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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VIII/Chapitre 2

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CHAPITRE II

LE PRÊTRE, LA FEMME ET LA VENDÉE (AOUT-SEPTEMBRE 1792).


La femme fut l’agent de la Vendée. — La femme en général devint contre-révolutionnaire. — La femme empêche le mari d’acheter les biens nationaux. — L’Ouest était-il soumis au prêtre, au noble, avant 1789 ? — Relations du prêtre et de la femme, surtout dans l’Ouest. — Le prêtre était influencé moins par sa gouvernante que par sa pénitente. — Attachement passionné des femmes de l’Ouest pour le prêtre. — Désespoir des femmes lorsque la loi éloigne le prêtre. — Les couvents foyers de conspiration. — Les prêtres annoncent la guerre civile, 9 février 1792. — Comment ils la fomentent. — Apparitions, miracles, etc. — Premiers massacres, juin 1792. — La noblesse se contente de donner de l’argent. — Association noble de La Rouerie. — Une lettre du roi est l’occasion de la guerre civile en Bretagne, juillet 1792. — Vaste soulèvement de la Vendée et premier combat à Châtillon et Bressuire, 24-25 août 1792. — Nantes et le Finistère pour la Révolution. — La Vendée peu contagieuse pour la France. — Le paysan achète partout les biens nationaux. — Ce qui rassurait sa conscience. — Nullité des actes féodaux.


La Révolution, c’est la lumière elle-même. Les solennels débats de la Convention commencent sous les yeux de l’Europe. Les portes s’ouvrent toutes grandes. Amis, ennemis, tous peuvent venir, regarder et écouter. L’épreuve de la Révolution, son premier Jugement de Dieu, la bataille de Jemmapes, est joyeusement emportée par la jeune armée de France, au chant de la Marseillaise, sous le soleil, à midi.

Et en même temps commence, dans les bois et les brouillards de l’Ouest, la vaste guerre des ténèbres. Aux landes du Morbihan, le long des îles brumeuses, aux sombres fourrés du Maine, dans l’humide labyrinthe du Bocage vendéen, apparaissent, sous formes douteuses, les premiers essais de la guerre civile. Une maison a été brûlée, un patriote assassiné, et là-bas un autre encore. Par qui ? Nul n’osera le dire. La guerre, qui, dans un an, amènera une grande armée sous les murs de Nantes, s’essaye encore timidement, au crépuscule ou la nuit.

Ce sifflement, cette plainte, sont-ils la voix du hibou ou de la chouette ? Vous diriez l’oiseau de mort… Oui, et de la haie voisine brille et part un coup de feu.

C’est une guerre de fantômes, d’insaisissables esprits. Tout est obscur, incertain. Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les enquêtes n’apprennent rien. Après quelque fait tragique, les commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est paisible ; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu de ses enfants, assise et qui file ; au col son grand chapelet. Le seigneur ? On le trouve à table ; il invite les commissaires ; ceux-ci se retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le lendemain.

Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile ?

Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas, sur la lande, une sœur qui trotte humblement et tête basse[1].

Je ne vois rien. Seulement j’entrevois entre deux bois une dame à cheval, qui, suivie d’un domestique, va rapide, sautant les fossés, quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute, d’être rencontrée.

Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des œufs ou des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite et veut arriver à la ville avant la nuit.

Mais la sœur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles ? Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont, toutes les trois, frapper à la porte d’un couvent. Pourquoi pas ? La dame a là sa petite fille qu’on élève ; la paysanne y vient vendre ; la bonne sœur y demande abri pour une seule nuit.

Voulez-vous dire qu’elles y viennent prendre les ordres du prêtre ? Il n’y est pas aujourd’hui. — Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu’il vînt, le samedi, confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne les dirige pas seules, mais par elles bien d’autres encore ; il confie à ces cœurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu’on veut faire savoir, tel faux bruit qu’on veut répandre, tel signal qu’on veut faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il remue toute la contrée.

Femme et prêtre, c’est là tout, la Vendée, la guerre civile.

Notez bien que, sans la femme, le prêtre n’aurait rien pu.

« Ah ! brigandes, disait un soir un commandant républicain, arrivant dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre effroyable avait fait périr tant d’hommes, ce sont les femmes, disait-il, qui sont cause de nos malheurs ; sans les femmes, la République serait établie, et nous serions chez nous tranquilles… Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons demain. Et après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer. » (Mémoires de Mme de Sapinaud.)

Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit, en réalité, le vrai mot de la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane ; il savait parfaitement que toute l’œuvre des ténèbres s’était accomplie par l’intime et profonde entente de la femme et du prêtre.

La femme, c’est la maison ; mais c’est tout autant l’église et le confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux, parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente, l’étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.

La femme, qu’est-ce encore ? Le lit, l’influence toute-puissante des habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur l’oreiller… Le mari dort, fatigué. Mais elle, elle ne dort pas. Elle se tourne, se retourne ; elle parvient à l’éveiller. Chaque fois, profond soupir, parfois un sanglot. « Mais qu’as-tu donc cette nuit ? — Hélas ! le pauvre roi au Temple !… Hélas ! ils l’ont souffleté, comme Notre-Seigneur Jésus-Christ ! » — Et si l’homme s’endort un moment : « On dit qu’on va vendre l’église ! l’église et le presbytère !… Ah ! malheur, malheur à celui qui achètera !… »

Ainsi dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect, sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une parole qui ne fut ou ne parût un éclat du cœur brisé… Force immense, vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un autre : la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la femme, plus perçant que les poignards.

Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce : la femme, généralement[2], devenait l’obstacle et la contradiction du progrès révolutionnaire, que demandait le mari.

Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l’époque, a été trop peu remarqué.

Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus : un invisible fer tranche le nœud de la famille, met l’homme d’un côté, la femme de l’autre.

Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 1792. Soit amour du passé, force des habitudes, soit faiblesse de cœur et pitié trop naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et dépendance des prêtres, la femme généralement (la grande majorité des femmes) devenait l’avocat de la contre-révolution.

C’était sur le terrain matériel de l’acquisition des biens nationaux que se posait généralement la dispute morale entre l’homme et la femme.

Question matérielle ? On peut dire oui et non.

D’abord c’était la question de vie et de mort pour la Révolution. L’impôt ne rentrant pas, elle n’avait de ressource que dans la vente des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était désarmée, livrée à l’invasion. Le salut de la révolution morale, la victoire des principes tenait à la révolution financière.

Acheter, c’était un acte civique qui servait très directement le salut du pays. Acte de foi et d’espérance. C’était dire qu’on s’embarquait décidément sur le vaisseau de l’État en péril, qu’avec lui on voulait aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait d’acheter.

Empêcher, d’une part, la rentrée de l’impôt, de l’autre, la vente des biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de faim : voilà le plan très simple, très bien conçu du parti ecclésiastique.

Le noble amenait l’étranger, et le prêtre empêchait qu’on ne pût se défendre. L’un poignardait la France, l’autre la désarmait.

Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution ? En la mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l’État.

Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux, travaillaient en ce sens. Machine immense, d’incalculable force, qui lutta sans difficulté contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et contraignit ceux-ci, s’ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur.

Mais déjà, en 1789, 1790, 1791, 1792 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait dans les sermons, dans la confession. La femme n’en revenait chez elle que la tête basse, courbée d’effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts qu’enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se damner. On n’obéissait plus aux lois qu’en se damnant. On ne payait l’impôt qu’en se damnant. Mais le fond de l’abîme, l’horreur des tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du diable, étaient pour l’acquéreur des biens nationaux… Comment eût-elle osé continuer de manger avec lui ? Son pain n’était que cendre. Comment coucher avec un réprouvé ? Être sa femme, sa moitié, même chair, n’était-ce pas brûler déjà, entrer vivante dans la damnation ?

Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli, tourmenté pour qu’il n’achetât point ? Jamais un général habile, un rusé capitaine, tournant et retournant sous les murs d’une place où il voudrait entrer, n’employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient rien ; c’étaient des biens maudits, on l’avait déjà vu par le sort de tel acquéreur. Jean, qui a acheté, n’a-t-il pas été grêlé tout d’abord, Jacques inondé ? Pierre, c’est encore pis, il est tombé du toit. Paul, c’est son enfant qui est mort. M. le curé l’a très bien dit : « Ainsi périrent les premiers-nés d’Égypte… »

Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait semblant de dormir. Il n’avait pas de quoi répondre à ce flot de paroles. La femme l’embarrassait par la vivacité du sentiment, par l’éloquence naïve et pathétique, au moins par les pleurs. Il ne répondait point ou ne répondait qu’un mot que nous dirons tout à l’heure. Il n’était nullement rendu cependant. Il ne lui était pas facile de devenir l’ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère, qui prenait son parti, jugeait pour lui, l’affranchissait, le faisait homme, le tirait du néant. N’y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne pas se réjouir de l’affranchissement général ? Pouvait-il méconnaître ce triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette création immense : tout un monde naissant à la vie ? — Il résistait donc en lui-même. « Non, disait-il en lui-même, non, tout est juste, quoi qu’ils disent ; et je ne serais pas l’homme qui y profite que je le croirais juste encore. »

Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le mari résista, l’homme resta fidèle à la Révolution.

Dans la Vendée, dans une grande partie de l’Anjou, du Maine et de la Bretagne, la femme l’emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis.

Rien ne l’eût fait prévoir. Les paysans de l’Ouest n’avaient pas été aussi insensibles qu’on le croit au premier, au sublime éclair de la Révolution. On avait vu, en 1790, à la fédération du Mans, ces mêmes paysans, qui plus tard devinrent les chouans, rendre hommage à la Liberté et, pleins d’émotion, baiser l’autel du dieu inconnu.

Laissons les pastorales[3] qu’on nous a faites sur la vie patriarcale des contrées de l’Ouest avant la Révolution. Les seigneurs endettés, dans la Vendée tout comme ailleurs, n’étaient, ne pouvaient être les patrons débonnaires qu’on nous a peints. Qu’ils le voulussent ou non, ils livraient leurs fermiers aux hommes d’affaires auxquels ils engageaient leurs biens. Il y parut en 1789, où les gens de Maulévrier prirent les armes contre ces corbeaux qui venaient les dévorer. La rancune du paysan contre le procureur remontait aux seigneurs, aux nobles en général. Des quatre bœufs qu’il attelait à la charrue, le plus mauvais, celui sur qui il frappait le plus, il l’appelait nobliet, c’est-à-dire fainéant.

Toutefois, il faut remarquer que le paysan vendéen, généralement éleveur de bestiaux et réalisant ses ventes en argent qu’il ne savait pas trop où placer, le confiait souvent au noble et se trouvait intéressé dans la fortune de son maître. Avec quel désespoir il voyait ce maître émigrer, cette fortune atteinte par les lois de la Révolution, on le devine sans peine.

Le paysan, dans tout l’Ouest, tenait aussi au prêtre, et pour une raison bien naturelle. C’est que le prêtre, c’était le paysan même, son fils, son frère ou son cousin. Le bas clergé tout entier sortait des campagnes. Ce prêtre avait influence par la chose même qui faisait la passion du paysan ; il le tenait par la terre, je veux dire par la puissance que le prêtre et le sorcier ont de bénir ou de maudire, de jeter un bon ou mauvais sort sur la terre et sur les bestiaux.

La dîme néanmoins était un impôt si lourd, si odieux, spécialement par la surveillance vexatoire que le curé exerçait au temps de la moisson, qu’avant 1789 les procès étaient communs dans l’Ouest comme ailleurs, entre les curés et leurs paroissiens. La Révolution, en supprimant la dîme, les réconcilia ; elle supprima justement ce qui neutralisait l’influence du clergé, elle rendit au prêtre une puissance morale qu’il n’avait nullement avant 1789[4]. Le paysan pouvait consulter deux personnes : le procureur, le prêtre ; du moment que celui-ci ne leva plus la dîme, il fut seul consulté. Ses conseils, appuyés, répétés, inculqués jour et nuit par la femme, devinrent irrésistibles.

Et pourquoi ces conseils du prêtre furent-ils si violemment hostiles pour la Révolution ?

Faut-il en chercher la cause dans l’opposition (très réelle) des principes révolutionnaires aux doctrines du christianisme ? Non, cette opposition, que nous avons marquée ailleurs (voir notre Introduction), n’influa néanmoins que d’une manière très secondaire. Les doctrines originales du christianisme étaient fort délaissées. La question profonde et vitale qui le fait être ou n’être pas (la question de la Justice et de la Grâce) n’était plus débattue. Chose étrange ! Le clergé la jugeait ridicule et se moquait des obstinés qui voulaient l’éclaircir encore.

Que la Révolution, comme doctrine, fût ou ne fût pas contraire aux doctrines du prêtre, elle ne s’était du moins nullement montrée hostile pour lui. Elle s’était inquiétée de lui plus que ses chefs eux-mêmes. En ruinant le haut clergé, les grands seigneurs ecclésiastiques, elle avait amélioré le sort du clergé inférieur. Si elle lui avait ôté la dîme, ce traitement variable, odieux, qui le mettait en guerre avec le paysan, elle lui donnait, sur les fonds de l’État, un traitement supérieur, fixe et régulier, qui le dédommageait. Quelles étaient donc les causes de l’exaspération des prêtres des campagnes ?

L’autorité du pape et des évêques, l’esprit de corps, suffiraient, sans nul doute, pour expliquer la résistance. Habitués à obéir, les prêtres obéirent encore lorsqu’il fallut prendre parti entre leurs tyrans ecclésiastiques et la Révolution qui les affranchissait. Si toutefois la résistance n’eût été qu’imposée d’en haut et par l’autorité, elle eût été passive, inerte, pour ainsi dire, elle n’eût eu nullement le caractère actif, ardent, passionné, qu’elle eut, spécialement dans l’Ouest.

Il y eut à ceci une autre cause, très grave et très profonde, qu’il faut analyser.

