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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VIII/Chapitre 3

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CHAPITRE III

LA CONVENTION. — LA GIRONDE ET LA MONTAGNE (SEPTEMBRE-OCTOBRE 1792).


Divisions de la Convention. — Elles sont le plus grand danger de la France. — Accusations mutuelles des deux partis, également injustes. — Défiances mutuelles de Paris et des départements. — Ouverture de la Convention, 21 septembre 1792. — La Convention, en général, appuie d’abord la droite, septembre-octobre 1792. — Danton et Robespierre veulent rassurer la Convention, 21 septembre 1792. — Danton demande qu’on garantisse la propriété. — Abolition de la royauté. — Première opposition de Danton et de la Gironde, sur la capacité du peuple, 22 septembre 1792. — Accusations mutuelles de désorganisation et de démembrement, 23 septembre. — Apologie de Danton, ses conseils pacifiques, 25 septembre 1792. — Apologie de Robespierre. — Apologie de Marat. — Apologie de la Commune, qui désavoue les hommes de septembre.


La France, répétons-le, était trop forte pour le monde. Mais, si la France s’attaquait elle-même, le serait-elle assez ? C’était la question.

Certes, la nation, qui faisait tout d’un coup un million de propriétaires, qui armait trois millions de gardes nationaux, qui combattait avec un capital de dix milliards, pouvait se moquer de l’Europe.

Le danger capital n’était pas l’invasion.

Ce n’était plus le roi, du moins en ce moment.

Il s’était déclaré lui-même et reconnu menteur, dès 1791, par sa propre déclaration de Varennes, dégradé de son sacre : « Un roi ne ment jamais. » La France, en 1792, le croyait traître, complice de l’invasion. Elle était, en grande majorité, sinon républicaine, du moins anti-royaliste, de colère et d’indignation. Déchu et méprisé, le roi restait par terre, à moins que la Révolution elle-même ne le relevât par l’échafaud.

La France n’avait qu’un danger réel, c’était le schisme. Schisme religieux dans l’Ouest, la guerre des prêtres qui armait le peuple contre le peuple.

Schisme politique au sein de la Convention, entre les républicains et les républicains. Ce concile, convoqué pour assurer l’unité de la France, en écrivant son nouveau dogme, fut tout d’abord violemment déchiré par la discorde et l’hérésie.

Où était le cœur de la France, sinon dans la Convention ? Et qu’adviendrait-il de la vie, dans chaque être, si au cœur même, au centre de l’unité vitale, d’un être il allait s’en faire deux ?… Nul mal plus voisin de la mort.

Même avant d’être, elle était divisée. Elle n’ouvrit qu’au 21 septembre, et les jours précédents, pendant que les représentants arrivaient à Paris, les noms de royalistes et d’hommes de septembre commencèrent à s’échanger entre eux. Du futur côté gauche au futur côté droit volaient déjà ces appellations meurtrières. On pouvait voir déjà en esprit l’infranchissable ruisseau de sang qui coulerait dans la Convention pour séparer les deux côtés. En vain, plus d’une fois, de la Montagne à la Gironde, Danton tendit sa grande main au nom de la patrie. Les Girondins forcèrent Danton de les perdre, de les livrer à Robespierre, qui emporta Danton et en fut emporté, et la république avec eux.

Tous ces événements terribles vont tomber l’un sur l’autre avec la pesanteur et la rapidité fatale d’une pierre qui descend à l’abîme. À peine un intervalle de quatre mois sépare chacune de ces révolutions, qui, au cours ordinaire des choses, auraient fait des âges du monde. Chaque intervalle, ici, c’est plus d’un siècle… Que dis-je ? J’oubliais le caractère étrange de ce rêve sanglant. Il n’y avait plus ni siècle, ni année, ni mois, ni jour, ni heure… Le temps n’existait plus, le temps avait péri. La Révolution, pour mieux se mettre à l’aise, semblait avoir commencé par exterminer le temps. Libre du temps, elle allait sans compter.

Ce qui crève le cœur, quand on repasse ces destinées tragiques, ce qui est aujourd’hui si clair et si certain, c’est qu’ils se frappèrent sans se connaître ; ils s’ignorèrent profondément.

Ils le savent maintenant, combien leurs accusations mutuelles furent injustes, et, sans doute, ils se sont réconciliés. Il me serait trop dur de croire que ces grands citoyens, morts si jeunes, et quoi qu’ils aient fait, morts enfin pour nous faire cette patrie, n’aient pas eu, par delà la mort, du temps pour se reconnaître, pour entrer dans la lumière de justice et de vérité, et s’embrasser les uns les autres.

Non, ces accusations ne furent point méritées. Tous furent, nous le jurons, d’excellents citoyens, d’ardents amis de la patrie. Ce fut généralement l’amour jaloux, terrible, qu’ils avaient pour la république qui les jeta dans ces voies d’accusations injustes et d’extermination. Ils haïrent parce qu’ils aimaient trop.

Le temps est venu, qui a révélé, expliqué, — et l’histoire mieux connue, — et le grand juge, la Mort !

Il n’y a pas eu un traître dans toute la Convention. La république n’y eut pas un ennemi.

Il n’y eut jamais une Assemblée plus désintéressée, plus sincère. La peur, la haine, eurent action sur beaucoup de ses membres, l’intérêt sur aucun. Sauf deux ou trois voleurs, connus, punis, tous sont morts purs et pauvres.

Quoi que la violence, la fureur, l’entraînement d’une situation unique, aient pu leur faire commettre, il reste à chacun d’eux, pour dernier jugement de l’histoire, le mot que, dans les guerres des Suisses, disait sur Zwingle mort un de ceux qui l’avaient tué : « Ah ! tu fus un homme sincère, tu aimas la patrie. »

Contenons-nous ici, mettons un sceau sur notre cœur et défendons-lui de parler. Nous devons ce respect à tant d’hommes héroïques de ne point déplorer leur sort, de leur donner une histoire virile et digne d’eux. S’ils ont été fermes à mourir, soyons ferme à les raconter.

Répétons-le, les deux accusations furent fausses également :

Les Girondins n’étaient point royalistes. Fondateurs de la République, ils l’avaient dans le cœur. C’était leur foi, leur espoir et leur dieu. Elle ne leur a pas manqué, la république, dans leur suprême épreuve ; elle les a soutenus au dernier jour, et elle fut avec eux sur la fatale charrette, entre la Conciergerie et la place de la Révolution. Et leur dernière pensée, sous le couteau, fut non pas pour eux, mais pour elle.

