Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VIII/Chapitre 6

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CHAPITRE VI

INVASION DE LA BELGIQUE. — LUTTE DE CAMBON ET DE DUMOURIEZ (NOVEMBRE 1792).


L’Angleterre se joint à la coalition. — Joie des populations maritimes des Pays-Bas. — Terreur de l’Angleterre. — L’Angleterre travaille contre nous. — La vraie et la fausse Belgique. — La France anathématisée par ceux qu’elle délivre. — Duplicité de Dumouriez. — Il prend sur lui de garantir le clergé belge. — Les Belges refusent la liberté au nom de la liberté. — Les Pays-Ras seront-ils réunis à la France ? — Cambon contre Dumouriez. — Dictature financière de Cambon. — Foi financière de l’Angleterre et de la France.


La bataille de Jemmapes fut gagnée le 6 novembre, et l’Angleterre entra le 25 dans la coalition contre la France.

Ce qu’elle avait refusé à la Prusse le 25 septembre, elle l’offrait le 25 novembre. Elle alla demander à Vienne que l’Autriche la réconciliât avec la ligue du Nord, que la Prusse envoyât un corps auxiliaire pour couvrir la Hollande.

L’Angleterre n’avait rien vu ni rien prévu ; jamais on ne put mieux apprécier combien la grande mère et maîtresse des forces mécaniques ignore les forces morales.

Elle n’avait deviné en rien les succès de la Révolution. Elle avait compté que nos milices fuiraient au premier feu. Pitt craignait : veut-on savoir quoi ?… Que la Prusse n’absorbât la France. Voilà ce que les Pitt et les Grenville avaient compris de la Révolution.

Ce colossal événement, le victorieux avènement de la République, le triomphe des trois couleurs, qu’on leur montrait de loin, qu’on les priait de voir, ils le virent quand il fut à deux pas, sous leurs yeux, sous leurs dunes. Les politiques myopes ne virent pas, ils sentirent, — quand cette jeune nation qui se croyait aimée de la vieille Angleterre, sans le vouloir, la toucha rudement

Ce fut une grande peur, chez cette nation, fière entre toutes, de voir la France qui inondait l’Europe. Elle se frottait les yeux et ne le croyait pas. « La France au Rhin ! la France aux Alpes ! cela n’est pas possible… Mais quoi ! la France en face ! à Ostende, à Anvers !… Quoi ! toucher mon Escaut ! ma Hollande !… Grand Dieu ! ne sont-ils pas dans Londres ? »

Toute la côte de Belgique avait illuminé. Toute la population maritime de ces contrées infortunées, sacrifiées pendant deux siècles, avait salué dans l’arrivée des Français plus que la liberté des Pays-Bas, la liberté des mers ! Un capitaine américain au service de la France (Moultson), qui entra à Ostende, trouva ce pauvre peuple dans un si étrange délire « qu’il crut, dit-il, que tous étaient devenus fous ». C’était tout le contraire. Le monde devint fou, tous les rois devinrent fous, le jour où, pour faire la fortune des Hollandais et des Anglais, ils firent cet outrage à la nature de fermer les plus belles contrées, de boucher le grand fleuve qui regarde la Tamise en face. Boucher l’Escaut ! c’était crever l’œil de l’Europe, s’interdire de voir sur les mers le despotisme impie de Londres, le monopole du plus libre élément que Dieu mit en commun, qu’il fît pour l’usage de tous.

Les paniques anglaises ont un caractère particulier, qu’il est amusant d’observer. Justement parce que ce pays est si bien clos et fermé de l’Océan, justement parce qu’il a la sécurité habituelle que donne un tel rempart, il est, plus qu’aucun autre, troublé de l’idée d’invasion. Cette nation naturellement brave, mais peu aguerrie, peu exercée aux armes, devient, au moindre péril, étonnamment troublée.

On put se donner ce spectacle, en 1792, quand la France déborda de toutes parts, planta sur tant de villes le drapeau de la liberté, sans se douter le moins du monde qu’il fît peur aux Anglais, et sans songer, grand Dieu ! à faire le moindre mal à la chère sœur aînée.

La peur était moins vaine en 1805. Cependant, à voir la mer cachée sous les flottes anglaises, à voir de tous côtés les Nelson et les Collingwood aller, venir, suer, couvrir la tremblante Angleterre de leurs vaisseaux et de leurs corps, il semble que vraiment elle aurait pu se rassurer.

Une autre panique, mais pour un danger intérieur, s’est vue en 1842, lorsque la pétition chartiste de trois millions de signatures fut apportée au Parlement, et que la propriété crut toucher à son dernier jour. Jamais moutons, un jour d’orage, ne se sont plus serrés, à s’étouffer les uns les autres. Le berger, quel qu’il soit, qu’il s’appelle Pitt ou Robert Peel, est bien fort dans ces jours d’effroi.

Cette peur naïve se trahit par l’exagération des éloges qu’on ne manque guère de donner au sauveur, par la dévotion qu’on a pour lui. On lui met dans les mains tout élément de succès, tout homme, tout argent, toute loi ou liberté ; ils n’en tiennent guère compte dans ces moments. Et quand ils ont fait en cet individu cette énorme et monstrueuse concentration de forces, alors ils s’en étonnent, ils admirent leur œuvre, ils s’engouent du dieu qu’ils ont fait, de ce Messie, de ce sauveur. Et le sauveur, souvent, n’est qu’un commis.

