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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre V/Chapitre 2

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CHAPITRE II

LE ROI ET LA REINE RAMENÉS DE VARENNES (22-25 JUIN 1791).


Unanimité de la population contre le roi. — Châlons seul le reçoit bien, 22 juin. — Les commissaires envoyés par l’Assemblée, 23 juin. — La reine et Barnave. — Halte de Dormans. — La famille royale à Meaux, au palais de Bossuet, 24 juin. — Pétion veut sauver les trois gardes du corps. — Entrée dans Paris, 25 juin. — Arrivée aux Tuileries. — Sentiments divers du peuple.


Le roi et la reine avaient réussi à se persuader longtemps que la Révolution était toute concentrée dans l’agitation de Paris, qu’elle était une chose tout artificielle, une conspiration isolée des Orléanistes ou des Jacobins. Le voyage de Varennes put leur faire voir le contraire, et le retour encore plus.

En vain la reine essayait de s’abuser elle-même, de rejeter le mauvais succès de l’entreprise sur des causes inconnues, « Il a fallu, disait-elle, un concours extraordinaire de circonstances, un miracle. » Le vrai miracle fut l’unanimité de la nation. Unie dans un même élan de justice et d’indignation, la France sauva la France.

Rappelons les circonstances du voyage. Cette unanimité éclate partout. Partout la force militaire est neutralisée par le peuple. Près de Châlons déjà, Choiseul ne peut soutenir le regard de cette foule pénétrante qui le surveille et le devine ; malgré les bois, malgré la nuit, l’œil du peuple le suit, le voit ; partout, de village en village, il entend sonner le tocsin. L’officier de Sainte-Menehould, celui de Clermont, sont annulés, paralysés par cette inquiète surveillance. Celui de Varennes s’enfuit, et le jeune Bouillé, menacé, ne peut commander à sa place. Bouillé lui-même ne peut venir au-devant, n’étant sûr ni de ses troupes, ni des garnisons voisines, voyant la campagne en armes. Un fait plus grave encore peut-être, et que nous avions omis, c’est que partout, dans leurs logements, les soldats s’apercevaient que leurs hôtes, pendant leur sommeil, leur enlevaient les cartouches ; les soldats du roi dormaient, le peuple ne dormait pas.

Cette unanimité terrible parut bien plus au retour. De Varennes jusqu’à Paris, dans une route de cinquante lieues, route infiniment lente, qui dura quatre jours entiers, le roi, dans sa voiture, se vit constamment entouré d’une masse compacte de peuple ; la lourde berline nageait dans une épaisse mer d’hommes et fendait à peine les flots. C’était comme une inondation de toutes les campagnes voisines qui, tour à tour, sur la route, lançaient des vagues vivantes à cette malheureuse voiture, vagues furieuses, aboyantes, qui semblaient près d’abîmer tout et pourtant se brisaient là. Ces hommes s’armaient jusqu’aux dents de tout ce qu’ils avaient d’armes, arrivaient chargés de fusils, de sabres et de piques, de fourches et de faux : ils partaient de loin pour tuer ; de près, ils injuriaient, ils soulageaient leur colère, criaient aux lâches et aux traîtres, suivaient quelque temps, retournaient. D’autres venaient, et toujours d’autres, infatigablement, et ceux-ci non moins ardents, entiers de force et de fureurs. Ils criaient, séchaient leurs gosiers, buvaient pour crier encore. Une âpre chaleur de juin exaltait les têtes, le soleil brûlait d’aplomb, poudroyait sur la blanche route, la soulevait en nuages, à travers des forêts de baïonnettes et d’épis. Maigres épis, pauvre moisson de Champagne pouilleuse ; la vue même de cette moisson si péniblement amenée à bien ne contribuait pas peu à augmenter la fureur des paysans ; c’était justement ce moment que le roi avait choisi pour aller chercher l’ennemi, amener sur nos champs les hussards et les pandours, la cavalerie voleuse, mangeuse, outrageuse, gâcher la vie de la France aux pieds des chevaux, assurer la famine pour l’année et l’année prochaine…

Ce fut là le vrai procès de Louis XVI, plus qu’au 21 janvier. Il entendit, quatre jours de suite, de la bouche de tout le peuple, son accusation, sa condamnation. Le sentiment filial de ce peuple, si cruellement trompé, s’était tourné en fureur, et la fureur, exhalée en cris, s’exprimait aussi en reproches d’une accablante vérité, en mois terribles qui tombaient sur la coupable voiture comme d’impitoyables traits de la justice elle-même.