Les Montagnards n'avaient pas fait septembre. Sauf Marat et deux ou trois autres, nul homme du côté gauche n’y eut part.

Ce côté, où siégeaient tous les plus violents patriotes, n’en contint pas moins les meilleurs amis de l’humanité. Les Carnot, les Cambon, les Merlin (de Thionville), les Prieur et tant d’autres ne furent point des hommes de sang. La grande majorité du côté gauche désapprouva septembre, mais jugea que la punition en était dangereuse, impossible. Ceux qui, comme Danton, savaient sur quel volcan de conspirations la France était assise, sans parler de l’invasion, jugèrent qu’elle avait besoin d’elle-même tout entière, qu’elle ne pouvait s’épurer, se juger, se punir, en un tel moment, sans se perdre ; opinion d’autant plus raisonnable que, par une déplorable erreur, les provinces accusaient Paris tout entier : qui les eût crues aurait jugé Paris. Danton et la Montagne prirent le crime à leur compte, ils dirent audacieusement au côté droit : « N’en parlez plus ; c’est nous qui l’avons fait. »

Les nouveaux représentants apportaient de leurs départements la terreur de septembre. Les récits du funèbre événement, surchargés d’incidents atroces, avaient été colportés par les ennemis de la Révolution, avidement saisis par les provinciaux. Leur envie pour Paris les rend toujours crédules. Ils crurent sans difficulté aux douze mille morts que les royalistes mettaient dans leurs romans. Tous ceux qui arrivaient étaient conduits par d’officieux guides de prison en prison ; on leur montrait à l’Abbaye (on le montra à mon père comme à d’autres provinciaux) une trace de sang à douze pieds de haut ; le sang avait monté, disait-on, au premier étage. Même exagération sur le nombre des meurtriers. Les uns disaient dix mille, d’autres cent mille , etc. La capitale tout entière avait coopéré au massacre. Ce n’était pas sans effroi que les conventionnels arrivaient à Paris, entraient dans la ville sanglante ; tout leur paraissait sombre, tous les murs couverts de crêpe et de deuil.

L’immense majorité de ces nouveaux représentants arrivaient l’esprit inquiet, flottant, saisissable aux premières impressions. La Convention avait été élue sous le coup de la nouvelle de septembre, sous l’émotion qu’en eut la France. Elle sortit tout entière de la bourgeoisie. Il y eut même quelques choix aristocratiques, ce qui tint à ce que, dans une pensée démocratique, on appela les domestiques au vote. À cela près, les conventionnels étaient de petits bourgeois, médecins, avocats, professeurs, gens de lettres, marchands, etc. Il n’y avait qu’un ouvrier de Reims, un cardeur de laine. Ces bourgeois étaient de bons citoyens, amis du bien, amis de l’humanité et des intérêts populaires, bien moins violents qu’on ne l’a dit.

Sur sept cent quarante-cinq membres que comptait la Convention, cinq cents n’étaient ni Girondins ni Montagnards ; la Gironde leur inspirait de l’envie, la Montagne de l’horreur. Il était évident que la majorité, la force, seraient à ceux qui sauraient entraîner cette masse flottante de cinq cents représentants, qui, à considérer le nombre, n’étaient guère moins que la Convention elle-même. Leur modération naturelle et la terreur de septembre les faisaient incliner à droite ; mais une terreur plus grande pouvait les faire voter à gauche.

Leurs préjugés contre Paris ne furent pas diminués par les premières impressions qu’ils recueillirent dans la foule, le jour même où, réunis, ils traversèrent les rues en corps. Ils entendaient dire sur leur passage cette parole étrange et naïve[1] : « Pourquoi donc faire venir tant de gens pour gouverner la France ? N’y en a-t-il pas assez à Paris ! » Ce mot, échappé au hasard de quelques bouches imbéciles, n’en courut pas moins dans la Convention, et confirma beaucoup de ses membres dans l’idée que Paris prétendait à la royauté et voulait être roi de France.

Et cette idée, fausse, injuste, irritante pour les Parisiens, fit accueillir de ceux-ci une accusation non moins injuste contre la Gironde et le côté droit, à savoir qu’ils voulaient réduire la République à une simple fédération analogue à celle des États-Unis, la diviser en républiques de Marseille, de Bordeaux, du Calvados, etc., détruire notre belle centralisation à peine établie, briser l’unité de la France, ce qui revenait à l’anéantir.

Il y eut des deux côtés la même crédulité. Les vingt députés de Paris qui gouvernaient la Montagne, les vingt ou vingt-cinq Girondins qui menaient la droite, crurent ces choses et les firent croire à tous. Ils s’emparèrent violemment de l’arène dès le premier jour, entraînèrent la Convention, la consumèrent, l’usèrent dans ce fatal débat. Tant de harangues, tant d’efforts, tant de jours terribles et de sombres nuits, cette lutte effroyable qui enveloppa la France tout entière, tout revient à une courte formule, un simple dialogue :

La Gironde à la Montagne, à la députation de Paris, à Danton et Robespierre : « Vous voulez la désorganisation sociale, pour que l’excès du désordre fasse désirer la dictature. »

La Montagne à la Gironde, à Brissot, Vergniaud, Roland : « Vous voulez le démembrement de la France en plusieurs républiques fédérées, pour que la guerre civile oblige de rétablir la royauté. »

Erreur des deux côtés, erreur, injustice profonde. Si les Montagnards ne voulaient point d’obstacle à l’élan révolutionnaire qui seul pouvait sauver la France, ils n’étaient pas pour cela anarchistes ; ils voulaient un gouvernement fort, une république vigoureuse et des lois obéies. Les Girondins, non plus, qui plus tard cherchèrent un point d’appui dans leurs départements pour défendre le droit de leurs commettants, celui de la Convention, violé en leurs personnes, n’y songeaient nullement alors. Ni alors ni plus tard, aucun d’eux ne fut assez fou pour songer à démembrer la France. Les uns, les autres, étaient d’excellents citoyens, qui seraient morts cent fois pour l’unité de la patrie.

Voilà donc l’Assemblée qui va tout à l’heure s’entasser dans la petite salle des Tuileries qui avait été celle du théâtre. Ce petit théâtre de cour va contenir un monde, le monde des orages infernaux, le Pandémonium de la Convention.