Ceci pour M. Pitt, le furieux commis, qui, menant de front deux excellents coursiers, deux passions nationales, la peur, la haine, s’en est allé droit à la gloire.

L’ouverture du Parlement anglais fut une grande scène. Plus de Whigs et plus de Tories, un seul troupeau tremblant autour de Pitt. Ce n’était point de la docilité, de la déférence politique, une conversion raisonnée ; c’était une dévotion aveugle, bornée, étroitement bigote, l’application du conseil du fameux janséniste : « Abêtissez-vous ! » Tous disaient leur mea culpa d’avoir jamais cru à la liberté, d’avoir eu ces rêves coupables de réforme parlementaire ; ils gémissaient, se battaient la poitrine. Fox, qui, ayant moins peur, était moins converti, hasarda de leur demander pourquoi, si peu émus des progrès effrayants des rois, les voyant froidement partager la Pologne, ils se montraient si terriblement inquiets des progrès de la liberté. Il les adjura, en ce moment solennel où il s’agissait de commencer une guerre immense, infinie, dont personne ne verrait la fin, d’examiner encore, d’envoyer à Paris, de savoir si vraiment les griefs étaient tels entre les deux nations que, pour les laver, il fallût qu’on exterminât l’une ou l’autre.

Il n’y avait rien à gagner avec des gens qui n’étaient plus à eux, qui voyaient l’enfer tout ouvert de l’autre côté du détroit, l’enfer des Jacobins, comme on disait : les sabbats jacobites, qui croyaient, à chaque marée, voir débarquer enfer, diables et sabbats. Bien plus, ils se tâtaient eux-mêmes, se faisaient une horrible peur de la contagion des petits clubs à la française qui se formaient dans Londres. Ils tremblaient de se sentir pris par l’épidémie, et volontiers auraient pratiqué sur eux des exorcismes et des fumigations, comme plus tard faisait Souwarow pour chasser le diable du corps de ses prisonniers jacobins.

Un mot surtout, un mot les avait saisis de terreur, fait sortir de toutes leurs hypocrisies libérales, fait jaillir d’eux leur vraie nature et le fond de leur être (l’aristocratie). C’est le mot que Grégoire, comme président de la Convention, avait adressé en réponse aux félicitations d’une société anglaise : « Estimables républicains, la royauté se meurt sur les décombres féodaux ; un feu dévorant va les faire disparaître ; ce feu, c’est la Déclaration des droits de l’homme ! »

Ce mot : les Droits de l’homme, faisait évanouir la vieille Angleterre, avec ses belles fictions, les fameux romans des Blackstone, le vieux masque. Et la vieille restait devant l’Europe, sous sa face : l’aristocratie.

Un seul homme, Sieyès, avait compris ceci, l’avait dit en 1789 : « Nulle ressemblance entre la France et l’Angleterre ; rien à attendre d’elle. »

On ne tint aucun compte de ces mots du profond penseur, ni de ses développements admirables. La France fit à sa sœur aînée en liberté les plus tendres avances, imprudentes, insensées. Des journalistes, à moitié fous, allaient jusqu’à vouloir faire roi de France un Anglais ! le duc d’York ! d’autres, un demi-Anglais, le duc de Brunswick ! La sage et politique Madame de Staël aurait, dit-on, penché pour celui-ci. Le ministère Staël-Narbonne avait envoyé près de Pitt un homme sûr, Talleyrand, qui, tout d’abord, mena trois intrigues de front ; outre la négociation patente, il en fit une souterraine, révolutionnaire, avec les Whigs anglais ; et en même temps, pour garder une porte de derrière, il espionnait pour Louis XVI.

Talleyrand admis près de Pitt, le renard près du dogue, pour ses gracieux tours de flatteries, n’en avait rien tiré, ni l’alliance défensive qu’il demanda d’abord, ni la médiation qu’il sollicita (avril 1792), lorsque la guerre fut déclarée. L’Angleterre craignait tant de donner avantage à la Russie et à la Prusse que d’abord elle se dit neutre, refusa son aide à la Prusse, comme on a vu, la laissa là embourbée en Champagne, sans lui donner la main (septembre 1792). Et quand la Prusse eut fait volte-face vers l’Orient, envahi la Pologne, ce fut alors l’Angleterre tremblante et repentante, sous le coup de Jemmapes, qui pria l’Autriche et la Prusse de ne pas laisser sans défense sa chère Hollande, qui était elle-même, les ports de la Hollande et la mer de Belgique, ce court chemin d’Anvers à Londres.

L’Angleterre, « ce champion, ce chevalier des libertés du monde », pour dire comme Madame de Staël, appuyée sur ses flottes et sur ses ballots de coton, regardait sur le continent avec quoi elle combattrait, où elle trouverait l’épée et le poignard. L’épée, ce fut l’Allemagne, pauvre et militaire, tendant toujours la main à l’or anglais. Le poignard fut le vieux catholicisme, prêtres et moines, arme rouillée, mais excellente pour frapper par derrière. Les Anglais, pour s’en préserver, ont fait plusieurs révolutions ; ils les pendaient chez eux et les voulaient chez nous.

