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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VI/Chapitre 5

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CHAPITRE V

SUITE DE LA QUESTION DE LA GUERRE. — MADAME DE STAËL ET NARBONNE AU POUVOIR (DÉCEMBRE 1791-MARS 1792).


Opposition de Madame Roland et de Robespierre. — Il est pour la guerre au 28 novembre ; depuis, pour la paix. — Madame de Staël fait M. de Narbonne ministre de la guerre, 7 décembre. — Vues diverses de la cour, des Feuillants, des Girondins. — La cour craignait la guerre. — Robespierre suppose qu’elle veut la guerre, qu’elle conspire avec les Feuillants et la Gironde. — Les Girondins ne peuvent répondre nettement à Robespierre. — Leur conduite double. — Impuissance de Narbonne, janvier 1791. — Vague et nullité des moyens que propose Robespierre. — L’Europe veut ajourner la guerre, la Gironde la décider. — Louvet contre Robespierre, Desmoulins contre Brissot. — Défiance et inertie des Jacobins. — La cour et les prêtres organisent la guerre intérieure. — La Gironde confie les armes au peuple. — Piques et bonnet rouge, janvier-février 1792. — La Gironde frappe la cour par l’accusation des ministres, 18 mars 1792. — La cour accepte le ministère girondin.


Au moment où Isnard brandit l’épée de la guerre, où toute la salle, illuminée par cette lueur d’acier, croulait presque d’applaudissements, Robespierre monta, d’un air sombre, à la tribune, et dit froidement, lentement : « Je supplie l’Assemblée de supprimer ces mouvements d’éloquence matérielle, ils peuvent entraîner l’opinion, qui a besoin, en ce moment, d’être dirigée par l’exemple d’une discussion tranquille. »

Il descendit, et un froid pesant retomba sur l’Assemblée. Le paralytique Couthon, se soulevant de sa place, demanda l’ordre du jour. La société était si docile, si parfaitement disciplinée, qu’au grand étonnement de la Gironde, elle vota l’ordre du jour.

C’était ce dernier parti qui, trois mois durant, avait presque toujours, par Brissot, Fauchet, Condorcet, Isnard, Grangeneuve, présidé les Jacobins. Sa chaleur et son élan avaient, en quelque sorte, ravi la société hors d’elle-même. En réalité, il lui était extérieur et étranger, d’un génie essentiellement contraire ; il n’y pouvait avoir racine.

La dissidence profonde éclata sur la question de la guerre. La Gironde voulait la guerre extérieure ; les Jacobins, la guerre aux traîtres, aux ennemis du dedans. La Gironde voulait la propagande et la croisade ; les Jacobins, l’épuration intérieure, la punition des mauvais citoyens, la compression des résistances par voie de terreur et d’inquisition.

Leur idéal, Robespierre, exprimait parfaitement leur pensée quand il dit, ce même soir (18 décembre 1791) : « La défiance est au sentiment intime de la liberté ce que la jalousie est à l’amour. »

Nous avons perdu de vue, depuis quelque temps, ce sombre personnage. Membre de la Constituante, il se trouvait par cela même exclu de la Législative. Il venait de passer deux mois à Arras. Dans ce court voyage, le seul moment de rafraîchissement d’esprit qu’il ait eu avant la mort, Robespierre avait été vendre le foyer de sa famille. Il voulait, avant les grandes luttes qu’il prévoyait, ramasser son existence, la concentrer toute chez lui ; chez lui, c’est-à-dire à Paris, rue Saint-Honoré, aux Jacobins, au sein de la société que nous avons vue, en septembre, réorganisée par lui, et dont, en décembre, nous le voyons toujours, en dépit de la Gironde, le dominateur.

Tout le voyage avait été un triomphe. Sorti de l’Assemblée constituante, presque sur les bras du peuple, Robespierre vit, de ville en ville, les sociétés patriotiques venir au-devant de lui. Son rôle dans l’Assemblée, cette position de défenseur unique du principe abstrait de la démocratie, l’avait mis bien haut. Il apparaissait déjà, aux regards des plus pénétrants, comme le premier homme, le centre et le chef probable des associations jacobines qui couvraient la France. Madame Roland en avait jugé ainsi, et de son désert où elle était retournée, elle lui avait écrit (13 septembre) une lettre très digne, mais flatteuse et bien calculée. Nous ne voyons pas qu’il ait répondu à ces avances. Du Girondin au Jacobin, il y avait différence, non fortuite, mais naturelle, innée, différence d’espèce, haine instinctive, comme du loup au chien. Madame Roland, en particulier, par ses qualités brillantes et viriles, effarouchait Robespierre. Tous deux avaient ce qui semblerait pouvoir rapprocher les hommes, et qui, au contraire, crée entre eux les plus vives antipathies : avoir un même défaut. Sous l’héroïsme de l’une, sous la persévérance admirable de l’autre, il y avait un défaut commun, disons-le, un ridicule. Tous deux, ils écrivaient toujours, ils étaient nés scribes. Préoccupés, on le verra, du style autant que des affaires, ils ont écrit la nuit, le jour, vivant, mourant ; dans les plus terribles crises et presque sous le couteau, la plume et le style furent pour eux une pensée obstinée. Vrais fils du dix-huitième siècle, du siècle éminemment littéraire et bellétriste, pour dire comme les Allemands, ils gardèrent ce caractère dans les tragédies d’un autre âge. Madame Roland, d’un cœur tranquille, écrit, soigne, caresse ses admirables portraits, pendant que les crieurs publics lui chantent sous ses fenêtres : « La mort de la femme Roland. » Robespierre, la veille du 9 Thermidor, entre la pensée de l’assassinat et celle de l’échafaud, arrondit sa période, moins soucieux de vivre, ce semble, que de rester bon écrivain.

Comme politiques et gens de lettres, dès cette époque, ils s’aimaient peu. Robespierre, d’ailleurs, avait un sens trop juste, une trop parfaite entente de l’unité de vie nécessaire aux grands travailleurs, pour se rapprocher aisément de cette femme, de cette reine. Près de Madame Roland, qu’eût été la vie d’un ami ? Ou l’obéissance ou l’orage. L’humble maison des Duplay lui allait bien mieux. Là il était roi lui-même, que dis-je ? dieu plutôt, l’objet d’une dévotion passionnée. Toutefois, revenant d’Arras, il ne put y rentrer encore ; il ramenait sa sœur, la fière demoiselle Charlotte de Robespierre, qui n’était nullement d’humeur à céder son frère à personne. Il fallut qu’il s’établît avec elle, rue Saint-Florentin, au grand déplaisir de Mme Duplay, qui, dès lors, entra avec la sœur en état de guerre, attendant impatiemment le moment de reconquérir Robespierre, et rôdant autour, comme une lionne dont on a volé les petits.