Tout l’effort de la femme était d’empêcher son mari d’acheter des biens nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de lui depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi dire, la femme se jetait devant, l’en écartait au nom de Dieu. Et c’eût été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui offrait la Révolution ? Il eût déchu certainement dans l’opinion de ses paroissiennes, se fut fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal où leur cœur prévenu aimait à le placer.

On a beaucoup parlé de l’influence des prêtres sur les femmes, mais pas assez de celle des femmes sur les prêtres.

Notre conviction est qu’elles furent et plus sincèrement et plus violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes ; que leur ardente sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non, de la Révolution, l’exaltation où les jeta la tragique légende du roi au Temple, de la reine, du petit dauphin, de Mme de Lamballe, en un mot la profonde réaction de la pitié et de la nature au cœur des femmes, fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent, dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.

Le dix-huitième siècle connaissait peu l’âme du prêtre. Il savait bien que la femme avait influence sur lui ; mais il croyait, d’après la vaine tradition des noëls et des fabliaux, d’après les plaisanteries de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c’était la gouvernante, celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la dame du presbytère. Et en cela il se trompait.

Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du cœur, celle qui influe profondément, le prêtre n’eût reçu, saisi avec bonheur les bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de faire du concubinat un mariage. La gouvernante n’en était pas indigne[5]. Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et belle, le cœur du prêtre ne lui resterait pas. Son cœur, qu’on le sache bien, n’est pas au presbytère ; il est au confessionnal[6]. La gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente est sa poésie ; c’est avec elle qu’il a ses rapports de cœur, intimes et profonds.

Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l’Ouest.

Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l’idéal de la femme, c’est le militaire, l’officier. L’épaulette est presque invincible.

Dans le Midi et surtout dans l’Ouest, l’idéal de la femme, de la paysanne du moins, c’est le prêtre.

Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec elle en rapport de langue et de pensée ; il est au-dessus d’elle par la culture, mais pas trop au-dessus. S’il était plus lettré, plus distingué qu’il n’est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois, aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l’a vu enfant, ce curé ; elle a joué avec lui ; elle l’a vu grandir. C’est comme un jeune frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine surtout pour la femme : combien le mariage n’est pas toujours un mariage, combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d’amour.

Si le mariage est l’union des âmes, le vrai mari c’était le confesseur. Ce mariage spirituel était très fort, là surtout où il était pur. Le prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement, une jalousie qu’on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une extrême force, en juin 1791, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on crut à l’existence d’une grande conspiration dans l’Ouest, et que plusieurs directoires de départements prirent sur eux d’incarcérer des prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre ceux qui refusaient le serment. L’Assemblée autorisa les directoires à éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait des troubles religieux.

Cette mesure fut motivée non seulement par les violences dont les prêtres constitutionnels étaient partout l’objet, mais aussi par une nécessité politique et financière. Le mot d’ordre que tous ces prêtres avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu’ils suivaient fidèlement, c’était, nous l’avons dit, d’affamer la Révolution. Ils rendaient impossible la levée de l’impôt. Elle devenait une chose si dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s’en charger. Les huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort. L’Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 1791, qui envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur commune, de leur centre d’activité, du foyer de fanatisme et de rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la grande ville, sous l’œil, sous l’inquiète surveillance des sociétés patriotiques.

Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les femmes percèrent l’air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du prêtre ; elle l’avait traité comme un individu isolé, qui peut se déplacer plus aisément qu’un chef de famille. Le prêtre, l’homme de l’esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes ? N’est-il pas essentiellement mobile, comme l’esprit, dont il est le ministre ? À toutes ces questions, voilà qu’ils répondaient négativement, ils s’accusaient eux-mêmes. Au moment où la loi l’enlevait de terre, ce prêtre, on s’apercevait des racines vivantes qu’il avait dans la terre ; elles saignaient, criaient.

« Hélas ! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze lieues, à vingt lieues du village !… » On pleurait ce lointain exil. Dans l’extrême lenteur des voyages d’alors, lorsqu’on mettait deux jours pour franchir une telle distance[7], elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c’était le bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on mettait ordre à sa conscience.

Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés ? Tout le village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots ?… Telle pleurait jour et nuit. Si le mari s’en étonnait un peu, ce n’était pas pour l’exil du curé qu’elle pleurait, c’était pour telle église qu’on allait vendre, tel couvent qu’on allait fermer… Au printemps de 1792, les nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente des églises qui n’étaient pas indispensables au culte, celle des couvents d’hommes et de femmes. Une lettre d’un évêque émigré, datée de Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute l’intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique ; elles s’attachèrent aux grilles, ne voulurent point sortir que les officiers municipaux, forcés eux-mêmes d’obéir à la loi et responsables de son exécution, n’eussent arraché les grilles de leurs mains.

De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d’ornements pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à s’émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien rapide ! Le paysan, en 1788, était en guerre avec l’Église pour la dîme, toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l’avait si bien, si vite réconcilié avec le prêtre ? La Révolution elle-même, en abolissant la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le paysan n’eût cédé à sa femme, n’eût pris les armes contre la Révolution.

Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir et entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu’ils lui écrivent ou lui font écrire au printemps de 1792, ils l’encouragent à tenir ferme, à n’avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par l’obstacle constitutionnel, le veto. On lui prêche la résistance sur tous les tons, par des arguments variés et sous des noms de personnes diverses. Tantôt ce sont des lettres d’évêques, écrites en phrases de Bossuet : « Sire, vous êtes le roi très chrétien… Rappelez-vous vos ancêtres… Qu’aurait fait saint Louis ? » etc. Tantôt des lettres écrites par des religieuses ou en leur nom, des lettres gémissantes. Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la faculté d’y rester, d’y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi arrête l’exécution des lois relatives à la vente des biens ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre une autre maison ; mais ce n’est pas la leur, et elles n’en voudront jamais d’autre.

Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des prêtres : « Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l’ignorons pas. Vous ferez ce que vous pourrez… Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue ; les sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques… Le peuple est avec nous… »

Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[8], l’enhardir, le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à Angers (9 février 1792). Elle peut passer pour l’acte originaire de la Vendée, elle l’annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de Bernier, un jeune curé d’Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition, l’exploita dans son intérêt.

« On dit que nous excitons les populations !… Mais c’est tout le contraire. Que deviendrait le royaume, si nous ne retenions le peuple ? Votre trône ne s’appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de ruines… — Vous savez, Sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses autels. »

Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C’est le va-tout du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile. Il n’hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son désespoir, à savoir, la douleur d’être séparé de celles qu’il dirige : « On ose rompre ces communications que l’Église non seulement permet, mais autorise », etc.

Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient peu de se tromper, en prédisant ce qu’ils faisaient eux-mêmes. Les femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de femmes. En Alsace, ce fut la gouvernante d’un curé qui, la première, sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté le serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient ; elles envahissaient l’église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à l’autel. Des coups plus sûrs encore étaient portés par les religieuses. Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles, arrangeaient la guerre des chouans. Les Filles de la sagesse, dont la maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le feu ; ces bonnes sœurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient la rage.

« Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance. Laissez-les pleurer et crier, chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à tout cela ?… » Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants ? Ne frémissez-vous pas ?… Les litanies, les hymnes, sur les vieilles paroles, deviennent par l’accent une autre Marseillaise. Et ce Dies iræ, hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu’une prière de meurtre, un appel aux feux éternels ?

« Laissez faire, disait-on, ils chantent, n’agissent pas. » Cependant, on voyait déjà s’ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans s’assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n’avaient d’armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d’autres, quand le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents.

Ce n’était pas par de petits ressorts d’intrigues timidement ménagés, indirects, qu’on poussait les masses à la guerre civile. On employait hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l’esprit, les enivrer de fanatisme ; on leur versait l’erreur et le meurtre à pleins bords. La bonne vierge Marie apparaissait et voulait qu’on tuât. À Apt, en 1792, comme en 1790 à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu’elle ne voulait plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires l’enlevèrent, au prix d’un violent combat. Mais il y a trop de soleil en Provence ; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des vieilles superstitions locales, elle se montra dans trois lieux différents, et toujours près d’un vieux chêne druidique. Son lieu chéri était ce Saint-Laurent d’où les Filles de la sagesse colportaient les miracles, l’appel au sang. Les mendiants les secondaient ; c’étaient d’excellents propagateurs de nouvelles, de très bons agents de révolte. Ils étaient fort nombreux, la plupart actifs et robustes. Sur trois cent mille âmes que comptait la Vendée, cinquante mille vivaient d’aumônes, sans rien faire, spécialement d’aumônes du clergé ; ils vivaient de lui, seraient morts pour lui, plutôt que de travailler.

On connaît maintenant les moyens, les agents de cette guerre impie. Le côté politique, le roi et la noblesse y furent très secondaires. Le prêtre y fut à peu près tout. Le Vendéen, si vous lui demandiez ce qu’enfin il voulait, ne répondait rien autre chose, sinon qu’on lui rendît son prêtre, qu’on laissât son curé revenir au village. Il faut entendre là-dessus, dans un récit très authentique, un de ces paysans, qui gardait des prisonniers républicains qu’on allait tuer, et qui, voulant sauver au moins leur âme, les priait de se confesser. Il disait à l’un d’eux, magistrat estimé : « Monsieur, je vous aimons bien ; vous nous avez fait le plus de bien que vous avez pu. Je sommes bien fâché de vous voir ici. Je ne nous soucions point de nobles, je ne demandons point de roi. Mais je voulons nos bons prêtres, et vous ne les aimez point… Confessez-vous, je vous en prions ; confessez-vous ; car, tenez, j’avons pitié de votre âme, et il faudra pourtant bien que je vous tuions… »

Ce mot est assez clair : « Nous voulons nos bons prêtres. » Il fut dit en 1793. Revenons en 1792, en juin, et voyons le procès-verbal d’un des premiers actes de cette triste guerre d’assassinats. Cent autres, tout semblables, furent dressés sans nul doute. Celui-ci l’est par deux commissaires de la Loire-Inférieure, envoyés, le 6 juin, de Nantes dans le district de Savenay. Les prêtres réfractaires paraissent avoir eu le projet d’y créer un centre d’insurrection dans la basse Loire, position en effet centrale entre les deux guerres imminentes de Bretagne et de Vendée. Ils avaient déjà réussi à armer une paroisse, ils l’entraînèrent, se portèrent dans sept autres, qu’ils croyaient enlever aussi. Ils y trouvèrent de la résistance, brûlèrent plusieurs maisons, tuèrent des hommes, entre autres deux dragons. Ces dragons rouges de Bretagne étaient des volontaires patriotes, qui montraient un zèle admirable et beaucoup d’intrépidité.


« À trois heures du matin, nous avons fait descente, avec la force armée, dans les Îles des Brières ; les maisons étaient vides, les habitants se précipitaient à travers les bourbiers. Une femme cependant, d’une cinquantaine d’années, s’est offerte à nos regards près de l’église ; elle avait un crucifix sur la poitrine et un chapelet à la main. Nous l’avons interrogée sur la cause des meurtres commis dans la nuit du dimanche 3 juin. Elle nous a dit « qu’elle n’en avait aucune connaissance, qu’elle était disposée à sacrifier sa vie pour la cause de Dieu. »

« Nous avons continué vers le village où deux dragons ont été tués, trois maisons brûlées. D’autres maisons étaient abandonnées, et les meubles brisés. Le nommé Guy Vinsse nous a été amené ; nous l’avons engagé à nous diriger vers le lieu du massacre ; l’endroit était couvert de tourbe pulvérisée, et la terre avait été remuée ; nous avons cherché en vain la trace du sang. Les réponses équivoques de cet homme, une plaie récente que nous lui remarquâmes à la tête, au-dessus de l’oreille, nous décidèrent à le faire arrêter. Nous passâmes de là au village des Îles où deux maisons brûlées fumaient encore… »

Quel appui la noblesse voudrait-elle apporter à ces soulèvements populaires, commencés par les prêtres ? C’était une grande question. Les nobles de province, sacrifiés si longtemps, sous l’Ancien-Régime, à la noblesse de cour, craignaient fort, en se mettant en campagne, de n’opérer rien autre chose que le triomphe de leurs anciens ennemis. Ils n’aimaient pas Coblentz, ils connaissaient l’émigration… Plusieurs avaient été la voir et étaient revenus. Qu’ils tirassent l’épée, attirassent sur eux les forces de la Révolution, selon toute apparence ils auraient réussi seulement à faire rentrer les émigrés avec les armées ennemies ; les courtisans, la bande de la reine et du comte d’Artois, les chevaliers de l’Œil-de-Bœuf, revenaient à Versailles, demandaient, exigeaient, emportaient tout ; permis aux nobles de campagne de retourner chez eux, de revoir leurs terres ruinées, de reprendre leur vie monotone, pauvre, obscure, ennuyeuse ; la messe, la chasse, pour tout amusement.

Rien n’était plus judicieux que ces réflexions, rien de plus difficile que de tirer de là les gentilshommes de campagne. Les intrigants qui menaient l’émigration, qui comptaient bien exploiter la victoire, n’omettaient rien pour troubler le bon sens de ces nobles ; ils prêchaient, chantaient la croisade sur tous les airs ; ils attestaient l’honneur de la chevalerie. On écrivait des lettres anonymes aux retardataires, on leur envoyait des quenouilles. Un de ces agents royalistes, Tuffin de La Rouërie, tête très mal rangée, personnage équivoque, qui avait joué cent rôles, officier, trappiste, volontaire d’Amérique, révolutionnaire, puis ennemi de la Révolution, avait été s’offrir à Coblentz, offrant d’entraîner, disait-il, toute la Bretagne. Il fallait seulement que, dans l’insurrection, on observât les formes mêmes des anciens États de la province, que les comités d’insurrection, puisés dans les trois ordres, fussent des États en miniature. On ne demanderait d’abord nul acte, nul effort, de l’argent seulement. Ce dernier point plut à Calonne, emporta son suffrage. Il fit agréer le plan au comte d’Artois. Le 5 décembre 1791, les frères du roi autorisèrent La Rouërie.