Et plus l’arène est resserrée, plus les combats seront furieux, implacablement acharnés. Tous, dès le premier jour, dès le premier coup d’œil, souffrirent de se voir si près. Le petit intervalle qui séparait ces ennemis mortels ne permettait à nulle parole, à nul regard hostile de s’amortir en route. Les uns, les autres, dans leurs vives attaques, se foudroyaient à bout portant. Même aux moments de trêve, l’air malsain de la haine régnait dans cette salle ; un pesant magnétisme de tous sur tous planait, serrant chaque poitrine, troublant les têtes, remplissant les yeux d’illusions.

Cette Assemblée, d’avance si profondément divisée, avait pourtant un principe d’union, celui même dont elle était née, le principe du 10 août. Elle apportait cette pensée : Que la France était définitivement majeure ; que sa vieille tutrice, la royauté, était à jamais déchue, comme complice de l’ennemi ; que tout roi était impossible, qu’il n’y avait de roi que le peuple.

Il n’y avait pas à disserter, à raisonner là-dessus. La Convention avait conscience du terrible mouvement dont elle sortait, du volcan de colère qui l’avait lancée à Paris. Quelques pouvoirs qu’elle eût reçus, elle ne tomba pas dans l’idée dangereuse de se déclarer souveraine ; elle annonça modestement qu’elle n’imposait pas une constitution au peuple, mais la lui proposait.

Tout ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à la royauté, eût violemment soulevé le sentiment national. La Convention écarta avec mépris l’ineptie de Manuel qui proposait de donner au président de l’Assemblée des honneurs quasi royaux. Elle applaudit ces paroles d’un de ses membres : « La France a déjà fait connaître sa volonté en envoyant ici deux cents membres de l’Assemblée législative qui ont fait serment de combattre les rois et la royauté… Non, il n’y aura pas de président de la France ! »

Le président choisi par l’Assemblée fut Pétion. Les secrétaires furent deux constituants, Camus et Rabaut-Saint-Étienne, les Girondins Brissot, Vergniaud, Lasource, et Condorcet, ami de la Gironde.

Pas un homme de la gauche. L’Assemblée avait tout pris à droite. Ces choix avaient été dictés visiblement par l’horreur de septembre, l’aversion pour tous ceux qui toléraient les hommes de septembre. Ce sentiment, honorable sans doute, eût dû pourtant (dans la crise suprême où se trouvait la France, lorsqu’on n’avait pas même encore la nouvelle de Valmy), eût dû être subordonné à l’intérêt plus grave encore du salut national. Le salut était-il possible sans l’énergique légion de la Montagne (de cent représentants) ? L’était-il sans l’appui des deux chefs de la Montagne, Robespierre et Danton ? Robespierre, la grande autorité morale des innombrables sociétés jacobines ; Danton, la grande force, le génie politique, qui tenait à la fois, dans ses habiles mains, les fils de la diplomatie et ceux de la police, négociant d’une part la retraite des Prussiens, de l’autre saisissant les complots royalistes du Midi et de la Bretagne.

La grande masse de la Convention ne voyait point ceci. Elle était dominée, et par le souvenir du funèbre événement, et par l’estime qu’inspirait la Gironde, et par sa jalousie contre Paris et la députation de Paris, et par l’aversion, le frissonnement nerveux que la Montagne lui donnait. Par un mouvement instinctif et sans se rendre compte, le centre appuyait vers la droite. De là, insatiablement et comme fasciné, il regardait cette terrible Montagne, n’en pouvait détacher les yeux. Il voyait sur ces bancs la fameuse Commune dans ses membres les plus violents, son comité de surveillance, de souvenir néfaste. Les chefs de la Montagne n’étaient pas faits pour rassurer. L’inquisitoriale figure de Robespierre, souffreteux, clignotant, cachant ses yeux ternes sous ses lunettes, était d’un sphynx étrange, qu’on regardait sans cesse malgré soi et qu’on souffrait à regarder. Danton, la bouche torse, demi-homme et demi-taureau, dans sa laideur royale, troublait les cœurs de son masque tragique ; quoi qu’il pût dire ou faire, sa voix, son attitude, semblaient d’un tyran. Ce groupe sombre, où toute passion violente était représentée, portait à son sommet un couronnement bizarre, une vision terrible et ridicule, la tête de Marat. Échappé de sa cave, sans rapport avec la lumière, ce personnage étrange, au visage cuivré, ne semblait pas de ce monde-ci. Il voyait bien l’étonnement des simples et il en jouissait. Le nez au vent, retroussé, vaniteux, aspirant tous les souffles de popularité, les lèvres fades et comme vomissantes[2], prêtes, en effet, à vomir au hasard l’injure et les fausses nouvelles, il dégoûtait, indignait, faisait rire. Mais sur cet ensemble bizarre, on croyait lire septembre, et l'on ne riait plus.

Robespierre et Danton sentaient parfaitement qu’il fallait au plus tôt rassurer la masse incertaine de la Convention, repousser ces accusations de tyrannie et de dictature qui circulaient contre eux. Rien n’avait plus contribué à fortifier ces bruits que les paroles de Marat, qui demandait sans cesse un dictateur. Plusieurs des Montagnards étaient portés à croire qu’en effet la France ne serait sauvée que par l’unité du pouvoir placé un instant dans la même main. Parler contre la dictature, le tribunat, le triumvirat, c’était parler contre Marat, le désavouer, se séparer de lui. Désavouer sur une question l’homme de septembre, c’était chose politique en ce moment, et qui pouvait rapprocher de la Montagne une partie de la Convention.

Robespierre le fit avec une extrême prudence, un ménagement extrême pour les maratistes. Il ne parla pas lui-même, mais par l’intermédiaire de son jeune ami, son disciple, le paralytique Couthon, qui siégeait à côté de lui et qui recevait, au vu de tous, son inspiration. Couthon proposa de jurer haine à la royauté, haine à la dictature, à toute puissance individuelle.

Danton parla lui-même et se démit du ministère de la justice.

