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Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre VIII/Chapitre 5

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CHAPITRE V

JEMMAPES (6 NOVEMBRE 1792).


Importance de la bataille de Jemmapes. — Chances que l’armée de Jemmapes avait contre elle. — La guerre d’ensemble et par masses est sortie de l’instinct français et de la fraternité. — Ce que furent nos grandes armées. — Ce que fut l’armée de Jemmapes. — Exaltation philanthropique de cette armée. — Probité ferme et modeste de nos officiers plébéiens. — Sévérité de l’armée pour les excès sanguinaires. — L’armée n’est nullement abattue d’un premier échec, 4 novembre 1792. — Formidable position des Autrichiens à Jemmapes, 5 novembre 1792. — La bataille ouverte par la Marseillaise, 6 novembre 1792. — Vaillance de nos volontaires à la droite de l’armée. — La bataille de Jemmapes, décidée par la Marseillaise, a elle-même inspiré le Chant du départ.


La France seule était une et le monde était divisé.

Elle ne savait pas son unité, mais la prouvait par la victoire. Elle gagna, le 6 novembre, la bataille de Jemmapes.

Et il n’y avait pas à dire cette fois, comme on disait de Valmy, que ce n’était qu’une canonnade, une bataille gagnée l’arme au bras. Ce fut une mêlée, et très sanglante, où chaque homme de l’armée française combattit de près et à l’arme blanche, où nos recrues, n’ayant reçu encore ni souliers ni habillements d’hiver, n’ayant ni pain ni eau-de-vie, encore à jeun à midi, après une nuit glaciale dans une plaine marécageuse, s’élancèrent de ce marais et, gravissant la montagne, forcèrent les triples redoutes que défendaient, couverts de trois étages de feux, les grenadiers de Hongrie.

Ô jeunesse ! ô espérance ! force infinie de la conscience et du sentiment du droit !… qui pourrait y résister ?… Nos volontaires eurent bien un moment d’hésitation, quand, sur ce rude escarpement, ils rencontrèrent face à face les furieuses bouches de bronze, la mitraille à bout portant. Ils se ramassèrent sur eux-mêmes et trouvèrent quelque chose en eux qui leur fit une âme de fer… Quelle ? Le droit du genre humain, et cette voix tonnante de la France : « Le droit ne peut reculer. »

Le Droit marcha aux redoutes et les emporta. Il entra avec les nôtres dans les rangs des vaincus. La Liberté, en les frappant, les émancipa, elle en fit des hommes libres. La France sembla avoir frappé moins sur eux que sur leurs fers. Les Belges furent affranchis d’un coup. Les Allemands firent leurs premiers pas dans une carrière nouvelle ; leur défaite de Jemmapes fut l’ère de leurs libertés. Il fallut bien, dès lors, que leurs princes les traitassent en hommes, puisqu’ils leur demandaient sans cesse ce qui est le plus haut signe de l’homme, le dévouement et le sacrifice[1]

Tellement Dieu était en la France ! telle la vertu miraculeuse qu’elle avait alors ! L’épée dont elle frappait, au lieu de blesser, guérissait les peuples. Touchés du fer, ils s’éveillaient, remerciaient le coup salutaire qui rompait leur fatal sommeil, brisait l’enchantement déplorable où, pendant plus de mille années, ils languirent à l’état de bêtes à brouter l’herbe des champs.

Cette première victoire de la République, cette victoire de la foi, a eu contre elle tous les raisonneurs. Les Jacobins d’abord prédirent qu’on ne vaincrait pas. Les tacticiens ensuite (ou allemands ou bonapartistes) ont savamment travaillé à prouver que la victoire n’était rien, ou que du moins on n’avait pas vaincu dans les règles.

Oui, la victoire fut absurde, comme est tout miracle, et l’on n’aurait pas dû vaincre, à consulter la raison. L’armée de Jemmapes était ridicule, pour tout militaire ordinaire, mal instruite, mal équipée, misérablement vêtue, discordante surtout, présentant je ne sais combien de bandes de volontaires, ou encore sans uniforme, ou sous l’uniforme varié des Fédérations de 1790. Tel bataillon (celui du Loiret, je crois) était encore en sarraux de toile, en bonnets de paysans. Ce n’est pas tout, il existait des corps sous toute espèce de noms (chasseurs nationaux, chasseurs braconniers, etc.). Chaque corps se formait selon les villes ou villages, les quartiers, les amitiés, se baptisait à sa guise. Ce n’était pas une armée, c’était le peuple à vrai dire, c’était la France arrivant au champ de bataille, toute jeune et toute naïve, dans la confusion du premier élan.

Robespierre avait parfaitement prouvé depuis plus d’un an que la guerre était absurde. Et il avait fait écrire par Camille Desmoulins que la Gironde avait trahi, puisqu’elle voulait la guerre. Et cette opinion était tellement celle des Jacobins qu’au 25 juillet 1793, c’était encore une des raisons principales que faisait valoir Billaud-Varennes pour envoyer les Girondins à la mort.

Oui, la guerre était absurde. Et il fallait être fou pour aller chercher l’ennemi sur son territoire, au moment même où la France changeait de gouvernement. C’est alors précisément que le pouvoir passait des Girondins aux Jacobins. Le ministère de la guerre particulièrement, celui dont l’action était décisive en un tel moment, passa du Girondin Servan au Jacobin Pache, qui changea à l’instant tous les employés, désorganisa les services.