Près de Sainte-Menehould, les cris redoublèrent encore. Le roi et la reine, alarmés, déclarèrent qu’ils s’arrêteraient, qu’ils n’iraient pas plus loin. Un envoyé du conseil municipal de Paris essayait de les rassurer. Ils lui firent promettre, jurer sur sa tête qu’il ne leur arriverait rien à eux et aux leurs, ni en route, ni à Paris, et que, pour plus de sûreté, il ne les quitterait pas[1].

Personne n’en pouvait répondre. La vie de la famille royale semblait tenir à un fil. Parmi tant d’hommes furieux (beaucoup de plus étaient ivres), il était fort à craindre que, de rage aveugle ou d’ivresse, il ne partît au hasard des coups de fusil. Mais la rage se tournait surtout contre ceux qu’on supposait avoir emmené le roi. MM. de Choiseul et de Damas auraient péri certainement si l’aide de camp de La Fayette ne se fut fait arrêter avec eux. Les trois gardes du corps qui revenaient sur le siège de la voiture semblaient morts d’avance ; plusieurs fois les baïonnettes touchèrent leur poitrine ; personne pourtant ne tira sur eux. Il y avait même, au milieu des insultes, un reste d’égards pour le roi, de la pitié du moins pour son incapacité, pour sa faiblesse connue. Les enfants aussi, qu’on voyait à la portière, désarmaient la foule, étonnaient les plus furieux. Ils arrivaient, ce semble, tout prêts à frapper ; mais ils n’avaient pas songé aux enfants. Le doux visage de Madame Élisabeth lui conservait, à vingt-cinq ans, un charme singulier d’enfance, une quiétude de sainte, étrange dans cette situation. Et la petite princesse, quoiqu’elle eût à quatorze ans quelque chose du port altier de sa mère, tenait d’elle aussi l’éblouissant éclat de la beauté rousse et blonde. Cette foule, c’était des hommes (il y avait peu de femmes) ; or, il n’y avait pas d’homme, fût-il ivre, fût-il furieux, qui ne se sentît le cœur faible, dès qu’il se trouvait en présence de la jeune fleur.

Les plus furieux, on peut le dire, furent ceux qui partaient du plus loin, ceux qui n’arrivèrent pas à temps et ne virent point cette famille. Deux faits ici qui ne sont imprimés nulle part et qui font connaître assez la violente émotion de la France dès qu’elle se sut trahie.

Clouet, des Ardennes, l’un des fondateurs de l’École Polytechnique, âpre stoïcien, mais sauvage, et qui n’eut jamais d’autre amour que celui de la patrie, partit sur-le-champ de Mézières, avec son fusil ; il vint à marches forcées, à pied (il n’allait pas autrement), et fit soixante lieues en trois jours, dans l’espoir de tuer le roi. À Paris, il changea d’idée.

Un autre, jeune menuisier au fond de la Bourgogne (qui, plus tard, fixé à Paris, est devenu le père de deux savants distingués), quitta également son pays pour assister au jugement et à la punition du traître. Accueilli en route chez un maître menuisier, son hôte lui fit comprendre qu’il arriverait trop tard, qu’il ferait mieux de rester, de fraterniser avec lui, et, pour cimenter la fraternité, il lui fit épouser sa fille.

Un seul homme fut tué dans le retour de Varennes, un chevalier de Saint-Louis, qui, monté comme un saint Georges, vint hardiment caracoler à la portière, au milieu des gens à pied, et démentir par ses hommages la condamnation du roi par le peuple. Il fallut que l’aide de camp le priât de s’éloigner ; il était trop tard ; il essaya de se tirer de la foule, en ralentissant le pas ; puis, se voyant serré de près, il piqua des deux et se jeta dans les terres. On tira, il répondit ; quarante coups de fusil, tirés à la fois, l’abattirent ; il disparut un moment dans un groupe, où on lui coupa la tête. Cette tête sanglante fut inhumainement apportée jusqu’à la portière ; on obtint à grand’peine de ces sauvages qu’ils tinssent éloigné des yeux de la famille royale cet objet d’horreur.

