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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VI/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

RENVOI DU MINISTÈRE GIRONDIN (MAI-JUIN 1792).


Comment le roi voulait qu’on fît la guerre à la France. — Inconséquence de Dumouriez, qui veut la révolution en Belgique pour la comprimer en France. — La guerre commence par un revers, 28-29 avril 1792. — Robespierre triomphe, aux Jacobins, de Brissot et des partisans de la guerre, 30 avril. — Brissot accuse le comité autrichien, 23 mai 1792. — La Gironde fait licencier la garde du roi, 29 mai. — La Gironde accusée par Robespierre. — Elle fait décréter un camp de vingt mille hommes à Paris et des mesures contre les prêtres réfractaires, 27 mai. — Violences des royalistes et des Feuillants. — Lettre de Roland au roi, 12 juin. — Les ministres girondins sont renvoyés, 13 juin.


Le roi, que les Jacobins accusaient de vouloir la guerre, avait tout fait pour l’éviter. Les meilleures chances qu’elle lui présentât étaient très mauvaises. Une victoire de La Fayette ou quelque autre général n’aurait relevé le trône que pour le mettre en tutelle. Une défaite exaspérait Paris, faisait accuser le roi, lançait l’émeute aux Tuileries. Et si, par impossible, il n’en était pas ainsi, qui triomphait ? qui revenait ? Monsieur et l’émigration, le futur régent de France, celui près duquel la Russie avait déjà des envoyés. La reine en particulier avait tout à craindre ; elle savait parfaitement qu’elle était haïe, chansonnée à Coblentz, que Monsieur était son ennemi, et le comte d’Artois dans la main de son ennemi, Calonne. Si les princes revenaient vainqueurs, le résultat eût bien pu être, non pas de délivrer la reine, mais tout au contraire de lui faire son procès et de l’enfermer ; souvent on en avait parlé. Monsieur aurait satisfait ainsi sa vieille haine personnelle et celle de la nation.

Donc, quoique Louis XVI eût toujours à Vienne son agent, Breteuil, et que la reine correspondît toujours avec Bruxelles, avec le vieil ambassadeur de famille, M. de Mercy-Argenteau, ils crurent devoir envoyer un agent spécial au cabinet autrichien pour s’entendre avec lui sur la manière dont il convenait qu’il fît la guerre à la France. Il s’agissait d’obtenir que l’Autriche n’agît point à part, ce qui eût confirmé l’accusation ordinaire contre une reine autrichienne, mais que l’Autriche et la Prusse, de concert avec les autres puissances, par un manifeste commun, dirigé contre la secte anti-sociale, au nom de la société, de l’Europe, établissent qu’elles faisaient la guerre aux Jacobins, et non à la nation, déclarant à l’Assemblée, à toutes les autorités, qu’on les rendait responsables de tout attentat contre la famille royale, offrant de traiter, mais seulement avec le roi. Il fallait surtout recommander aux émigrés, de la part du roi, de s’en remettre à lui et aux cours intervenantes, de paraître comme parties dans le débat et non comme arbitres, de ne point devenir, par l’irritation que causerait leur présence, l’occasion de la guerre civile.

Ces instructions, rédigées sans doute par les Feuillants, que la cour consultait encore, furent confiées à un jeune Genevois, Mallet du Pan, dévoué au roi, zélé, plein de talent et d’esprit. Il parla avec beaucoup d’âme, avec la chaleur et le cœur d’un homme attendri sur les malheurs de la famille royale, et il gagna son procès. Il obtint des négociateurs réunis d’Autriche et de Prusse cette chose qui semblait difficile, que les émigrés, ceux qui avaient sacrifié leur patrie, leur fortune et leur existence à la cause royale ne fussent point employés pour elle ; du moins, qu’ils fussent divisés en plusieurs corps, employés à part, et, chose intolérable à cette orgueilleuse noblesse, placés en seconde ligne. C’était une solennelle déclaration de défiance que le roi semblait faire à ses plus ardents serviteurs. Il se fiait aux Allemands, Autrichiens et Prussiens, non aux Français de sa noblesse. Cela était-il politique ? L’invasion, ayant les émigrés pour avant-garde, aurait paru française encore, et la France aurait pu se dire, après tout, qu’elle était vaincue par la France. Ces Français, même aristocrates, s’ils restaient ensemble, s’ils constituaient une armée au sein de l’armée ennemie, la surveillaient, cette armée, et lui rendaient difficile de garder ce qu’elle prendrait. L’étranger devait entrer volontiers dans les vues de Louis XVI, diviser l’émigration ; elle était pour lui, dans l’invasion, un embarras, un témoin, un compagnon incommode. Au contraire, dans le plan qu’on offrait au nom du roi, la France noble étant écartée et la France populaire n’étant pas organisée, l’étranger était à l’aise ; nul grand obstacle probable ; le royaume lui était ouvert à discrétion.

Quel était le plan de la guerre, dans la pensée de celui qui la préparait, Dumouriez ? C’était, par la Révolution, de conquérir ou délivrer un pays déjà en révolution, les Pays-Bas autrichiens, réduits à peine par l’Empereur, mal contenus, frémissants. Dumouriez employait deux vieux généraux aux deux ailes de la bataille, Luckner à garder la Franche-Comté, Rochambeau à garder la Flandre. Ces corps secondaires devaient inquiéter Luxembourg, y porter toute l’attention. Mais tout à coup La Fayette, qui avait l’armée du centre, descendant vivement la Meuse, poussant de Givet à Namur, s’appuyant bientôt d’un corps que Rochambeau enverrait de Flandre sous le général Biron, enlèverait Namur, atteindrait Bruxelles, où la Révolution belge accueillerait à bras ouverts son libérateur.