Robespierre, qui venait de traverser toutes ces campagnes guerrières, la Picardie émue et ne voulant que combats, s’était montré d’abord, en arrivant (le 28 novembre), aussi guerrier que personne. Il était même sorti de sa voie ordinaire, de son respect affecté pour la constitution, pour hâter les mesures décisives. Il voulait que l’Assemblée, au lieu de s’adresser au roi pour qu’il parlât à l’Empereur, allât tout droit à celui-ci, sommât Léopold de disperser les émigrés, sinon qu’elle lui déclarât la guerre, au nom de la nation, des nations ennemies des tyrans. « Traçons autour de l’Empereur le cercle que Popilius traçait autour de Mithridate » (il veut dire Antiochus), etc.

Il eut bientôt quelque sujet de regretter sa précipitation. De graves considérations le rejetèrent brusquement au parti de la paix, qu’il ne quitta plus :

1° Pendant son absence, ses rivaux, les Girondins, s’étaient emparés de l’idée populaire de la guerre, s’étaient placés comme à la proue de ce grand vaisseau de la France, au moment où une impulsion énormément puissante qu’il contenait en ses flancs allait le lancer sur l’Europe. Ces hommes, la plupart légers, les Brissot et les Fauchet, disputeurs comme Guadet, aveuglément violents comme Isnard, tous peu capables à coup sûr de diriger la machine, siégeant à la proue, non au gouvernail, n’en faisaient pas moins l’effet de pilotes, revendiquant pour eux-mêmes tout ce qu’allait faire la fatalité. Se décider pour la guerre, si Robespierre l’avait fait, c’était se mettre à leur suite et favoriser sans doute l’illusion publique qui leur en donnait tout l’honneur.

2° Le 5 décembre, la cour, au grand étonnement de tout le monde, reçut des mains des Feuillants, qu’elle haïssait et méprisait bien plus que les Jacobins, un ministre de la guerre. Les Feuillants, maltraités par la cour, pour qui ils avaient tant fait, La Fayette repoussé par elle des élections municipales, s’étaient coalisés pour lui imposer comme ministre M. de Narbonne, amant de Madame de Staël. Celle-ci, depuis le départ de Mounier et de Lally, représentait par le talent le parti anglais, semi-aristocratique, celui qui voulait les deux chambres. — Robespierre, avec son imagination prodigieusement défiante et crédule à force de haine, s’empressa de croire que ses rivaux, les Girondins, étaient en accord avec le parti feuillant et anglais. L’un et l’autre parti, il est vrai, voulaient la guerre, mais avec cette différence : les Feuillants pour relever le trône, la Gironde pour le renverser.

3° Le troisième point, qui peut sembler hypothétique et conjectural, mais qui pour moi n’est pas douteux, c’est que les sociétés jacobines des provinces, composées en partie d’acquéreurs de biens nationaux et influencées par eux, ne voulaient nullement la guerre. Robespierre, en la repoussant, fut leur très fidèle organe.

Distinguons entre les acquéreurs. Le paysan qui achetait quelque parcelle minime avec ses épargnes, une dot récemment reçue, ou, comme nous l’avons dit, avec les premiers fruits du bien, n’était pas embarrassé ; n’ayant pas affaire au crédit, il ne craignait point le resserrement des capitaux, il ne redoutait point la guerre.

Mais l’acquéreur en grand, le spéculateur des villes, n’achetait généralement qu’au moyen de quelque emprunt. La proposition de la guerre lui sonnait mal aux oreilles ; elle le surprenait dans une opération délicate, où, malgré les délais et le bon marché, il pouvait trouver sa ruine, si la banque tout à coup lui fermait ses coffres. Il ne faut pas demander si cet homme embarrassé se jetait aux Jacobins, il remplissait la société de sa ville de cris, de plaintes, de défiances, d’accusations de toute sorte, pour entraver le mouvement. Il ne se bornait pas à crier, il écrivait, il faisait voter, écrire, à qui ? À la société mère, aux Jacobins de Paris, au pur, à l’honnête, à l’irréprochable Robespierre. On le priait, on le chargeait d’arrêter ce funeste élan qui, dans le hasard d’une guerre, pouvait mettre la France aux mains des traîtres, livrer ses armées, ouvrir ses frontières, anéantir sa révolution.

Robespierre, désintéressé lui-même (sinon de haine et d’orgueil), défendit ces intérêts.

D’abord favorable à la guerre, il avait paru sentir qu’elle était le mouvement naturel et spontané de la Révolution. Puis, sous une autre influence, il parvint à se persuader que cette grande chose était l’effet d’une intrigue.

Voici, en réalité, la part exacte que l’intrigue avait en ceci.

Madame de Staël, fille de Necker, née dans cette maison de sentimentalité, de rhétorique et d’emphase, de larmes faciles, avait de grands besoins de cœur, en proportion de son talent. Elle cherchait d’amour en amour, parmi les hommes du temps, à qui elle donnerait ce cœur ; elle aurait voulu un héros ; n’en trouvant pas, elle compta sur le souffle puissant, chaleureux, qui était en elle, et elle entreprit d’en faire un.

Elle trouva un joli homme, roué, brave, spirituel, M. de Narbonne. Qu’il y eût peu ou beaucoup d’étoffe, elle crut qu’elle suffirait, étant doublée de son cœur. Elle l’aimait surtout pour les dons héroïques qu’elle voulait mettre en lui. Elle l’aimait, il faut le dire aussi (car elle était une femme), pour son audace, sa fatuité. Il était fort mal avec la cour, mal avec bien des salons. C’était vraiment un grand seigneur, d’élégance et de bonne grâce, mais mal vu des siens, d’une consistance équivoque. Ce qui piquait beaucoup les femmes, c’est qu’on se disait à l’oreille qu’il était le fruit d’un inceste de Louis XV avec sa fille. La chose n’était pas invraisemblable. Lorsque le parti jésuite fit chasser Voltaire et les ministres voltairiens (les d’Argenson, Machault encore qui parlait trop des biens du clergé), il fallait trouver un moyen d’annuler la Pompadour, protectrice de ces novateurs. Une fille du roi, vive et ardente, Polonaise comme sa mère, se dévoua, autre Judith, à l’œuvre héroïque, sanctifiée par le but. Elle était extraordinairement violente et passionnée, folle de musique où la dirigeait le peu scrupuleux Beaumarchais. Elle s’empara de son père et le gouverna quelque temps, au nez de la Pompadour. Il en serait résulté, selon la tradition, ce joli homme, spirituel, un peu effronté, qui apporta en naissant une aimable scélératesse à troubler toutes les femmes.