Les îles anglaises de Jersey et Guernesey, placées comme une épine au fond des baies françaises, étaient peuplées de prêtres bretons, angevins, vendéens ; c’était tout à la fois un concile et un quartier général ; les Anglais avaient sous la main le vrai centre de la conspiration royaliste. De là ils amusaient, animaient la crédulité des Bretons. De là ceux-ci attendaient toujours la flotte anglaise ; elle ne partait pas, mais « elle allait partir ».

La Belgique, au moment même où nous la délivrâmes, au moment où pour elle nous rompîmes avec l’Angleterre, devint, contre nous, un foyer d’intrigues fanatiques, une seconde Vendée, moins guerrière, mais tracassière et disputeuse, alléguant contre la liberté les droits de la liberté même.

Distinguons toutefois ; n’accusons pas en masse ce peuple frère, où la France eut tant de vrais amis.

Quels étaient les vrais Belges ? Ceux qui voulaient la vie de la Belgique, qu’elle respirât librement, par l’Escaut, par Ostende et la mer. C’est là la pierre de touche entre la vraie et la fausse Belgique. Ceux qui voulaient maintenir le pays étouffé et captif n’étaient pas les fils du pays.

Quels étaient les vrais Belges ? Ceux qui voulaient la vie de la Belgique, la tirer des mains fainéantes des moines et la restituer aux mains industrieuses, artistes, qui firent sa gloire et la feraient encore.

Quels étaient les vrais Belges ? Ceux qui abjuraient sincèrement, de cœur, le vieux péché des Pays-Bas, la tyrannie des villes, ceux qui voulaient la liberté aussi pour les campagnes, ceux qui ne mettaient pas la patrie dans la confrérie et la corporation.

Ce sont ceux-là qui appelaient la France.

Mais il se trouvait que ceux-là, justement parce qu’ils ne faisaient pas corps, n’étaient pas enrégimentés dans les confréries et les clientèles, étaient de beaucoup les plus faibles. Aux deux bouts du pays, à Liège et à Ostende, ils étaient tout le peuple ; dans toute province maritime, ils étaient en majorité. Mais, dans l’intérieur du pays, dans le Brabant surtout, ils n’étaient qu’une minorité très faible.

Nos Français entraient avec l’idée que les Belges, qui avaient déjà fait une révolution contre l’Autriche, étaient tous pour la liberté. Ils furent bien étonnés de tomber en plein Moyen-âge, de retrouver les moines, les capucins et autres telles espèces déjà presque oubliées en France, de voir les vieilles confréries sous leurs drapeaux gothiques, les vieilles bourgeoisies, ignorantes, bornées, ne connaissant que le clocher, encroûtées dans leurs préjugés et leurs habitudes, dans leurs estaminets, leur bière et leur sommeil ; une seule force dans tout le pays, un clergé ignorant et grossier, et néanmoins très intrigant. Ce clergé, dirigé en 1790 par son Van Eupen, employant assez adroitement un Van der Noot, bavard de carrefour, avait armé le peuple contre Joseph II, qui menaçait de supprimer les moines aux Pays-Bas, comme il faisait chez lui. Joseph s’était montré meilleur Belge que tous ses prédécesseurs ; il s’efforçait d’ouvrir l’Escaut. L’Europe entière fut contre lui. Il se rabattit alors d’Anvers sur Ostende, dont il voulait faire un grand port. Les provinces intérieures, le Brabant, Malines et Bruxelles, ne lui surent nul gré de cela. Ses essais de centralisation leur furent insupportables ; divisés de tout temps, ils voulurent rester divisés. Ils suivirent donc leurs prêtres ; ceux-ci, par un mensonge hardi, écrivirent liberté sur le drapeau du privilège.

Mais quand la liberté entra vraiment avec l’armée française, ils changèrent de style. Le premier de leurs journalistes, le Jésuite Feller, l’un des héros de leur révolution, démentant tout à coup ses mensonges, enseigna, imprima, sur le serment que demandait la France : « Mille morts, plutôt que de prêter ce serment exécrable ! Égalité ! réprouvée de Dieu, contraire à l’autorité légitime qu’il a établie. Liberté ! autrement licence, libertinage, un monstre de désordre ! Souveraineté du peuple ! invention séduisante du prince des ténèbres ! » Ce credo des Jésuites, colporté par les prêtres, adopté à l’aveugle de toute femme et presque de tout homme, fut si bien reçu à Bruxelles et autour que, dès novembre, une pétition à la Convention pour le maintien des privilèges fut signée de trente mille personnes. Le sens était ceci : « Nous eûmes toujours l’inégalité ; nous la voulons toujours. »

Les élections furent dans ce sens. Les représentants provisoires de Bruxelles, à la vue d’un tel résultat, désespérèrent de leur pays : « Malheur à vous ! dirent-ils dans leur adresse. Malheur à ceux qui vous trompèrent ! Les cris de leurs arrière-petits-enfants maudiront un jour leur mémoire. »