Dumouriez a raison de dire que, dans son plan, La Fayette avait le beau rôle : il était l’avant-garde de l’invasion, il en avait la première gloire, les premiers résultats, immenses et faciles ; dans la situation où semblait la Belgique, il avait l’insigne bonheur de conquérir un pays qui voulait être conquis. Les résultats à l’intérieur pouvaient être décisifs. Le général des Feuillants, l’homme qui, le 17 juillet, avait exécuté leurs ordres et cru un moment restaurer le trône à coups de fusil, avec quelle autorité ne parlerait-il pas de Bruxelles à Paris, commandant aux factions l’ordre et le silence, au nom de la victoire ? Les Jacobins atterrés, à qui s’adresseraient-ils, pour ne pas périr, sinon au ministre habile, hardi, qui, sous le bonnet rouge, leur aurait porté ce coup ? Feuillants, Jacobins, le peuple et le roi, tous balancés les uns par les autres, se trouveraient, en réalité, dans la main de Dumouriez.

Ce plan était ingénieux. Dumouriez, porté au pouvoir par la Gironde, par son triomphe sur le roi, employait le pouvoir qu’elle venait de lui donner au profit du roi et des Feuillants contre la Gironde et les Jacobins ; toutefois, non pas tellement sans doute qu’il voulût laisser écraser les Jacobins par les Feuillants ; à ce moment, selon toute apparence, il se fût refait Jacobin, assez pour neutraliser tout et dominer les partis.

Dans ses Mémoires, pleins d’esprit, d’artifices, de réticences et de mensonges, il y a toutefois ce naïf aveu, ce trait de lumière : qu’il n’osait, par-devant le public et l’opinion, nommer le Feuillant La Fayette général en chef, mais qu’en réalité, une fois en pays ennemi, se trouvant supérieur en grade aux officiers généraux que Rochambeau lui prêtait, La Fayette commandait seul, seul prenait Namur et Bruxelles.

Ajoutons la conclusion que Dumouriez se garde bien de donner, mais qui n’est pas moins certaine : que la victoire d’un Feuillant était infailliblement en France la victoire du parti feuillant, avec lequel Dumouriez (en évitant toutefois les relations personnelles) conspirait dans un même but.

À ce plan si bien conçu il manqua deux choses.

La première, un général. La Fayette, partisan de la guerre défensive, ainsi que Rochambeau, n’était nullement, malgré son incontestable courage, l’homme d’audace et d’aventure qui se serait lancé dans le pays ennemi. Il amena, à grand’peine, dix mille hommes à Givet, par une marche rapide. Mais là il sentit qu’il avait peu de monde pour une si grande entreprise et ne bougea plus.

L’autre difficulté, c’est que ni La Fayette ni Dumouriez (avec tout son jacobinisme et son bonnet rouge) n’étaient vraiment disposés à remuer la Belgique d’une propagande hardie. Il fallait l’encourager, l’animer, la soulever, la plonger profondément dans la Révolution. Qui eût fait cela, s’il vous plaît, et qui en avait besoin ? Ceux précisément qui, en France, voulaient arrêter la Révolution ! La duplicité de Dumouriez, son immoralité, rendaient son génie impuissant. La condition première de son plan, c’était d’agir franchement aux Pays-Bas, de leur inspirer d’avance une foi forte dans la sincérité de la France, de porter bien haut dans cette guerre le drapeau de la liberté. Loin de là, ce fut une guerre politique, préparée, menée par un homme sans foi, qui pourtant n’avait de chance sérieuse de succès que dans la foi. Il exploitait un principe, pour que ce principe triomphant aux Pays-Bas lui servît à neutraliser le même principe en France.

Et à qui remettait-il le drapeau de la Révolution ? À celui qui, au Champ de Mars, l’avait abattu de l’autel de la Patrie, traîné dans le sang. Ce drapeau où la Gironde voyait d’avance celui de la République, il était confié par un royaliste à un royaliste, par un intrigant à un incertain, par l’homme faux à l’homme vague, pour revenir ici comme drapeau de la royauté. Bizarre, immorale conception, qui, si elle eût pu réussir, eût fait le succès, non de Dumouriez, non de La Fayette, mais de la contre-révolution et des ennemis de la France.

On put, dès l’entrée en campagne, se convaincre du danger énorme qu’il y avait à administrer la guerre par les partisans de la paix. Dumouriez, le ministre dirigeant, qui gouvernait le ministère de la guerre par son homme, le faible De Grave, avait, par égard pour la cour, gardé tout l’ancien personnel de cette administration. Ces employés de l’Ancien-Régime ne pouvaient montrer grand zèle pour le succès de la croisade révolutionnaire qui, dans la réalité, se faisait contre leurs principes. Leur mauvaise volonté, leur empressement à s’excuser sur la désorganisation des services, à l’augmenter au besoin, leur mauvaise humeur, leur négligence, tout cela éclata sur le terrain, au moment le plus dangereux. Les infortunés volontaires de la garde nationale, qui, au fort de l’hiver même, étaient venus, pleins d’ardeur, couvrir la frontière, étaient délaissés sans secours de l’administration. À qui la faute ? Aux finances ? Non ; l’impôt se recouvrait ; les millions de la liste civile arrivaient toujours à point pour solder les journalistes de la contre-révolution, les Suleau et les Royou. Ces volontaires restaient sans fusils. Il leur arriva, pendant deux ou trois jours, au moment d’entrer en campagne, de ne point avoir de vivres. La ligne n’était pas mieux. À toute réclamation, refus, dédains insolents. Les munitionnaires, employés, étaient amis de l’ennemi ; tous les commis de la guerre étaient pour la paix quand même. Le vieux maréchal Rochambeau ne voulait de guerre que défensive. Il était mortifié de voir Dumouriez adresser les ordres tout droit à ses lieutenants. Les embarras qu’éprouvait le mouvement d’invasion ne lui déplaisaient nullement. Il hochait la tête, haussait les épaules, ne présageait rien de bon.