La guerre était absurde encore parce que les généraux de la République étaient royalistes. Dumouriez, Dillon, Custine, l’étaient et ne s’en cachaient pas trop. On a vu comment Dumouriez, paraissant à la barre de la Convention, éluda le serment de fidélité à la République. Employé cinquante ans sous la monarchie, et dans tels ou tels emplois équivoques, il ne pouvait pas ne pas avoir le tempérament royaliste ; il aimait le plaisir, l’argent, il lui fallait les abus de l’ancien gouvernement, sa facilité, un bon maître. Il dit partout dans ses Mémoires que le fruit qu’il attendait de ses victoires républicaines, c’était le rétablissement du roi. À tout hasard, au cas que le roi fût impossible à relever, il s’en préparait un autre, le jeune duc de Chartres.

Des généraux royalistes, agissant au nom de la République, devaient, par le seul effet de cette duplicité, avoir dans les mouvements quelque chose de gauche et de faux. Ils avaient besoin de l’enthousiasme républicain, et ils craignaient de l’exciter ; il leur arrivait à chaque instant, si la flamme voulait monter, d’y jeter la glace. Quand, par exemple, les républicains allemands, enivrés de l’idée nouvelle, consultaient Custine et lui demandaient ce que deviendrait la France, il répondait : « Monarchie. — Et qui régnera ? — Le dauphin. »

Les sentiments de Dumouriez se trahissaient visiblement dans les rôles qu’il distribuait aux généraux subordonnés. Au général Valence, orléaniste décidé, ami du duc de Chartres, Dumouriez donna le rôle actif et brillant d’occuper la Meuse, d’arrêter les Autrichiens qui amenaient des secours. Au Jacobin La Bourdonnais qui avait son aile du Nord, il donna le rôle obscur et sans gloire de le côtoyer de loin, à sa gauche, et de le rejoindre seulement quand toute la campagne serait décidée.

Ni Valence ni La Bourdonnais ne purent agir utilement. Ces deux ailes, énormément éloignées de l’armée du centre, ne pouvaient coopérer avec ensemble. Valence, n’ayant ni chevaux ni charrois, ne put bouger, laissa passer l’Autrichien. La Bourdonnais, sacrifié, irrité, fit le moins qu’il put, et mal. Le grand avantage de nombre que devait avoir Dumouriez fut ainsi perdu. En réunissant ses forces, il eût eu près de cent mille hommes ; il les dispersa, et son armée du centre, isolée, n’en compta que quarante-cinq mille. L’Autrichien pouvait en avoir autant, mais supérieurs en discipline, quarante-cinq mille vieux soldats ; s’il eût su les réunir, il eût écrasé Dumouriez.

Celui-ci le reconnaît lui-même, il n’a pas connu la guerre nouvelle, la guerre d’ensemble et par masses[2] celle qui donna une si terrible unité de mouvements aux armées de la liberté. Il ne se douta nullement de l’instrument qu’il employait. Ces armées, qui étaient des peuples, disons mieux, la patrie même, en ce qu’elle eut de plus ardent, demandaient d’aller ensemble et de combattre par masses, les amis avec les amis, comme disait le soldat. Amis et amis, parents et parents, voisins et voisins, Français et Français, partis en se donnant la main, la difficulté n’était pas de les retenir ensemble, mais bien de les séparer. Les isoler, c’était leur ôter la meilleure partie de leurs forces. Ces grandes légions populaires étaient comme des corps vivants ; ne pas les faire agir par masses, c’eût été les démembrer. Et ces masses n’étaient pas des foules confuses ; plus on les laissait nombreuses, plus elles allaient en bon ordre. Plus on est d’amis, mieux ça marche, c’est encore un mot populaire. L’audace vint aux généraux, dès qu’ils eurent remarqué ceci. Ils virent qu’avec ces populations éminemment sociables, où tous s’électrisent par tous, et en proportion du nombre, il fallait agir par grands corps. Le monde eut ce nouveau spectacle de voir des hommes, par cent mille, qui marchaient mus d’un même souffle, d’un même élan, d’un même cœur.

Voilà l’origine réelle de la guerre moderne. Il n’y eut là d’abord ni art ni système. Elle sortit du cœur de la France, de sa sociabilité. Les tacticiens n’auraient jamais trouvé la tactique. Ceci n’était point du calcul. Des calculateurs inspirés le virent et en profitèrent ; leur gloire, c’est de l’avoir vu ; ils ne l’auraient pas vu sans doute s’ils n’avaient eu eux-mêmes l’étincelle de ces grandes foules. Ils l’eurent, parce qu’ils en sortaient. Les généraux monarchiques n’auraient jamais pu comprendre le sublime et profond mystère de la solidarité moderne, des vastes guerres d’amitié.

Les fédérations de 1790 avaient fait pressentir ceci. Quand on vit tout un canton, parfois tout un département en armes, autour de l’autel, il ne fut pas difficile de prévoir les immortelles demi-brigades de la République. Et, quand on vit les fédérations immenses qui réunirent plusieurs départements ensemble, et ces grands corps de fédérés, qui, grossissant toujours, s’augmentant, se donnant la main, formaient à travers la France les chœurs et les farandoles de la nouvelle amitié, on pouvait voir en esprit que ces hommes, en 1792, fidèles au serment de 1790, constitueraient nos grandes fédérations militaires, la républicaine armée de Sambre-et-Meuse, la pacificatrice armée de l’Ouest, la ferme et invincible armée du Rhin, victorieuse jusqu’en ses retraites, la rapide et foudroyante armée d’Italie.