Madame de Staël avait une chose bien cruelle pour une femme : c’est qu’elle n’était pas belle. Elle avait les traits gros, et le nez surtout. Elle avait la taille assez forte, la peau d’une qualité médiocrement attirante. Ses gestes étaient plutôt énergiques que gracieux ; debout, les mains derrière le dos, devant une cheminée, elle dominait un salon, d’une attitude virile, d’une parole puissante, qui contrastait fort avec le ton de son sexe et parfois aurait fait douter un peu qu’elle fut une femme. Avec tout cela elle n’avait que vingt-cinq ans, elle avait de très beaux bras, un beau col à la Junon, de magnifiques cheveux noirs qui, tombant en grosses boucles, donnaient grand effet au buste, et même relativement faisaient paraître les traits plus délicats, moins hommasses. Mais ce qui la paraît le plus, ce qui faisait tout oublier, c’étaient ses yeux, des yeux uniques, noirs et inondés de flammes, rayonnants de génie, de bonté et de toutes les passions. Son regard était un monde. On y lisait qu’elle était bonne et généreuse entre toutes. Il n’y avait pas un ennemi qui pût l’entendre un moment, sans dire en sortant, malgré lui : « Ô la bonne, la noble, l’excellente femme ! »

Retirons le mot de génie pourtant ; réservons ce mot sacré. Madame de Staël avait, en réalité, un grand, un immense talent, et dont la source était au cœur. La naïveté profonde et la grande invention, ces deux traits saillants du génie, ne se trouvèrent jamais chez, elle. Elle apporta, en naissant, un désaccord primitif d’éléments qui n’allait pas jusqu’au baroque, comme chez Necker, son père, mais qui neutralisa une bonne partie de ses forces, l’empêcha de s’élever et la retint dans l’emphase. Ces Necker étaient des Allemands établis en Suisse. C’étaient des bourgeois enrichis. Allemande, Suisse et bourgeoise, Madame de Staël avait quelque chose, non pas lourd, mais fort, mais épais, peu délicat. D’elle à Jean-Jacques, son maitre, c’est la différence du fer à l’acier.

Justement parce qu’elle restait bourgeoise, malgré son talent, sa fortune, son noble entourage, Madame de Staël avait la faiblesse d’adorer les grands seigneurs. Elle ne donnait pas l’essor complet à son bon et excellent cœur, qui l’aurait mise entièrement du côté du peuple. Ses jugements, ses opinions, tenaient fort à ce travers. En tout, elle avait du faux. Elle admirait, entre tous, le peuple qu’elle croyait éminemment aristocratique, l’Angleterre, révérant la noblesse anglaise, ignorant qu’elle est très récente, sachant mal cette histoire dont elle parlait sans cesse, ne soupçonnant nullement le mécanisme par lequel l’Angleterre, puisant incessamment d’en bas, fait toujours de la noblesse. Nul peuple ne sait mieux faire du vieux.

Il ne fallait pas moins que le grand rêveur, le grand fascinateur du monde, l’amour, pour faire accroire à cette femme passionnée qu’on pouvait mettre le jeune officier, le roué sans consistance, créature brillante et légère, à la tête d’un si grand mouvement. La gigantesque épée de la Révolution eût passé, comme gage d’amour, d’une femme à un jeune fat ! Cela était déjà assez ridicule. Ce qui l’était encore plus, c’est que cette chose hasardée, elle prétendait la faire dans les limites prudentes d’une politique bâtarde, d’une liberté quasi anglaise, d’une association avec les Feuillants, un parti fini, avec La Fayette, à peu près fini. De sorte que la folie n’avait pas même ce qui fait réussir la folie parfois, d’être hardiment folle. Un homme d’esprit, qu’on a de nos jours ridiculement exagéré comme prudence et prévoyance, Talleyrand s’était aussi, à l’étourdie, embarqué dans cette sottise. À la légère, il se laissa envoyer en Angleterre par la petite coalition. Il fut à peine reçu : partout on lui tourna le clos.

Qui ne voyait derrière ce parti mixte, impuissant, venir l’ardente Gironde ? Celle-ci n’avait pas eu la peine de rêver, d’inventer la guerre. Elle était fille de la guerre, c’est la guerre qui l’avait nommée. Elle arrivait bouillonnante, sur la vague belliqueuse du grand océan de la Révolution, impatient de déborder. Madame de Staël avait son talent et son intrigue, son salon européen, et surtout anglais, les débris de la Constituante et feu M. de La Fayette. La Gironde avait l’élan, l’impulsion immense des six cent mille volontaires qui allaient se mettre en marche ; elle avait ses machines populaires dont elle battait à la fois les Feuillants et les Jacobins ; je parle surtout de la fabrication des piques, et du bonnet rouge, qu’elle inventa en décembre.

La Gironde laissait aller les Feuillants, Madame de Staël et Narbonne ; elle les favorisait de ses vœux, trouvait très bon qu’ils travaillassent pour elle. Cette épée, une fois tirée, qui la manierait, sinon la Gironde ? Elle comptait en faire double usage, contre le roi, contre les rois, d’un revers abattre le trône, et la pointe, la porter à la gorge de l’ennemi du dehors, qui par derrière à ce moment verrait les peuples soulevés.

La cour avait une peur effroyable de la guerre, nous le savons maintenant de la manière la plus certaine. Et quand nous ne le saurions pas, l’effort ne serait pas grand pour en faire la conjecture, quand on voit la désorganisation croissante où elle laissait l’armée, non le personnel seulement qui était indiscipliné, mais le matériel même pour lequel l’Assemblée votait toujours en vain des fonds. On a vu comment, sous l’influence de la cour, la Constituante réduisit ses trois cent mille volontaires à moins de cent mille, dont le ministre déclara ne pouvoir armer que quarante-cinq mille, lesquels ne furent pas armés.

Ces faits étaient connus, palpables. Et cependant un témoin fort attentif, Robespierre, semble ne les avoir pas vus ; encore moins la presse et les clubs, qui le suivirent en ceci. Tous, sur sa trace, se lancèrent à l’envi dans le champ des conjectures, des vagues accusations, sans daigner relever les faits qui se trouvaient sous leurs pieds.

Robespierre partait d’un point de départ excellent et judicieux ; mais son imagination, sombre et systématique dans les déductions de la haine, en tirait un vaste ensemble de conjectures erronées.

Le point de départ très vrai, c’est que Narbonne et sa muse, les Feuillants, etc., ne pouvaient inspirer confiance, ni comme caractère ni comme parti, qu’il était très hasardeux de commettre à de telles mains la guerre de la liberté.

Robespierre n’en savait pas plus. Voici ce qu’il y ajoutait de conjectural :

« Il est bien vraisemblable qu’il y a un accord profond, un complot bien arrêté, entre la cour, d’une part, et, de l’autre, les Feuillants, Staël, Narbonne et La Fayette. Ils veulent compromettre les armées de la France, les amener mal organisées devant les cent mille vieux soldats allemands qui bordent nos frontières, simuler quelque opération, se faire battre, ou bien encore, par quelque petit avantage arrangé et convenu, se porter pour nos sauveurs et revenir nous imposer leur constitution anglaise, pairie, aristocratie », etc. — Cela était spécieux, et pourtant cela était faux, quant à l’accord avec la cour ; Narbonne lui était imposé. Elle haïssait les Feuillants bien plus que les Jacobins ; et pour La Fayette, bien loin de lui désirer un succès, elle venait de lui faire éprouver le plus humiliant échec aux élections de Paris.

« Il est bien vraisemblable encore, disait Robespierre, que Brissot et la Gironde s’entendent avec la cour, les Feuillants, Narbonne et La Fayette. Brissot n’attaque pas Narbonne », etc. — Cela était faux encore. Brissot, qui, jusqu’au massacre du Champ de Mars, espérait dans La Fayette, Brissot ne le revit plus depuis cette époque, et, sans l’attaquer vivement, il lui fut hostile, appartenant sans retour au parti qui, malgré La Fayette, malgré les Feuillants, voulait renverser le trône.