« Avant d’exprimer mon opinion sur le premier acte que doit faire l’Assemblée nationale, qu’il me soit permis de résigner dans son sein les fonctions qui m’avaient été déléguées par l’Assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du canon. Maintenant la jonction des armées est faite, la jonction des représentants opérée, je ne suis plus qu’un mandataire du peuple, et c’est en cette qualité que je vais parler… Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires. Ces vains fantômes de dictature dont on voudrait effrayer le peuple, dissipons-les. Déclarons qu’il n’y a de constitution que celle qui a été acceptée de lui. Jusqu’ici on l’a agité, il fallait l’éveiller contre les tyrans. Maintenant que les lois soient aussi terribles contre ceux qui les violeraient que le peuple l’a été en foudroyant la tyrannie ; qu’elles punissent tous les coupables… Abjurons toute exagération, déclarons que toute propriété territoriale et industrielle sera éternellement maintenue. »

Grande parole, habile dans la position de Danton, mais qui répondait merveilleusement à la situation générale, aux secrètes pensées de la France.

La France était inquiète, et l’inquiétude, après les massacres de septembre, n’était pas, comme on pourrait croire, d’être massacré. La violence contre les personnes n’eût menacé qu’un petit nombre. La crainte générale était moins pour la sûreté personnelle que pour la propriété.

Paris craignait. Les boutiquiers parisiens avaient vu certainement avec peine le massacre des aristocrates, mais les vols en plein jour commis sur le boulevard les impressionnaient bien plus. L’épicier n’étalait qu’en tremblant.

La France craignait. Dans ce mouvement immense des propriétés, autorisé, commandé par la loi, mille accidents arrivaient que la loi ne commandait point. L’inviolabilité du domaine féodal étant une fois rompue, les vieux murs s’étant écroulés et les haies ouvertes, beaucoup perdaient le respect des clôtures, la religion des limites ; le fossé n’arrêtait plus, la borne et le poteau étaient moins compris du passant.

Et ce n’était pas seulement l’ancien propriétaire qui craignait, le nouveau craignait déjà. Le paysan, acquéreur d’hier, qui, n’ayant pas payé encore, était propriétaire à peine, était déjà un ardent conservateur de la propriété, son défenseur inquiet. On le voyait déjà, matin et soir, sur son champ, faire le tour avec son fusil.

Il ne fallait pas s’y tromper, une parole de Danton contre la propriété, un bavardage imprudent (comme avait été celui d’un maratiste aux Jacobins, voir plus loin, page 464) pouvait créer en un moment des millions d’ennemis à la Révolution.

Tous voulaient la propriété et la voulaient sacrée, ceux même qui ne l’avaient pas encore. Ils comptaient l’avoir demain.

Telle était la pensée de la Révolution : Que tous fussent propriétaires, — facilement, en payant peu, — justement et solidement, en payant de leur travail et de leur épargne. La propriété qui nous vient gratis, comme en songe, s’en va comme en songe. Donc, la Révolution ne donnait pas, elle vendait. Elle demandait à l’homme de prouver par l’effort, par l’activité, qu’il était homme et digne de la propriété. Acquise ainsi, la propriété est sacrée, durable comme la volonté et le travail dont elle est un fruit légitime.

La Constituante et la Législative avaient commencé la Liberté. Mais la Liberté n’est sûre qu’autant qu’elle a son abri naturel, la Propriété. Telle devait être (telle eût été, sans nos affreuses discordes) l’œuvre de la Convention : fonder la Propriété pour tous, fonder le foyer du pauvre, son foyer solide, le nid pour la famille.

Les deux propositions de Danton avaient une grande portée. Elles mesuraient d’avance la carrière que devait parcourir la Révolution. C’était elle-même qui, dans l’ébranlement terrible où se trouvaient toutes choses, posait son principe, marquait sa limite ; son principe, le droit de l’homme à se gouverner librement lui-même ; sa limite, le droit de l’homme à garder les fruits de sa libre activité.

Entre la liberté et la propriété nulle contradiction sérieuse, la propriété n’étant rien que la consécration des fruits de l’activité libre. Et toutefois l’apparente opposition de ces idées faisait le danger de la France, créait deux partis. Tel craignait pour la liberté, tel pour la propriété. Ces deux pensées divisaient, par un malentendu funeste, et la France, et la Convention, image de la France. Tous, aveugles autant que sincères, allaient lutter, lorsqu’ils étaient d’accord. Danton, au premier jour, proposait de décréter cet accord, consacrant à la fois les deux principes dans une simple formule qui contenait la paix.

Et cette formule de paix, offerte aux partis acharnés, tirait une force particulière de la bouche qui la prononçait. C’était l’homme qu’on regardait comme l’orage même et le génie des tempêtes, qui venait, au moment où le vaisseau était relancé à la mer, jeter, fixer dans le granit les deux ancres invincibles auxquelles s’est tenue la France.

Les partis se caractérisèrent à l’instant même. Deux réclamations s’élevèrent en sens inverse.

Au côté gauche, le dictateur financier de la Révolution, Cambon, dit qu’il eût mieux aimé que Danton se bornât à sa première proposition, qu’il établît seulement le droit du peuple à voter sa constitution. Cambon, qui n’était nullement un ennemi systématique de la propriété, voulait sans doute, dans le danger public, que le peuple eût toujours le droit de la régler pour le salut commun. Qu’importerait en effet que la propriété subsistât, si la personne périssait ? Il se rappelait le mot si juste de Danton : « Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie. »

Au côté droit, du groupe qu’on nomma la Gironde, surgit le principe contraire. Le Girondin Lasource soutint que Danton, en demandant qu’on consacrât la propriété, la compromettait. Y toucher, même pour l’affermir, selon lui, c’était l’ébranler. La propriété, dit-il, est antérieure à toute loi.

La Convention décréta les deux propositions de Danton, mais sous la forme suivante (sans s’expliquer dans la seconde sur le droit de propriété) : 1° Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu’elle est acceptée du peuple ; 2° la sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de la nation.

« Ce n’est pas tout, dit Manuel, vous avez consacré la souveraineté du vrai souverain, le peuple. Il faut le débarrasser de son rival, le faux souverain, le roi. »

Un député objectant que le peuple seul devait en juger, Grégoire, d’un grand élan de cœur : « Certes personne ne proposera jamais de conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que toutes les dynasties n’ont jamais été que des races dévorantes qui vivaient de chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté. Il faut détruire ce talisman dont la force magique serait propre à stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi solennelle, vous consacriez l’abolition de la royauté. »

Le Montagnard Bazire voulait qu’on ne précipitât rien, qu’on attendît le vœu du peuple. Il fournit à Grégoire une belle occasion de fouiller à fond sa propre pensée. La grandeur de la passion lui arracha du cœur ce que son esprit n’eût trouvé jamais, la formule originale qui tranchait la question : « Le roi est dans l’ordre moral ce qu’au physique est le monstre. »

L’être bizarre, en effet, qui trône à la place d’un peuple, qui croit contenir un peuple, qui se croit un infini, qui s’imagine concentrer en soi la raison de tous, comment le classera-t-on ? Est-un fol ? un monstre ? un dieu ? À coup sûr, ce n’est pas un homme.