À Châlons, la scène change. Cette vieille ville, sans commerce, était peuplée de gentilshommes, de rentiers, de bourgeois royalistes. Étrangers aux idées du temps, ignorants de la situation, ces hommes de l’ancien régime virent avec un attendrissement extraordinaire leur pauvre roi traîné ainsi ; les voilà tous qui demandent à être présentés ; les dames et demoiselles viennent offrir aux princesses des fleurs mouillées de leurs larmes. Un somptueux couvert est préparé ; la famille royale soupe en public, on circule autour des tables. Est-ce Châlons ou Versailles ? Le roi ne le sait plus bien. La garde nationale arrive : « Ne craignez rien, Sire, nous vous défendrons. » Quelques-uns allaient jusqu’à dire qu’ils mèneraient le roi jusqu’à Montmédy.

Le roi soupe, couche, de bonne heure va à la messe. Mais déjà tout est changé. Les ouvriers de Reims sont arrivés, toute la Champagne arrive ; une armée avant le jour se trouve remplir Châlons ; tout cela animé de la marche ; ils veulent voir sur-le-champ le roi ; sur-le-champ partir. Paris ! Paris ! c’est le cri universel ; les croisées sont couchées en joue. Le roi paraît au balcon avec sa famille, digne et calme : « Puisqu’on m’y force, dit-il, je m’en vais partir. »

Entre Épernay et Dormans, trois envoyés de l’Assemblée arrêtent le cortège ; ils viennent assurer, diriger le retour du roi. Tous trois choisis dans la gauche. Le Monarchien Malouet eût été l’intermédiaire naturel, le négociateur avec un roi libre ; pour garder un roi prisonnier, la gauche avait envoyé trois hommes qui exprimaient ses trois nuances, Barnave, Latour-Maubourg et Pétion.

La reine les reçut fort mal ; outre leur mission, qui les rendait peu agréables, elle avait d’autres motifs, et très différents, de les voir de mauvais œil. Latour-Maubourg, homme.de cour et jadis favorisé, néanmoins ami personnel du gardien du roi, représentant de La Fayette en cette circonstance, était spécialement haï ; il ne supporta pas l’œil de la reine, monta dans une autre voiture où étaient les femmes, laissa à ses collègues le triste et périlleux honneur de monter dans le carrosse du roi. Pétion naturellement était odieux ; on croyait voir en lui le Jacobin des Jacobins, la Révolution. Barnave, c’était bien pis ; en lui l’on voyait l’odieuse trinité (Duport, Barnave et Lameth) d’intrigants, d’ingrats, de gens, en outre, envers qui l’on avait un tort récent, que l’on avait fait semblant de consulter et de croire, qu’on avait amusés, trompés ; et maintenant la fatalité voulait qu’on tombât dans leurs mains.

Pétion choqua d’abord infiniment, en déclarant que, représentant de l’Assemblée, il lui fallait siéger au fond. Cela obligea Madame Élisabeth de passer sur le devant de la voiture ; Barnave s’y assit près d’elle, en face de la reine.

Barnave, âgé de vingt-huit ans, avait la figure fort jeune, de beaux yeux bleus, la bouche grande, le nez retroussé, la voix aigre. Sa personne était élégante. Il avait l’air audacieux d’un avocat duelliste, tout prêt aux deux sortes d’escrime. Il semblait froid, sec et méchant, et ne l’était point au fond. Sa physionomie n’exprimait en réalité que sa vie de luttes, de dispute, l’irritation habituelle de la vanité.

Il annonça tout d’abord l’intention royaliste du parti qui l’envoyait. Quand il eut lu tout haut le décret de l’Assemblée, le roi dit « qu’il n’avait jamais eu l’intention de sortir de France ». Alors Barnave, saisissant vivement cette parole : « Voilà, dit-il à Mathieu Dumas, lieutenant de La Fayette, voilà un mot qui sauvera le royaume. »

La reine remarquait cependant que le jeune député se retournait fréquemment pour voir les gardes du corps sur le siège de la voiture ; puis il reportait ses regards vers elle, avec une expression dure, où l’on eût pu distinguer quelque chose d’équivoque et d’ironique[2]. La reine était une femme, elle sentit sur-le-champ ce qu’aucun homme n’eût compris ; d’un coup d’œil hardi et fin, elle mesura d’abord l’immense parti qu’elle pouvait tirer de cette disposition, malveillante en apparence.