Robespierre était à la fois trop méfiant et trop subtil pour trouver la vérité. Le réel (aujourd’hui évident, incontestable) était que la cour, les Feuillants, les Girondins, n’étaient nullement dans l’association intime qu’il supposait, que la cour haïssait Narbonne et frémissait de ce projet aventureux de la guerre où on voulait la lancer ; elle pensait avec raison que, le lendemain, au premier échec, accusée de trahison, elle allait se trouver dans un péril épouvantable, que Narbonne et La Fayette ne tiendraient pas un moment, que la Gironde leur arracherait l’épée, à peine tirée, pour la tourner contre le roi.

« Voyez-vous, disait Robespierre, que le plan de cette guerre perfide, par laquelle on veut nous livrer aux rois de l’Europe, sort justement de l’ambassade du roi qui serait le général de l’Europe contre nous, de l’ambassade de Suède. » C’était supposer que Madame de Staël était véritablement la femme de son mari, qu’elle agissait pour M. de Staël et d’après les instructions de sa cour ; supposition ridicule, quand on la voyait si publiquement éperdue d’amour pour Narbonne, impatiente de l’illustrer. La pauvre Corinne, hélas ! avait vingt-cinq ans, elle était fort imprudente, passionnée, généreuse, à cent lieues de toute idée d'une trahison politique. Ceux qui savent la nature, et l’âge, et la passion, mieux que ne les savait le trop subtil logicien, comprendront parfaitement cette chose, fâcheuse, à coup sûr, immorale, mais enfin réelle : elle agissait pour son amant, nullement pour son mari. Elle avait hâte d’illustrer le premier dans la croisade révolutionnaire et s’inquiétait médiocrement si les coups ne tomberaient pas sur l’auguste maître de l’ambassadeur de Suède.

Le 12 décembre, le 2 janvier, le 12, et plus tard encore, Robespierre exposa, avec une autorité extraordinaire, le vaste système de défiance et d’accusation où il mêlait tous les partis ; une foule de rapprochements, plus ou moins ingénieux, venaient étayer, d’une manière souvent heureuse, cet édifice d’erreur. Tout cela reçu à merveille des Jacobins, dont le génie propre était la défiance même, et qui écoutèrent, accueillirent avidement des pensées qui étaient les leurs, s’en pénétrèrent, en imbibèrent profondément leurs esprits.

Le moment y prêtait aussi : un Paris triste, trouble, sinistrement orageux, une misère profonde, sans espoir, sans fin ni terme. Un sombre hiver. Partout des ombres, des ténèbres, des brouillards. « Voyez-vous là-bas cette ombre qui file, cette figure fantastique, ce chevalier du poignard enveloppé d’un manteau ?… Hier on a vu partir un fourgon des Tuileries… Il y a quelque chose là-dessous », etc. Tout cela pris avec une crédulité extrême ; l’ombre, on la voyait ; le conte, on le croyait sans peine. Celui qui osait en douter était mal vu dans les groupes ; on s’éloignait de lui, parfois on le menaçait.

Il faut voir comme la presse est ardente, aveugle et crédule. Rien d’absurde que n’admettent Fréron et Marat. « Pauvre peuple, dit celui-ci, te voilà trahi, livré par la guerre ! lorsque, pour tout terminer, des poignards, des bouts de corde auraient été suffisants. »

Desmoulins, qui a tant d’esprit, n’en a plus la disposition. Il va, il vient, il croit, il doute, selon Danton, selon Robespierre ; selon lui-même, jamais.

Le plus original, comme toujours, c’est Danton. Parlant devant les Jacobins, il craint de ne pas paraître partager toute leur défiance. Il craint, il le dit lui-même, qu’on ne l’accuse d’être contre le parti de l’énergie. Il tourne, se répand en vaines et retentissantes paroles, disant que, certes, il veut la guerre, mais qu’auparavant il veut que le roi agisse contre les émigrés, etc.

Brissot répondit plusieurs fois aux arguments de Robespierre, sans jamais pouvoir ébranler l’autorité de celui-ci près des Jacobins. Outre leur infatuation, qui leur faisait d’avance prendre en mauvaise part ce qui lui était contraire, ils avaient une bonne raison de moins écouter Brissot. Robespierre disait toute sa pensée, Brissot la moitié de la sienne. Le premier montrait à merveille que la cour, les Feuillants, Narbonne, étaient trop suspects pour leur confier la guerre. Mais Brissot, se répandant en généralités que l’on ne contestait pas, ne disait pas, ne pouvait dire sa pensée intime, à savoir :

« Que la Gironde, maîtresse du mouvement qui montait, était sûre d’écarter Narbonne, de saisir l’épée elle-même, et, renversant l’ennemi du dedans, le roi, de marcher avec unité contre l’ennemi du dehors. »

Ainsi la partie entre eux n’était pas égale, Brissot ne pouvant employer qu’une partie de ses moyens. Robespierre le serrait de près, disait, redisait ce mot, visiblement juste : « Le pouvoir exécutif est suspect, comment exécuterez-vous ? Ce pouvoir est le danger, l’obstacle, et qu’en faites-vous ? » — Brissot ne pouvait répondre sa pensée : « Nous le renversons. »

Cet état de ménagement, de réserve, de duplicité, faisait la faiblesse de la Gironde, d’ailleurs si forte en ce moment. Il y avait dans son fait, à l’égard du roi, une sorte d’hypocrisie qui lui faisait tort. Elle l’admettait, ce roi, elle ne l’attaquait pas encore de front. Elle le sommait d’être roi, d’agir comme un pouvoir constitué, mais, en même temps, par l’irritation de vexations successives, elle l’induisait en tentation, si je puis parler ainsi. Elle comptait le pousser jusqu’à ce qu’il fît quelque faute décisive, qui, le mettant en face du courroux de la nation, le ferait tomber en poudre.

Le 11 janvier, Narbonne, ayant, dans un voyage rapide, parcouru les frontières, vint rendre compte à l’Assemblée. Vrai compte de courtisan. Soit précipitation, soit ignorance, il fit un tableau splendide de notre situation militaire, donna des chiffres énormes de troupes, des exagérations de toute espèce, qui, plus tard, furent pulvérisées par un Mémoire de Dumouriez. Cependant, dans le discours élégant et chaleureux de Narbonne, où Madame de Staël avait certainement mis la main, il disait plusieurs choses d’un grand sens, que personne alors, il est vrai, ne pouvait comprendre bien. Il dit qu’il y avait à faire une distinction essentielle entre les officiers ; que plusieurs étaient réellement amis de la Révolution. Cela ne sera pas mis en doute par ceux qui savent que plusieurs des plus purs, des plus respectables amis de la liberté qui se soient trouvés dans l’armée, Desaix, La Tour d’Auvergne et d’autres, étaient des officiers nobles. L’Ancien-Régime était loin d’encourager la noblesse de province ; elle n’avait dans le service aucune chance d’avancement ; tous les grades supérieurs appartenaient de droit à la noblesse d’antichambre, aux familles de la cour, aux colonels de l’Œil-de-Bœuf.

