amis, etc. Il avait son bureau, sa caisse, sa librairie de pamphlets, son antre aux élections, tout contre l’église des Dominicains, et sa maison communiquait avec une tour qui dominait les remparts. Vraie position de guerre civile qui défiait la fusillade, ne craignait que le canon.

Avant d’en venir aux armes, Froment travailla la Révolution en dessous, par la Révolution même, par la garde nationale et par les élections. Des assemblées tenues la nuit dans l’église des Pénitents blancs préparèrent les élections municipales, de manière à exclure tous les protestants. Les droits énormes que l’Assemblée donne au pouvoir municipal, le droit de requérir les troupes, de proclamer la loi martiale, d’arborer le drapeau rouge, se trouvent placés ainsi, et à Nîmes et à Montauban, dans les mains des catholiques ; ce drapeau sera arboré pour eux, s’ils en ont besoin, et jamais contre eux.

La garde nationale était mixte. Elle s’était composée en juillet des plus ardents patriotes, qui se hâtèrent d’être inscrits, de ceux aussi qui, n’ayant guère qu’une fortune mobilière, craignaient le plus les pillages ; tels étaient les négociants, protestants pour la plupart. Quant aux riches catholiques, qui possédaient les terres, ils ne pouvaient perdre leurs terres et se hâtèrent moins d’armer. Quand leurs châteaux furent attaqués, la garde nationale, mêlée de protestants, de catholiques, mit tous ses soins à les défendre ; celle de Montauban sauva un château du royaliste Cazalès.

Pour changer cette situation, il fallait éveiller l’envie, faire naître les rivalités. Elles venaient assez d’elles-mêmes et par la force des choses, à part toute différence d’opinion et de parti. Tout corps qui semblait d’élite, qu’il fût aristocrate, comme les volontaires de Lyon et de Lille, qu’il fût patriote, comme les dragons de Montauban et de Nîmes, étaient également détesté. On anima contre ces derniers les petites gens qui formaient la masse des compagnies catholiques, en répandant parmi eux que les autres les appelaient cébets ou mangeurs d’oignons. Accusation gratuite. Pourquoi les protestants auraient-ils insulté les pauvres ? Personne n’était plus pauvre à Nîmes que les ouvriers protestants. Et dans les Cévennes, leurs amis et défenseurs, les protestants de la montagne, qui souvent n’ont pas d’autre aliment que les châtaignes, menaient une vie plus dure, plus pauvre, plus abstinente que les mangeurs d’oignons de Nîmes, qui mangent du pain aussi et boivent souvent du vin.

Vers le 20 mars, on apprit que l’Assemblée, non contente d’ouvrir aux protestants l’accès aux fonctions publiques, avait élevé à la première de toutes, et plus haut alors que la royauté, élevé, dis-je, un protestant, Rabaut Saint-Étienne, à sa présidence. Rien n’était prêt encore, peu ou pas d’armes ; cependant l’impression fut si forte que quatre protestants furent assassinés en expiation (fait contesté, mais certain).

Toulouse fit pénitence du sacrilège de l’Assemblée, amende honorable, neuvaines pour détourner le courroux de Dieu. C’était l’époque d’une fête exécrable, la procession annuelle qu’on faisait en souvenir du massacre des Albigeois. Les confréries de toutes sortes se rendent en foule à chaque chapelle érigée sur la plaine du massacre. Les motions les plus furieuses sont faites dans les églises. Les machines sont montées partout. On tire des vieilles armoires les instruments de fanatisme qui jouèrent au temps des Dragonnades ou de la Saint-Barthélemy, les Vierges qui pleureront pour avoir des assassinats, les Christs qui hocheront la tète, etc. Ajoutez-y quelques moyens de nouvelle fabrique, par exemple un dominicain qui s’en va par les rues de Nîmes dans son blanc habit de moine, mendiant son pain, pleurant sur les décrets de l’Assemblée ; à Toulouse, un buste du roi captif, du roi martyr, qui, posé près du prédicateur et voilé de noir, apparaîtra tout à coup au beau moment du sermon pour demander secours au bon peuple de Toulouse.

Tout cela était trop clair. Cela voulait dire : du sang. Les protestants le comprirent.

Isolés au milieu d’un grand peuple catholique, ils se voyaient un petit troupeau, marqué pour la boucherie. Les terribles souvenirs conservés dans chaque famille leur revenaient dans leurs nuits, les éveillaient en sursaut. Ces paniques étaient bizarres ; la peur des brigands, qui courait dans les campagnes, se mêlait souvent dans leurs imaginations avec celle des assassins catholiques ; étaient ils en 1790 ou en 1572 ? Ils n’auraient pas su le dire. À Saint Jean-de-la-Gardonnenque, petite ville de marchands, des courriers entrent le matin, criant : « Garde à vous ! les voilà ! » Le tocsin sonne, on court aux armes, la femme se pend au mari pour l’empêcher de sortir, on ferme, on se met en défense, des pavés sur les fenêtres… Mais voilà que la ville en effet est envahie… par les amis, les protestants des campagnes, qui venaient à marches forcées. On distinguait parmi eux une belle fille entre ses deux frères, armée, portant le fusil. Ce fut l’héroïne du jour, on la couronna de lauriers ; tous ces marchands rassurés se cotisèrent entre eux pour leur aimable sauveur, et elle emporta sa dot aux montagnes dans son tablier.