Rien n’avait plus encouragé l’audace du parti rétrograde que la conduite douteuse de Dumouriez ; douteuse alors, mais aujourd’hui, sur son aveu, on peut la dire perfide. Ce chef de l’admirable armée qui venait de gagner la victoire de la foi et de l’enthousiasme, rêvait de la corrompre, de se l’approprier, d’en faire un instrument de ruse. Il la conduisait en Belgique, mais pour faire à la hâte une armée belge, qu’il eût associée, mêlée à la nôtre, pour neutraliser dans celle-ci l’élan républicain. Que ferait-il après ? Il ne le savait trop lui-même. Tournerait-il cette armée combinée contre la France et la Révolution qui la lui avait mise en main ? L’emploierait-il à fonder, à son profit, une domination indépendante ? Ou bien, au lieu de trahir la France, serait-ce la Belgique qu’il tromperait, la rendant à l’Autriche pour acheter la paix ? Cela était incertain encore. Tout ce qui était sûr, c’est que Dumouriez trahissait.

Il avait envoyé en avant deux agents, un révolutionnaire, un autre rétrograde. Le premier, l’aboyeur célèbre Saint-Huruge, le marquis Fort-des-Halles, qui avait brillé au 20 juin et ailleurs, devait plaire à un peuple qui avait tant goûté les aboiements de Van der Noot. Le second avait la mission secrète d’aller trouver l’Autrichien Metternich, de lui dire que le général ne conquérait que pour traiter, ne prenait que pour rendre, qu’il le priait de laisser quelqu’un à Bruxelles avec qui l’on pût négocier.

Il arrive à Bruxelles, on lui offre les clés : « Gardez-les vous-mêmes, dit-il. Ne souffrez plus d’étrangers chez vous… » Ainsi, la question de savoir si ce pays hétérogène[1], qui ne put jamais s’unir ni se défendre, pouvait former un peuple, subsister par lui-même, le général français la tranchait contre sa patrie. Question trop claire et, de longue date, résolue par l’expérience. Si ce pays n’est France, c’est la porte pour entrer en France, la porte que l’ennemi tient ouverte, et le chemin de ses armées.

Les Belges s’aperçurent bien vite que cet ambitieux, sans nulle racine ici, ennemi de la Révolution, cherchait un point d’appui chez eux, qu’il avait besoin d’eux. Du premier coup, pour subsister, au lieu de demander des secours et des vivres à la reconnaissance du pays affranchi, il s’adresse aux capitalistes belges, aux fournisseurs belges, demande un emprunt au clergé belge. Par cet emprunt, il tranchait encore avec un audacieux machiavélisme la question capitale de la Révolution. Elle ne pouvait s’établir en Belgique qu’en se conciliant le peuple par des suppressions d’impôts. Mais ces suppressions, elles étaient dérisoires, impossibles, si on ne les rendait possibles par la vente des biens ecclésiastiques. Traiter avec le clergé, c’était le reconnaître et le garantir comme propriétaire ; c’était lui promettre implicitement qu’on ne toucherait point aux abus, c’était couper d’avance la racine même de la Révolution, au moment où on la plantait.

Dumouriez eut beau faire, il n’obtint pas la confiance en Belgique, et il la perdit en France.

Il pria la Belgique de devenir un peuple. Mais ce monstre à cent têtes ne put même comprendre ; les cent têtes entendirent tout diversement et tout de travers. Le monstre resta et voulut rester monstre.

Dumouriez les pria de lever une armée nationale pour balancer la nôtre. Chaque ville eut sa troupe ; il n’y eut point d’armée.

Il leur fallait aussi, pour obtenir quelque unité, une organisation judiciaire analogue, harmonique. Chaque ville garda ses tribunaux, sans relations et sans hiérarchie.

Dumouriez les pressait de faire une Convention belge, contre la Convention française. Bruxelles, en attendant, et dans les cas d’urgence, donnait les décisions de ses représentants pour celles du pays. Toutes les villes furent contre Bruxelles. On indiqua pour centre de réunion Alost, et les élections commencèrent, toutes détestables et rétrogrades. Le premier usage qu’ils faisaient de la liberté reconquise était de tuer la liberté.

Il n’y eut jamais exemple d’un tel aveuglement. Ce peuple, à qui la France apportait pour premier bienfait l’exemption absolue d’impôt pour les classes pauvres, désira rester pauvre et que son clergé fût riche, rester maigre pour engraisser ses prêtres. Il vota contre sa liberté, contre sa subsistance et son pain, que la France lui mettait à la bouche.

La population fanatique, qui, en octobre, priait à Sainte-Gudule et faisait à genoux le chemin du Saint-Sacrement « pour l’anéantissement de la maison d’Autriche », dès la fin de novembre, elle priait contre la France, hurlait autour du club et menaçait de mort les patriotes belges. Dumouriez s’épuisait à tâcher de leur faire comprendre leur intérêt réel. Il y eut, le 27, une première tentative de soulèvement contre lui. On sentait bien qu’il hésiterait à employer la force. Il essaya les remontrances paternelles et fut indignement sifflé.

Les fourbes qui menaient ces populations aveugles et ne voulaient rien autre chose que les ramener au joug ne manquaient pas, dans leurs pamphlets, d’attester la souveraineté du peuple. « Le peuple belge n’est-il pas souverain, un souverain indépendant et libre ? » — Ils réclamaient pour lui la liberté du suicide.