Dans la réalité, le plan était habile. Les gentilshommes qui n’émigraient point, obsédés, insultés pour leur inaction, troublés aussi dans leur conscience royaliste par leurs propres scrupules, obtenaient trêve en donnant à l’association une année de leur revenu. À ce prix, ils avaient un sauf-conduit pour eux, pour leurs propriétés, ils étaient garantis des pillages royalistes. Et, de l’autre côté l’association les garantissait aussi, en leur permettant, leur ordonnant de s’unir, de se marier avec les autorités constituées, jusqu’à ce qu’on pût les trahir.

Un nombre considérable de nobles trouvèrent cet arrangement commode, souscrivirent, donnèrent leur nom et de l’argent. Ils se trouvaient ainsi tout doucement compromis, engagés sans s’en apercevoir, lancés dans la guerre même qu’ils voulaient éviter. Il était évident que le jour où l’association serait découverte, les associés les plus pacifiques seraient bien obligés d’armer pour leur défense, s’ils ne voulaient être arrêtés.

Ce qui précipitait La Rouërie et pouvait l’obliger de brusquer les choses, c’est qu’il avait comme un rival dans Botherel, ex-procureur-syndic des États de Bretagne, qui dirigeait les émigrés de Jersey et Guernesey, sous la protection de l’Angleterre, les flattant de l’espoir d’une flotte anglaise qui les débarquerait. La Rouërie lui opposait Coblentz, les princes, frères du roi. Il obtint en effet des princes une commission (2 mars 1792), qui lui donnait tous les pouvoirs et le nommait chef des royalistes de l’Ouest, ordonnait de lui obéir.

Il y avait si peu d’entente entre les royalistes que La Rouërie voulait attendre, pour grossir l’association, un signal fortuit de guerre civile parti des Tuileries. Dans les premiers jours de juillet, les prêtres qui menaient le roi, tirèrent de lui une lettre au directoire du Finistère, pour demander qu’on élargît les prêtres réfractaires emprisonnés à Brest. Le roi, à ce moment, croyait être très fort ; on lui persuadait que l’affront du 20 juin, son palais envahi, sa famille insultée, le bonnet rouge sur la tête royale, avaient provoqué en sa faveur une réaction immense de l’opinion publique, et qu’il en fallait profiter. Toutes les chaires, en effet, les confessionnaux, les conciliabules dévots, avaient tiré un parti incroyable de ce fait pathétique, tout propre à la légende ; le roi, dans la pensée des femmes et d’une grande partie des hommes des campagnes, avait reçu comme une consécration nouvelle d’un affront qui rappelait la Passion de Notre-Seigneur. Beaucoup pleuraient à cette image touchante de l’Ecce homo de la royauté.

La démarche du roi en faveur des prêtres de Brest était peu et beaucoup. On pouvait dire que ce n’était qu’un acte charitable, humain, qui ne compromettait nullement son auteur, qu’on ne pouvait lui reprocher. Et c’était, dans la circonstance (on le vit par l’événement), c’était, dans l’état terriblement combustible où la Bretagne se trouvait, un signal d’incendie, une étincelle sur la poudre. À Fouesnant, près de Quimper, un paysan qui était juge de paix, Allain Nedellec, agent du marquis de Cheffontaine, dont il régissait les possessions, se met, après la messe (9 juillet), à prêcher les paysans devant l’église ; cinq cents prennent les armes. Les agents de Nedellec courent la campagne, menacent de brûler les maisons de ceux qui ne viendront pas pour Dieu et le roi ; le roi le veut, il a lui-même écrit qu’il ordonnait la liberté des prêtres, leur rétablissement.

Le lendemain 10 juillet, à trois heures de nuit, cent cinquante gardes nationaux de Quimper, avec quelques gendarmes et un canon, marchant rapidement à travers les campagnes dont ils ne connaissaient pas trop les secrètes dispositions, partirent pour Fouesnant. Les magistrats étaient en tête avec le drapeau rouge. Accueillis par une décharge meurtrière que trois cents paysans leur firent à bout portant, ils enfoncèrent cette bande, prirent le bourg, s’y établirent, passèrent la nuit dans l’église avec leurs morts et leurs blessés. Le lendemain, ils rentrèrent dans Quimper, et toute la ville vint au-devant d’eux.

Cette vigueur étonna la révolte et la fit réfléchir. L’absence des gentilshommes, en tout ceci, avertissait assez que les choses n’étaient pas mûres. La Rouërie voulait attendre ; il avait raison en Bretagne. À Paris, néanmoins, les choses se précipitaient, les événements semblaient avoir les ailes de la foudre. Elle frappe au 10 août…

Le contre-coup eut lieu, non dans la Bretagne d’abord, livrée à mille influences contraires, mais dans un pays dont on attendait moins un prompt soulèvement. La Vendée éclata.

Elle éclata avec un élan, un esprit d’ensemble remarquable, et qui contrasta fort avec celui de résistance individuelle et solitaire, qui fut celui des Bretons, des chouans. Quarante paroisses à la fois, huit mille hommes des campagnes, autour de Châtillon, armèrent le même jour (24 août). Ce furent, comme partout, les magistrats perfides de la Révolution qui se tournèrent contre elle. Delouche, maire de Bressuire, fut le vrai chef de la révolte. Un commandant de la garde nationale, un gentilhomme de la Châtaigneraie, se fit enlever de son château par les paysans pour en être le général. Ils fondirent sur Châtillon d’abord, le dévastèrent, brûlèrent les papiers du district. De là, ils attaquèrent Bressuire. Ralentis par un orage qui les dispersa quelque temps, ils perdirent l’instant favorable. Le tocsin révolutionnaire, qui répondit au tocsin royaliste, assembla en une nuit les gardes nationaux des environs. Il y eut un empressement extraordinaire. Ceux des villes lointaines, d’Angers à La Rochelle, se mirent en mouvement. Les premiers arrivés, peu nombreux, défendirent Bressuire. Un combat eut lieu sous les murs, où cent paysans environ perdirent la vie. Cinq cents furent pris, et les vainqueurs qui coururent les campagnes exercèrent, dit-on, de sévères représailles pour les hommes qu’ils avaient perdus. Ce qui est sûr, c’est que les prisonniers furent traités cependant avec humanité. On se contenta de les mener au tribunal criminel de Niort. Cette ville était un foyer d’ardent patriotisme. Le tribunal crut devoir être indulgent envers ces hommes égarés ; il les renvoya, supposant magnanimement qu’il n’y avait de coupables que les morts.

La Vendée resta muette sous le coup. Mais on put deviner, par ce sinistre événement, ce qui couvait en elle. On put, d’après 1792, prévoir 1793. Il n’était que trop sûr que les villes, petites et faiblement peuplées dans ce pays, ne pourraient, quelle que fût leur énergie, contenir les campagnes, que celles-ci emporteraient tout, qu’un jour ou l’autre la Vendée tout entière se lèverait comme un seul homme, qu’elle marcherait d’ensemble, prêtres en tête, disciplinée d’avance, sous les drapeaux de ses paroisses.