Des armées ? Non, des personnes. Chacune d’elles eut une personnalité distincte et originale. Tel fut le touchant esprit de dévouement, de sacrifice, qui anima ces hommes au départ. Ils se perdirent et s’absorbèrent dans ces glorieuses légions, dont chacune fut pour eux une France sur la terre étrangère. Ces admirables soldats, partis pour tant d’années de guerre, et qui, la plupart, ne devaient pas revenir, avaient emporté la patrie et le foyer dans les grandes sociétés héroïques qu’on appelait des armées. Où qu’ils fussent, c’était la France. Et c’est la France encore aujourd’hui et à jamais, partout où ces amis fidèles ont ensemble laissé leurs os.

Étrangers qui regardez avec respect et terreur ces collines d’ossements qu’ont laissés chez vous nos grandes légions, sachez qu’elles ne furent pas seulement terribles, mais vénérables. Ce qui leur donna la victoire, cette redoutable unité dans le combat, ce fut l’unité des cœurs et la confraternité. Gardez-vous de faire honneur de ces choses à tel ou tel homme. Des monuments seront élevés (quand la France se réveillera) à ces glorieuses armées, à elles, non à leurs généraux. Les calculateurs habiles ne garderont pas pour eux la gloire d’un peuple de héros. C’est assez, et c’est beaucoup, que les noms ou les images de ces heureux capitaines soient inscrits à leur vraie place, au pied même du monument.

Regardons-les attentivement, ces glorieuses armées, dans leur primitif élan de 1792, dans la naïveté du berceau.

À les considérer froidement et se préservant de l’enthousiasme, elles présentaient un spectacle étrange, extraordinaire : celui d’un grand peuple, qui, sans ménagement ni réserve, sans souci de la vie ou de l’intérêt, sans la moindre attention au passé, à l’histoire, à la vieille diplomatie, aux traités, au droit écrit, portait au monde la philosophie du dix-huitième siècle au bout de ses baïonnettes. Ces principes, avec lesquels les philosophes semblèrent trop souvent jouer eux-mêmes, étaient pris au sérieux par leurs disciples armés, appliqués avec une sincérité violente que rien n’arrêtait. Les transports philanthropiques de Raynal et de Diderot étaient là, non en papier, en déclamations, mais en actes, réalisés bien ou mal dans les effusions aveugles d’une sensibilité terrible qui ne mesurait, ne calculait rien.

Toute cette philosophie leur flottait, comme on peut penser, un peu vague dans l’esprit. Et leur cœur n’en était peut-être que plus violemment possédé. C’était un caractère singulier, embarrassant, de la Révolution si jeune, de n’avoir encore aucun symbole précis, point d’élément traditionnel, point de monument littéraire, où la pensée pût se prendre. Et cela même est une cause des furieux accès où cette sensibilité, vague, aveugle, nullement régularisée, s’emportait parfois. Une seule chose représentait pour eux le credo révolutionnaire, une chanson, la Marseillaise. Ils la savaient, la chantaient, la répétaient, jusqu’à extinction de voix et de forces. C’était tout leur évangile. Ils l’appliquaient à la lettre, souvent en bien, parfois en mal. Le sang coula pour tel couplet, tel autre fit faire des actes d’une générosité inouïe.

Nous l’avons dit. Quand ils virent passer par charrettes les Prussiens malades, pâles de faim et de fièvre, brisés par la dysenterie, ils s’arrêtèrent court, les laissèrent passer. Ceux qu’ils prirent, ce fut pour les soigner dans les hôpitaux français. À Strasbourg, soldats et bourgeois traitèrent les prisonniers comme des frères ; on partagea avec eux le pain, la viande, la soupe ; on leur remplit les poches de journaux patriotiques, et quand ils partirent pour l’intérieur de la France, on leur acheta du tabac par une contribution générale. La dépense n’était pas petite, ils étaient trois mille. Glorieuse prodigalité, et dans un moment si pauvre, lorsque les nôtres n’avaient pas seulement de chaussures aux pieds ! Les résultats furent admirables. Les prisonniers voulurent avoir du papier, de l’encre, et écrivirent en Allemagne que le Rhin n’existait plus, qu’il n’y avait ni France ni Allemagne, mais que tous étaient des frères, et qu’il ne fallait plus qu’une seule nation au monde.

La sensibilité est mobile, l’exaltation peu durable. Mais déjà dans cette armée se prononçait un élément très résistant et très ferme. « Nos sous-officiers de l’Ancien-Régime, dit M. de La Fayette, étaient supérieurs à ceux de toutes les armées de l’Europe. » Devenus officiers par les lois de la Révolution, ils ont commencé cette classe d’hommes, braves, honnêtes, irréprochables, dont parle le général Foy dans une page de ses Guerres de la péninsule, page précieuse, témoignage inestimable de la vérité la plus vraie, qui reste un titre pour la France :

« Nos officiers d’infanterie, dit-il, étaient l’honneur même, la vertu modeste, la résignation. L’idéal de ces braves gens, voués au devoir sans ambition, et qui n’ont du leur avancement qu’au temps, à la mort, fut l’excellent La Tour d’Auvergne, premier grenadier de la République, instructeur de l’armée d’Espagne. Ces officiers, comme on sait, si peu rétribués, quelques-uns mariés, suivis souvent à distance par leurs courageuses épouses qui ne voulaient pas les quitter, n’en ont pas moins montré un désintéressement, une délicatesse admirables, contenant par leurs exemples les tentations du soldat, et, sans murmure, versant leur sang dans plus d’une affaire meurtrière, qui souvent n’avait d’effet que d’enrichir les généraux de l’Empire. »