Le Peuple ? Mais à quoi reconnaître qu’il y eût un peuple, lorsque ces confus assemblages de villes, qui n’ont même jamais pu sérieusement se grouper en province, n’en venaient pas à donner le moindre signe d’union, au moins fédérative ? La trahison du général français était pour eux une occasion unique, inespérée, de se coaliser, et ils n’en pouvaient profiter. Les vieilles haines, l’esprit d’isolement, aussi fort en 1792 qu’ils furent aux quinzième et seizième siècles, les ramenaient sous l’Autriche, comme ils les mirent alors sous la maison de Bourgogne, puis sous les Espagnols.

Comment tout cela était-il envisagé de la France ? Avait-elle impatience de profiter de cette impuissance radicale de la Belgique ? Rien de plus curieux à observer. Rien n’honore plus la France, la mémoire de nos pères, leur désintéressement, leur attachement aux principes, l’innocence, disons-le, la pureté de la Révolution.

Suivons attentivement la variation de nos hommes d’État, leurs scrupules. Il est évident qu’ils n’avaient rien de prémédité, rien de systématique.

Au premier moment, le cœur leur bat, on le voit bien. Ils voient la France déborder sur l’Europe et s’enivrent de sa grandeur. Au moment de Jemmapes, au moment de la réunion volontaire de la Savoie, Brissot écrit à Dumouriez ces paroles émues : « Ah ! mon cher, qu’est-ce que Richelieu, qu’est-ce qu’Alberoni, leurs projets tant vantés, comparés à ces soulèvements du globe que nous sommes appelés à faire !… Ne nous occupons plus d’alliance avec l’Angleterre ou la Prusse : Novus rerum nascitur ordo. Que rien ne nous arrête… Ce fantôme de l’illuminisme (la Prusse) ne sera pas pour vous le Sta, sol… La Révolution de Hollande n’en sera pas arrêtée. Une opinion se répand ici : « La République ne doit avoir de bornes que le Rhin. »

Cette opinion n’était nullement générale. Le premier mouvement fut de joie désintéressée. Plus tard même, plusieurs des Girondins, soit par crainte d’alarmer l’Europe, soit par respect du principe de la souveraineté des peuples, appuyant les plaintes des Belges, celles de Dumouriez, travaillent maladroitement à soutenir contre la France ce fantôme de peuple, dangereux instrument de la coalition et de la tyrannie sous le masque de la liberté.

Deux hommes ne s’y trompèrent pas et montrèrent dans cette grande affaire une remarquable fermeté de caractère et de bon sens ; contre l’avis de leurs amis, ils travaillèrent à la réunion de la Belgique.

Danton, qui semblait jusque-là intimement lié à Dumouriez, s’en sépara sur cette question, se fit envoyer en Belgique, essaya de le convertir à l’idée de réunion et y travailla malgré lui.

Cambon, qui à ce moment semblait se rapprocher des Girondins, ne ménagea pas, comme eux, Dumouriez ; il fît casser ses marchés, annuler ses emprunts ; il déjoua ses dangereux projets.

Dumouriez, comme le cardinal de Retz, avait appris dans la vie de César que rien n’est plus utile au politique que de devoir beaucoup, d’avoir nombre de créanciers liés à sa fortune. Et il avait vigoureusement appliqué l’axiome, prenant pour créanciers non seulement les banquiers belges, mais le grand propriétaire du pays, le clergé. Il en tirait, sans garantie de la Convention, sur la seule garantie du nom de Dumouriez, la somme énorme de cent millions de francs. Qu’on juge si ce corps était engagé à le soutenir, n’ayant de gage que sa parole, de sûreté que la continuation de son autorité en Belgique. Dumouriez en était déjà à traiter de haut avec la France ; il lui offrait l’aumône de deux ou trois millions, pourvu qu’on lui laissât le reste, pourvu qu’on respectât ses respectables créanciers, le clergé et la banque, la féodalité, tous les abus de la Belgique.

Avec tout son esprit, il ne connaissait nullement l’âpre génie de la Révolution. Il vint se briser contre. Il n’en savait pas le mystère moral et financier.

Quand Dumouriez partit pour la Belgique, il écrivit un mot qui séduisit à la grande entreprise Cambon et tout esprit sincèrement révolutionnaire : « Je me charge de faire passer vos assignats. »

Ce mot disait beaucoup. La révolution des idées était, en même temps et essentiellement, une révolution d’intérêts, une grande mutation de la propriété, dont l’assignat était le signe. Signe nullement vain, à cette époque, puisque l’on pouvait à l’instant échanger ce papier contre du bon bien très solide, que vendait la nation.

Quiconque recevait un assignat faisait acte de foi ; c’était comme s’il eût dit : « Je crois à la Révolution. » Et quiconque achetait du bien national disait en quelque sorte : « Je la crois durable, éternelle. »

La vieille religion de la terre, la dévotion sincère qu’eut toujours pour elle le paysan de France se confondait ici avec la foi révolutionnaire. L’assignat en était l’hostie.