Elle comprit sans difficulté que Barnave croyait voir parmi les gardes du corps l’homme dévoué à qui la reine avait accordé la faveur de diriger l’enlèvement, la faveur de mourir pour elle, l’heureux comte de Fersen. Disons net : elle distingua que Barnave était jaloux.

Pour ne point trouver ceci absurde, il faut savoir que Barnave, dans sa vanité, voulait être absolument le successeur de Mirabeau ; il croyait à la tribune avoir sa succession, mais il la voulait complète : la reine en était, selon lui ; la confiance de la reine lui semblait, dans cet héritage, le plus beau diamant du défunt. Il avait cru un moment atteindre cette haute fortune, lorsque la cour fît semblant de demander les conseils des trois amis. Deux des trois, Lameth et Duport, étaient notoirement désagréables, le confident nécessaire était Barnave ; du moins , il l’avait cru ainsi. Donc il était singulièrement mortifié, comme homme politique et comme homme, de cet enlèvement de Varennes ; il lui semblait qu’on lui volât ce que, dans son excessive présomption, il croyait déjà à lui.

La reine était trop altière pour se dire nettement tout cela, comme je vous le dis ici ; mais elle n’en vit pas moins tout ce qu’il fallait en voir. Elle saisit, sans affectation, la première occasion naturelle pour nommer les trois gardes du corps. Barnave vit qu’il s’était trompé, que Fersen n’était pas là. Voilà un homme tout changé ; la tête baisse, le ton devient doux, respectueux ; il se sent coupable, il n’est plus occupé que d’expier, à force d’égards, son impertinence. Cela semblait difficile, la reine ne daignant lui adresser la parole.

Barnave ne pouvait agir que fort indirectement. Placé en face de la reine, il était en face aussi de la très froide figure de son collègue Pétion, qui, à la vérité, connaissait trop peu le monde et les passions pour rien voir de tout ceci. Pétion, essentiellement lourd et gauche[3], avait adressé je ne sais quel mot peu convenable à Madame Élisabeth, qui, toute simple qu’elle paraissait, l’avait fort bien relevé. Puis, pour raccommoder la chose, il avait justement touché le point où la jeune princesse était le plus vulnérable, la foi, la religion, répétant contre le christianisme je ne sais quelle banalité philosophique. Émue, la pauvre princesse, contre son habitude, se mit à parler de suite, pour défendre son trésor ; elle devint presque éloquente.

Barnave écoutait et ne disait mot. Le roi, avec sa bonhomie ordinaire, s’avisa, sans à-propos, de lui adresser la parole ; il lui parla de l’Assemblée, sujet agréable au jeune orateur ; c’était le replacer sur le champ de ses triomphes. La politique générale vint ensuite, et Barnave défendit ses opinions avec infiniment de ménagement et de respect.

Pétion faisait un contraste de familiarité cynique, qui profitait fort à Barnave. Le roi ayant eu occasion de dire qu’il n’avait agi que pour le bien, « puisque après tout la France ne pouvait être république » : — « Pas encore, il est vrai, dit sèchement Pétion, les Français ne sont pas encore tout à fait assez mûrs… » Il se fit un grand silence.

Ce n’est pas tout. Le dauphin, qui allait et venait, s’était d’abord arrangé entre les jambes de Pétion. Celui-ci, paternellement, lui caressait ses boucles blondes, et parfois, si la discussion s’animait, les tirait un peu. La reine fut très blessée ; elle reprit vivement l’enfant, qui, suivant son instinct d’enfant, alla juste où il devait être le mieux reçu, sur les genoux de Barnave. Là, commodément assis, il épela à loisir les lettres que portait chaque bouton de l’habit du député, et réussit à lire la belle devise : « Vivre libre ou mourir. »

Ce petit tableau d’intérieur, qui l’eût cru ? roulait, paisible, à travers une foule irritée, parmi les cris, les menaces. À force de les entendre, on ne les entendait plus. Le péril était le même, et l’on y songeait à peine. L’étourdissement était venu, et l’insensibilité au mouvant tableau du dehors, incessamment renouvelé. Chose étrange, et qui montre les ressources éternellement vitales de la nature, ce petit monde fragile de gens qui, ensemble, s’en allaient tous à la mort, s’arrangeait, chemin faisant, pour vivre encore dans la tempête.