Dumouriez, tout en faisant de la chevalerie avec la reine et le roi, comme on voit dans ses Mémoires, n’en était pas moins lié en dessous avec la maison d’Orléans. Il lui fallait absolument un roi, une cour, les facilités de gaspillage que donne seule la monarchie. Il voyait dans le jeune duc de Chartres comme un en-cas monarchique, si Louis XVI tombait. Il employait volontiers des officiers généraux du parti de cette maison, comme Biron et Valence. Cette fois, le mouvement du Nord devait commencer par Biron, qui devait, en terre ennemie, rejoindre l’armée de La Fayette. Le 28 avril, au soir, Biron s’empara de Quiévrain et marcha sur Mons. Le 29, au matin, Théobald Dillon se porta de Lille à Tournai. Des deux côtés, même aventure. La cavalerie, généralement aristocrate, spécialement les dragons, à Tournai devant l’ennemi, à Mons sans même voir l’ennemi, se met à crier : « Sauve qui peut ! nous sommes trahis ! » Elle passe sur le corps des fantassins volontaires ; ceux-ci, débandés, démoralisés, se mettent à fuir à toutes jambes. Rentrés à Lille et furieux, ils s’en prennent à leurs chefs, qui, disent-ils, voulaient les livrer. Ils massacrent Dillon dans une grange. La populace de Lille se met aussi de la partie et pend plusieurs prisonniers.

Trois ou quatre cents hommes périrent. Échec petit en lui-même, grave au commencement d’une guerre, mais qui eut l’heureux effet d’enfler au dernier point de confiance et de sottise l’orgueil de nos ennemis. Les faux tacticiens de Prusse prirent de plus en plus confiance dans le soldat automate, de plus en plus méprisèrent le soldat d’inspiration. Aux officiers qui achetaient des chevaux pour la campagne, Brunswick disait : « Messieurs, ne vous mettez pas tant en frais ; tout ceci ne sera qu’une promenade militaire. » La promenade, il voulait la faire à l’allemande, lente, agréable et méthodique. En vain, M. de Bouillé, qui connaissait bien autrement le terrain et la situation, lui disait qu’on manquerait tout si l’on ne faisait une pointe hardie, rapide, en Champagne, tout droit sur Paris. Brunswick était moins pressé. Le romanesque ministère de Madame de Staël lui avait adressé, dit-on, l’étrange proposition de le faire, s’il voulait, roi de France. Il paraît n’avoir pas pris la chose au sérieux. Et toutefois, telle est la faiblesse des hommes, toute ridicule que fût cette idée, elle lui troublait l’esprit. Il voulait voir ce que deviendrait cette grande affaire de France, pas tout à fait mûre encore ni suffisamment embrouillée.

Dumouriez, avec l’intrépidité d’effronterie qui brille partout dans ses Mémoires, fait entendre que la Gironde, qui avait poussé à la guerre d’un effort désespéré, fut précisément l’auteur de l’échec. S’il ne dit la chose tout à fait ainsi, il la pose implicitement dans ces deux assertions : 1° il y eut complot ; 2° la Gironde y avait intérêt. Ce dernier point est vraiment contestable, inadmissible. Les avocats de la guerre, qui tant de fois avaient juré le succès et la victoire, recevaient d’aplomb sur la joue le coup du premier revers.

Il y parut le soir du 30 avril, au moment où se répandit dans Paris la lettre qui annonçait le désastre du 28. Brissot, qui jusque-là luttait aux Jacobins contre Robespierre, fut décidément écrasé par lui.

Une paix fort équivoque avait été ménagée entre eux par l’intermédiaire de Pétion. Robespierre, le soir du 30, croyant les Girondins à bas par l’effet de la grande nouvelle, les attaque avec une fureur, une clameur, une gesticulation qui ne lui étaient pas naturelles. Il prétendit qu’ils avaient, dans leurs journaux, falsifié le compte-rendu des derniers débats terminés par la pacification. Il leur reprocha surtout d’avoir dit que Marat le proposait pour tribun. En réalité, Marat n’avait rien dit de tel. Seulement, dans tel numéro, il demandait un tribun ; dans tel autre, il louait Robespierre et montrait en lui le plus digne (après lui-même sans doute). Les Girondins en tiraient la conclusion que tout le monde y voyait : que Marat désignait implicitement pour tribun ou Robespierre ou Marat.

Les tribunes, fortement chauffées, ce soir-là pleines de femmes fanatiques, pesaient sur les Jacobins, intervenaient par moments avec des cris passionnés. Des Cordeliers très ardents, Legendre, Merlin, Fréron, Tallien, étaient venus pour entraîner la masse des indécis. Brissot et Guadet, à cette heure, ne pouvaient quitter l’Assemblée. Le Girondin Lasource, qui présidait les Jacobins, fut obligé aussi, pour aller à l’Assemblée, de céder le fauteuil à Dufourny, un homme de Robespierre. Sous l’influence d’un concours si heureux de circonstances, la chose fut emportée. La société déclara « qu’elle démentait les diffamations, les calomnies de Brissot et Guadet contre Robespierre ». (30 avril 1792.)

Celui-ci enfonça le coup par des moyens bien étranges, pour un homme qui naturellement aimait le pouvoir. Il se lança dans son journal en pleine anarchie, louant les soldats au moment où ils venaient de fuir en massacrant leurs chefs, s’opposant aux mesures sévères que l’Assemblée prenait pour assurer la discipline. Il demandait qu’on réunît les soldats licenciés, qu’on en formât une armée ; selon lui, ils n’étaient pas moins de soixante mille, et à cette armée, si nombreuse, il proposait froidement de donner une double solde. Comme règle, en général, il posait l’indépendance absolue du soldat à l’égard de l’officier, sauf deux moments, l’exercice et le combat.