Ces honnêtes gens, à qui la Révolution venait d’ouvrir la carrière, lui étaient très attachés. Moins expansifs que le soldat, ils avaient pour la patrie un amour muet, austère, qui n’en était que plus profond. Gardiens jaloux de l’honneur de la France, ils s’efforçaient d’imprimer aux bandes jeunes, indisciplinées, qui leur arrivaient tous les jours, l’amour de l’ordre et du devoir. Ils réprimaient les excès, moins par leur autorité que par une censure grave et le froid mépris, quelquefois seulement par leurs tristes regards. L’autorité, le respect, qui les leur aurait refusés, quand on les voyait s’ôter le pain pour le donner aux soldats, quand les plus braves, marchant à l’ennemi, les voyaient toujours vingt pas devant eux ?

On put juger déjà entre les batailles de Valmy et de Jemmapes, au fort du désordre, lorsque le péril de la France, l’excès de l’enthousiasme, le délire patriotique, inspiraient aux volontaires les actes les plus violents, qu’il y aurait pourtant dans l’armée, sous l’heureuse influence de ses officiers plébéiens, un caractère très ferme d’honnêteté, qu’elle ne souffrirait pas patiemment de tache sur l’habit militaire. On vit cette jeune armée, qui était à peine une armée encore, se purger elle-même inflexiblement, rejeter et punir le crime.

Une très affligeante affaire avait eu lieu à Rethel. Deux bataillons de volontaires parisiens (le Républicain et le Mauconseil) venaient d’arriver, pleins de fanatiques. Leur coup d’essai fut de massacrer, malgré le général Chazot, quatre pauvres soldats, domestiques d’émigrés, qui étaient rentrés et voulaient servir dans l’armée. La loi, il est vrai, contre l’émigré rentré n’était autre que la mort. La Convention, suivant le mouvement de l’indignation nationale, venait d’ordonner qu’on brûlât par la main du bourreau un drapeau de l’émigration, pris après Valmy. N’importe, il n’en était pas moins indigne et honteux de massacrer ces pauvres diables, gens du peuple, entraînés par leurs maîtres, qui voulaient revenir au peuple et servir la nation. Ce crime était impolitique autant que barbare ; il empêchait à jamais qu’il ne nous vînt des transfuges ; il mettait un mur d’airain entre nous et l’ennemi.

Il faut dire qu’heureusement le crime n’était pas celui du corps tout entier. Sur douze cents hommes, une quarantaine environ y avaient trempé ; et ils ne l’avaient commis que poussés, excités par les déclamations féroces de leur lieutenant-colonel, le patriote Palloy, un artiste ridicule, un architecte intrigant, qui s’était enrichi à vendre les pierres de la Bastille. Ce spéculateur, en violence furieuse, en paroles meurtrières, passait les plus fanatiques, et il y trouvait son compte ; ruine et meurtre, tout lui profitait. Il imaginait sans doute que si l’armée était entraînée, le général massacré, il se mettrait à sa place. La chose tourna autrement. L’armée fut saisie d’horreur. Palloy n’eut qu’à se sauver. On cerna les deux bataillons, on les désarma, on leur ôta leurs drapeaux, on les envoya bivouaquer dans les fossés de Mézières. Le général Beurnonville vint les trouver là et leur dit qu’ils étaient perdus s’ils ne livraient les coupables. Ces enfants de Paris, mobiles et sensibles, quelle que fût leur violence, fondirent tous en larmes ; leurs bataillons épurés devinrent le modèle de toute l’armée, pour la bonne conduite autant que pour la bravoure.

Avec une telle armée, animée d’un si pur enthousiasme, le succès semblait certain. La France y apparaissait dans un de ces rares moments où l’homme au-dessus de lui-même, héroïque sans effort, ne rencontre rien d’impossible. À regarder cette armée, on pouvait dire d’avance : « Les Pays-Bas sont conquis. » Dumouriez en jugeait ainsi. Il écrivait à la Convention : « Je serai le 15 à Bruxelles et le 30 à Liège. » Il se trompa, car il fut à Bruxelles le 14, à Liège le 28.

Cette jeune armée eut d’abord à supporter une épreuve que les vieilles armées les plus aguerries ne supportent pas toujours. Elle débuta par un revers. Nos réfugiés belges n’arrivèrent pas plutôt à la frontière qu’impatients de reprendre possession de la terre natale, sans rien attendre, ils attaquèrent. Ne pouvant les retenir, on leur donna des hussards pour les appuyer. Ils s’emparèrent d’un avant-poste ; puis, par un emportement de jeunesse et de bravoure, ils se jettent des hauteurs en plaine, et la cavalerie impériale y vient les envelopper. Ils périssaient sans nos hussards. Beurnonville était d’avis de se replier, de raffermir nos soldats. Dumouriez jugea bien mieux qu’il fallait à tout prix garder l’offensive, avancer. Les Impériaux, malgré leurs avantages, reculaient et cédaient même une très bonne position. Ils voulaient nous attirer jusqu’à celle de Jemmapes qu’ils jugeaient inexpugnable, par la force naturelle et par les travaux d’art qu’ils y avaient ajoutés. C’était l’avis de l’Autrichien Clairfayt, et il entraîna le général en chef, le duc de Saxe-Teschen, qui, depuis sa honteuse affaire de Lille, eût bien voulu se laver par une belle bataille. Un de ses subordonnés, le général belge Beaulieu, lui conseillait de ne pas l’accepter, cette bataille, mais de la donner lui-même, de marcher la nuit aux Français, de tomber sur eux, d’écraser ou disperser cette cohue de soldats novices. Les vingt-huit mille vieux soldats qu’il avait, suffisaient, et au delà, pour cette attaque audacieuse ; l’avantage, en de telles surprises, est pour les troupes disciplinées, aguerries, qui gardent tout leur sang-froid. Le duc hésita à tenter ce coup, qui convenait mieux à un chef de partisans. Prince d’Empire, lieutenant de l’Empereur, gouverneur des Pays-Bas, roi lui-même en réalité, il ne pouvait se compromettre dans une attaque hasardeuse ; il lui allait mieux d’attendre l’armée française dans la majesté de la position dominante de Jemmapes, de l’y voir s’y heurter en vain, de l’écraser à ses pieds.