La royauté fut abolie. Ceux qui, les premiers, entrant dans la Convention, en eurent l’heureuse nouvelle, furent de jeunes volontaires qui partaient le lendemain. Ils tombèrent dans le délire de l’enthousiasme, remercièrent la Convention et, tout hors d’eux-mêmes, s’élancèrent pour répandre la nouvelle dans le peuple. Tout le monde sentait si bien que le roi c’était l’obstacle, le danger de la situation, qu’une foule d’hommes, du reste favorables à la royauté, partagèrent la joie commune. Le crédit se releva, la banque, par la hausse des fonds, témoigna qu’elle jugeait que la situation s’était affermie par la franche déclaration de ce qui était un fait autant qu’un principe. La France, en effet, depuis plus d’un an, se gouvernait elle-même.

L’abolition expresse de la royauté avait cela d’heureux encore qu’elle ne frappait pas seulement le roi détrôné, mais le roi possible. Le duc d’Orléans était-il ce roi ? Nommé membre de la Convention, il y vint siéger à point pour voter avec les autres l’abolition de la royauté. Les intrigants néanmoins, Dumouriez et autres, ne se rebutèrent pas encore. Au défaut du père, ils montrèrent le fils, le firent valoir à Valmy, à Jemmapes, n’oublièrent rien pour le mettre en évidence.

Dans la seconde séance, où l’on décida que tous les corps administratifs , municipaux et judiciaires, seraient renouvelés, une discussion lumineuse eut lieu entre la Gironde et Danton, pour savoir si le juge devait être nécessairement, exclusivement choisi parmi les légistes. Les Girondins, tous avocats, se classèrent eux-mêmes ici ; ils prouvèrent que, malgré leurs dons brillants, le profond génie de la Révolution n’était point en eux.

Si la Révolution signifie quelque chose, c’est qu’en face du droit incontesté de la science et de la réflexion, l’instinct, l’inspiration naturelle, le bon sens du peuple, ont leurs droits aussi. Au savant, au prêtre, au légiste, la Révolution a opposé l’homme, l’a mis de niveau avec eux. Cet homme qu’ils avaient dédaigné, que le christianisme lui-même leur avait mis sous les pieds comme une créature gâtée, impuissante, obscurcie en sa raison par le péché originel, mineure à jamais sous le prêtre ; cet homme dont le prêtre en lois, le légiste, se fit ensuite tuteur, la Révolution proclama sa majorité.

Danton, avec son bon sens robuste, remit la question sur son vrai terrain. « Les gens de lois étaient comme les prêtres, dit-il, et, comme eux, trompaient le peuple. »

Il fut appuyé par un de ses adversaires mêmes, qui avoua : « Qu’on devait désirer qu’il y eût dans chaque tribunal un prud’homme qui ne connût pas les lois et qui imposât la simplicité du bon sens naturel à l’habitude des praticiens. »

Thuriot aurait voulu que, dans chaque tribunal, le président seul fût légiste, tous les membres des prud’hommes.

Le député Osselin dit cette remarquable parole : « On voulait aussi écarter l’établissement des juges de paix. L’événement a prouvé combien il était salutaire. Il en a été de même des juridictions consulaires. Éclairés par ces exemples, nous devons porter le dernier coup à la robinocratie. »

Danton avait élevé très haut la question, et il la retint sur le terrain de la sagesse pratique, reconnaissant le droit de la science et se gardant bien de le contester, déclarant qu’il ne voulait pas écarter les jurisconsultes, mais les procureurs, les artisans de chicane ; qu’il fallait que le peuple pût, au défaut d’hommes de loi patriotes, élire d’autres citoyens.

Après une telle explication, tout le monde devait s’entendre, et il n’y avait plus de débat. Les Girondins s’obstinèrent ; Vergniaud parla encore, sans but, et obtint que la proposition, acceptée en principe, serait, pour les moyens d’exécution, examinée en commission.

La lutte, commencée ainsi sur le terrain spéculatif, éclata en même temps dans la grande question politique. Du premier coup, ce fut moins un débat qu’un duel.

Brissot en donna le signal, dans son journal, dès le 23, en disant qu’il y avait un parti désorganisateur dans la Convention.

Le parti accusé récrimina, d’abord aux Jacobins. Chabot assura que les Girondins voulaient établir en France un gouvernement fédératif, réduire la République à une simple fédération qui en eût été le démembrement. — Cette accusation, de peu d’importance dans la bouche de Chabot, prit beaucoup de poids lorsqu’elle fut reproduite le surlendemain par Robespierre au sein de la Convention.

La maladresse des Girondins fut insigne. En réponse à ces attaques de la députation de Paris, ils attaquèrent Paris, qui vraiment n’était pas en cause.

Le 24 septembre, Kersaint, Buzot, Vergniaud, saisissant l’occasion de nouvelles scènes sanglantes qui avaient eu lieu à Châlons, obtinrent de la Convention qu’on nommerait des commissaires pour préparer un projet de loi contre les provocateurs au meurtre, et sur une garde départementale qu’on donnerait à la Convention. Déjà Roland, dans un rapport, avait insisté sur la nécessité de faire garder la Convention et de l’entourer de soldats.

Rien n’était plus impolitique qu’une telle défiance pour Paris. Qu’est-ce que Paris, sinon la France, une population mixte de tout département ? Cette population était-elle coupable pour septembre ? Nullement, on l’a vu. Si la Commune avait provoqué ou toléré le massacre, si la garde nationale n’avait pu rien faire, qui fallait-il accuser ? L’Assemblée. À elle, à elle seule, d’organiser et la Commune et la garde nationale, de manière à garantir l’ordre public.