Narbonne dit encore une chose très belle, très juste, sortie probablement du noble cœur de son amie : « Une nation qui veut la liberté n’aurait pas le sentiment de sa force, si elle se livrait à des terreurs sur les intentions de quelques individus. Quand la volonté générale est aussi fortement prononcée qu’elle l’est en France, en arrêter l’effet n’est au pouvoir de personne. La confiance fût-elle même un acte de courage, il importerait au peuple, comme aux particuliers, de croire à la prudence de la hardiesse. »

Ce mot n’était pas juste seulement, il était profond. Non, personne ne pouvait arrêter un tel mouvement. Sous les plus indignes chefs, il eût eu son effet de même. Invincible par sa grandeur, il eût emporté les faibles ou les traîtres ; toutes les mauvaises volontés, subjuguées, perdues, absorbées, auraient été forcées de suivre. Une nation tout entière se soulevait de ses profondeurs ; elle allait, d’un bond immense, au-devant des nations, qui lui faisaient signe et qui l’appelaient. De tels phénomènes qui ont la fatalité des éléments, la force de la nature, sont à peine retardés par les petits accidents. Placez un homme ou plusieurs au point formidable où la nappe énorme du Niagara descend à l’abîme, qu’ils soient forts ou qu’ils soient faibles, qu’ils veuillent ou ne veuillent aller, qu’ils se raidissent ou non, ils descendront tout de même.

Le même soir, 11 janvier, Robespierre fit aux Jacobins un discours infiniment long, infiniment travaillé, sans rien ajouter d’essentiel à ce qu’il avait dit plusieurs fois de l’utilité de la défiance. La fin sur le ton sensible, lamentable et testamentaire, se posant toujours pour martyr et recommandant sa mémoire à la jeune génération, « doux et tendre espoir de l’humanité », qui, reconnaissante, dresserait des autels à la vertu. Il se fiait, disait-il, aux leçons de l’amour maternel ; il espérait que ces enfants « fermeraient l’oreille aux chants empoisonnés de la volupté », et autres banalités morales, gauchement imitées de Rousseau. C’était le ton de l’époque, et l’effet était surtout excellent aux Jacobins. Dans les tribunes, pleines de femmes, ce n’était que bruit de mouchoirs, soupirs contenus, sanglots.

Mais enfin que voulait-il ? Il ne le disait nullement. Que fallait-il faire, selon lui, de cette révolution lancée, de ce mouvement du peuple, de ces sympathies de l’Europe ? — N’était-il pas à craindre que ce grand élan, arrêté, ne se tournât contre soi-même ? que le lion, n’ayant pas carrière, ne devînt furieux contre lui et ne se mit lui-même en pièces ? — Et c’est ce qui arriva. Ce délai fatal changea la croisade en guerre défensive, atroce et désespérée. Il nous valut Septembre, le changement universel de l’Europe contre nous, la haine et l’horreur du monde.

Bien tard, le 10 février, pressé tous les jours de sortir de ses déclamations négatives, de son panégyrique éternel de la défiance, Robespierre se hasarda (plus qu’il n’avait jamais fait) à indiquer quelques moyens pratiques. Ils sont curieux. Je les reproduis, dans leur naïve insignifiance. Le premier, c’est une fédération, sans idole, cette fois, La Fayette. Le deuxième, c’est la vigilance : tenir les sections en permanence, rappeler les Gardes-françaises dispersés, transporter la haute cour d’Orléans à Paris, punir les traîtres. Le troisième, propager l’esprit public par l’éducation. Le quatrième, faire des décrets avantageux au peuple, détourner « pour l’humanité épuisée et haletante » quelque parcelle des trésors absorbés par la cour, etc. — Voilà la recette, vague et faible, à coup sûr, et qui n’en fut pas moins violemment applaudie, admirée des Jacobins.

Une chose était évidente. L’Europe, en présence du Rhin frémissant, des Pays-Bas à peine contenus, de Liège, de la Savoie, du pays de Vaud qui s’élançaient vers la France, l’Europe, en ce moment, voulait ajourner la guerre, prendre un temps plus favorable. L’occasion pouvait lui être donnée par les excès de la Révolution, excès probables si l’on contenait fermée dans sa cuve cette vendange écumante qui cherchait à s’échapper.

Les princes, pour arrêter la France, essayaient et de l’intimidation et des mesures conciliantes. L’empereur avait déclaré que l’Électeur de Trêves, alarmé, lui demandait secours, et qu’il lui envoyait le général Bender, celui qui avait étouffé la révolution des Pays-Bas. D’autre part, l’Électeur offrait toute satisfaction, éloignant les émigrés et menaçant de la peine la plus grave, des travaux forcés, ceux qui recruteraient pour eux ou leur fourniraient des munitions (6 janvier 1792).

Néanmoins le 14 janvier, le comité diplomatique, par l’organe de Gensonné, conclut à ce que le roi demandât à l’Empereur de déclarer nettement, avant le 11 février, s’il était pour ou contre nous ; son silence serait considéré comme première hostilité.

La cour, effrayée de voir poser si nettement la question de la guerre, fit dire immédiatement qu’elle recevait de Trêves l’assurance positive que la dispersion des émigrés avait eu lieu en effet. Elle fit savoir aussi que l’Empereur avait donné des ordres en ce sens au cardinal de Rohan, qui, de Kehl, inquiétait Strasbourg.

Tantôt, pour ralentir et faire réfléchir l’Assemblée, on venait lui dire que la frontière était menacée par les Espagnols, et qu’en marchant vers le Rhin on allait les avoir à dos. Tantôt un Feuillant (Ramond) faisait remarquer combien peu on devait se fier aux Anglais, qui, au moment de la guerre, pourraient tourner contre nous.

Le jour où Gensonné proposa de demander à l’Empereur une explication définitive, l’un des premiers Girondins, Guadet (de Saint-Émilion), brillant orateur, aux paroles ardentes, rapides, provocantes, entreprit de répondre une fois par une grande manifestation, solennelle et dramatique, à l’insinuation ordinaire de Robespierre contre la Gironde (qu’elle ne hasardait la guerre que pour compromettre la France en s’arrangeant avec les rois). Guadet, saisissant le mot de congrès qui avait été prononcé : « Quel est ce congrès, ce complot ?… Apprenons donc à tous ces princes que la nation maintiendra sa constitution tout entière ou qu’elle périra avec elle… Marquons une place aux traîtres, et que cette place soit l’échafaud !… Je propose de déclarer traître et infâme tout Français qui prendra part à un congrès pour modifier la constitution ou obtenir une médiation entre la France et les rebelles ! » — L’Assemblée se leva tout entière, avec un inexprimable enthousiasme, aux applaudissements des tribunes, et elle prêta ce serment.