Cette tendance désorganisatrice, remarquable dans Robespierre, éclata le 20 mai, aux Jacobins, lorsqu’il combattit et fit rejeter une proposition girondine que les plus violents Cordeliers, par exemple Tallien, avaient appuyée, et qui, dans cette extrême crise, au début d’une guerre si mal commencée, était véritablement de salut public. Le secrétaire de Brissot, Méchin, proposait aux Jacobins d’accélérer par leur influence le payement des contributions, dont la régularité était si importante en un tel moment, d’écrire à ce sujet aux sociétés affiliées, et, pour que la société mère prêchât elle-même d’exemple, de ne donner les cartes du prochain trimestre qu’aux membres qui prouveraient qu’ils avaient payé l’impôt. Robespierre fit une objection vraiment surprenante : « Une quittance d’imposition est-elle un garant de patriotisme ?… Un homme, gorgé du sang de la nation, viendra apporter sa quittance, etc… Il me semblerait meilleur citoyen, celui qui, pauvre, mais honnête homme, gagnerait sa vie sans pouvoir payer ses contributions, que celui qui, gorgé peut-être de richesses, ferait des présents puisés à une source corrompue », etc. — Puis, après cette lâche flatterie au populaire, cet encouragement à l’égoïsme, à la désorganisation en présence de l’ennemi, il revenait à son texte éternel, se lamentait sur lui-même, pour mieux frapper sur les autres : « Perfides intrigants, vous vous acharnez à ma perte, mais je vous déclare que plus vous m’avez isolé des hommes, plus vous m’avez privé de communication avec eux… »

Cette citation textuelle des Rêveries de Rousseau était prodigieusement ridicule, au moment où il se retrouvait plus que jamais entouré des Jacobins, qui, pour lui, le 30 avril, avaient définitivement rompu avec la Gironde. Tallien même, qui, le 30, avait aidé au succès de Robespierre, ne put s’empêcher ici d’éprouver un mouvement d’indignation et de mépris pour ce bavardage hypocrite. — Son maître, Danton, moins jeune et plus politique, en effaça l’impression par un éloge enthousiaste des vertus de Robespierre. Il allait avoir besoin de se lier étroitement avec lui. Dumouriez, de plus en plus suspecté des Girondins, comme intrigue et comme argent, avait fait tâter Danton. — Pour les perdre et sauver la Cour, pour fermer la voie à la République, il ne voyait nul moyen qu’une conjuration monstrueuse des extrémités contre le milieu, de l’intérêt royaliste avec l’intérêt jacobin. La Gironde, placée entre, devait périr étouffée.

La Gironde battait de l’aile. Elle avait reçu deux coups : à la frontière, par le premier échec d’une guerre qu’elle avait conseillée ; — aux Jacobins, par la victoire de Robespierre sur Brissot. Elle se releva par un coup de foudre, qui frappa directement la Cour, indirectement ceux qui, comme la Cour, avaient été les partisans de la paix, par conséquent Robespierre. La machine était bien montée, avec une entente habile des besoins d’imagination qu’avait cette époque, émue, inquiète, crédule, tout affamée de mystère, accueillant avidement tout ce qui lui faisait peur. C’était la dénonciation à grand bruit d’un comité autrichien, qui, trente ans durant, avait gouverné la France et ne voulait aujourd’hui pas moins que l’exterminer.

Le premier coup de tambour pour attirer l’attention, coup rudement retentissant, donné fort, à la Marat, le fut par le Girondin Carra dans les Annales patriotiques. Le comité autrichien, disait-il, préparait dans Paris une Saint-Barthélemy générale des patriotes. Montmorin, Bertrand, étaient nominalement désignés ; grand émoi : le juge de paix du quartier des Tuileries n’hésite pas à lancer un mandat d’amener contre trois représentants du témoignage desquels Carra s’était appuyé.

Ainsi audace pour audace. La Cour avait organisé cette redoutable garde, dont on a parlé plus haut ; elle pensait avoir aussi une notable partie de la garde nationale. La nouvelle du revers de Flandre avait été saluée de tous ces aristocrates par des cris de joie. L’Assemblée, battue à Mons, à Tournai, ne leur faisait plus grand’peur ; ils la méprisaient au point d’oser lancer contre elle un simple juge de paix, un tout petit magistrat du quartier des Tuileries.

Ils perdirent confiance, quand Brissot (le 23 mai) ramenant la dénonciation à des termes plus sérieux, parmi quelques hypothèses, articula les faits certains que la publication des pièces et le progrès de l’histoire ont décidément confirmés. Il établit que les Montmorin et les Delessart, véritables mannequins, étaient dirigés par le fil que tenait M. de Mercy-Argenteau, l’ancien ambassadeur d’Autriche, alors à Bruxelles ; lui seul en effet eut toujours pouvoir sur la reine. D’autre part, Louis XVI avait son ministre à Vienne, au su de toute l’Europe, M. de Breteuil. Appuyé sur de nombreuses pièces, systématisant et liant des faits isolés, Brissot montra le comité étendant sur la France un réseau immense d’intrigues, la travaillant au moyen d’une puissante manufacture de libelles. Une des pièces citées était curieuse ; c’était une lettre de notre envoyé à Genève, qui se déclarait autorisé par le roi à prendre du service dans l’armée du comte d’Artois. Brissot concluait à l’accusation de Montmorin et voulait qu’on interrogeât Bertrand de Molleville et Duport-Dutertre. Pour Bertrand, ses Mémoires nous prouvent aujourd’hui qu’il n’y a jamais eu de défiance mieux méritée.

L’Assemblée eut la prudence d’ajourner. Elle voyait aux mains de la cour l’arme la plus dangereuse, la garde constitutionnelle, qu’il fallait d’abord briser. On supposait que cette garde pouvait ou frapper l’Assemblée ou bien enlever le roi ; six mille hommes, et de tels hommes, armés et montés ainsi, n’avaient qu’à agir d’ensemble, mettre le roi au milieu d’eux : il n’y avait nulle force dans Paris qui pût empêcher le coup.

Cette garde constitutionnelle allait toujours se recrutant d’éléments bizarres qui contrastaient avec ce nom. Tout doucement on y fourrait, parmi les bretteurs et maîtres d’escrime, parmi les gentilshommes bretons, vendéens, une recrue de fanatiques qu’on aurait appelés à une autre époque la fleur des Verdets du Midi. Il y avait particulièrement de furieux Provençaux, venant de la ville d’Arles, de la faction artésienne, trop connue sous le nom de la Chiffonne. Il y avait une élite de jeunes prêtres robustes, à qui l’Église, qui a horreur du sang, n’en avait pas moins permis de déposer la soutane pour prendre l’épée, le poignard et le pistolet.