Notre armée se trouva le soir du 5 novembre à portée d’admirer cette œuvre de l’art et de la nature. La position est non seulement forte et formidable, mais imposante, solennelle ; elle parle à l’imagination, et quand on ne saurait pas que ce lieu s’appelle Jemmapes, on s’y arrêterait de soi-même. C’est une ligne de coteaux en avant de Mons, un amphithéâtre qui s’abaisse aux deux bouts sur deux villages, Cuesmes à droite, à gauche Jemmapes (pour le spectateur d’en bas). Jemmapes monte à la montagne et en couvre un flanc. Cuesmes aide moins à la défense ; on y suppléa par plusieurs rangs de redoutes étagées l’une sur l’autre, et dans ces redoutes étaient les grenadiers de Hongrie. Ces redoutes et les deux villages formaient à droite et à gauche comme autant de citadelles qu’il fallait d’abord emporter. Les pentes du centre, occupées par un bois, étaient coupées, palissadées d’abatis. Si nos soldats emportaient les abatis, les villages et les redoutes, ils trouvaient encore derrière dix-neuf mille excellents soldats ; c’était peu comme armée, sans doute, mais beaucoup comme garnison de cette grande forteresse naturelle. Elle paraissait si sûre que les quelques mille soldats que le duc de Saxe avait de plus furent laissés pour garder Mons. La grande supériorité de nombre qu’avait Dumouriez lui servait fort peu, parce qu’on ne pouvait approcher des lignes autrichiennes que par des passages étroits qui ne permettaient pas de se déployer. On ne pouvait généralement attaquer que par colonnes. La vaillance des têtes de colonnes devait seule décider l’affaire. L’attaque des maisons crénelées, l’escalade des retranchements, l’enlèvement des batteries, exigeaient une exécution terrible, d’homme à homme et de main à main.

La position n’était pas sans analogie avec celle de Waterloo : comme l’Anglais à Waterloo, l’Autrichien avait à Jemmapes une grande ville derrière lui, d’où il tirait ce qu’il voulait. Mais combien le rude escarpement de Jemmapes, franchi par l’armée de la République, offrait plus de difficultés naturelles, artificielles, que le petit raidillon où vint se briser l’Empire !

Une ressemblance encore qu’ont les deux batailles, c’est qu’à l’une, comme à l’autre, l’armée française fut tenue, toute une nuit, au fond d’une plaine humide, et que le matin, affaiblie et détrempée, on la mena au combat. Une telle nuit, passée, l’arme au bras, par des troupes si mal habillées pour la saison, dans ces marécages, par des troupes jeunes, nullement habituées ni endurcies, eût amené un triste jour, si cette armée singulière n’eût été réchauffée d’enthousiasme, cuirassée de fanatisme, vêtue de sa foi.

Car enfin ils étaient pieds nus ou peu s’en fallait, dans l’eau et dans le brouillard que le marécage élève la nuit ; eau dessous et eau dessus. La plaine était coupée de canaux, de flaques d’eau croupissante, et là où l’on se réfugiait, croyant gagner la terre ferme, le sol tremblait sous les pieds. Nul pays n’a été plus changé par l’industrie ; l’exploitation des houillères a donné douze mille âmes au village de Jemmapes ; on a bâti, coupé les bois, séché des marais. Et avec tout cela, aujourd’hui même, le pays au-dessous des pentes est resté généralement une prairie très humide.

Du fond de cette prairie, nos soldats, grelottants au froid du matin, purent voir, au couronnement des redoutes, aux maisons crénelées du village qui semblaient descendre à eux, leurs redoutables ennemis. Les hussards impériaux dans leurs belles fourrures, les grenadiers hongrois dans la richesse barbare de leur costume étranger, les dragons autrichiens majestueusement drapés dans leurs manteaux blancs.

Ce que les nôtres leur enviaient encore davantage, c’était d’avoir déjeuné. Les Autrichiens attendaient, restaurés parfaitement ; Mons était derrière et fournissait tout. Pour les Français, on leur dit que la bataille ne serait pas longue et qu’il valait mieux déjeuner vainqueurs.