Rien ne pouvait les rassurer qu’une association permanente entre les communes, une fédération armée. Ils la firent vers la fin de mars dans une prairie du Gard, une sorte d’île entre un canal et le fleuve, à l’abri de toute surprise. Des milliers d’hommes s’y rendirent, et, ce qui fut plus rassurant, c’est que les protestants virent grand nombre de catholiques mêlés à eux, sous le drapeau. Les paisibles ruines romaines qui dominent le paysage rappelaient des souvenirs meilleurs ; elles semblaient avoir survécu pour voir passer et mépriser ces misérables querelles, pour promettre un âge plus grand.

Les deux partis étaient en face, très près d’agir ; Nîmes, Toulouse, Montauban, regardaient Paris, attendaient. Rapprochez les dates. Le 13 avril, à l’Assemblée, on tire d’elle l’étincelle pour allumer le Midi, son refus de déclarer le catholicisme religion dominante ; le 19, le clergé proteste. Dès le 18, Toulouse proteste à coups de fusil ; on y joue dans une église la scène du buste du roi ; les patriotes crient : « Vive le roi ! vive la loi ! » et des soldats tirent sur eux.

Le 20, à Nîmes, grande et solennelle déclaration catholique, signée de trois mille électeurs, fortifiée de l’adhésion de quinze cents personnes distinguées, déclaration envoyée à toutes les municipalités du royaume, suivie, copiée de Montauban, Albi, Alais, Uzès, etc. La pièce, délibérée aux Pénitents blancs, est écrite par les commis de Froment, et la foule va signer chez lui. Elle équivalait à un acte d’accusation de l’Assemblée nationale ; on lui signifiait qu’elle eût à rendre le pouvoir au roi, à donner à la religion catholique le monopole du culte.

On travaillait partout en même temps à la formation des nouvelles compagnies. La composition en était bizarre, des agents ecclésiastiques et des paysans, des marquis et des domestiques, des nobles et des crocheteurs. En attendant les fusils, ils avaient des fourches et des faux. On fabriquait secrètement une arme perfide et terrible, des fourches dont le dos était une scie.

Les municipalités créées par les catholiques fermaient les yeux sur tout cela ; elles semblaient tout occupées de fortifier les forts, d’affaiblir encore les faibles. À Montauban, les protestants, six fois moins nombreux que leurs adversaires, voulaient accéder au pacte fédératif que venaient de faire les protestants de la campagne ; la municipalité ne le permit pas. Ils essayèrent alors de désarmer la haine, en se retirant des fonctions publiques auxquelles on les avaient portés, y faisant nommer des catholiques à leur place. Cela fut pris pour faiblesse. La croisade religieuse n’en fut pas moins prêchée dans les églises. Les vicaires généraux exaltèrent encore le peuple, en faisant faire, pour le salut de la religion en péril, des prières de Quarante-Heures.

La municipalité de Montauban se démasqua à la fin par une chose qui ne pouvait manquer d’amener l’explosion. Pour exécuter le décret de l’Assemblée qui ordonnait de faire inventaire dans les communautés religieuses, elle prit juste le 10 mai, le jour des Rogations. C’est aussi dans une fête de printemps qu’on fit les Vêpres siciliennes.

La saison ajoutait de même à l’exaltation. Cette fête des Rogations, c’est le moment où toute la population répandue au dehors, pleine des émotions passionnées du culte et de la saison, sent l’ivresse du printemps, si puissant dans le Midi. Parfois retardé par les grêles des Pyrénées, il n’éclate qu’avec plus de force. Tout sort à la fois, tout s’élance, l’homme de sa maison, l’herbe de la terre, toute créature bondit ; c’est comme un coup d’État de Dieu, une émeute de la nature.

Et les femmes qui vont traînant par les rues leurs cantiques pleureurs : Te rogamus, audi nos… on savait parfaitement qu’elles pousseraient leurs maris au combat, qu’elles les feraient tuer, s’il le fallait, plutôt que de laisser entrer les magistrats dans les couvents.