Mais, tout à coup, voici un choc… Un flot nouveau de furieux veut tuer les gardes du corps. Barnave passa la tête à la portière et les regarda ; ce fut comme si l’Assemblée nationale eût été là : ils reculèrent tous.

Un peu plus loin, autre incident, et plus grave, qui faillit être fatal. Un pauvre prêtre, le cœur navré du sort du roi, approche, les yeux pleins de larmes, et lève les mains au ciel… La foule furieuse le saisit, on l’entraîne, il va périr… Barnave se précipite, moitié corps, hors de la voiture : « Tigres, vous n’êtes donc pas Français ?… La France, le peuple des braves, est-il celui des assassins ? » Le prêtre fut sauvé par ce mot. Mais Barnave serait tombé si Madame Élisabeth, toute dominée qu’elle était toujours par l’étiquette et la réserve, n’eût tout oublié en ce moment et ne l’eût tenu par la basque… La reine en fut toute surprise, autant qu’émue et reconnaissante pour le noble jeune homme. Dès lors, elle lui parla.

Le soir du troisième jour[4], la famille royale descend à Meaux, au palais épiscopal, palais de Bossuet. Digne maison d’abriter une telle infortune, digne par sa mélancolie. Ni Versailles ni Trianon ne sont aussi noblement tristes, ne rendent plus présente la grandeur des temps écoulés. Et ce qui touche encore plus, c’est que la grandeur y est simple. Un large et sombre escalier de briques, escalier sans marches, dirigé en pente douce, conduit aux appartements. Le monotone jardin, que domine la tour de l’église, est borné par les vieux remparts de la ville, aujourd’hui tout enveloppés de lierre ; sur cette terrasse, une allée de houx mène au cabinet du grand homme, sinistre, funèbre allée où l’on croirait volontiers qu’il put avoir les pressentiments de la fin de ce monde monarchique dont il était la grande voix.

Et c’est elle qui venait, cette monarchie expirée, demander au toit de Bossuet l’abri d’une seule nuit.

La reine trouva ce lieu tellement selon son cœur que, sans tenir compte de la situation, sans se soucier de savoir si elle vivrait le lendemain, elle prit le bras de Barnave et se fit montrer le palais. Il est tout plein de souvenirs ; plusieurs portraits sont précieux. Elle dut voir, dans la chambre même où le grand homme couchait, le portrait d’une princesse, l’image, si je ne me trompe, de celle qui, mourante, légua à Bossuet son anneau.

Barnave, dans ce lieu si grave, profitant de la situation, de l’émotion de la reine, lui donna, du fond du cœur, des conseils pour la sauver. Il lui fit toucher au doigt les fautes du parti royaliste : « Ah ! Madame, comme votre cause a été mal défendue ! Quelle ignorance de l’esprit du temps et du génie de la France ! Bien des fois, j’ai été au moment d’aller m’offrir, de me dévouer à vous ?… — Mais enfin, Monsieur, quels sont donc les moyens que vous auriez conseillés ? — Un seul, Madame : vous faire aimer du peuple. — Hélas ! comment l’aurais-je acquis, cet amour ? tout travaillait à me l’ôter. — Eh ! Madame, si, moi, inconnu, sorti de mon obscurité, j’ai obtenu la popularité, combien vous était-il aisé, si vous faisiez le moindre effort, de la garder, de la reconquérir[5] !… Le souper interrompit.

Après le souper, Pétion fît une chose très courageuse, très humaine, qui démentit singulièrement la froideur qu’il affectait ; il prit le roi à part et lui offrit de faire évader les trois gardes du corps, en les déguisant en gardes nationaux. L’offre était aussi d’un bon citoyen, d’un excellent patriote ; c’était, certes, aimer le peuple que de lui épargner un crime, c’était sauver l’honneur de la France. La reine n’accepta pas cette offre, soit qu’elle ne voulût rien devoir à Pétion , soit qu’elle eût l’idée insensée (Valory n’hésite pas à le dire) que Pétion ne voulait les éloigner que pour les faire assassiner plus sûrement, loin de la présence du roi qui les protégeait !