Un Belge, vieillard vénérable du village de Jemmapes, qui, seul de tout le pays, tout le monde étant en fuite, resta et vit la bataille des hauteurs voisines, nous a dit l’ineffaçable impression qu’il a conservée. Au moment où nos colonnes se mirent en mouvement, où le brouillard de novembre, commençant à se lever, découvrit l’armée française, un grand concert d’instruments se fit entendre, une musique grave, imposante, remplit la vallée, monta aux collines, une harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. Les musiques de nos brigades, partant toutes au même signal, ouvraient la bataille par la Marseillaise ; elles la jouèrent plusieurs fois, et dans les moments d’intervalle, où les rafales effroyables du bruit des canons faisaient quelque trêve, on entendait l’hymne sacré. La rage de l’artillerie ne pouvait étouffer entièrement l’air sublime des guerres fraternelles. Le cœur du jeune homme, saisi de cette douceur inattendue, faillit lui manquer. L’artillerie ne lui faisait rien ; la musique le vainquit. C’était, comment le méconnaître ? c’était l’armée de la Justice, venant rendre au monde ses droits oubliés, la Fraternité elle-même venant délivrer ses ennemis, et, pour leurs boulets, leur offrant les bienfaits de la liberté.

L’effort du combat devait être à la gauche pour emporter le village de Jemmapes et monter sur la hauteur, et plus encore à la droite, où la pente était couverte de formidables redoutes. Le vieux général Ferrand commandait à gauche ; à droite, le brave Beurnonville. Ce dernier poste était le poste d’honneur, et l’on y avait mis nos volontaires parisiens ; rude épreuve pour ces jeunes gens, arrivés d’hier et n’ayant jamais vu le feu. Dumouriez avait près de lui, au centre, le duc de Chartres, pour le lancer au moment où le succès d’une des ailes commencerait la victoire ; le candidat à la royauté, s’associant au mouvement de l’aile victorieuse, eût alors attaqué de face, décidé l’affaire, emporté l’honneur.

Les difficultés de droite et de gauche étaient grandes, en vérité ; moindres à gauche, vers Jemmapes, et cependant le général Ferrand ne faisait pas grand progrès ; l’attaque traîna de huit à onze. C’était pourtant par la gauche qu’il fallait réussir d’abord ; Beurnonville avait à droite des obstacles presque insurmontables. À onze heures, Dumouriez envoya à la gauche son second, un autre lui-même, le brave et intelligent Thouvenot, qui prit le commandement, emporta le village de Jemmapes. Et cependant Dumouriez, de sa personne, alla voir si réellement on pouvait forcer à droite la terrible position qui arrêtait Beurnonville. Jamais général n’arriva plus à propos ; nos volontaires parisiens, menés par Dampierre[3], sous un feu terrible, avaient déjà fait un pas, emporté l’étage inférieur des triples redoutes ; Dampierre, marchant seul devant eux, les entraîna avec le régiment de Flandre. Portés ainsi en avant, ils étaient en plus grand péril, et ils ne reculaient pas. Ils étaient là, sous les yeux des soldats de ligne, des troupes de Dumouriez, fort attachés au général, qui n’aimaient pas ces volontaires et regardaient froidement s’ils resteraient fermes. Sur eux justement plongeait le feu des redoutes d’en haut, et de loin encore, un de nos généraux, ne les reconnaissant pas, leur envoyait des boulets. Ils ne bougeaient ; au moindre mouvement, un magnifique corps de dragons impériaux était prêt à les sabrer. Enfin Dumouriez arrive. Il trouve nos Parisiens fort émus, fort sombres. Les bataillons jacobins se croyaient amenés là pour être hachés en pièces. Cependant là aussi se trouvait en ligne le bataillon des Lombards, d’opinion girondine. L’émulation des deux partis, continuée sur le champ de bataille, ne contribuait pas peu à les rendre fermes. Il n’en était pas de même de la cavalerie, qui flottait un peu. Dumouriez y court ; mais, pendant ce temps, voici venir les dragons impériaux, qui s’ébranlent à la fin, vont, de leurs chevaux lancés, heurter l’infanterie parisienne. Nos volontaires montrèrent ici un admirable sang-froid ; avec l’heureux instinct qui caractérise cette population intelligente entre toutes, ils laissèrent venir la masse effrayante presque au bout de leurs fusils, firent une décharge à bout portant, qui, du premier coup, leur fit un rempart de cent chevaux abattus. La superbe cavalerie, poursuivie par Dumouriez et ses hussards, s’enfuit jusqu’à Mons.

Il revient alors vers l’infanterie : « À vous, mes enfants ! » Et il se met de toutes ses forces à chanter la Marseillaise. Ce fut un entraînement. Un Ça ira ! des ’plus sauvages continua, et les redoutes, en un moment, furent emportées, les canonniers tués sur leurs pièces. Les grenadiers hongrois, ces splendides colosses, qui ne pouvaient rien comprendre à cette furie, furent en un moment envahis, dominés, sabrés.

Dumouriez dit que l’exécution se fit par deux brigades de ses vieilles troupes et par trois vieux régiments de chasseurs à cheval et de hussards (Berchiny et Chamborand). Quelle part y eut l’infanterie parisienne, il ne le dit pas. Il semble pourtant que ces pentes et ce genre d’obstacles aient plutôt nécessité l’emploi de l’infanterie. Sa malveillance, du reste, est telle pour nos Parisiens, qu’après avoir avoué dans son rapport que la cavalerie impériale fut arrêtée par le premier bataillon de Paris, il change dans ses Mémoires et en donne l’honneur à ses vieilles troupes. Entre Dumouriez et Dumouriez, nous nous décidons par un troisième document, une lettre de Dumouriez lui-même, qui écrit immédiatement à la section des Lombards que son bataillon a eu le poste d’honneur et fait la première ligne à la droite de l’armée.