Mais on pouvait prévoir aussi que ce grand et terrible effort (tout grand qu’il fût, la Vendée étant secondée par une partie des trois départements voisins) ne serait pas cependant contagieux pour la France, qu’il serait de bonne heure circonscrit, enfermé dans une zone limitée, que bientôt, et de plus en plus, la question serait ainsi posée : la Vendée d’un côté, et la France de l’autre.

Ce qui rendait d’abord le succès de la Vendée improbable, impossible, c’est qu’elle n’agissait nullement d’accord avec la Bretagne. Ces deux pays différaient profondément. Et la Bretagne, prise à part, n’était point d’accord avec elle-même. Les prêtres mêmes y étaient divisés. Le prêtre noble, qu’on appelait exclusivement Monsieur l’abbé, méprisait et tyrannisait le prêtre paysan, celui qui eût le plus agi sur le peuple. Dans les nobles, il y avait aussi très peu de bonne entente ; on a vu les directions diverses de La Rouërie et de Botherel. Au contraire, les révolutionnaires bretons, tout au moins ceux du Finistère, trouvèrent un principe d’accord dans les belles lois d’août 1792 ; ces lois, favorables au paysan, le rallièrent à l’opinion des villes, à la Révolution. Elles eurent un effet immense et sauvèrent la France peut-être, en assurant à la Révolution la moitié de la Bretagne, la redoutable pointe qui fait l’arrière-garde de l’Ouest. L’autre Bretagne, l’Anjou, le Maine et la Vendée, dans tous leurs mouvements, sentirent qu’ayant Paris et la Révolution en face, ils avaient dans le dos Brest et le Finistère, qui étaient encore la Révolution.

La Vendée, quoi qu’on ait pu dire, était un fait artificiel (du moins en grande partie), un fait savamment préparé par un travail habile. Dans ce coin de terre, obscur, retiré et sans routes, le prêtre avait trouvé un admirable élément de résistance, un peuple naturellement opposé à toute influence centrale. Là, bien aidé des femmes, il avait pu longuement, à loisir, créer une œuvre d’art, étrange et singulière : une révolution contre la Révolution, une république contre la République.

Mais ce fait très artificiel se trouvait en opposition avec le grand fait naturel dont la France offrait le spectacle, fait nécessaire, amené légitimement du fond des siècles, qui venait, invincible, comme l’Océan vient à son heure, et, comme l’Océan, pouvait absorber tout.

Le Vendéen, enfermé, aveuglé dans son fourré sauvage, ne voyait nullement le mouvement qui se passait autour de lui. S’il l’eût vu un moment, il eût été découragé et n’eût pas combattu. Il eût fallu qu’on le menât bien haut, au haut d’une montagne, et que là, donnant à sa vue une portée lointaine, on lui fît voir ce spectacle prodigieux. Il se fût signé, se fût cru au Jugement dernier, il eût dit : « Ceci est de Dieu. »

Ce spectacle, que la France eût offert à ses yeux, c’était comme un tourbillonnement immense, une circulation rapide, violente, des hommes et des biens, des choses et des personnes. Les douanes entre les provinces, les octrois aux portes des villes, les péages innombrables des ponts, des passages de fleuves, toutes ces barrières de l’ Ancien-Régime avaient disparu tout d’un coup. Les clôtures s’abaissaient, les murs tombaient, les vieux manoirs s’ouvraient. Les choses, comme les hommes, avaient retrouvé le mouvement. Une formule puissante, qu’on entendait partout, les évoquait, semblait les animer : Au nom de la Loi ! Réveillés à ce mot, les immeubles prenaient des ailes. Déjà deux milliards des biens du clergé volaient en feuilles légères, sous forme d’assignats. Les domaines, coupés, divisés, se prêtaient aux besoins nouveaux d’un peuple immense, immensément multiplié. Partout des ventes et des achats ; on achetait volontiers, on donnait l’assignat plus vite qu’on n’eût donné l’argent. Partout des mariages (ils furent innombrables, du moins dans les premières années de la Révolution), et la nation faisait la dot. Elle donnait des biens nationaux, souvent pour le produit de la première année ; une maison, on la payait rien qu’avec le plomb des gouttières ; un bois, on le payait avec la première coupe. Il tombait, ce vieux bois, et la clairière, ensemencée, sur l’heure, allait donner le blé à la couvée joyeuse née de la terre et du soleil de la Révolution.

Jamais grand mouvement ne fut accompli d’une âme plus paisible, avec moins de scrupule, dans une grande sécurité de conscience. Jamais la violence et la force ne se sentirent mieux appuyées du droit. La réclamation de la femme n’eut sur l’homme aucune influence. Il disputa peu avec elle. À toutes ses paroles il n’opposa guère que deux mots.

Mots vainqueurs, qui, pour lui, tranchaient la question.

Le premier lui servit pour les biens ecclésiastiques, biens de prélats, de chanoines et de moines. Ce mot fut : Fainéants !

Le second lui servit pour les rentes et droits dus aux seigneurs, plus tard pour les biens d’émigrés. Ce mot fut : Féodal !

« C’est du bien féodal », disait-il. Ce mot tout-puissant rassurait sa conscience.

Les biens mêmes d’Église lui semblaient, non sans cause, entachés de féodalité. Comment en juger autrement, quand on voyait, au palais de l’évêque, de l’abbé, comme aux châteaux laïques, le four banal, le pressoir obligé, le perron du jugement, le carcan seigneurial, la potence, tout l’appareil des vieilles justices ? S’ils ne conservaient pas en nature les droits féodaux, ils les percevaient en argent.

Féodal, ce mot était sans cesse dans la bouche et la pensée du paysan. Il n’en avait pas la science ni l’histoire, mais bien le sens et l’intelligence instinctive. Les vingt ou trente générations qui moururent à la peine, sans monument, sans tradition, avaient pourtant laissé un même testament à leur fils, pour testament un mot qui, bien gardé, devait être pour lui un infaillible gage de la réparation. Le libre laboureur des temps antiques, dépouillé de la liberté par la force ou la ruse, n’ayant ni bien ni titre, ayant perdu sa terre, son corps, hélas ! et sa personne, — que dis-je ? l’âme et le souvenir, — vivait tout entier dans un mot…

Ce mot, répété huit cents ans à voix basse, pour empêcher la prescription, ce mot qui, en 1789, éclata plus haut que la foudre, ce mot qui, en français, signifie violence, tyrannie, injustice, c’est le mot : Féodal.

À tout ce que vous auriez objecté au paysan, à tout ce que vous lui auriez apporté de titres et d’actes, il remuait la tête, il disait : Féodal.