Le lendemain, 25 juin, c’était le dernier jour, le jour terrible où il fallait affronter Paris. Barnave se plaça au fond, entre le roi et la reine, pour la rassurer sans doute, et aussi pour mieux partager le péril ; si un furieux eût tiré, ç’aurait été là. Des précautions étaient prises, il est vrai, autant que la situation le permettait. Un militaire distingué, M. Mathieu Dumas, chargé par La Fayette de protéger le retour, avait entouré la voiture d’une forte troupe de grenadiers, dont les grands bonnets à poil couvraient presque les portières ; des grenadiers furent assis sur une sorte de siège inférieur établi sous le siège de la voiture où étaient les gardes du corps ; ils se chargèrent de les protéger et y réussirent ; d’autres grenadiers enfin furent placés sur les chevaux. La chaleur était excessive, la voiture se traînait dans un nuage de poussière, on ne pouvait respirer ; il semblait que l’air manquât en approchant de Paris ; la reine plusieurs fois cria qu’elle étouffait. Le roi, au Bourget, demanda et but du vin pour se remettre le cœur. L’entrée était effrayante de cris et de hurlements ; la foule couvrait tout jusqu’aux toits. On jugea avec raison qu’il y aurait le plus grand danger à s’engager dans le faubourg et la rue Saint-Martin, célèbres depuis l’horrible histoire de Berthier. On tourna Paris par le dehors, on traversa les Champs-Élysées, la place Louis XV, et l’on entra aux Tuileries par le pont tournant. Tout le monde avait le chapeau sur la tête ; pas un mot dans toute cette foule ; ce vaste silence, sur cette mer de peuple, était une chose terrible. Le peuple de Paris, ingénieux dans sa vengeance, ne fit qu’une insulte au roi, un signe, un reproche muet. À la place Louis XV, on avait bandé les yeux à la statue, pour que l’humiliant symbole représentât à Louis XVI l’aveuglement de la royauté.

La lourde berline allemande roulait lente et funèbre, les stores à demi baissés ; on croyait voir le convoi de la monarchie. Quand les troupes et la garde nationale se rencontrèrent aux Tuileries, elles agitèrent les armes et fraternisèrent entre elles et avec le peuple. Union générale de la France et une seule famille exclue ! Seule allait la triste voiture, sous l’excommunication du silence. On aurait pu la croire vide, si un enfant n’eût été à la portière, demandant grâce au peuple pour ses parents infortunés.

On épargna à la famille royale l’horreur et le danger de traverser cette foule hostile dans la longueur des Tuileries. On fit aller la voiture jusqu’aux marches de la large terrasse qui s’étend devant le palais. Là, il fallait bien descendre ; là, des hommes furieux, des tigres, attendaient, espéraient une proie ; ils supposaient que, le roi une fois descendu, les trois courriers seraient sans défense. Le roi resta dans la voiture. On avertit l’Assemblée, qui envoya vingt députés ; mais ce secours eût été inutile si les gardes nationaux, se réunissant en cercle, n’eussent croisé les baïonnettes sur la tête des trois malheureux ; encore, par-dessous, reçurent-ils de légères blessures. Le roi alors et la reine descendirent. Deux députés qu’elle regardait comme ses ennemis personnels, Aiguillon et Noailles, étaient là pour la recevoir et veiller à sa sûreté ; ils lui offrirent la main et, sans lui dire un mot, la menèrent rapidement au palais, parmi les malédictions. Elle se croyait perdue dans leurs mains, pensant qu’ils voulaient la livrer au peuple ou l’enfermer seule dans quelque prison. Elle eut ensuite une autre angoisse ; elle ne vit plus son fils… Avait-il été étouffé ? ou voulait-on le séparer d’elle ? Elle le retrouva enfin heureusement ; on l’avait enlevé, porté dans les bras, jusqu’à son appartement.