Vergniaud, le surlendemain, dans un discours admirable, répondit aux partisans de la paix qui montraient facilement la France seule et sans alliés. Il avoua qu’en effet elle n’en avait d’autre que la justice éternelle, terminant par cette parole religieuse : « Une pensée échappe, dans ce moment, à mon cœur. Il me semble que les mânes des générations passées viennent se presser dans ce temple pour vous conjurer, au nom des maux que l’esclavage leur fit éprouver, d’en préserver les générations futures, dont les destinées sont entre vos mains. Exaucez cette prière ; soyez a l’avenir une nouvelle Providence ; associez-vous à la Justice éternelle qui protège les Français. En méritant le titre de bienfaiteurs de votre patrie, vous mériterez aussi celui de bienfaiteurs du genre humain. »

La sublime douceur de ces paroles contraste fort avec l’ardeur extrême de la lutte qui se poursuivait dans la presse et aux Jacobins. Elle s’était animée encore, sous l’action d’un jeune homme, d’une facilité singulière, sans adresse ni mesure, Louvet, auteur de Faublas. Plusieurs le disaient aussi le héros de son roman ; et, en effet, ce belliqueux Louvet, l’ardent champion de la guerre, était un petit homme blond, d’une figure douce et jolie, qui sans doute, comme Faublas, eût pu passer pour une femme. Auteur d’un roman immoral, par contraste il fut en réalité le modèle du fidèle amour ; sa Lodoïska, qu’il a rendue célèbre, lui sauva la vie en 1793, et plus tard Louvet mourut de chagrin pour quelques plaisanteries insultantes dont elle avait été l’objet.

Louvet, après mainte aventure, possédait en 1792 sa Lodoïska et vivait heureux. Il ne hasarda pas moins ce bonheur. Le courageux petit homme s’attaqua à Robespierre, d’une façon vive et provocante, toutefois respectueuse encore, et comme on attaque un grand citoyen. Celui-ci n’en fut pas moins aigri de se voir, aux Jacobins mêmes, en son royaume, discuté, contesté, contredit par le jeune auteur de Faublas, leste combattant, qui, multipliant les attaques, faisant assaut de partout, frappait cent fois Robespierre avant qu’il se fût tourné.

Il ne s’en prenait pas à Louvet, mais à Brissot. Et sa haine allait croissant. Brissot lui lançait Louvet. Et lui à Brissot il lança aux jambes un dogue, Camille Desmoulins.

On venait justement, aux Jacobins, d’obliger les deux adversaires, Robespierre et Brissot, de se rapprocher et de s’embrasser. Le vieux Dussault, qui provoqua cette fausse paix, pleurait de tendresse. Robespierre toutefois protesta qu’il continuerait la lutte, « son opinion ne pouvant être subordonnée aux mouvements de sa sensibilité et de son affection pour M. Brissot ». Ce mot d’affection fait frémir.

Desmoulins avait eu le tort de défendre, comme avocat, je ne sais quel intrigant, suppôt d’une maison de jeu. Brissot, qui affectait le puritanisme plus qu’il n’avait le droit de le faire, l’en avait aigrement repris. Le moment était excellent pour lancer le colérique écrivain contre son censeur imprudent. Desmoulins alla chercher dans la vie de Brissot et trouva sans peine. Celui-ci, avant la Révolution, toujours famélique, avait été aux gages des libellistes français d’Angleterre. Il avait eu, comme tous les gens de lettres de l’époque, quelque affaire d’indélicatesse ; par exemple, il avait reçu des souscriptions pour une entreprise qui ne se fit pas, et il n’avait pu les rendre. Brissot fut toute sa vie, non pas pauvre, mais indigent. Sa toute-puissance politique en 1792 ne changea rien à cela. Dans cette année même où il disposait de tout, donnait les places les plus lucratives à qui il voulait, il n’avait qu’un vieil habit noir dont les coudes étaient usés ; il logeait dans un grenier, sa femme blanchissait ses chemises. La pénurie absolue où il laissait sa famille fut pour lui, à ses derniers moments, le chagrin le plus amer.

Desmoulins reprit à sa manière le triste passé de Brissot. Aux choses vraies ou vraisemblables il en ajouta d’absurdes, qui n’en eurent pas moins d’effet. Les insinuations perfides de Robespierre, timides, voilées à demi, délayées dans son langage ennuyeux et monotone, n’avaient pu porter un grand coup. Mais, reprises une fois par Desmoulins, ce fut un fer chaud dont Brissot se trouva marqué pour toujours, marqué pour la honte, marqué pour la mort. Il y eut, il est vrai, pour le cruel pamphlétaire, une dure expiation en 1793. Le jour où fut prononcée la condamnation de Brissot et de la Gironde, dans cette funeste nuit, au moment où le jury rentra avec la sentence de mort, Desmoulins était présent et s’arrachait les cheveux. « Hélas ! criait-il, c’est moi, c’est mon Brissot dévoilé, mon Histoire des Brissotins, qui les a menés ici. »

Une main paraît partout dans ce meurtrier factum : celle de l’homme qui, à cette époque, gouvernait le mobile artiste et tournait sa plume en poignard, celle du camarade de collège, dont Desmoulins se vante tant, celle du grand citoyen « qui lui est cher et vénérable », enfin la main de Robespierre. On a retrouvé, minuté de cette même main, on possède encore le perfide et menteur rapport de Saint-Just qui perdit Danton. Nul doute que le plan du factum de Desmoulins contre Brissot n’ait été de même fourni par Robespierre, tout au moins l’indication précise des principaux chefs d’accusation. Le plus atroce se retrouve reproduit au premier numéro du journal que Robespierre publia bien peu après. On croit rêver en lisant, tant l’imputation est invraisemblable, absurde.

Savez-vous pourquoi Brissot, en juillet 1791, proposait la République ? C’était, selon Robespierre et Desmoulins, pour préparer le massacre du Champ de Mars ! — Tout ce que faisait Brissot, c’était pour dégoûter d’avance le peuple de la liberté, pour lui faire regretter la servitude, « pour faire avorter la liberté de l’univers par son empressement d’en faire accoucher la France avant terme ».

Voilà le texte commun du maître et de l’écolier. Puis celui-ci brode. Il s’abandonne à sa verve. Pourquoi Brissot a-t-il poussé à bout Barnave et Lameth ? Pour les jeter dans les bras de la cour, fortifier celle-ci et perdre la Révolution. Pourquoi a-t-il précipité l’affranchissement des noirs ? Pour incendier Saint-Domingue et faire calomnier la Révolution. Pourquoi encore, en ce moment, reproche-t-il à Desmoulins d’avoir défendu les maisons de jeu ? Pour effaroucher les joueurs, multiplier les ennemis de la Révolution et perdre la liberté.

L’écolier ne vaut pas le maître. Desmoulins n’a pas encore le maniement de la calomnie comme Robespierre. Il ne la laisse pas, comme lui, indécise et nuageuse, délayée dans une parole vague et fade où l’on voit tout ce qu’on veut. Il y met trop de talent, d’esprit, et de netteté, de lumière. Il pousse à l’extrême, il enfle, grossit, exagère à pleine bouche, et il devient ridicule ; par exemple quand il compare Charles IX et La Fayette.