La Constituante, en supprimant les droits féodaux, fit effort pour établir une distinction subtile. Il y a deux féodalités, disait-on au paysan : la féodalité dominante, imposée par force à vos ancêtres, et celle-là nous l’abolissons ; mais il y a aussi la féodalité contractante, celle qui résulte d’un libre accord entre le seigneur et le paysan ; vous ne pouvez secouer le joug de cette féodalité consentie qu’en indemnisant le seigneur. — Le paysan a la tête dure ; il s’obstina à ne pas comprendre, ne dit mot, alla son chemin. Un contrat entre le fort et le faible, entre celui qui était tout et celui qui n’était rien ! un accord consenti librement par un homme non libre, par un homme qui n’avait pas même son corps, qui n’était pas une personne, qui légalement n’existait pas ! c’étaient choses bonnes à plaider entre légistes, mais difficiles à soutenir entre hommes de bon sens. La peine infligée au système féodal et l’expiation de sa tyrannie, c’est qu’au jour du jugement, tout acte de lui parut tyrannique, et s’il avait parfois respecté la liberté, demandé consentement, contracté librement, il ne se trouva personne pour le croire. À tout acte qu’il alléguait, libre ou non, on riait, on disait : Féodal, et tout était dit.

L’Assemblée constituante et ses légistes avaient tranché légèrement une question très grave d’antiquité et de droit. Ils avaient supposé que le seigneur possédait originairement toute terre, et que, pour tel service, pour telle redevance, il avait daigné faire part de sa terre à celui-ci, à celui-là. Ils voyaient l’origine de toute propriété dans les concessions de fiefs. Ils niaient les origines libres de la propriété, ignoraient les aïeux. Qui ne sait que les choses se passèrent, non moins souvent, en sens inverse ? que ce fut au contraire le propriétaire libre, le faible, le petit et le pauvre, qui fut forcé, par mille vexations, de se recommander, comme on disait, à son puissant voisin, de prendre à cens sa propre terre, de donner au seigneur la propriété pour conserver au moins l’usage ?

« Tu es libre, bonhomme, la terre aussi, et ta famille aussi, nous ne te prenons rien. Seulement songes-y ! La terre libre, au milieu des fiefs, a cette propriété singulière qu’elle ne produit plus. Nous ne te prenons rien. Seulement tes voisins, en bons voisins, la visiteront, cette terre ; les chevaux, les chiens du seigneur, la courront à plaisir ; c’est plus court pour aller aux bois. Les pages du seigneur sont gais ; ils mettront le feu à la queue de tes vaches, sans malice, pour rire seulement. Ta fille aux champs, ils la prendront, non pour lui faire du mal, mais seulement pour rire ; ils la rendront le lendemain… » Quand tout cela lui était arrivé, quand il avait épuisé les maux du serf, alors cet homme libre s’en venait librement et, non sans quelques larmes, mettait ses mains dans les mains du seigneur… « Monseigneur, je vous donne ma foi, ma terre, tout ce que j’avais, je le perds, je vous l’offre et le donne. Désormais il est vôtre, et je le tiens de vous… » Voilà un contrat libre du bon temps féodal.

L’horreur de ce contrat, c’est que cette terre ainsi donnée et asservie, loin d’alléger le sort du propriétaire, l’asservissait lui-même, et, pour avoir donné sa terre, il se trouvait avoir donné son corps, celui des siens ! Tous serfs !… Ceci n’est pas une figure, quoi qu’on ait dit. Nous ne le voyons que trop, dans les pays encore serfs aujourd’hui[9] : la femme et la fille du serf payent littéralement de leurs corps, rarement au seigneur, mais plus souvent à l’intendant, mais aux agents de l’intendant, mais aux valets de ces agents ; une série de hontes sans fin.

Une chose m’arrête ici. Comment serai-je juste envers la Révolution, comment la ferai-je comprendre, si préalablement je ne fais connaître le Moyen-âge, cette Terreur de mille ans !… Et pourtant je ne le puis. On ne résume pas le Moyen-âge. Ce qu’il a d’essentiel, c’est sa longueur terrible, et l’abréger, c’est n’en rien dire du tout. Il faudrait pouvoir reproduire, dans leur lenteur impitoyable, les mille ans que l’humanité passa sous cette pluie de douleurs qui tombait goutte à goutte, et chaque goutte perçait jusqu’aux os.

Et quand j’abrégerais, pour le faire, il faudrait encore un grand livre. Comment le mettre ici, introduire le grand dans le petit ? Ce dernier ne le contiendrait pas ; il éclaterait, disloqué et brisé. — Donc je serais injuste ; donc je ne dirais pas ce qu’il faudrait savoir ; nos adversaires pourront dire à leur aise que la Révolution fut un accident, un caprice, qu’elle fut la réparation de maux imaginaires, de souffrances qui n’existaient pas.

N’ayant pas expliqué comment, au Moyen-âge, l’asservissement de la terre asservit la personne, je ne pourrai faire comprendre comment l’affranchissement de la personne, à la Révolution, entraîna l’affranchissement de la terre. Car elle fut affranchie en 1789, elle aussi, qu’on le sache bien. Elle sortit alors des mains du seigneur, de celui qui se disait l’homme d’épée, le fils de la conquête, de celui qui voyait dans la terre une dépouille, une chose, pour user, abuser. Et elle passa dans les mains de l’homme de la terre, de celui qui ne sait rien de lui sinon qu’il est né d’elle, qu’il fut attaché toujours à la terre ; — et si bien attaché, en vérité, d’un tel attachement, qu’il l’aime mieux que sa famille, qu’il lui est marié (trois fois plus qu’à sa femme), et si vous en doutiez, en creusant cette terre, vous trouveriez au fond le cœur du paysan.

Ce mariage de la terre et de l’homme qui cultivait la terre fut le fait capital de la Révolution. Les histoires, journaux et mémoires n’en disent presque rien. Et ce fait était tout.

Danton le dit, mais faiblement encore : Antée avait touché la terre, et il y puisait des forces. — Toucher, c’est bien peu dire. Il y était entré d’âme et de cœur, et ils étaient même personne. L’identité de l’homme et de la terre, ce mystère redoutable, s’accomplissant en France, faisait de cette terre une terre sacrée, inattaquable ; qui l’aurait violée était sûr d’en mourir. La question de la guerre était tranchée d’avance. La France était trop forte pour le monde.