Tout cela, indécent, hardi, bavard et vantard. — Tous étant hommes de choix, ou par la force du corps, ou pour le maniement des armes, chacun d’eux croyant avoir un facile avantage dans toute lutte individuelle, ils allaient, venaient, se montraient dans les promenades publiques, comme s’ils avaient dit tout haut : « Nous sommes les conspirateurs. » Ils entassaient à plaisir la haine, la colère et l’irritation.

Ce fut la voix même de Paris qui parla, le 22 mai, dans une lettre de son maire, Pétion, au commandant de la garde nationale, il exprimait la crainte générale du départ du roi et l’invitait, sans détour, à observer, surveiller, multiplier les patrouilles dans les environs (sans doute des Tuileries). — Le roi s’en plaignit amèrement le lendemain, dans une lettre que le directoire du département fit afficher dans Paris. Pétion ne désavoua rien et répliqua avec force. Cette étrange guerre de paroles entre le roi et le maire semblait l’annonce d’une guerre réelle et en actes.

Toutes sortes de dénonciations arrivaient à l’Assemblée. Des faits, en eux-mêmes insignifiants, ajoutaient aux alarmes. C’était une masse de papiers qu’on avait brûlés à Sèvres (un libelle contre la reine). C’était Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui leur avait ordonné de céder la nuit leurs postes aux troupes de garde ou de la garde du roi, qui pouvaient se présenter. Le 28 mai, Carnot proposa et l’Assemblée décréta que, pendant le danger public, elle restait en permanence, et elle y resta en effet quatre jours et quatre nuits. — Le 29, Pétion, dans un rapport à l’Assemblée sur la situation à Paris, parmi des choses rassurantes, dit celle-ci, effrayante : « Que la tranquillité actuelle ressemblait au silence qui succède aux coups de la foudre. » Tout le monde se tenait pour dit que le coup pourtant n’était pas encore tombé.

C’est l’Assemblée qui le porta. Le 29, passant outre sur la peur des assassinats, elle se fit faire par Bazire un rapport accusateur contre la garde du roi, rapport plein de faits terribles. Il y avait, entre autres, celui de la joie impie, barbare, qui avait éclaté dans ce corps pour l’échec de Mons, l’espoir que Valenciennes était pris par les Allemands, et que, sous quinze jours, l’étranger serait à Paris. Une déposition remarquable est celle d’un cavalier, le fameux Murat, qui, sortant de cette garde et donnant sa démission, déclare qu’on a voulu le gagner à prix d’argent et l’envoyer à Coblentz.

Le même jour, 29 mai, dans la séance du soir, Guadet, Vergniaud, à coups pressés, frappèrent et refrappèrent l’enclume. On croyait que l’affaire traînerait, elle fut brusquée. L’Assemblée décréta le licenciement immédiat, ordonna que les postes des Tuileries fussent remis à la garde nationale, ajoutant que ce décret se passerait de sanction. Une addition spéciale fut faite pour arrêter le commandant de la garde du roi, le duc de Brissac, qui, dit-on, la fanatisait par ses violentes paroles. Cette sévérité pour Brissac s’explique peut-être en partie par l’insolence d’un député, le colonel de Jaucourt, qui, pendant qu’on décrétait, alla menacer Chabot, sur son banc, de lui donner cent coups de bâton. L’Assemblée crut devoir imposer aux militaires, leur faire sentir sur eux la pesante main de la loi.

L’attitude menaçante du peuple et des sections, qui vinrent à la barre demander de se constituer en permanence, donna beaucoup à réfléchir aux capitans du royalisme. Point ne soufflèrent contre le décret. Ils quittèrent leurs portes, mirent bas l’habit bleu ; mais ce ne fut point du tout pour abandonner la partie ; plusieurs d’entre eux prirent l’habit rouge et continuèrent de se promener dans Paris, armés jusqu’aux dents, sous l’uniforme des Suisses.

Au moment où la Gironde frappait ainsi la royauté, elle était elle-même frappée violemment aux Jacobins. Robespierre y faisait un effort désespéré pour lui ôter ce qu’elle gagnait de popularité par le licenciement de la garde du roi. Il prononça, le 27, une solennelle accusation contre Brissot, Condorcet, Guadet, Gensonné, etc. Il les accusa de donner les places. Il les accusa d’abandonner partout la cause des patriotes, celle des soldats licenciés, celle des massacreurs d’Avignon, etc. Il les accusa d’être d’accord avec les Feuillants, avec Narbonne, La Fayette et la cour. Le tout assaisonné de cette meurtrière, perfide, pateline accusation : « Vous connaissez cet art des tyrans de provoquer un peuple, toujours juste et bon, à des mouvements irréguliers, pour l’immoler ensuite et l’avilir au nom des lois. »

Puis ce pénétrant coup de dard : il leur demandait pourquoi ils avaient fait donner un million et demi aux généraux, six millions à Dumouriez, avec dispense d’en rendre compte. Il étendait ainsi habilement aux Girondins les soupçons fort légitimes que donnait pour tout maniement d’argent, leur équivoque associé. Ces soupçons, ils les avaient eux-mêmes. Ils les avaient tellement que « la dispense de rendre compte » ne se retrouvait pas dans la rédaction définitive qu’ils firent du décret. Dumouriez en fit un tel bruit et cria si haut, pour son honneur outragé, offrant même sa démission, que l’Assemblée ne put ne point replacer au décret le petit mot qui semblait lui tenir tellement au cœur.