Robespierre restait absorbé dans cette lutte personnelle. Il retenait les Jacobins et les rendait ridicules, ne voulant rien, ne faisant rien que parler, accuser, trembler, dire toujours : « Prenons garde à nous, n’avançons pas, ne compromettons rien… Abstenons-nous, contentons-nous de bien surveiller l’ennemi… » Une maladie du temps, c’était d’attribuer tout aux Jacobins, comme auparavant la mode était d’attribuer tout au duc d’Orléans. Cette grande société d’inquisition et de partage était comme une ombre sinistre, debout sur la France, que l’on regardait toujours, où l’on croyait toujours voir le point de départ de tout mouvement. Cela était faux, à coup sûr, pour le moment où nous sommes. Les Jacobins, retardés par leur caractère intrinsèque (méfiance et négation), retardés par l’intérêt des Jacobins acquéreurs de biens nationaux qui craignaient beaucoup la guerre, les Jacobins ne faisaient rien.

Rester inertes, lorsque le monde marchait, que les événements se précipitaient, c’eût été pour baisser bien vite. Mais le préjugé du temps, les accusations continuelles qui rendaient les Jacobins responsables de tout ce qu’ils ne faisaient point, contribuaient à les relever. Un article ingénieux, éloquent d’André Chénier, où, pénétrant le génie inquisitorial de la société, il marquait avec précision leur principe fondamental (le devoir de la délation) et disait que c’étaient des moines, fit sensation dans le public et les montra plus redoutables encore qu’on ne l’avait pensé. Ce qui releva bien autrement encore leur importance, c’est que l’empereur Léopold, dans les actes publics qui furent communiqués à l’Assemblée (19 février 1792), désigna « cette secte pernicieuse » comme le principal ennemi de la royauté et de tout ordre public. L’accusation de l’étranger attacha singulièrement la France aux sociétés jacobines : la foule s’y précipita.

L’Europe regardait la France. L’impératrice de Russie s’était hâtée de traiter avec la Turquie et l’avait fait sans marchander, à des conditions modérées, étant préoccupée évidemment d’une affaire plus grave encore. Quelle ? L’anéantissement des révolutions de Pologne et de France, il était facile de le deviner.

Le 7 février avait été signé à Berlin un traité d’alliance offensive et défensive entre l’Autriche et la Prusse. Ces puissances toutefois ne devaient agir que quand la guerre civile aurait éclaté ici.

Elle devenait vraisemblable et commençait déjà dans les affaires religieuses. Les prêtres qui se mariaient étaient cruellement poursuivis. L’Assemblée n’avait passé à l’ordre du jour sur le mariage des prêtres qu’en disant que : « La chose n’ayant rien de contraire aux lois, il était superflu de statuer expressément là-dessus. »

C’était une approbation muette, indirecte. Deux curés en jugèrent ainsi, se marièrent, et l’on vit le peuple ameuté, l’on vit les magistrats municipaux, à la tête du peuple, les chasser violemment, ignominieusement de leur cure. En revanche, les patriotes de je ne sais quel endroit, furieux d’un enterrement accompli par un réfractaire, voulaient déterrer le mort pour le faire bénir au nom de la loi.

Dans Paris, la lutte semblait imminente, le sang bien près de couler. La cour avait trouvé moyen de se créer une armée. Je parle de la garde constitutionnelle du roi qu’avait autorisée l’Assemblée constituante, mais qu’on avait rendue très nombreuse et redoutable. Elle devait être de dix-huit cents hommes, et elle fut de près de six mille. L’Assemblée avait donné au roi maison civile, maison militaire ; la dernière seulement fut organisée. C’était une arme sur laquelle la reine se jeta avidement. « Votre Majesté, lui disait Barnave, est comme le jeune Achille qui se dévoila lui-même, quand on offrit à son choix l’épée et les joyaux de femmes ; il se saisit de l’épée. »

Ce n’était pas une garde de parade comme on se l’était figuré. Elle fut recrutée soigneusement, homme à homme, dans deux classes des plus dangereuses : d’une part, des gentilshommes de province, braves et fanatiques comme Henri de La Rochejaquelein ; d’autre part des maîtres d’escrime, des ferrailleurs éprouvés, des hommes d’audace et d’aventure ; il suffit de nommer Murat.

Ce petit nombre, avec les Suisses et une partie dévouée de la garde nationale, c’était en réalité une force bien plus sérieuse que les multitudes indisciplinées des faubourgs de Paris. Celles-ci commençaient à s’armer. La Gironde, par tous les moyens de souscriptions et de presse, encourageait partout la fabrication des piques. Elle voulait armer tout le peuple.

Quelques fautes que ce parti doive commettre plus tard, rendons-lui ce qu’il mérite. Il posa, dans cette crise, le principe révolutionnaire avec infiniment de générosité et de grandeur. D’une part (dans une lettre touchante de Pétion), il faisait sortir l’espoir de la Révolution d’une conciliation amicale entre la bourgeoisie et le peuple, entre les pauvres et les riches. Et cette conciliation, il la fondait sur une confiance immense, mettant les armes aux mains des pauvres.

Les armes pour tous, l’instruction pour tous ; enfin, au profit de tous, un système fraternel de secours publics. Nulle part cette fraternité n’a été exposée avec un plus tendre respect du pauvre que dans l’adresse à la France rédigée par Condorcet (16 février 1792).

L’égalité, fondée ainsi, devait être montrée et rendue visible par l’adoption, sinon d’un même costume, ce qui est impraticable, mais au moins d’un signe commun. On adopta le bonnet rouge, universellement porté alors par les plus pauvres paysans. On préférait la couleur rouge à toute autre, comme plus gaie, plus éclatante, plus agréable à la foule. Personne alors n’avait l’idée que ce rouge fût celui du sang[1].

Ce fut une femme, une mère, qui, dans ce danger public du dehors et du dedans, écrivit (31 janvier 1792) au club de l’Évêché qu’il fallait ouvrir une souscription pour la fabrication des piques et l’armement universel du peuple. Les assistants émus donnèrent immédiatement tout ce qu’ils pouvaient. La presse girondine répandit, poussa la chose. Les Jacobins, peu favorables à la guerre et mortifiés sans doute d’avoir été prévenus, goûtèrent peu les piques, peu le bonnet rouge ; ils gardèrent un profond silence. Le 7 février seulement, un ardent Savoyard, Doppet, leur présenta un serrurier qui venait faire hommage des piques qu’il avait forgées. On nomma des commissaires pour le perfectionnement de cette arme.

L’élan du faubourg Saint-Antoine, qui déjà s’était si bien servi des piques en 1789, fut extraordinaire.

Son fameux orateur, Gonchon, vint au club de l’Évêché offrir les flammes tricolores qui devaient décorer les piques. « Elles feront le tour du monde, dit Gonchon, nos piques et nos flammes ! Elles nous suffiront pour renverser tous les trônes. La cocarde tricolore est partie du bonnet de laine, elle ira jusqu’au turban. »

Le roi exprimant ses inquiétudes sur cet armement général, la municipalité n’osa point y mettre obstacle. Seulement elle ordonna à ceux qui s’armaient de piques d’en faire leur déclaration à leur section et de n’obéir qu’aux officiers de la garde nationale ou de la ligne. Ainsi ils ne formaient point corps, n’avaient point d’officiers à eux.