    révélaient mieux encore les inconvénients de la vie monastique. C’était le triomphe du vide et de la futilité ; nulle pensée religieuse, des tracasseries innombrables, une tyrannie féminine, inquiète, cruelle, la mort à coups d’aiguilles. Mon père, tout jeune qu’il était, recevait les confidences de plusieurs religieuses ; elles disaient au jeune homme honnête, discret et sage, ce qu’elles n’osaient dire au prêtre, qui redisait tout à leurs supérieures. Une de ces religieuses, de quarante ans environ, Mme Dangesse, d’un esprit élevé, mais d’un caractère ferme, incapable de s’accommoder au régime de petitesses, de lâches complaisances, de délations mutuelles qu’on imposait aux autres, était le souffre-douleurs. La supérieure tantôt la mettait à genoux au milieu du chœur ; tantôt, dans le réfectoire, elle lui faisait manger son pain sec, à terre, comme le mangent les chiens. Ces punitions fantasques, infligées à la seule personne qui eût du mérite, faisaient l’amusement des favorites de l’abbesse et charmaient leur oisiveté. Le plaisir barbare que les enfants malheureux et méchants prennent à torturer un pauvre animal, elles le prenaient à voir souffrir leur infortunée compagne, et leurs risées étaient un moyen de flatter leur tyran commun. — Mon père était bien déterminé à ne jamais être moine ; sa famille insistait pour qu’au moins il se fît prêtre, comptant qu’ayant fait de bonnes études, il aurait peu de peine à obtenir un bénéfice. On le présenta à l’abbé de Bourbon, fils de Louis XV et de Mlle de Romans, qui avait en bénéfices un demi-million de rentes. Ce jeune prince de vingt ans, joli homme, aimable et mondain, reçut mon père à merveille, causa un moment avec lui, le trouva homme du monde, sans aucune vocation ecclésiastique, et lui frappant amicalement sur l’épaule : « Très bien, mon ami, très bien. Tu me plais ; je te fais chanoine. »

    Heureusement pour mon père, la Révolution y pourvut.

  1. Tout ceci n’est nullement un tableau d’imagination. On le verra plus tard.
  2. Le mot généralement en dit peut-être trop. Des millions de femmes furent républicaines et le furent héroïquement. Néanmoins il n’est que trop vrai, la majorité devint contre-révolutionnaire.
  3. Les romans vendéens (de Mme de La Rochejaquelein et autres) ont trouvé des réfutations et des contradictions très graves dans plusieurs historiens royalistes, dans Lebouvier-Desmortiers, Vauban, etc. Enfin sont venues les Publications de pièces et d’actes qui ont prouvé que dans ces romans pas un fait, pas une date n’étaient exacts ; ils se sont écroulés, et il n’en reste rien — Voir le recueil intitulé : Guerres des Vendéens, par un officier de la République, 1824, six volumes. Il donne, outre les actes, les notes et rapports de Kléber et autres généraux, dont la véracité loyale n’a jamais été mise en doute.
  4. Nulle époque ne fut plus morte, comme sentiments religieux, que celle qui précéda immédiatement la Révolution. Mon père m’a souvent raconté que dans sa ville natale, Laon, et dans bien d’autres villes, comme Laon, peuplées de prêtres, l’opinion générale leur était, non pas indifférente seulement, mais plutôt hostile. Il devenait difficile de recruter le corps ecclésiastique, surtout de trouver des moines. Au couvent de Saint-Vandrille, construit pour mille moines, il n’y en avait plus que quatre. Les couvents employaient mille caresses, mille flatteries pour attirer une recrue. Près de Laon, il y avait un vaste monastère de chartreux (au val Saint-Pierre), énormément riche, qui, disait-on dans le pays, occupait dix-neuf villages, faisait travailler quatre-vingt-dix-neuf charrues. Ces moines n’étaient plus que douze, et ces douze s’éteignaient, sans trouver à se remplacer. Ils tâchaient d’attirer mon père, fort jeune alors, l’invitaient et le cajolaient, s’efforçaient de l’amuser. Ils ne pouvaient lui cacher cependant qu’ils mouraient d’ennui ; toute leur ressource était de se créer quelque amusement futile ; l’un d’eux élevait des serins, un autre jardinait un peu, un troisième taillait des jouets. Le seul qui fût un homme sérieux disait toujours aux étrangers : « Ne vous faites jamais chartreux. » Et pour ce crime ses chefs l’envoyaient souvent à la discipline. Un jour par semaine, les chartreux traitaient magnifiquement, en maigre, selon la règle de l’ordre. Force parasites venaient, surtout de la pauvre noblesse. Les deux ou trois dignitaires principaux de la maison allaient et venaient, sous prétexte d’affaires, menaient grand train, belles voitures, dînaient hors de la maison, faisaient de petits voyages, souvent avec de belles dames, qui couchaient dans les bâtiments extérieurs du couvent ; personne ne s’en scandalisait. — Mon père voyait trop bien cet intérieur pour être tenté de se faire chartreux. Les couvents de femmes, qu’il connaissait très bien aussi, lui
  5. Elle était et elle est généralement honnête et économe, elle prend le ménage à cœur, remplit les devoirs d’épouse et au delà. Nous en avons connu qui n’acceptaient aucun salaire, bien plus, qui surveillaient leur maître, l’éloignaient des excès de table et autres, le suivaient jusque dans l’église, et, du pied de l’autel, observaient s’il s’acquittait de son saint ministère.
  6. Cette religion née du cœur de la femme (ce fut le charme de son berceau), va, en sa décadence, s’absorbant dans la femme. Ses docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe. Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il fouillée, approfondie ? Une seule, la Conception. — Ne cherchez point le prêtre dans les sciences ou les lettres ; il est au confessionnal, et il s’y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous les jours cent femmes viennent raconter leur cœur, leur lit, tous leurs secrets ? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de Dieu, de l’œil austère de la science, agrandiraient l’esprit, l’affaiblissent et l’énervent quand on les surprend ainsi au demi jour des confidences sensuelles. L’agitation fiévreuse, les jouissances commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent l’homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et au médecin). Il peut garder les petites facultés d’intrigue et de manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l’invention, ne se développent jamais dans cet état maladif ; elles veulent l’état sain, naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis que le Sacré-Cœur, sous son voile d’équivoques, a rendu si aisé ce jeu fatal, le prêtre s’y est énervé et n’a plus rien produit ; il est resté eunuque dans les sciences.
  7. Mon père, venant de Laon à Paris, en octobre 1792, fut en route trois jours et fut obligé de coucher deux fois.
  8. Ces lettres (conservées aux Archives nationales, armoire de fer, c. 37, pièces du Procès de Louis XVI) fournissent une grave circonstance atténuante en faveur de l’homme incertain, timoré, dont elles durent torturer l’esprit.
  9. Le servage, qu’on le sache bien, est un communisme effroyable, le viol en habitude, en droit. La famille y est impossible. Le serf blanc est plus malheureux en ceci que l’esclave nègre. Celui-ci distingue très bien, à la peau, les enfants qui sont du maître. En Russie et autres pays semblables, nul signe qui accuse la différence ; le père infortuné ne sait jamais qui sont les siens.

    Un ministre protestant m’a assuré avoir vu, vers 1800, sur la côte allemande de la Baltique, une jeune fille enchaînée par une chaîne de fer dans une loge à chien, pour n’avoir pas voulu payer le droit du seigneur à l’intendant qui régissait la terre. — Nos seigneurs français du dix-huitième siècle usaient plus largement de ces privilèges que ne firent jamais leurs aïeux ; leurs fils, par libertinage ou par insolence, couraient tout le village, et qui n’eût pas fermé les yeux aurait été persécuté. L’homme d’affaires aussi, alors comme aujourd’hui, mettait souvent aux délais qu’il accordait pour les payements de honteuses conditions, etc. La femme payait tout. Elle eût dû être, en vérité, plus révolutionnaire que l’homme.