Le centre de cette religion était en face de la place Vendôme, dans l’ancien jardin des Capucines, précisément où fut plus tard le Timbre, rue de la Paix. Deux canons chargés à mitraille, qui gardaient la porte du couvent, avertissaient les passants du sérieux mystère qu’on faisait au dedans, et qui n’était pas moins que le salut public. Une vaste et forte armoire de fer, d’une serrure savante, indéchiffrable, inouvrable aux profanes, enfermait le trésor, la châsse et les reliques, je veux dire d’abord la constitution sacro-sainte, les minutes des lois, — de plus les vénérables matrices des planches aux assignats, — le précieux papier enfin qui avait la merveilleuse vertu de se faire or. Tout cela, non pas dirigé, mais surveillé de près, jour par jour, par Cambon. C’était l’inflexible et sauvage pontife du symbole national.

D’autant plus âpre et plus sauvage que personne plus que lui n’en prit la responsabilité. Cambon crut à la vente et crut au signe de la vente, et que ce signe équivaudrait à l’or, et que la France se trouverait, de ce signe, plus riche que le monde, qu’elle vaincrait le monde à force d’assignats. Nul plus que lui ne contribua à décider la guerre, le 20 avril 1792, quand il répondit à celui qui faisait craindre des embarras : « L’argent, Monsieur, nous en avons plus que tous les rois de l’Europe ! »

Nous en avons ! Foi vraiment admirable. Nous en ferons, aurait été mieux dit.

Chose étrange ! presque au même moment, M. Pitt disait au Parlement : « Plus on doit et plus on est riche. » Et il accumulait, en preuve, des chiffres absurdes et qui ne prouvaient rien. Le Parlement, plein de foi, parut dire, comme saint Augustin, Credo, quia absurdum.

La France et l’Angleterre, à leur entrée au grand duel, s’y lancent par un acte de foi.

Cambon, pour gage du papier, montrait, il est vrai, de la terre. Mais cette immensité de terre pouvait-elle être sur-le-champ achetée ?

Pitt, pour gage, ne montrait rien du tout. Le gage, qui n’était pas encore, c’était la force énorme de production industrielle et de richesse que deux hommes allaient découvrir, Arkwright et Watt. Tout se trouvait hypothéqué sur l’avenir et l’invisible, sur l’air et la vapeur. Elle allait donner un corps aux absurdités de Pitt.

Cambon croyait fortement, il en avait besoin. Sa foi robuste était mise à l’épreuve, de moment en en moment, par les vides, les creux, les abîmes qui se faisaient sous lui. Il les comblait, de toute chose, toujours pour un moment ; l’implacable abîme restait béant et demandait toujours.

On en mesurait difficilement la profondeur dès 1792. Et lorsqu’il fallut sérieusement organiser une armée, non pas sur le papier comme avait fait Narbonne, mais en réalité, ce fut comme un nouveau gouffre. Bien plus, une autre armée, tout autrement nombreuse, surgit du sol, qu’il fallait payer, la foule innombrable des gardes nationaux qui, de toutes parts, marchaient à la frontière. La nation ne leur donnait que quinze sols par jour ; à eux de se nourrir ainsi qu’ils l’entendaient. Quinze sols ! le paysan trouvait la journée assez belle, quand il ne s’agissait que de marcher, chanter, rire et se battre. Ils venaient par cent mille ; les payeurs aux abois auraient voulu trouver des moyens pour les arrêter. Mais plus on en payait, et plus il en venait. Phénomène terrible ! Ces agents, effrayés, voyaient chaque matin le vide de leurs caisses qui s’approfondissait, et en même temps une légion nouvelle, la nuit, avait poussé de terre, gaie, vaillante, affamée, qui arrivait, riant de ses dents blanches, demandant l’ennemi et le pain de la République.

Ces caissiers du néant, assiégés dans leurs bureaux par des foules militaires, menacés, serrés à la gorge, criaient tous à Paris. L’embarras, les clameurs de ces désespérés, tout venait retentir au même point. Ce mouvement immense, plein de vertige, cette terrible abondance d’hommes, cette terrible pénurie d’argent, cette tempête d’armes, d’assignats et de chiffres, le tout d’un tourbillon, venait frapper ici.

Les anciens commis des finances, gens de capacité pour des temps ordinaires, étaient insuffisants pour une telle crise. Ils restaient muets et tremblants.

Les financiers, banquiers, etc., bande très bien dressée (et bien d’accord pour des oiseaux de proie), se tenaient de côté, dans l’espoir que, le chaos s’embrouillant de plus en plus, ils pourraient avancer pour mordre.

Un homme seul, Cambon, eut courage dans cette situation. Président du comité des finances et son invariable directeur, il s’y établit, s’empara du chaos, en débrouilla les éléments dans la lutte la plus obstinée et en tira l’ordre nouveau. Intrépide maçon, prenant de toutes parts des ruines et des débris, il en a bâti le Grand-Livre.

Si l’on est curieux de connaître quelle fut la forte et rude tête où se passa toute la révolution des chiffres, où le Doit et Avoir se livrèrent tant de guerres, il faut voir le portrait de David.

Le redoutable personnage, en qui fut l’âme de Colbert sous les formes de la Terreur, ne paraît nullement, comme Colbert dans ses portraits, sombre, affaissé et triste. Tout à l’envers du ministre de Louis XIV, qui disait en mourant : « On ne peut plus aller », le visage de Cambon semble porter écrit un vigoureux entrain, un invincible Ça ira !