Juste ou non, l’accusation de Robespierre prit si bien aux Jacobins qu’il obtint, le même jour, que toute affiliation nouvelle serait suspendue, c’est-à-dire que les Jacobins ne couvriraient point de leur nom les sociétés de province, fort nombreuses, qui se formaient en ce moment sous le drapeau de la Gironde. Il voulait que ces nouveaux venus restassent en quarantaine, ou que, par le seul fait du retard que la société mère mettait à les admettre, ils devinssent suspects au peuple de modérantisme et de feuillantisme, vulnérables aux coups de la presse robespierriste, aux savantes accusations qu’ici l’on combinerait et qu’on enverrait de Paris.

La Gironde, à ces attaques, prêta le flanc par une chose qu’elle fut obligée d’accorder à l’opinion générale de la garde nationale de Paris. Elle devait la ménager fort, au moment où elle n’avait nulle autre force, pour consommer le licenciement de la garde du roi ; les piques n’étant pas encore organisées, ni le peuple armé, la garde nationale était tout. Le maire d’Étampes, Simoneau, ayant été tué, en s’opposant bravement à l’émeute, dans une affaire relative aux grains, sa mort fut l’occasion du plus grand enthousiasme pour tous ceux qui souffraient des troubles et voulaient le maintien des lois. On vota les honneurs funèbres ; Brissot fut pour, Robespierre contre. On soutint que Simoneau était un accapareur, qu’il avait mérité de périr. Cette fête de la Loi, comme on l’appela, fut mise en opposition avec la fête de la Liberté, célébrée en avril pour les soldats de Châteauvieux ; reproduite et ressassée dans toutes les accusations, on en fit un crime horrible dont on accablait la Gironde.

Le ministère mixte, fourni par la Gironde et Dumouriez, s’était désorganisé par suite de l’échec de Flandre, qui retombait sur Dumouriez et lui coûta un homme à lui, le ministre de la guerre, qu’il ne put couvrir assez. Il dut accepter à sa place un ministre tout girondin, le colonel Servan, militaire philosophe, ex-gouverneur des pages, écrivain sage, estimé, l’homme de Madame Roland, et qui ne bougeait pas de chez elle. Le public, voulant absolument qu’elle eût un amant, lui donnait Servan à cette heure ; et il en fut toujours de même de tous les hommes qui reçurent l’impulsion du cœur viril et politique de cette femme, nous pourrions dire : de ce vrai chef de parti. Elle mérita ce nom au moment dont nous racontons l’histoire. Elle marqua non plus par le style, la forme éloquente, mais par l’initiative. Elle eut celle des deux mesures qui devaient briser le trône.

Le conseil, neutralisé par Dumouriez, n’avançait à rien et ne faisait rien. L’Assemblée, sauf la mesure du licenciement de la garde, allait (qu’on me passe une expression d’alors), allait brissotant et ne faisait guère. Et la guerre avait commencé, et commencé par un honteux revers, commencé par dévoiler la pitoyable désorganisation de l’intérieur, la guerre restant administrée par les employés de l’Ancien-Régime, par les ennemis de la guerre. Pourquoi l’ennemi n’avançait-il pas, et qui l’empêchait ? On ne pouvait le deviner. L’ennemi ? Il était à Paris. Cette garde licenciée pour avoir changé d’habit, elle était là, tout armée, en mesure de frapper un coup ; tout au moins elle pouvait, l’étranger entrant en France, s’acheminant vers Paris, lui donner la main d’ici, l’attendre et l’aider, de sorte qu’au jour décisif nos défenseurs verraient l’ennemi devant et derrière, ne verraient rien qu’ennemis.

Une lettre, une feuille de papier brisa tout ceci. Servan, sous l’inspiration audacieuse de Madame Roland et sous sa dictée peut-être, oubliant qu’il était ministre et ne se souvenant que des dangers de la patrie, écrivit à l’Assemblée pour lui proposer d’établir ici, à l’occasion du 14 juillet, un camp de vingt mille volontaires. On connaissait leur enthousiasme, leur patriotisme. Cette petite armée d’ardents citoyens, planant sur Paris, neutralisait les forces irrégulières et secrètes qu’y tenait la cour. C’était une menace suspendue sur elle, une épée nue sur la tête des restaurateurs intrigants ou chevaleresques de la royauté, des Dumouriez et des La Fayette.

C’est ici qu’on voit éclater tout l’obscur de la calomnie tant répétée par Robespierre sur la prétendue alliance de La Fayette et des Girondins. De qui part la proposition qui devait rendre impossible les réactions royalistes et militaires de La Fayette ? De qui ? De Madame Roland, c’est-à-dire incontestablement du vrai génie de la Gironde.

Dumouriez se sentit frappé à ce coup imprévu, et il avoue qu’au premier conseil, son émotion fut si vive, et la dispute si âcre, que, sans la présence du roi, le conseil aurait fini d’une manière sanglante. — « Eh bien, dit Clavières (le ministre girondin des finances), si Servan, pour tout arranger, retirait sa motion ? » — L’effet eût été terrible pour le roi et pour Dumouriez. Celui-ci sentit le piège , rejeta l’offre avec fureur, disant qu’en reculant ainsi on rendrait l’Assemblée plus ardente pour le décret, qu’on ameuterait le peuple, qu’au lieu de vingt mille hommes, il en viendrait quarante mille, sans décret, pour renverser tout ; qu’il savait bien le moyen de prévenir le danger. Son moyen, c’était peu à peu d’en débarrasser Paris, sous prétexte des besoins de la guerre, de les faire filer à Soissons.

Robespierre n’était guère plus content du décret que Dumouriez. La grande et confiante initiative que la Gironde prenait, d’appeler ici sans crainte cette élite ardente de la France armée, lui perçait le cœur. Sa crainte, son fiel et son envie se dégorgèrent longuement, et dans son journal, et aux Jacobins. Mais, par là, il donnait occasion aux enfants perdus de la Gironde, tels que Girey-Dupré, Louvet, de faire remarquer le singulier accord qui se trouvait toujours depuis quelque temps entre les opinions de Robespierre et celles de la cour, sur la guerre, par exemple, et sur le camp de vingt mille hommes. De là ils insinuaient malignement, perfidement, que ce Caton n’était pas net, que, sous terre peut-être, et par des voies mystérieuses, il pourrait bien exister quelque secret passage des Tuileries aux Jacobins, que le comité autrichien pouvait bien avoir un organe dans la trois fois sainte tribune de la rue Saint-Honoré.