Au défaut de la Législative, la Convention devait le faire. C’était sur cette question, non sur la question irritante d’une garde départementale, qu’on devait placer le débat. Mettre en suspicion Paris, la tête et le cœur de la France, c’était chose injuste, insensée. Il fallait, au contraire, en appeler à Paris même, lui montrer confiance, mettre le vrai Paris en voie de parler et d’agir, contenir la Commune si elle était tyrannique, la replacer sous la main de la Convention, rétablir ainsi l’unité.

La Convention ne courait aucun risque à cette époque. Il y avait autour de la jeune Assemblée un espoir immense. On appelait à elle de tous les maux, on se fiait à elle, on croyait en elle. Que craignait-elle, lorsque le grand agitateur, le terrible tribun du peuple, le futur dictateur, Danton, venait, dès la première séance, se remettre entre ses mains, déposer le pouvoir, abjurer l’exagération ? Pour mieux rassurer, le 25, il demanda la mort pour tout homme qui voudrait un dictateur.

Cette séance fut une bataille rangée. La Gironde attaqua violemment, pêle-mêle, avec beaucoup de passion, peu d’habileté, trois hommes bien différents qu’on affectait de confondre. Danton, Robespierre, Marat. On les associait comme un triumvirat possible, tel que Marat l’avait demandé en septembre et tant de fois. La Gironde échoua dans cette attaque, surtout parce qu’elle y mêla Paris. On crut voir que, dans ces accusations violentes, elle avait surtout en vue d’emporter la grande mesure d’une garde départementale qui protégerait la Convention contre les mouvements de Paris.

Danton répondit de haut, avec beaucoup de grandeur, et en même temps son discours fut infiniment habile. Il désavoua Marat et le mit à part, rappelant leur altercation et la lettre menaçante que Marat lui avait écrite. Il replaça les choses sur le terrain du bon sens, traitant peu sérieusement le trop fameux Ami du peuple, l’assimilant à un pamphlétaire royaliste, ridicule par sa violence, disant que Marat était « le Royou de la République », et faisant entendre que ses persécutions, sa cave, avaient pu lui troubler l’esprit.

Son discours, en général, fut moins une apologie qu’une profession de foi où il posait les principes. On peut le résumer ainsi : Mort à la mauvaise unité ! la dictature. Mort à la mauvaise liberté ! l’esprit local et départemental, l’esprit de division et de démembrement. — En ce dernier point, il récriminait (sans aigreur) contre la Gironde et faisait craindre aux accusateurs de devenir accusés.

« C’est un beau jour pour la nation, un beau jour pour la République, que celui qui amène entre nous une explication fraternelle. S’il existe un homme pervers qui veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête tombera aussitôt qu’il sera démasqué. On parle de dictature, de triumvirat. Cette imputation ne doit pas rester vague ; celui qui l’a faite doit la signer ; je le ferais, moi… Ce n’est pas la députation de Paris collectivement qu’il faut inculper. Je ne chercherai pas non plus à justifier aucun de ses membres ; je ne réponds que pour moi… Moi, je n’appartiens pas à Paris ; je suis d’un département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un sentiment de plaisir ; aucun de nous n’appartient à tel département : il appartient à la France entière. Que cette discussion profite à la France. — Portons la peine de mort contre quiconque se déclarerait pour la dictature ou le triumvirat… — On prétend qu’il est parmi nous des hommes qui ont l’opinion de vouloir morceler la France ; faisons disparaître ces idées absurdes en prononçant la peine de mort contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible. Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort contre quiconque voudrait détruire l’unité en France, et je propose de décréter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement qu’elle va établir : l’unité de représentation et d’exécution. — Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie. Alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. »

Robespierre parla dans le même sens, racontant, comme à l’ordinaire, les services qu’il avait si longtemps rendus à la liberté ; il assura que jamais, dans les assemblées électorales, on n’avait parlé d’attenter à la propriété. Il articula fortement le soupçon qu’un parti voulait réduire la République « à n’être qu’un amas de républiques fédératives ». Enfin, s’apercevant que son discours était froidement accueilli par l’Assemblée, il s’adressa ailleurs, au peuple des tribunes, se prosterna, pour ainsi dire, devant la foule, et, tout en déclinant le titre de flatteur du peuple, il prétendit que, quoi qu’on dît, on ne flattait jamais le peuple, « pas plus que la Divinité ».

Tout cela mal reçu. Mais Robespierre fut relevé par l’incroyable maladresse d’un des Girondins qui suivit.

Barbaroux s’offrit de signer l’accusation de dictature, il rappela qu’on l’avait pressenti sur la question de faire Robespierre dictateur. Il attaqua la Commune, déclarant que, pour Paris même, il n’avait aucune défiance. Pourtant il conseillait de réunir dans une ville les suppléants de la Convention, pour que ' l’Assemblée subsistât si les représentants périssaient à Paris. Il annonçait de plus que Marseille envoyait deux cents cavaliers, huit cents fantassins, tous jeunes gens aisés, à chacun desquels leurs pères avaient donné, outre les chevaux et les armes, un assignat de cinq cents livres. Quoi de plus dangereux qu’une double Assemblée ! Quelle occasion de guerre civile ! D’autre part, rien de plus irritant pour Paris que l’annonce d’un tel corps aristocratique, envoyé par Marseille pour contenir les Parisiens.

Dès l’ouverture de la séance, le Girondin Lasource avait dit durement qu’il fallait réduire Paris à l’état d’un département, à n’avoir que son quatre-vingt-troisième d’influence.

Visiblement ces représentants du Midi ignoraient tous le véritable organisme de la France, le rôle que joue le principal organe dans notre physiologie nationale. La grande ville est le point électrique où tous viennent sans cesse reprendre l’étincelle, s’électriser et s’aimanter. La France doit passer là, y repasser sans cesse ; et chaque fois qu’elle sort de cet heureux contact, loin de changer, elle devient elle-même de plus en plus, entre dans la vérité complète de sa nature, devient plus France encore.

Un seul député du Midi se tint sur une ligne fixe et ferme, libre des deux partis, ce fut Cambon. Il déclara, au nom des Méridionaux, que tous voulaient l’unité de la République ; que si l’esprit de fédéralisme, d’isolement, d’égoïsme, se trouvait quelque part, c’était dans la tyrannie de la Commune de Paris. Il n’attaqua point Paris, mais seulement la Commune.