Vainqueur à droite et à gauche, le général avait moins d’inquiétude sur le centre. Il ne l’avait quitté d’ailleurs qu’après avoir su d’une manière certaine que Thouvenot avait, à sa gauche, emporté Jemmapes, et qu’appuyant vers le centre, il allait s’en rapprocher. Les choses, en effet, se passèrent ainsi. Le centre, s’ébranlant pour passer la plaine, doubla le pas et n’eut pas le temps de perdre beaucoup de monde. Deux brigades cependant eurent un peu d’hésitation. L’une, voyant venir à elle des cavaliers impériaux, s’écarta, se jeta derrière une maison. L’autre, sous un feu très vif, fit halte un moment et n’avança plus. Un jeune homme, sans aucun grade, et qui n’était autre chose que le valet de chambre de Dumouriez, alla de son mouvement rallier l’une des brigades, et, la rapprochant d’un corps de cavalerie française, mena le tout au combat. Le duc de Chartres n’eut pas moins de succès auprès de l’autre brigade, il la raffermit avec plus de sang-froid qu’on n’eût attendu d’un si jeune homme. Tout le centre ainsi rallié, fort de la victoire de la gauche, qui déjà, sous Thouvenot, ayant dépassé Jemmapes, attaquait les plus hauts sommets, força les redoutes qui lui étaient opposées[4].

Dumouriez avait désiré donner le principal honneur au centre, dans l’intérêt du jeune duc de Chartres, qui y commandait. Il eût trop découvert son jeu en l’envoyant à Paris. Il prit un autre moyen. L’aide de camp qui porta la nouvelle à la Convention lui présenta ce jeune domestique du général, qui, au centre, avait rallié une brigade avec tant de présence d’esprit. L’attention était ainsi portée sur le centre, et l’on devait croire que là avait eu lieu l’effort décisif du combat.

Les gens de Mons en jugèrent autrement. Lorsque Dumouriez et l’armée y entrèrent le lendemain, les Amis de la constitution de Mons, en offrant une couronne au général, en donnèrent une à Dampierre, qui, sous Beurnonville, avait le premier, à la tête de nos volontaires, heurté cette terrible position de la droite, lorsqu’elle n’était pas encore ébranlée par l’effet de notre victoire de gauche, par la prise de Jemmapes. Là avait été, sans nul doute, l’extrême péril, l’obstination héroïque, et peut-être était-il plus glorieux de s’être maintenu entre ce volcan épouvantable des redoutes et la cavalerie impériale, en recevant même les boulets français, que d’emporter les retranchements supérieurs déjà démoralisés, et d’achever la victoire.


Le champ de cette victoire, nous l’avons visité, plein de respect et de religion, au mois d’août 1849.

Plein de tristesse aussi, voyant ce champ nu et désert. Nul monument de la bataille, nulle tombe élevée aux morts, pas une pierre, pas le moindre signe.

La France, qui près de là restaurait le tombeau du vieux tyran des Pays-Bas, de Charles-le-Téméraire, n’a pas eu une pierre pour les morts de la liberté.

Les Belges, affranchis par Jemmapes, qui leur rouvrit l’Escaut, la mer et l’avenir, et qui, pour nous, commença la guerre de l’Angleterre, — les Belges n’ont pas eu une pierre pour les morts de Jemmapes.

Est-ce à dire que l’événement eût trop peu d’importance ?

Il y a eu de plus grandes batailles, sans doute, plus sanglantes ou plus calculées ; nulle plus grande, comme phénomène moral.

Celle-ci, dans la foule de nos victoires, ne peut pas se confondre ; elle est la victoire même qui enfanta les autres, qui engendra la Victoire au cœur de nos soldats.

Celle-ci fut le jugement de Dieu sur la Révolution, sa solennelle épreuve, qui l’affermit elle-même dans la conviction de son droit.

Celle-ci est la victoire du peuple, non de l’armée. Il y eut une armée après la bataille ; il n’y en avait pas avant.

Grande révolution. L’infanterie française prit, ce jour-là, possession des champs de bataille et l’allemande s’éclipsa. Ce que la bataille de Rocroy, la défaite des bandes espagnoles fit au dix-septième siècle, Jemmapes le fit au dix-huitième. Chaque fois qu’une infanterie nouvelle s’empare ainsi du terrain, ce n’est pas seulement une révolution militaire, c’est un âge politique qui commence, une phase nouvelle de la vie du peuple.

Ce sont là de trop grands événements pour qu’aucun monument soit digne de les rappeler.

Point de monument. Et c’est bien. Le lieu suffit, il témoigne et raconte. Le solennel amphithéâtre, avec son rude escarpement, est là pour dire toujours que nul obstacle n’arrêta l’élan de la France.

Nul signe matériel, travaillé de main d’homme, n’avait droit de figurer la victoire de l’esprit.

L’esprit seul et la foi gagnèrent cette bataille. Tout le reste était contre nous. Ce fut, rappelons-le, ce fut, tout nus, à jeun, au matin d’une nuit de novembre passée en plein marais, que ces jeunes soldats s’élancèrent. « À cette époque, dit lui-même le général républicain avec un noble orgueil, on n’enivrait pas encore le soldat pour le mener à l’ennemi. »

Il fut ivre autrement, — ivre de la puissante harmonie, fraternelle et guerrière, que les instruments firent entendre d’abord, — ivre de la Patrie, qui lui emplit le cœur.