La question des vingt mille hommes était toute de circonstance, accidentelle, extérieure. La question intérieure, supérieure, était celle du clergé.

En attendant la Vendée, le clergé faisait déjà à la Révolution une guerre qui suffisait pour la faire mourir de faim. Il ajoutait au credo un nouvel article : « Qui paye l’impôt est damné. » Nul point de foi ne trouvait le paysan plus crédule ; avec ce simple mot, habilement répandu, le prêtre, sans bouger, paralysait l’action du gouvernement, tranchait le nerf de la guerre, livrait la France à l’ennemi.

Rien n’égalait leur audace. En pleine Révolution, la vieille juridiction ecclésiastique réclamait son indépendance, agissait en souverain. Un prêtre du faubourg Saint-Antoine s’était marié ; nulle loi n’y était contraire, l’Assemblée l’avait reconnu. Il n’en fut pas moins dénoncé et poursuivi par ses supérieurs ecclésiastiques.

La force de la contre-révolution, on ne saurait trop le dire, était dans les prêtres. Dire qu’on pouvait tourner l’obstacle, c’est n’avoir aucune notion de la situation. Le clergé s’était mis partout en travers de la Révolution, pour lui barrer le passage ; elle arrivait avec la force d’une impulsion immense, d’une vitesse accumulée par l’obstacle et par les siècles, elle allait toucher cette barre, la briser ou se briser.

Le plus doux, le plus humain des hommes de la Gironde, Vergniaud, demanda un décret pour la déportation des prêtres rebelles. Roland présenta (dès avril) les arrêtés déjà portés contre eux par quarante-deux départements. Le 27 mai, le décret fut porté d’urgence : « La déportation aura lieu dans un mois, hors du royaume, si elle est demandée par vingt citoyens actifs, approuvée par le district, prononcée par le département. Le déporté aura trois livres par jour, comme frais de route, jusqu’à la frontière. »

La sanction de ce décret était la vraie pierre de touche qui allait juger le roi.

S’il accordait la sanction, son appui moral était manifestement ôté à cette grande conspiration du clergé qui couvrait la France. S’il la refusait, il restait le centre d’action, le chef, le véritable général de la contre-révolution.

Ce n’était pas, comme on l’a tant dit, une simple question de conscience, celle d’un individu, sans responsabilité, qui eût à se consulter, lui tout seul, entre soi et soi. C’était le premier magistrat du peuple qui restait ou cessait d’être le chef d’une conspiration permanente contre le peuple. Si sa conscience lui commandait la ruine et la mort du peuple, son devoir était d’abdiquer.

Les Feuillants, devenus tous royalistes et dévoyés du bon sens par l’excès de l’irritation, ne contribuèrent pas peu à encourager sa résistance insensée. Ils défendaient le fanatisme au nom de la philosophie ; c’était, disaient-ils, affaire de tolérance, de liberté religieuse, — tolérance des conspirateurs et liberté des assassins. — Le sang coulait déjà dans plusieurs provinces, spécialement en Alsace. Simon (de Strasbourg) affirma que déjà plus de cinquante prêtres constitutionnels avaient été égorgés, soixante de leurs maisons saccagées, leurs champs dévastés, etc.

Le refus obstiné du roi d’abandonner le clergé ennemi de la constitution, l’encouragement tacite qu’il donnait aux prêtres rebelles de résister, de persécuter les prêtres soumis, équivalait à un persévérant appel à la guerre civile. On pouvait dire qu’elle avait son drapeau sur les Tuileries, visible à toute la France.

Le roi, tout captif qu’il était, voyait encore autour de lui de grandes forces matérielles. Il croyait avoir deux armées : les Royalistes, concentrés à Paris, où il y avait, disait-on, jusqu’à douze mille chevaliers de Saint-Louis ; plus, la garde constitutionnelle, qui, toute licenciée qu’elle était, touchait paisiblement sa solde, se tenait prête à agir. L’autre armée, c’étaient les Feuillants, très nombreux dans la garde nationale, et qui avaient tous les officiers, beaucoup de soldats dans le camp de La Fayette. Il suffisait, disait-on, que le roi fit un signe, et La Fayette arrivait.

L’insolence des fayettistes et la vive opposition de ce parti et de la Gironde, qu’on accusait tant d’être unis, éclatèrent dans une visite que deux aides de camp de La Fayette firent à Roland, sans à-propos, sans prétexte vraisemblable, comme s’ils n’eussent voulu voir le ministre que pour chercher une occasion de querelle. Ils lui dirent ce qu’ils avaient dit déjà dans les cafés et partout, qu’il fallait augmenter les troupes, que les soldats étaient des lâches, etc. Roland prit mal ce dernier mot, défendit l’armée, l’honneur de la nation, dit qu’il fallait accuser l’officier plus que le soldat ; il écrivit à La Fayette les propos déplacés de ses aides de camp. La Fayette répondit en vrai marquis de l’Ancien-Régime, qu’ils n’avaient pu se confier à un homme « que personne ne connaissait, dont la nomination, insérée dans la Gazette, avait révélé l’existence » ; qu’il ne croyait pas un mot du récit ; qu’il haïssait les factions, méprisait leurs chefs.

Un tel langage adressé à un ministre ne devait pas compter comme insulte individuelle ; c’était un défi au ministère, au gouvernement, au parti gouvernant, à la Gironde, une déclaration de guerre. On pouvait conjecturer que celui qui tenait un si superbe langage à l’homme de l’Assemblée, ce César allait, d’un jour à l’autre, passer le Rubicon. Les Feuillants, avant la bataille, agissaient déjà en vainqueurs. L’un d’eux, un représentant, au milieu des Tuileries, tomba à coups de bâton sur le Jacobin Grangeneuve, qui était faible et petit, peu capable de se défendre, et resta évanoui pendant trois quarts d’heure. Ce furieux frappait toujours, quand Saint-Huruge et Barbaroux se jetèrent sur lui et, à leur tour, faillirent l’étrangler.