Vergniaud de même évita cet écueil commun des Girondins. Il ménagea Paris. Il n’attaqua pas la Commune en masse, ni la députation de Paris indistinctement ; il reconnut qu’elle contenait de bons citoyens, le vénérable Dussaulx, le grand artiste David et d’autres encore. Il frappa droit sur Robespierre, rappela que, dans l’affreuse nuit du 2 au 3 septembre, il avait supposé un grand complot, affirmé que Brissot, Vergniaud, Guadet, Condorcet, livraient la France à Brunswick… Quelqu’un démentant Vergniaud, il ajouta avec une modération qui n’était que plus accablante : « Je n’ai jamais proféré, au sujet de Robespierre, que des paroles d’estime… Aujourd’hui encore, je parle sans amertume ; je me féliciterai d’une dénégation qui me prouvera que Robespierre aussi a pu être calomnié… » Et il attendit.

Le moment était venu pour Robespierre de s’expliquer sur son discours du 2 septembre et de s’en laver à jamais. Son adversaire déclarait qu’il l’en croirait sur sa parole. C’est alors qu’il devait nier, devant la Convention, devant la France et l’histoire, et non comme il fît tardivement, hors du débat, dans un de ses longs discours. Il ne répondit rien à Vergniaud, accepta l’accusation et garda la tache ; il la garde pour l’avenir.

Vergniaud rappela aussi, lut l’effroyable circulaire, signée Marat, Sergent, Panis, au nom de la Commune, et envoyée par toute la France pour étendre à toutes les villes le massacre de Paris. Un frémissement d’indignation parcourut l’Assemblée ; mais les murmures devinrent des cris, des clameurs de réprobation, lorsqu’un député tira de sa poche un article de Marat, daté du 21 septembre et publié le 22. Il y déclarait qu’il n’y avait rien à espérer de la Convention, qu’il fallait encore une insurrection ; qu’autrement on devait s’attendre à cinquante ans d’anarchie et qu’on n’en sortirait que par la dictature. Il finissait par ces mots cruellement significatifs, au lendemain de septembre : « Oh ! peuple babillard, si tu savais agir ! »

Pris ainsi dans ce cri de meurtre et comme la main dans le sang, Marat devait être atterré. Il en fut tout autrement. Lui qui toujours s’était caché, il parut heureux de se montrer au grand jour ; il accepta hardiment la lumière et le défi. La créature de ténèbres vint s’étaler au soleil, souriant de sa vaste bouche, ayant l’air de dire à ceux qui (comme Madame Roland) doutaient si Marat était un être réel : « Vous en doutiez ? Le voici. »

Sa seule présence à la tribune souleva tout le monde ; elle en paraissait souillée. Cette figure large et basse qui dépassait à peine de la tête et de la poitrine et s’étalait en largeur, ces mains grasses, épaisses, qu’il plaquait sur la tribune, ces yeux proéminents, ne donnaient point l’idée de l’homme, mais bien plutôt du crapaud… « À bas ! à bas ! » criait-on. Lui, sans se déconcerter : « J’ai dans cette Assemblée un grand nombre d’ennemis… » — « Tous ! tous ! » s’écrie l’Assemblée, en se levant presque entière. Cela même ne l’émut pas. Lançant outrage pour outrage : « Je vous rappelle à la pudeur… »

Marat était audacieux, mais nullement brave. Ce qui l’enhardissait ici, c’est qu’il savait parfaitement qu’il parlait sous les yeux des siens. La bataille était prévue ; quelques paroles imprudentes de Barbaroux aux Jacobins l’avaient annoncée la veille. Les maratistes, avertis, avaient rempli les tribunes ; ils sentaient bien que c’était le procès de septembre qui se faisait, et le leur. Tout ce qu’il y avait d’hommes compromis étaient venus voir si la Convention oserait entrer, par la punition de Marat, dans les voies de la justice. Lui frappé, ils pensaient bien qu’on irait à eux. On les connaissait en grand nombre, par noms, professions, adresses. Ces gens-là devaient périr avec lui ou triompher avec lui. Sa destinée était la leur. Qu’on juge s’ils furent exacts à occuper les tribunes ! Dès la nuit, ils étaient aux portes, faisaient queue, se reconnaissaient, triaient la foule, en quelque sorte, maltraitaient et supplantaient tout homme d’un autre parti ; s’ils laissaient passer quelqu’un qui n’était pas de leur bande, c’était quelque ouvrier des métiers inférieurs, quelque simple, qu’ils faisaient bientôt des leurs. Le costume bizarre de Marat, son collet gras, son cou débraillé, faisaient bon effet sur ces gens. Ils ne jugeaient pas aisément de tout ce qu’il y avait là d’ambitieux dans la négligence et d’ostentation dans la saleté.

Marat fut bien plus habile qu’on ne l’aurait attendu ; ses paroles furent parfaitement calculées pour les tribunes. Il glorifia septembre : « Me ferez-vous un crime d’avoir provoqué sur la tête des traîtres la hache vengeresse du peuple ? Non ; si vous l’imputiez à crime, le peuple vous démentirait, car, obéissant à ma voix, il a senti que le moyen que je lui proposais était le seul pour sauver la patrie, et, devenu dictateur lui-même, il a su se débarrasser des traîtres. »

Ce fut une grande surprise pour l’Assemblée, un effet cruel de remarquer que ces paroles exécrables étaient accueillies d’en haut par les assistants avec un murmure flatteur ; elle vit avec horreur que Marat n’était pas seulement à la tribune, mais qu’il était sur sa tête, qu’elle siégeait entre Marat et Marat.