Sauf ces groupes de furieux qui voulaient tuer les gardes du corps, l’impression générale de la foule, tout indignée qu’elle parut, était au fond très mêlée. Il était peu d’hommes qui, devant une telle chute, une telle humiliation, n’éprouvassent quelque émotion malgré eux, ne se sentissent profondément avertis des terribles jeux du sort. Deux faits prouveront assez ce mélange si naturel de sentiments contraires. Un royaliste, un député, M. de Guilhermy, indigné de voir qu’on obligeait tout le monde de garder son chapeau sur la tête, au passage du roi, jeta le sien bien loin dans la foule, en criant : « Qu’on ose me le rapporter ! » On respecta ou son courage ou sa fidélité ; personne ne murmura. Même scène aux portes du palais. Cinq ou six femmes de la reine voulaient entrer aux Tuileries pour la recevoir ; les sentinelles les arrêtaient, des poissardes les injuriaient, en criant : « Esclaves de l’Autrichienne ! — Écoutez, dit l’une des femmes, sœur de Mme Campan, je suis attachée à la reine depuis l’âge de quinze ans ; elle m’a dotée et mariée ; je l’ai servie puissante et heureuse. Elle est infortunée en ce moment, dois-je l’abandonner ?… — Elle a raison, s’écrièrent les poissardes, elle ne doit pas abandonner sa maîtresse ; faisons-les entrer. » Elles entourèrent la sentinelle, forcèrent le passage et introduisirent les femmes.

Tel était le peuple, partagé entre deux sentiments contraires, l’humanité d’une part, de l’autre l’indignation, la défiance (trop fondée, on le verra tout à l’heure). La scène véritablement lugubre du retour du roi avait impressionné vivement les esprits. Le soir même, dans les familles, les femmes avaient le cœur bien gros et beaucoup ne soupèrent pas. Le lendemain on promena le dauphin sur la terrasse de l’eau ; un garde national le prenait dans ses bras pour qu’on le vît mieux du quai, et il envoyait, ce pauvre enfant, des baisers au peuple. Personne ne vit cela impunément ni sans se troubler. La violence, vraie ou simulée, des journaux ne suffisait pas à combattre la sensibilité publique. Les Révolutions de Paris remarquaient en vain que ce monstre de roi avait si peu de cœur, était si peu sensible à sa situation, que, dès le lendemain de son retour, il s’était mis le soir, comme à l’ordinaire, à jouer avec son enfant. Beaucoup d’ardents patriotes s’indignaient contre eux-mêmes, en lisant, de se sentir des larmes dans les yeux.

  1. Rapport de M. Bodan, envoyé du conseil municipal. (Archives de la Seine, carton 310 et registre 19, p. 95.)
  2. Les détails qui suivent paraîtront romanesques, et n’en sont pas moins très vraisemblables. Ils sont pris dans Weber, Valory, Campan, etc.
  3. Ce qui ajoute au caractère de Pétion un ridicule ineffaçable, c’est qu’il croit (dans le Mémoire inédit qu’il a laissé sur le le voyage de Varennes) que Madame Élisabeth, assise près de lui le second jour et s’appuyant involontairement sur lui dans cette extrême fatigue, était amoureuse de lui, enfin, pour parler le langage sensualiste du temps, « qu’elle cédait à la nature ».
  4. La famille royale fit la première couchée à Châlons, la seconde à Dormans. Là, les commissaires, sous le prétexte qu’on pouvait être encore poursuivi, déclarèrent qu’ils n’acceptaient d’escorte que celle de la cavalerie ; la garde nationale à pied dut se retirer. C’était abréger le voyage, diminuer les chances de danger, d’insulte, etc.
  5. Barnave, violemment attaqué pour ce tête-à-tête, s’en justifie tardivement, dans son Introduction à la Révolution, écrite en 1792 ou 1793, en son plus extrême danger. Il allègue que, de toute façon, le temps aurait manqué ; ce qui n’est pas exact, du moins pour cette journée ; il dit lui-même, dans son rapport à l’Assemblée, que, « n’ayant gardé que les gardes à cheval, la marche fut très rapide de Dormans à Meaux ». D’où il suit qu’on dut arriver à Meaux de bonne heure et s’y reposer. — Il dit encore (Œuvres, t. I, p. 132) : « M. Pétion me recommanda spécialement de dire que, pendant toute la route, nous ne nous étions pas quittés. » Je le crois bien.

    Tous deux avaient besoin d’une discrétion mutuelle. Pétion certainement avait vu le roi en particulier, pour lui proposer l’évasion des gardes du corps. Et Barnave, également selon toute probabilité, vit la reine en particulier et lui donna des conseils. Le témoignage de Mme Campan, souvent peu grave, l’est ici beaucoup pour moi, parce qu’il est conforme non seulement à la tradition, mais à la vraisemblance. Il n’est contredit que par Barnave, c’est-à-dire par un accusé, très intéressé à nier, et qui nie sous le couteau.