Le roi et les Jacobins, quelque peu amis qu’ils fussent des piques, furent bien forcés de s’y faire. La députation de Marseille, à sa tête Barbaroux, une belle jeune figure héroïque, vint déplorer, au sein du club, la lenteur avec laquelle on donnait des armes. « On craint d’armer le peuple, dit-il, parce qu’on veut encore l’opprimer. Malheur aux tyrans ! le jour n’est pas loin où la France entière va se soulever, hérissée de piques !… »

Elles demandaient à entrer, les piques, à ce moment même ; et l’on disait aux porteurs que le règlement défendait les armes. « Qu’elles entrent, dit Manuel, mais pour être déposées à côté du président. » (Oui ! Oui ! — Non ! Non !) — Mais alors Danton, par un mouvement noble et généreux : « Est-ce que vous ne voyez pas à la voûte que les drapeaux qui y sont suspendus sont armés de piques ? Et qui songe à y trouver à redire ? Mettons plutôt désormais une pique à chaque drapeau ! et que ce soit l’alliance éternelle des piques et des baïonnettes ! » Tonnerre d’applaudissements. Les piques obtiennent l’entrée.

C’était la folie du jour, l’universel engouement, touchant, ridicule. Au faubourg Saint-Antoine, la femme d’un tambour étant accouchée d’une fille, l’enfant fut tenue sur les fonts par un vainqueur de la Bastille, Thuriot, baptisée par un vainqueur, Fauchet. Un drapeau de la Bastille était sur les fonts avec un bonnet de liberté. L’orgue jouait le Ça ira ! Le père fit, pour la petite, le serment civique. Elle fut baptisée d’un nom, nouveau au calendrier : Pétion-Nationale-Pique.

La guerre devenait certaine. Le souverain qui y était le plus contraire, Léopold, mourut subitement le 1er mars. Et la Gironde renversa le ministre par lequel la cour, d’accord avec Léopold, avait réussi jusque-là à entraver le mouvement.

Le 18 mars, Brissot accusa solennellement, pièces en mains, le ministre Delessart d’avoir constamment éludé l’exécution des volontés de l’Assemblée, d’avoir lâchement négocié la paix près de l’Empereur, qui lui-même en avait besoin, qui alors n’était pas prêt et devait craindre la guerre.

Cette démarche, imprévue, hardie, était un coup sur le roi même. Il était trop visible que Delessart n’avait désobéi à l’Assemblée que pour obéir au roi.

C’était un coup indirect, mais bien frappé, sur Robespierre. Toutes les pièces qu’on lut pour attaquer Delessart prouvaient, contre l’opinion de Robespierre, que la cour n’avait nullement voulu la guerre, que, loin de là, à tout prix, elle voulait l’éviter.

La France était comme un homme lié des deux mains ; la gauche liée par la cour, la droite par Robespierre et la fraction jacobine qui représentait réellement le génie des Jacobins.

Retard fatal d’un mouvement inévitablement lancé. Le mouvement ne s’arrêtait pas, mais il devenait une agitation sur place, un tournoiement convulsif de la France sur elle-même ; elle semblait près de se briser.

Les Girondins, dans cet acte décisif qui n’était rien autre chose qu’un coup frappé sur l’obstacle, sur l’entrave qui retenait tout, reproduisaient à la lettre l’idée de Sieyès, au moment de 1789 : « Coupons le câble, il est temps. »

L’union des Tuileries et de Vienne, la parfaite identité d’esprit et d’intention entre la cour et l’ennemi avait apparu trop clairement dans l’acte de Léopold, où il semblait si bien instruit de notre état intérieur, de la situation des partis, de l’importance des clubs, etc. On avait, assez maladroitement, fait parler l’Empereur comme un Feuillant, comme Duport ou Lameth. Rien d’étonnant. L’acte de Vienne avait été fait précisément sur les notes fournies par eux à la reine. C’étaient eux qui la conseillaient. Pour Barnave, dès la fin de décembre, il avait quitté Paris.

La reine, c’était le lien entre les Feuillants et l’Autriche, le fatal obstacle qui arrêtait tout.

Le but ainsi marqué, la Gironde remit le glaive national aux puissantes mains de Vergniaud.

Il résuma l’accusation de Brissot, comme lui montra, en toutes choses, l’inertie calculée de la cour, puis ajouta un fait terrible, que Brissot n’avait pas dit : « Ici, ce n’est plus moi que vous allez entendre, c’est une voix plaintive qui sort de l’épouvantable glacière d’Avignon. Elle vous crie : « Le décret de réunion à la France a été rendu en septembre. S’il fût arrivé sur-le-champ, il eût apporté la paix. En devenant Français, peut-être nous aurions abjuré la haine, nous serions devenus frères. Le ministre a gardé deux mois le décret… C’est notre sang, ce sont nos cadavres qui l’accusent aujourd’hui. »

Puis, rappelant la fameuse apostrophe de Mirabeau (Je vois d’ici la fenêtre, etc.) : « Et moi aussi, je puis le dire, de cette tribune on voit le palais où se trame la contre-révolution, où l’on prépare les manœuvres qui doivent nous livrer à l’Autriche… Le jour est venu où vous pouvez mettre un terme à tant d’audace et confondre les conspirateurs. L’épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, dans les temps antiques, au nom du despotisme ; qu’elles y rentrent aujourd’hui au nom de la loi… »

Un frémissement immense suivit le geste admirable par lequel le grand orateur renvoya visiblement l’épouvante au palais de la royauté. Nulle parole de Mirabeau n’avait eu un plus grand effet. C’est qu’ici l’homme était digne de la magistrature terrible qu’il exerçait à la tribune ; le caractère était au niveau du génie même. C’était la voix de l’honneur.

« … Qu’elles y pénètrent les cœurs, ajoute-t-il. Qu’ils sachent bien, ceux qui l’habitent, que la constitution ne rend inviolable que le roi. La loi atteindra les coupables, sans faire nulle distinction. Point de tête criminelle que son glaive ne puisse toucher. »

Ce formidable discours, celui de Brissot, étaient, il faut le dire, des actes de grand courage. Si la Gironde menaçait par les piques et les faubourgs, il faut dire aussi que la vie des Girondins, au milieu des cinq ou six mille bretailleurs ou coupe-jarrets de la nouvelle garde, bien autrement militaire que la tourbe des faubourgs, n’était guère en sûreté. On les voyait, armés de poignards et de pistolets, suivre les séances, remplir les tribunes, les couloirs ; le jour n’était pas bien loin où le poignard royaliste devait frapper Saint-Fargeau.

La parole brisa ici l’épée, le poignard. L’épouvante, comme dit Vergniaud, rentra dans les Tuileries. Delessart fut abandonné. Narbonne ne put se soutenir. Ayant entrepris d’accuser la garde nationale de Marseille qui avait désarmé, à Aix, un régiment suisse, Narbonne fut hué, tomba.

La cour se laissa imposer le ministère de la Gironde (fin de mars 1792).

  1. Ceci en décembre et janvier (voir les articles de Brissot qui donnèrent l’élan).

    Ce bonnet rouge n’est donc pas, comme on l’a dit, emprunté aux galériens, aux soldats de Châteauvieux, dont l’opinion ne s’occupe que longtemps après, en avril.