Un des Girondins, plein d’indignation, n’y tint pas et voulut sortir. L’officier de garde lui dit : « Ne sortez pas, je vous prie, ne vous montrez pas, Monsieur. Tous ces gens-là sont pour lui ; s’il est décrété d’accusation, le massacre recommencera ce soir. »

Marat, de plus en plus fier, se prélasse à la tribune : « La dictature ! dit-il, mais Danton, Robespierre, les autres, en ont toujours improuvé l’idée. Elle est mienne ; on a tort d’accuser la députation de Paris ; l’inculpation n’a nulle couleur, si ce n’est parce que j’en suis membre… Oui, moi-même j’ai frémi des mouvements désordonnés du peuple ; j’ai demandé qu’il nommât un bon citoyen, juste et ferme, mais qu’on lui mît en quelque sorte un boulet aux pieds, qu’il n’eût d’autorité que pour abattre des têtes… (Murmures.) Si vous n’êtes pas encore à la hauteur de m’entendre, tant pis pour vous… »

Puis, après avoir ainsi naïvement fait comprendre, dans sa vanité incroyable, qu’il voulait un dictateur et pour dictateur Marat, l’étrange candidat, se recommandant à l’admiration des tribunes, montra sa casquette crasseuse, ouvrit ses sales vêtements : « M’accuserez-vous d’ambition ? Voyez-moi et jugez-moi… »

Remarquant pourtant l’horreur de la Convention et craignant le vote, il soutint que le numéro paru le 22 avait été écrit dix jours auparavant, avait paru en affiche, et que c’était par erreur qu’on l’avait réimprimé. « Lisez, dit-il, mon premier numéro du Républicain, vous y verrez l’hommage que je rends à la Convention pour ses premiers travaux, vous y trouverez la preuve que je veux marcher avec vous, avec les amis de la patrie. »

Ce numéro, dont on fit lecture, ne contenait rien de tel. Marat y accusait cruellement, en promettant de ne plus accuser… Il y avait, entre autres choses : « J’étoufferai mon indignation, en voyant les menées des traîtres… j’entendrai sans fureur le récit des vieillards et des enfants, égorgés par de lâches assassins », etc. Cette déclamation sanglante commençait ridiculement par une apostrophe copiée de la Marseillaise : Amour sacré de la patrie ! avec un développement sentimental dans le style de la Nouvelle Héloïse.

La lecture de cette pièce, nullement justificative, fut suivie d’une comédie pitoyable que la Convention dut endurer encore par égard pour les tribunes , qui la prirent au sérieux. Marat parut s’attendrir : « Voilà donc le fruit de trois années de cachots et de tourments !… le fruit de mes veilles et de mes souffrances !… Quoi donc ! si ma justification n’eût paru, vous m’auriez voué au glaive des tyrans ? Cette fureur est indigne d’hommes libres ; mais je ne crains rien sous le soleil… (Là, il tira un pistolet de sa poche, se l’appliqua au front.) Je déclare que, si le décret d’accusation eût passé, je me brûlais la cervelle au pied de la tribune. » Beaucoup rirent, beaucoup s’indignèrent ; le charlatan venait d’imiter à froid le mouvement bien connu des deux jeunes Marseillais qui, la veille du 10 août, à l’Hôtel de Ville, se mirent le pistolet au front, menaçant de se tuer, si on ne leur donnait des cartouches.

Les tribunes admirèrent, mais dans la Convention le dégoût arriva au comble ; plusieurs ou se détournèrent ou montrèrent le poing, criant : « À la guillotine ! » Lui, impudemment : « Eh bien, je resterai parmi vous pour braver vos fureurs… »

L’Assemblée était fatiguée. Le centre craignait les tribunes ; il passa tout entier à gauche. Un homme de septembre, Tallien, demanda « qu’on fit trêve à ces scandaleuses discussions, qu’on laissât les individus ». Il obtint l’ordre du jour.

On décréta la seconde proposition de Danton : La République française est une et indivisible.

Sa première proposition (Peine de mort pour quiconque proposerait la dictature) ne fut point décrétée. L’ordre du jour fut demandé par Chabot, obtenu. Beaucoup croyaient apparemment qu’en une crise si violente, une dictature temporaire serait peut-être après tout le seul remède efficace.

Les Girondins avaient échoué dans toutes leurs attaques. Marat même avait échappé. Cette séance violente eut pourtant un grand résultat. Paris fut ému. Le jugement sur septembre, pour n’avoir pas été formulé par la Convention, n’en fut peut-être que plus fortement porté dans les cœurs. Les adversaires de septembre avaient échoué dans la salle, sous la pression des tribunes maratistes, et par la faiblesse, peut-être par l’envie du centre. Il en fut autrement dans la grande foule du peuple, dans les masses indépendantes, dans la libre opinion. Là, la Gironde eut sa couronne, la victoire de l’humanité.

Le soir même, une députation de la Commune vint à la barre de la Convention faire amende honorable, désavouant les commissaires maratistes envoyés sous son nom dans les départements et soutenant qu’ils n’étaient chargés que de propager l’union fraternelle. La Commune allait jusqu’à dire : « Nous vous dénonçons le comité de surveillance de la Ville. Il a agi à notre insu. Nous avons révoqué une partie de ses membres, nous vous abandonnons le reste. C’est à vous de les punir. »

L’humanité était vengée, septembre nié et dénoncé par la Commune du 10 août.

Le 10 août et le 2 septembre, la honte et la gloire, ne pouvaient plus se confondre ; la conscience publique était raffermie sur la base invariable de la morale éternelle.

  1. M. Daunou m’a dit l’avoir entendu lui-même.
  2. Ces lèvres expriment à merveille la facilité triviale, l’abondance d’eaux fades et sales qui lui venaient par torrents. L’admirable portrait de Boze (collection Saint-Albin) donne ce trait essentiel du journaliste intarissable. On ne le retrouve plus dans la grande gravure au burin (du reste excellente) qui a été faite d’après le portrait de Boze.

    Quant au désaccord singulier qu’on voit dans les traits de Marat, comme dans ses idées, il tient non pas seulement à son excentricité personnelle, mais peut-être aussi au bizarre mélange de races, absolument inconciliables, qui se trouvait en lui. Il était Suisse d’un côté, Sarde de l’autre. Son vrai nom de famille est Mara. — Extrait des registres de la paroisse de Baudry, principauté de Neuchâtel : « Jean-Paul, fils de M. Jean-Paul Mara, prosélyte, de Cagliari en Sardaigne, et de Mme Louise Cabrol de Genève, est né le 24 may 1743, a été bâtisé le 8 juin. N’ayant point de parain, et ayant pour maraine Mme Cabrol grand’mère de l’enfant. » (Copié par M. Quinche, ministre à Baudry, 25 janvier 1848, et communiqué par l’obligeance de M. Carteron.) Je regrette de n’avoir pas eu ce renseignement, quand j’ai écrit, au tome II, mon chapitre de Marat. — La race sarde est la même que celle de Malte et de l’ancienne Étrurie ; le type en est bizarre, et l’on s’étonne peu de voir tant de figures monstrueuses dans les monuments de ce dernier peuple ; les premières figures de Polichinelle ont été trouvées dans les tombeaux étrusques.