En attendant, les Feuillants, les royalistes de Paris, venaient de faire une commande de six mille armes blanches, qui fut surprise par le juge de paix de la section de Bondy.

De partout menaçait l’orage. Et la Gironde, qui semblait mener le vaisseau de la France, n’en avait pas le gouvernail. Elle avait l’air toute-puissante et ne pouvait rien, et elle excitait l’envie, au moyen de laquelle Robespierre la démolissait chaque jour.

Roland, ministre républicain d’un roi qui se sentait chaque jour plus déplacé aux Tuileries, n’avait mis le pied dans ce lieu fatal qu’à la condition positive qu’un secrétaire, nommé ad hoc expressément, écrirait chaque jour tout au long les délibérations, les avis, pour qu’il en restât témoignage, et qu’en cas de perfidie, on pût, dans chaque mesure, diviser et distinguer, faire la part précise de responsabilité qui revenait à chacun.

La promesse ne fut pas tenue ; le roi ne le voulut point. Roland alors adopta deux moyens qui le couvraient. Convaincu que la publicité est l’âme d’un État libre, il publia chaque jour dans un journal, le Thermomètre, tout ce qui pouvait se donner utilement des décisions du conseil ; d’autre part, il minuta, par la plume de sa femme, une lettre vive et forte, pour donner au roi, et plus tard peut-être au public, si le roi se moquait de lui.

Cette lettre n’était point confidentielle ; elle ne promettait nullement le secret, quoi qu’on ait dit. Elle s’adressait visiblement à la France autant qu’au roi, et disait, en propres termes, que Roland n’avait recouru à ce moyen qu’au défaut du secrétaire et du registre qui eussent pu témoigner pour lui.

Elle fut remise par Roland le 10 juin, le même jour où la Cour faisait jouer contre l’Assemblée une nouvelle machine, une pétition menaçante, où l’on disait perfidement, au nom de huit mille prétendus gardes nationaux, que l’appel des vingt mille fédérés des départements était un outrage à la garde nationale de Paris.

Le 11 ou 12, le roi ne parlant pas de la lettre, Roland prit le parti de la lire tout haut en conseil. Cette pièce, vraiment éloquente, est la suprême protestation d’une loyauté républicaine, qui pourtant montre encore au roi la dernière porte de salut. Il y a des paroles dures, de nobles et tendres aussi, celle-ci qui est sublime : « Non, la patrie n’est pas un mot : c’est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l’on s’attache chaque jour par les sollicitudes qu’il cause, qu’on a créé par de grands efforts, qui s’élève au milieu des inquiétudes et qu’on aime autant par ce qu’il coûte que par ce qu’on en espère… » Suivent de graves avertissements, de trop véridiques prophéties sur les chances terribles de la résistance, qui forcera la Révolution de s’achever dans le sang.

Cette lettre eut le meilleur succès que pût espérer l’auteur. Elle le fit renvoyer. La reine, guidée par les Feuillants, crut pouvoir chasser du ministère la Gironde, le parti qui dirigeait l’Assemblée, ce qui n’allait pas à moins que de se passer de l’Assemblée et de gouverner sans elle. Étrange audace qui s’appuyait sur une supposition fort légère, à savoir, qu’on pourrait amener à un traité Dumouriez et les Feuillants, concilier les deux généraux ennemis de la Gironde, Dumouriez et La Fayette, et de ces deux épées briser la plume des avocats.

Le difficile était de décider Dumouriez à rester, en renvoyant Roland, Servan et Clavières, à rester pour porter seul l’indignation du public et de l’Assemblée. On y parvint au moyen d’un mensonge et d’une ruse puérile. Le roi trompa le ministre ; le simple et le bonhomme attrapa l’homme d’intrigues ; il fit entendre à Dumouriez qu’il pourrait sanctionner le décret des vingt mille hommes, et l’autre contre les prêtres, lorsqu’on l’aurait débarrassé des ministres girondins. Dumouriez, sur cette parole, fit la vilaine besogne de renvoyer ses collègues. Le jour même, ils furent remerciés de l’Assemblée, qui déclara qu’ils avaient bien mérité de la patrie. Il essaya de se relever par un coup d’audace ; il vint à ce moment même présenter à cette Assemblée irritée et frémissante un remarquable mémoire sur l’état réel de nos forces militaires. Ce mémoire était dirigé en bonne partie contre Servan, le dernier ministre. Cependant, Servan n’ayant été qu’une quinzaine au pouvoir, c’était bien plus sur De Grave, bien plus encore sur Narbonne, son prédécesseur, que les reproches tombaient.

Le courage de Dumouriez, sa bonne contenance, le relevaient fort. Néanmoins il n’avait qu’un seul moyen de durer, c’était d’obtenir du roi la sanction des décrets. Il s’était terriblement compromis, perdu presque, sur cette espérance. Mais justement parce que la cour en jugeait ainsi, elle ne s’inquiétait plus de le ménager. Les Feuillants venaient dire, sans détour, à Dumouriez, qu’il n’avait plus qu’une ressource, se jeter dans leurs bras, qu’il devait contresigner le refus de sanction, qu’à ce prix on le réconcilierait avec La Fayette, qui arrivait à Paris tout exprès pour le poursuivre. On le croyait ainsi pris sans remise, lié au fond du filet. Le roi lui parla du ton impératif et majestueux du roi d’avant 1789, lui ordonnant, à lui et à ses collègues, d’apposer leurs seings au veto. — Le surlendemain, Dumouriez et ses collègues donnèrent leurs démissions. — Le roi était très agité. « J’accepte, dit-il d’un air sombre. » Sa duplicité n’avait eu aucun résultat. L’intrigant le plus intrépide ne pouvait même lui rester. La cour se trouvait à nu, démasquée devant le peuple.