Trente et quelques années, fortement coloré, amer, pur et sauvage, tel est l’homme. L’air avisé, mais franc, est d’un rude marchand de province, de forte race de paysan. La tradition sévère du Languedoc, dont les États enseignèrent à la France la comptabilité, semble visible ici. On sent parfaitement que les fournisseurs de la République devaient être mal à l’aise sous un pareil regard, et sentir devant un tel homme que leur tête tenait faiblement.

La force, la vie chaude de la France nouvelle est dans ce teint puissamment animé ; et en même temps il est d'une transparence, d’une pureté, on peut dire, redoutables : on sent trop que celui-là ne pardonnera guère, qui n’a rien à se pardonner.

Cet homme fut rapace, avide, avare, il faut l’avouer, mais pour la République. J’ai dans les mains le compte exact de sa fortune avant et après la Révolution, son budget vénérable. Dans cet acte, fait par lui en sortant des affaires, il constate qu’il y est entré avec six mille francs de rentes et qu’il en sort avec trois mille. Rentré chez lui, près Montpellier, il administra ses finances aussi sévèrement qu’il avait fait pour celles de la France. Par une économie très stricte et très serrée, sans autre moyen qu’une petite ferme dont il faisait vendre le lait, il parvint en vingt ans à refaire les six mille francs de rentes qu’il tenait de son père. Ce qui surprit le plus, c’est qu’en 1815, exilé à Bruxelles avec tant d’autres conventionnels, Cambon mit en commun son petit revenu, nourrit tel et tel de ses compagnons d’infortune. On sut alors que cet homme, économe entre tous, n’en était pas moins magnanime.

« Je lui ai dû cent fois la vie », dit M. le duc de Gaëte, alors commis des finances. Il en sauva bien d’autres ; quarante en une fois, les quarante receveurs généraux, qui, par une méprise, allaient périr sans lui.

Au moment où nous sommes parvenus, en 1792, en présence des embarras infinis de la circonstance, Cambon, obligé d’y faire face par des ventes rapides, semble le grand huissier de la Révolution. Il vend, reçoit, absorbe, occupé jour et nuit de garder et d’emplir l’armoire de fer, qui ne s’emplit jamais. Couché dessus, le dogue manifeste, par de sourds grondements, la faim, la soif du fisc. La Convention, de moment en moment, lui jette à ronger un décret. Dans la terreur universelle, en plein 1793, tout comme auparavant, il est lui-même un objet de terreur. Rarement on ose lui lancer quelque attaque oblique et timide, jamais impunément. Il mord une fois Brissot, l’autre fois Robespierre. Qui est mordu en meurt. Lui, on ne peut l’atteindre ; il représente la chose que tous craignent et qui ne craint rien ; quelle ? La nécessité.

Les quinze cents millions de biens vendus en 1791 semblèrent n’avoir fait qu’augmenter cette faim. Cinq cents millions furent arrachés de plus dans les premiers mois de 1792, et Cambon avait toujours faim. Il insista alors pour qu’on vendît la partie des biens ecclésiastiques réservés jusque-là, les édifices mêmes, les églises et couvents. Proposition audacieuse ; nous en verrons les résultats.

La difficulté était plus grande encore d’amener nos assemblées à vendre les biens des émigrés. La Législative avait témoigné une horreur véritable pour la confiscation. La Convention ferait-elle de même ?… Au moment de l’invasion, les émigrés entrant en armes, Cambon ne manqua pas son coup. Une députation d’un village des Ardennes vint à la barre pleurer la dévastation de ses champs, ses maisons saccagées, ses granges incendiées. La Convention décréta un petit secours de cinquante mille francs à prendre sur les biens des émigrés. Quoi de plus juste que d’indemniser les victimes de la guerre aux dépens de l’ennemi ?… C’est ce qu’attendait Cambon. Il entra par ce petit trou dans la riche et immense proie des biens de l’émigration, valant quatre milliards. Le jour même, il fit décréter que, dans les vingt-quatre heures, les banquiers, notaires et autres dépositaires de fonds d’émigrés déclareraient ces fonds, et vingt-quatre heures après les verseraient aux caisses des districts.

Sur ce point et sur d’autres, Cambon rencontrait pour obstacles les scrupules d’une partie du côté droit, du centre. On a vu, en octobre 1791, l’hésitation de la Législative sur la question des biens des émigrés. Les prendre, c’était violer la Constitution, qui supprimait la confiscation. Les respecter, c’était laisser aux ennemis armés, à ceux qui amenaient les armées étrangères, toute la force morale qui s’attache aux grandes fortunes. Beaucoup d’émigrés, quoi qu’on fît, trouvaient moyen d’en tirer encore des ressources ; les intendants et gens d’affaires, dans la prévision de leur retour, continuaient de leur envoyer les fruits de bien des choses qui n’étaient pas sous le séquestre. Rien n’était gagné contre l’émigration, tant que ses biens n’étaient pas vendus, et surtout vendus par parcelles, divisés entre une foule d’acquéreurs et sous-acquéreurs, mis en poudre impalpable, défigurés ainsi et dénaturés à ne les reconnaître jamais, passés au grand creuset de la Révolution, infusés, sous forme nouvelle, à la vie générale.