Et, au moment suprême, quand la droite hésita et qu’il s’agit de l’enlever, la Patrie leur versa l’ivresse à pleins bords… l’ivresse de leurs chants. La Marseillaise, entonnée par eux-mêmes, leur gagna la bataille ; le Ça ira ! emporta les redoutes.

À deux heures, épuisés, ils s’assirent sur la hauteur parmi les morts, mangèrent enfin, rompirent le pain si bien gagné, joyeux et sérieux, regardant Mons au loin, les longues plaines conquises, sans obstacle, infinies… C’est alors (ou jamais) qu’une parole nouvelle s’élança du cœur de la France, parole simple et forte, d’espérance héroïque. Ce mot devint un chant, et ce fut assez pour vingt-cinq années de batailles :

La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière !…

Un âge nouveau s’ouvre par ce chant de clairon, aigu, âpre, sublime. Il partit de l’armée[5] ; le peuple y fit écho.

Et maintenant voilà bien des choses changées… Une heure de la vie du monde vient de sonner, pour quelles destinées ? Dieu le sait.

Et, du nord au midi, la trompette guerrière
A sonné l’heure des combats !

  1. Les Hongrois, spécialement, prirent d’un grand cœur la Révolution française. Dès 1794, elle eut parmi eux des martyrs. Fait précieux, inestimable, qui nous a été révélé dans ces derniers temps par un de nos compatriotes. Une larme m’est venue en écrivant ceci. Nous venons de le perdre, ce jeune homme. Le hasard ou la Providence avait mis en lui la triple alliance des peuples nouveaux : Auguste de Gerando-Barberi-Téléki, Français de père, Roumain de mère, Hongrois par son mariage ; ses enfants sont Hongrois. — Malade, mourant de la poitrine, il n’en a pas moins servi activement sa seconde patrie, au jour suprême, et il semble qu’ils soient morts ensemble, ensemble ensevelis. — Ensevelis, non pas morts ! Le drapeau enfoui à Raab en sortira un malin ; la France, l’Italie, se relèveront ensemble. Et alors, mon jeune ami, alors vous ressusciterez. — Que cette pierre d’alliance reste au moins ici scellée de nos larmes ! Qu’elle reste en témoignage ! Qu’elle vous serve du tombeau que vous n’avez pas encore ! Vous y dormirez paisible, dans la foi où vous fûtes ferme, dans l’attente des trois nations. Nous, vous nous avez laissé de quoi peu dormir. Vous avoir connu, vous avoir perdu, jeune cœur héroïque, âme excellente et magnanime, c’est une amertume durable qui nous reviendra dans nos nuits.

    Lecteur, lis pieusement les livres que ce jeune homme a laissés, et puisses-tu y gagner quelque chose de son cœur ! La Transylvanie, 1845 ; de l’Esprit public en Hongrie, depuis la Révolution française, 1848.

  2. Dumouriez en fait honneur à Carnot, pour en ôter la gloire à Napoléon. La gloire en est à la France. Le grand organisateur des armées de 1793, le sublime calculateur d’Austerlitz, n’auraient rien pu, si la France ne leur eût donné l’infaillible épée morale que nous venons de décrire ! — Pour leur maître, Frédéric, son maître fut la nécessité. Cet habile homme, dans la Guerre de Sept-Ans, pressé de tant d’ennemis, mais non entouré, n’ayant à repousser que de courtes attaques du côté des Russes, put faire face à tout, en agissant par masses, en portant ici et là des masses rapides. Nécessité l’ingénieuse forma ce génie mécanique. — Le général incomparable, qui voulut être membre de l’Institut pour la section de mécanique, imita et surpassa d’autant plus Frédéric qu’il eut dans les mains ce qui n’était nullement mécanique, ces armées admirables, qui, par une singularité unique, agissaient d’autant plus facilement d’ensemble qu’elles étaient plus nombreuses ; ajoutez, ce qui est bien plus, la tradition vivante de ces armées républicaines, tradition tellement forte qu’usées, détruites, exterminées, elles se renouvelèrent plusieurs fois.
  3. Dumouriez dit hardiment que Dampierre n’y était pas. Mais je le trouve si souvent en flagrant délit de mensonge que je n’y fais aucune attention. Par exemple, c’est Kellermann, selon lui, qui a laissé échapper les Prussiens.

    Autre mensonge : Dumouriez a fait en octobre un plan pour conquérir la Savoie, et elle était déjà conquise en septembre. — Il prétend que les Girondins (auteurs et conseillers principaux de la guerre) désiraient que la guerre tournât mal ! etc.

  4. Nous avons soigneusement examiné le terrain. S’il n’a pas changé de niveau au centre de l’amphithéâtre, cette partie offrait les pentes les plus rapides, le plus rude escarpement. Aussi l’avait-on moins fortifié par les moyens de l’art. C’est ce qui explique pourquoi Dumouriez a pu dire que c’était l’endroit difficile, tandis que les narrateurs allemands disent que c’était le plus facile. (Voir Mémoires d’un homme d’État.)
  5. La première strophe, selon moi, est de 1792 ; elle n’est rien autre chose que le mot qui se trouva alors dans toutes les bouches, l’historique exact de la bataille, gagnée en chantant. — Qui fait ces grandes choses populaires ? Tout le monde et personne. Chénier et Méhul ont écrit sous la dictée de la France. Les strophes suivantes, belles, mais laborieuses, appartiennent en propre au grand poète ; elles sont un effort Spartiate de 1793. Nous v reviendrons.