Ceux-ci se mettent en marche, et, comme ils devaient le prévoir, sont arrêtés par les masses impénétrables du peuple, par des femmes assises, couchées devant les portes sacrées. Il faudrait passer sur elles. Ils se retirent et la foule devient agressive ; elle menace de brûler la maison du commandant militaire, catholique, mais patriote. Elle se porte à l’Hôtel de Ville pour en forcer l’arsenal. Si elle y parvenait, si, dans cet état de fureur, elle s’emparait des armes, le massacre des protestants, des patriotes en général, évidemment commençait.

La municipalité pouvait requérir le régiment de Languedoc ; elle s’abstient. Les gardes nationaux viennent d’eux-mêmes occuper le corps de garde qui couvre l’Hôtel de Ville et y sont bientôt assiégés. Loin de les secourir, c’est à la populace furieuse que l’on envoie du secours ; on la fait appuyer par les employés des gabelles. On tire contre les fenêtres cinq ou six cents coups de fusil. Les malheureux, criblés de balles, ayant déjà plusieurs morts, beaucoup de blessés, n’ayant point de munitions, demandent la vie, présentent un mouchoir blanc ; on n’en tire pas moins ; on démolit le mur qui seul les protège. Alors la coupable municipalité se décide, in extremis, à faire ce qu’elle devait, à requérir le régiment de Languedoc, qui depuis longtemps ne demandait qu’à marcher.

Une grande dame avait fait dire des messes pendant la tuerie.

Ceux qui n’ont pas été tués peuvent donc enfin sortir. Mais la rage n’est pas épuisée. On leur arrache leurs habits, l’uniforme national, on leur arrache la cocarde, on la foule aux pieds. Nu-tête, en chemise, un cierge à la main, arrosant, tout le long de la rue, le pavé de sang, on les traîne à la cathédrale, on les agenouille aux degrés pour faire amende honorable… En avant marchait le maire, qui portait un drapeau blanc.

La France, pour moins que cela, avait fait le 6 octobre. Elle avait, pour un moindre outrage à la cocarde tricolore, renversé une monarchie.

On tremble pour Montauban quand on voit la sensibilité terrible qu’une telle chose allait exciter, la solidarité profonde qui, du Nord mu Midi, liait des lors tout le peuple. S’il n’y avait eu personne dans le Midi pour venger une telle chose, tout le Centre, tout le Nord, tout se serait mis en marche. L’outrage était senti au fond des moindres villages. J’ai sous les yeux les adresses menaçantes des populations de Marne et de Seine-et-Marne sur ces indignités du Midi[1].

Le Nord pouvait rester tranquille. Le Midi suffisait bien. Bordeaux, la première, s’élance, Toulouse, sur laquelle comptaient ceux de Montauban, Toulouse a tourné contre eux, elle demande à les châtier. Bordeaux avance, et, grossi au passage par toutes les communes, les renvoie, ne pouvant nourrir tous ces torrents de soldats. Les prisonniers de Montauban (c’est là toute la défense que rêvent les meurtriers) seront mis à l’avant-garde et recevront les premiers coups… L’avant-garde, il n’y en a plus ; le régiment de Languedoc fraternise avec Bordeaux.

On envoya de Paris un commissaire du roi, officier de La Fayette, homme doux, plus que modéré, qui se déclara plutôt contre son propre parti ; il renvoya les Bordelais, composa avec l’émeute. Nulle enquête sur le sang versé ; les morts restèrent là bien morts, les blessés gardèrent leurs blessures, les emprisonnés restèrent en prison ; le commissaire du roi n’avisa d’autre moyen de les en tirer que de se faire demander la chose par ceux mêmes qui les y avaient jetés.

Tout se passait de même à Nîmes. Les volontaires catholiques portaient hardiment la cocarde blanche, criaient : « À bas la nation ! » Les soldats et sous-officiers du régiment de Guyenne s’indignèrent, leur cherchèrent querelle. Un régiment, isolé dans une si grande masse de peuple, n’ayant pour lui que la population protestante, tout industrielle et peu belliqueuse, était fort aventuré. Notez qu’il avait contre lui ses propres officiers, qui se déclaraient amis de la cocarde blanche, contre lui la municipalité qui refusa de proclamer la loi martiale. Il y eut beaucoup de blessés ; un grenadier fut tiré, tué par le frère même de Froment.

Les soldats furent consignés. Le meurtrier resta libre. La contre-révolution triompha à Nîmes comme à Montauban.

Dans cette dernière ville, les vainqueurs ne s’en tinrent pas là. Ils eurent l’audace d’aller faire une collecte dans les familles des victimes, et jusque dans les prisons où elles étaient encore… Horreur ! on ne voulait les laisser sortir qu’en payant leurs assassins !

  1. J’ai lu, je crois, tout ce qui de près ou de loin se rapporter à ces affaires de Montauban, de Nîmes, etc. Je n’ai rien écrit qu’après avoir comparé, pesé les témoignages et formé ma conviction avec l’attention d’un juré. Ceci une fois pour toutes. Je cite peu, pour ne pas rompre l’unité de mon récit.