La Gironde, en grande partie (et Condorcet en tête), hésitait ici, reculait. Ils voulaient la Révolution, moins la Révolution. Ils voulaient la guerre, moins les moyens de la guerre.

Cambon était contre eux.

Et, d’autre part, Cambon avait mis contre lui une bonne partie de la Montagne, par son inflexible dureté à exiger les comptes de la Commune de Paris.

Robespierre spécialement le haïssait, mais pour d’autres motifs. Il le haïssait comme tout ce qui avait autorité dans la Convention, et aussi par antipathie de nature. L’homme de paroles et de discours, incapable d’affaires (hors la tactique des clubs), enviait, détestait le grand homme d’affaires. Il n’osait l’attaquer, mais, indirectement, il le minait dans ses journaux. Vers la fin de novembre il osa davantage : il lança contre lui, comme on verra, une force révolutionnaire toute neuve, le violent Saint-Just, qui débuta ainsi dans la Convention.

Entre l’indécision de la Gironde, qui ne l’appuyait point, et la malveillance d’une si importante partie de la Montagne, Cambon alla droit son chemin, sans faire semblant de voir.

Il alla, les yeux toujours fixés au but, suivant, sans dévier, la question dominante de la Révolution : la vente des biens nationaux (qui, distribuant la terre à tous, rendait la Révolution solide, irrévocable), et la mobilisation et circulation de ces biens sous forme d’assignats.

Nul ami pour Cambon que ceux qui veulent la vente et l’assignat.

L’invasion de la Belgique, du pays essentiellement aristocrate et prêtre, avait éveillé en lui un espoir infini. Cambon aimait l’argent en général, mais combien plus l’argent de prêtre ! Ce qu’il haïssait le plus en ce monde, avec les fournisseurs, c’étaient les prêtres, les moines. Nul n’eut plus vive au cœur la vieille haine gauloise pour la gent des pieux fainéants. Tout cela irrité encore par une circonstance personnelle. Cambon, de Montpellier, avait émigré à Cholet, à la porte de la Vendée ; il avait établi une fabrique dans cette ville florissante alors, dont l’affreuse guerre des prêtres fit bientôt un monceau de cendres. Là il avait vu de près l’intrigue de ceux-ci dans les campagnes contre la ville industrielle et révolutionnaire. Il leur gardait rancune. La Belgique lui venait à point pour payer la Vendée. C’était une fête pour lui de s’asseoir en esprit à ce gras banquet ecclésiastique, de manger à sa faim du bien de moines et de chanoines. Il aiguisait ses dents. Le tout vendu et circulant en monnaie d’assignats eût engagé à jamais la Belgique dans la cause révolutionnaire. Elle eût aidé la France, comme elle devait, dans la grande guerre de la liberté commune, et cependant se fût enrichie elle-même, les Belges achetant à bon compte et mettant en valeur ces biens inertes dans les mains du clergé.

Quand il apprit que Dumouriez, par un traité précipité avec le clergé belge, sans consulter personne, lui retirait sa proie, il entra dans la plus violente fureur. Il refusa les traites que l’audacieux général tirait sur le Trésor, fit casser ses marchés avec les fournisseurs, les fit arrêter, amener à la barre de la Convention, balayant, renversant tous les projets de Dumouriez, et brisant dans la main du traître la royauté financière qu’il prenait, en attendant l’autre.

Briser l’épée d’un général vainqueur, c’était une chose grave. Et cependant il le fallait. La rupture avec l’Angleterre allait rendre Dumouriez infiniment plus dangereux.

Où s’appuierait Cambon pour frapper ces coups vigoureux ? Sur quels bancs de la Convention allait-il décidément s’asseoir ? Sur ceux, évidemment, où il trouverait des ennemis de Dumouriez.

Les Girondins tardèrent, hésitèrent et furent peu d’accord.

Ils se montrèrent à l’égard de Cambon légers, ingrats ; on le verra au livre suivant. Aidés par lui dans un cas décisif, ils ne le soutinrent ni dans sa guerre contre Dumouriez, ni contre les attaques de Robespierre et de Saint-Just. Ce fut une des causes de leur perte. Ils fixèrent Cambon à la gauche ; et avec lui votèrent nombre d’hommes flottants, qui, sans intérêt de parti, ne voulaient rien que la Révolution et la voyaient embarquée tout entière dans la grosse question des biens nationaux, dans la lourde voiture que tirait l’homme aux assignats.

  1. La Belgique est une invention anglaise. Il n’y a jamais eu de Belgique et il n’y en aura jamais. Il y a eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Et ces pays resteront toujours au pluriel. En vain on a créé un peuple de fonctionnaires, pour crier de minute en minute : Notre nationalité ! — L’Alsace, une petite bande de terre, est devenue grande, héroïque, moralement féconde, depuis qu’elle est unie à la France. La France lui a fait large part, et plus large part qu’à ses premiers enfants. La Belgique, incomparablement plus grande et plus importante, est et sera stérile tant qu’elle ne sera pas avec nous.

    Je ne suis pas suspect. J’aime ces pays, d’amour ; la cordialité de ce peuple va à mon cœur. J’y ai été dix fois et veux toujours y retourner. Ma mère était de la Meuse, de l’extrême frontière. J’ai consacré à leur histoire bien des années de ma vie.